LES CRISES MINISTÉRIELLES ET LE TIERS PARTI

(Avril 1834--mars 1835)

I. Le traité des 25 millions avec les États-Unis. La Chambre

rejette le crédit. Démission du duc de Broglie. Pourquoi le Roi

accepte facilement cette démission. Reconstitution du

cabinet.--II. Difficultés entre le maréchal Soult et ses

collègues. Rupture à l'occasion de la question algérienne.

Démission du maréchal. Il est remplacé par le maréchal Gérard.

Faute commise.--III. Discrédit de la gauche parlementaire. Le

tiers parti. Ce qu'il était. Rôle qu'y jouait M. Dupin. Le

_Constitutionnel_.--IV. Première manoeuvre du tiers parti dans

l'Adresse de 1834. Il sort plus nombreux des élections de juin

1834.--V. Nouvelle manoeuvre dans l'Adresse d'août 1834.

Agitation pour l'amnistie. Le maréchal Gérard, poussé par le

tiers parti, se prononce en faveur de l'amnistie. Il donne sa

démission.--VI. Embarras pour trouver un président du conseil. Le

Roi ne veut pas du duc de Broglie. Mauvais effet produit par la

prolongation de la crise. M. Guizot et M. Thiers décident de

céder la place au tiers parti. Démission des ministres. Le Roi

essaye vainement de détacher M. Thiers de M. Guizot. Le ministère

des trois jours. Reconstitution de l'ancien cabinet sous la

présidence du maréchal Mortier.--VII. Le gouvernement oblige la

Chambre à se prononcer. Vote d'un ordre du jour favorable. Débat

sur la construction d'une salle d'audience pour la cour des

pairs. Incertitudes de la majorité. Polémiques sur l'absence d'un

vrai président du conseil. Nouveaux efforts pour séparer M.

Thiers et M. Guizot. Divisions entre les ministres. Démission du

maréchal Mortier.--VIII. M. Guizot est résolu à exiger la rentrée

du duc du Broglie. Après avoir vainement essayé d'autres

combinaisons, le Roi consent à cette rentrée. Résistance de M.

Thiers, qui finit aussi par céder. Reconstitution du cabinet sous

la présidence du duc de Broglie.

I

Le succès si complet remporté, d'abord dans la session de 1834 et

ensuite dans les journées d'avril, sur la faction révolutionnaire, eût

dû, semble-t-il, affermir et grandir le cabinet du 11 octobre; mais,

au milieu même de ses victoires, ce cabinet commençait à être aux

prises avec des embarras intérieurs, des difficultés parlementaires,

qui le diminuaient et l'ébranlaient. Dès le 1er avril 1834, au

lendemain du vote de la loi sur les associations, à la veille de

l'insurrection qui se préparait presque ouvertement, un incident

imprévu avait amené un premier démembrement du ministère, et lui avait

ainsi porté un coup dont il devait longtemps et cruellement se

ressentir.

Il existait, depuis l'Empire, une contestation entre les États-Unis et

la France au sujet de navires américains, saisis irrégulièrement entre

1806 et 1812. Napoléon Ier lui-même avait admis le principe de la

réclamation et proposé une indemnité de 18 millions, refusée alors

comme insuffisante. La Restauration, sans contester la dette, en avait

éludé et ajourné l'examen. Le gouvernement de Juillet, à son

avénement, trouva la question pendante et pressante. Dans l'isolement

et le péril de sa situation extérieure, il avait besoin de se faire

des amis et ne pouvait braver impunément aucune inimitié. D'ailleurs,

les États-Unis lui semblaient pouvoir être attirés dans cette ligue

des États libéraux qu'il cherchait à opposer à la Sainte-Alliance des

puissances du continent. Ces considérations lui firent probablement

envisager les vieilles réclamations américaines avec plus

d'empressement et de complaisance que n'en avait montré le régime

précédent. Les États-Unis demandaient 70 millions. Le 4 juillet 1831,

sous le ministère de Casimir Périer, un traité régla l'indemnité à 25

millions: on prélevait sur cette somme 1,500,000 francs pour

satisfaire à certaines réclamations françaises; en outre, des

avantages de tarifs étaient concédés pour dix ans à nos vins et à nos

soieries. Diverses circonstances retardèrent successivement l'examen

de cette affaire par les Chambres. Rien ne faisait prévoir de

difficultés: la commission parlementaire, chargée d'étudier le traité,

l'avait approuvé à l'unanimité; de plus, on le savait appuyé par le

général La Fayette et par une partie de la gauche. La discussion

s'ouvrit le 28 mars 1834, et se prolongea dans les séances du 31 mars

et du 1er avril. L'attaque, conduite par MM. Bignon, Mauguin et

Berryer, fut plus sérieuse et plus acharnée qu'on ne s'y attendait;

mais il semblait que MM. Sébastiani, Duchâtel, de Lamartine, et

surtout le duc de Broglie, dans un puissant et magistral discours,

eussent répondu victorieusement aux critiques; on n'avait donc guère

d'inquiétude sur le résultat, quand, au dernier moment, le scrutin

secret fut demandé, contrairement à l'usage, et, à la surprise de

tous, l'article premier se trouva rejeté par 176 voix contre 168.

Qu'y avait-il là-dessous? Probablement un peu de ces hésitations de

bonne foi qui sont naturelles dans des questions de droit et de

chiffres aussi compliquées, si les députés ne prennent le seul parti

raisonnable, qui est de s'en rapporter aux ministres ayant leur

confiance; un peu de ce patriotisme méfiant, irritable, que nous

retrouverons lors des querelles suscitées par le droit de visite et

l'affaire Pritchard; un peu de cet esprit d'économie étroite et à

courte vue qui, en trop d'occasions, semblait la marque de la

politique bourgeoise. Mais surtout on devinait une sournoise intrigue,

facilitée par l'inconsistance de la majorité, et vue même sans

déplaisir--prétendait-on--par certains collègues du ministre des

affaires étrangères. Le duc de Broglie était le plus facile à

atteindre par une manoeuvre de ce genre. Un de ses amis l'avertissait

alors de prendre garde que «son attitude dégoûtée n'aidât les gens à

le pousser dehors». À défaut même de sa roideur de caractère, la

hauteur de ses vertus n'était pas faite pour le rendre populaire, et

le même correspondant lui écrivait: «Vous prêtez trop peu à la

critique pour ne pas prêter beaucoup à l'envie[290].»

[Note 290: Lettre de M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne.

(_Documents inédits._)]

En tout cas, si c'était en effet le duc de Broglie qu'on avait visé,

il ne chercha pas à se dérober. Plus prompt à sortir du pouvoir qu'à y

entrer, il donna aussitôt sa démission. Ce n'était pas lui qui avait

négocié le traité, mais il l'avait fait sien en le défendant. Son

départ était, d'ailleurs, une leçon dont il estimait que la majorité

avait besoin. «Il faut, écrivait-il quelques jours plus tard à M. de

Talleyrand, que la parole d'un ministre des affaires étrangères soit

non-seulement sincère, mais sérieuse; que l'on puisse y compter

non-seulement comme franchise, mais comme réalité; qu'il ait

non-seulement la volonté, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a

promis..... La Chambre croyait que j'étais une espèce de maréchal

Soult, menaçant de m'en aller, et m'accommodant ensuite du sort qu'il

lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas hésiter à lui prouver le

contraire, à lui faire savoir qu'il y a, en ce monde, des choses et

des hommes qu'on ne peut traiter avec légèreté impunément. La leçon a

été sévère et l'inquiétude bien grande dans le cabinet, pendant

quelques jours. J'espère que cette inquiétude portera ses

fruits[291].»

[Note 291: Lettre du 6 avril 1834. (_Documents inédits._)]

Le Roi accepta facilement, plusieurs disaient même volontiers, la

démission du duc de Broglie. Il éprouvait plus d'estime que d'attrait

pour ce ministre fidèle mais indépendant, probe mais fier, respectueux

mais roide. Impossible d'user avec lui de cette familiarité caline,

expansive, par laquelle Louis-Philippe se plaisait à agir sur les

hommes et se flattait de les conduire. Si la clairvoyance de l'un et

de l'autre les amenait souvent à une même conclusion, on ne pouvait

imaginer deux manières d'être, deux tournures d'esprit plus

différentes. D'ailleurs, comme nous aurons à le constater en traitant

bientôt de la politique extérieure, le prince et son conseiller

n'étaient pas en parfait accord sur l'attitude à prendre en face des

puissances continentales, et les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et

de Prusse n'étaient pas les moins empressés à désirer et même à

conseiller un changement de ministre. Faut-il ajouter que le Roi

n'avait admis qu'à contre-coeur, dans ses conseils, une trinité aussi

imposante que celle de MM. de Broglie, Guizot et Thiers? «Quand ces

trois messieurs sont d'accord, disait-il, je suis neutralisé, je ne

puis plus faire prévaloir mon avis. C'est Casimir Périer en trois

personnes[292].» De là peut-être la tentation d'écarter le duc de

Broglie, avec cette arrière-pensée que les deux survivants seraient

moins forts, et qu'étant donné leurs divergences d'origine et de

tendance, il serait facile de les dominer en opposant l'un à l'autre.

[Note 292: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 284.]

Le calcul était singulièrement dangereux, mais il s'expliquait. Ce qui

s'explique moins, c'est la facilité avec laquelle les autres ministres

laissèrent partir le duc de Broglie. Que quelques-uns d'entre eux lui

en voulussent et fussent pour quelque chose dans sa chute, comme on

l'a dit de M. Humann et même du maréchal Soult, c'est possible. Mais

comment M. Guizot et M. Thiers, pour ne parler que d'eux,

permirent-ils ce démembrement? Comment ne comprirent-ils pas qu'un

personnage aussi considérable par le talent et surtout par le

caractère n'était pas, dans l'édifice ministériel, une pièce

indifférente que l'on pût changer sans inconvénient? Comment ne

devinèrent-ils pas qu'un tel départ diminuerait notablement leur

force, auprès du Roi et de la Chambre, et que la brèche, une fois

ouverte, aurait trop de chance de s'élargir? N'eût-il pas mieux valu

prendre l'échec du 1er avril au compte du cabinet tout entier et

passer la main à des successeurs que, d'ailleurs, on n'eût sans doute

pu trouver, comme allait le prouver bientôt l'épisode du «ministère

des trois jours»? Il est impossible que ces idées n'aient pas au moins

traversé l'esprit de MM. Guizot et Thiers. Crurent-ils que le péril de

la situation intérieure, que l'imminence de l'émeute, ne permettaient

pas d'agrandir et de prolonger la crise ministérielle, et qu'à la

veille d'une tempête annoncée par tant de présages, tous les efforts

devaient être concentrés à boucher, le plus vite possible, la voie

d'eau qui venait se produire?

Restait à trouver un successeur au duc de Broglie. M. Thiers proposa

M. Molé. M. Guizot s'y opposa. «La retraite de M. de Broglie m'a ôté

de la force, dit-il, et l'entrée de M. Molé m'en ôterait encore

plus[293].» Cette opposition fit écarter M. Molé, qui en garda un vif

ressentiment contre les doctrinaires, et l'on se contenta de faire

passer l'amiral de Rigny aux affaires étrangères, en le remplaçant à

la marine par l'amiral Jacob. Par la même occasion, le cabinet subit

d'autres remaniements qui, eux du moins, étaient plutôt de nature à le

renforcer. M. d'Argout et M. Barthe se retirèrent, et reçurent, l'un

le gouvernement de la Banque, l'autre la présidence de la Cour des

comptes. M. Thiers prit le ministère de l'intérieur, tout en gardant

les travaux publics. M. Persil et M. Duchâtel entrèrent dans le

cabinet, l'un comme garde des sceaux, l'autre comme ministre du

commerce; tout était terminé le 4 avril. Le duc de Broglie écrivait,

le 6, à M. de Talleyrand, ambassadeur à Londres: «Grâce au ciel, tout

est terminé et bien terminé. Le conseil s'est reformé; il est plus

uni, plus fort, meilleur aussi que n'était le précédent[294].»

[Note 293: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 294: _Documents inédits._]

Quant au traité qui avait été l'occasion de cette crise, le

gouvernement n'y renonça pas. Il fit savoir aux États-Unis que le vote

émis devait être considéré seulement comme suspensif, et que la

question serait de nouveau portée au Parlement, dans la session

suivante.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 52 / 85 题