Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis la démission du duc de
Broglie, que d'eux-mêmes et sans que, cette fois, le Parlement y fut
pour rien, les ministres altéraient, sur un autre point, la
combinaison du 11 octobre. Le maréchal Soult était un président du
conseil parfois un peu gênant. Assez mal vu des députés qui lui
reprochaient d'être, dans les affaires de son département, dépensier,
désordonné, d'en prendre trop à son aise avec les votes de la Chambre
et de se montrer trop complaisant envers le Roi, il se défendait mal à
la tribune, avec rudesse et confusion, et mettait souvent dans
l'embarras ceux qui devaient venir à son secours. Dans l'intérieur
même du cabinet, méfiant, exigeant, bourru, sans tact, il semblait,
comme l'a écrit M. Guizot, «vouloir se venger, en se rendant
incommode, de l'autorité qu'il n'avait pas sur ses collègues». Il
n'aimait pas les doctrinaires, avec lesquels, en effet, il n'avait
rien de commun, et il laissait voir son antipathie. M. Thiers lui
avait d'abord plu; mais les bons rapports durèrent peu, et bientôt le
maréchal ne parla plus guère du jeune et brillant ministre, sans
l'appeler d'un sobriquet grossier, plus fait pour les camps que pour
la bonne société politique. Chaque jour, il devenait ainsi plus
insupportable aux autres membres du cabinet. Bientôt même, l'agacement
et l'impatience de ceux-ci furent tels que M. Guizot et M. Thiers
convinrent à peu près de se débarrasser, à la première occasion, du
président du conseil. C'était perdre de vue les qualités qui
compensaient les défauts du maréchal, les ressources, l'activité, la
vigueur et souvent le grand sens de cet esprit inculte et rude, le
prestige de ce nom illustre, à l'intérieur, non-seulement dans
l'armée, mais dans la population civile, et à l'extérieur, auprès des
gouvernements européens. C'était oublier que le maréchal avait
l'avantage de laisser aux deux véritables têtes du cabinet la réalité
de la direction politique, tout en étant par lui-même assez
considérable pour ne pas paraître un président de paille. C'était
surtout méconnaître la difficulté de trouver un remplaçant qui ne
présentât pas des inconvénients beaucoup plus graves. M. de Barante,
de loin, jugeait mieux les choses, quand il écrivait à M. Guizot, le 5
juin 1834: «Je prévois la chute du maréchal, et elle me fait
peur[295].»
[Note 295: Voici un fragment plus étendu de cette lettre de M. de
Barante: «Le maréchal sera prochainement un grand sujet d'embarras...
Et pourtant pouvons-nous nous contenter d'un administrateur de
l'armée? N'est-ce pas encore un chef de l'armée qui est indispensable?
À l'étranger, où l'on ne comprend rien à la raison publique, à la
force de l'opinion, le gouvernement paraît reposer sur le maréchal. Je
prévois sa chute, et elle me fait peur.»]
M. Guizot et M. Thiers aggravèrent leur faute, en choisissant, pour
faire échec au maréchal, une question où celui-ci avait raison contre
eux. Au lendemain de la révolution de 1830, le gouvernement, absorbé
par tant de difficultés intérieures et extérieures, obligé d'ailleurs
de beaucoup ménager l'Angleterre[296], ne s'était guère occupé de
cette Algérie où la Restauration venait de planter le drapeau de la
France. L'armée d'occupation, loin d'avoir été augmentée, s'était
trouvée réduite, et, pendant trois années, quatre commandants
militaires, les généraux Clausel, Berthezène, de Rovigo et Voirol,
s'étaient succédé, sans être dirigés ni soutenus par le pouvoir
central, apportant chacun des idées différentes, et se heurtant, sur
cette terre inconnue, à des difficultés qui furent souvent, pour notre
politique et même pour nos armes, la cause de graves échecs[297]. En
somme, nous n'avions fait presque aucun progrès; notre occupation
était limitée à Alger et à quelques autres points; encore pouvait-on
se demander si un effort plus violent des Arabes ne réussirait pas à
nous jeter à la mer, ou si, de nous-mêmes, nous ne serions pas amenés
à nous rembarquer. Ce dernier parti était conseillé, au nom de
l'économie, par quelques hommes politiques, notamment par M. Dupin,
par M. Passy, et plus d'un symptôme indiquait qu'une partie notable de
la Chambre n'y serait pas défavorable. En 1833, le gouvernement, se
sentant enfin l'esprit plus libre, commença à regarder du côté de
notre conquête africaine. Deux grandes commissions furent
successivement chargées d'étudier cette question si grave et si neuve,
l'une en Algérie, l'autre à Paris. Une conclusion se dégagea tout
d'abord: la nécessité de maintenir notre établissement. Le ministère
n'eut aucune hésitation, et fit une déclaration dans ce sens, en avril
1834, à propos du budget. En ce qui regardait, au contraire, le mode
de gouvernement, les esprits furent divisés jusque dans le sein du
cabinet: les uns, comme le maréchal Soult, demandant la continuation
du régime militaire; les autres, comme M. Guizot et M. Thiers, voulant
essayer du régime civil. Le maréchal prit l'affaire très-vivement, et
déclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet plutôt que de
céder.
[Note 296: Aucun engagement cependant n'avait été pris envers
l'Angleterre, relativement à l'Algérie, soit par la Restauration, soit
par la monarchie de Juillet. M. de Broglie, pendant qu'il était
ministre des affaires étrangères, fit faire des recherches sur ce
point, et acquit ainsi la preuve que la France avait conservé son
entière liberté. (Lettre inédite du duc de Broglie à M. de Talleyrand,
du 18 mars 1833.)]
[Note 297: Plus tard, quand les événements militaires et politiques
d'Algérie auront pris plus d'importance, nous aurons occasion de
revenir sur les débuts de notre grande colonie.]
Loin d'être troublés par cette menace, les deux ministres politiques y
virent l'occasion cherchée d'en finir avec le président du conseil.
Ils s'étaient d'ailleurs entendus pour pousser à sa place le maréchal
Gérard. Le Roi, auquel ils s'ouvrirent de leur dessein, fut plus
clairvoyant, et leur fit beaucoup d'objections: «Prenez garde, leur
disait-il, le maréchal Soult est un gros personnage; je connais, comme
vous, ses inconvénients, mais c'est quelque chose de les connaître;
avec son successeur, s'il accepte, vos embarras seront autres, mais
plus graves peut-être; vous perdrez au change[298].» Louis-Philippe ne
se trompait pas. Le maréchal Gérard, vaillant soldat, mais esprit peu
étendu, volonté molle, ayant la plupart de ses amis à gauche, n'avait
guère, en politique, d'autre souci que celui de la popularité, prêt à
se laisser mener par ceux qui lui paraissaient en mesure de la
dispenser. C'est sans doute à cette faiblesse que songeait le Roi,
quand, vers la même époque, il disait à M. Pozzo di Borgo: «Je ne puis
que regretter le maréchal Soult; il avait d'excellentes qualités,
entre autres celle de ne jamais ambitionner la popularité[299].» Mais
rien n'y fit: M. Guizot et M. Thiers s'obstinèrent. La session
approchait, et le ministère ne pouvait s'y présenter dans un pareil
état de discorde. Force fut donc au Roi de céder. Le 18 juillet 1834,
le _Moniteur_ annonça que la démission du maréchal Soult était
acceptée, et qu'il était remplacé, à la présidence du conseil comme au
ministère de la guerre, par le maréchal Gérard. Quant à la question
même qui avait amené cette crise, elle était si bien un prétexte que,
quelques jours après, une ordonnance établissait que les «possessions
françaises du nord de l'Afrique» seraient sous l'autorité d'un
gouverneur général «relevant du ministère de la guerre», et appelait à
ces fonctions le général Drouet d'Erlon.
[Note 298: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 261.]
[Note 299: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 583.]
M. Guizot a écrit plus tard, à ce propos, dans ses Mémoires: «Ce fut
de notre part une faute, et une double faute. Nous avions tort, en
1834, de vouloir un gouverneur civil en Algérie; il s'en fallait bien
que le jour en fût venu. Nous eûmes tort de saisir cette occasion pour
rompre avec le maréchal Soult et l'écarter du cabinet; il nous causait
des embarras parlementaires et des ennuis personnels; mais il ne
contrariait jamais, et il servait bien quelquefois notre politique
générale... La retraite du duc de Broglie avait déjà été un
affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le
mal, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que la porte par
laquelle il était sorti restait ouverte à l'ennemi que nous
combattions.»