La session de 1834 s'ouvrit le 23 décembre 1833. Amis ou adversaires
de la monarchie s'attendaient à y voir livrer une bataille décisive
entre le gouvernement et la faction révolutionnaire. Le ministère
cependant n'abattit pas ses cartes tout d'un coup et n'annonça pas,
dès le premier jour, les projets de loi qu'il avait l'intention de
déposer. Évidemment, il était incertain des dispositions de la
majorité, inquiet des premiers symptômes de tiers parti, et il voulait
examiner le terrain avant de s'y engager. Aussi le discours du trône
se contenta-t-il de quelques phrases vagues sur les «passions
insensées» et les «manoeuvres coupables» qui «s'efforçaient d'ébranler
l'ordre social». Dans la discussion de l'Adresse, il n'y eut, sur ce
sujet, que des escarmouches. Les ministres essayèrent bien d'obliger
leurs adversaires à s'expliquer sur les menées républicaines, mais
l'opposition se déroba à un débat gênant pour elle; toutefois, si peu
qu'elle dît, ce fut assez pour manifester ses divisions. Pendant que
La Fayette et Garnier-Pagès se proclamaient républicains, que MM.
Voyer d'Argenson et Audry de Puyraveau avouaient, au mépris de leur
serment, avoir signé le manifeste de la Société des Droits de l'homme,
M. Odilon Barrot protestait de sa fidélité dynastique, sans vouloir
pour cela se séparer des révolutionnaires, bien plus, en s'efforçant
de les couvrir.
L'Adresse terminée, le ministère crut le moment venu de déposer le
premier des projets qu'il avait préparés, celui sur les crieurs
publics[277]. C'était une réponse directe et ferme aux scandales et
aux défis dont la rue avait été le théâtre, une revanche de l'espèce
de défaite que l'autorité y avait subie. D'après ce projet, les
crieurs devaient obtenir une autorisation toujours révocable, et
l'infraction à cette prescription était déférée non au jury, mais aux
tribunaux correctionnels. La discussion fut vive. À entendre les
orateurs de l'opposition, on eût dit que la liberté de la presse
elle-même était en jeu, et qu'il était question de rétablir la
censure. Mais la majorité ne se laissa pas ébranler, et le projet fut
voté par 212 voix contre 122. C'était un coup sensible pour les
sociétés secrètes, qui perdaient, avec les crieurs, leurs agents de
propagande et de transmission. Aussi, grande colère et tentative de
résistance. Les crieurs prétendirent vendre quand même. Des rixes
éclatèrent, et une agitation telle que les meneurs se flattèrent un
moment de pouvoir livrer bataille. Plus d'une circonstance les y
encourageait. N'annonçait-on pas qu'à ce moment même les ouvriers
étaient sur le point de se soulever à Lyon, à Saint-Étienne, à
Marseille, et que Mazzini se disposait à envahir le Piémont, à la tête
d'une armée révolutionnaire? Mais la population ne parut pas disposée
à écouter l'appel des sociétés secrètes. À défaut d'une véritable
insurrection, les troubles ne s'en prolongèrent pas moins, pendant
plusieurs jours du 17 au 24 février. Le gouvernement ne se laissa pas
intimider, et la police, justement irritée de ce que plusieurs des
siens avaient été grièvement blessés, frappa sur les perturbateurs
d'une main qui ne fut pas toujours légère. Force resta à la loi. Quant
à l'opposition parlementaire, elle ne vit là qu'une occasion de
déclamer contre la barbarie des sergents de ville.
[Note 277: Ce projet fut déposé le 25 janvier 1834.]
La loi sur les crieurs n'était qu'un engagement d'avant-poste.
Encouragé par ce premier succès, le gouvernement se décida à pousser
plus avant et plus à fond son offensive contre le parti
révolutionnaire. Le 24 février, à l'heure même où les troubles étaient
le plus violents, le garde des sceaux saisit l'occasion d'une
interpellation, pour annoncer qu'il déposerait, le lendemain, un
projet sur les associations. Les dispositions en étaient rigoureuses,
radicales. L'article 291 du Code pénal disposait qu'aucune association
de plus de vingt personnes, quel que fût son objet, ne pouvait se
former qu'avec l'agrément du gouvernement; mais les sociétés
révolutionnaires avaient cherché et parfois réussi à échapper à cet
article, en se subdivisant en sections de moins de vingt personnes: le
projet portait que «les dispositions de l'article 291 seraient
applicables aux associations de plus de vingt personnes, alors même
que ces associations seraient partagées en sections d'un moindre
nombre». Le texte ancien paraissait exiger, pour l'existence du délit,
la périodicité des réunions: le projet supprimait cette condition. En
cas d'infraction, l'article 292 n'avait fait peser de responsabilité
que sur les «chefs» et n'avait stipulé qu'une légère amende: le projet
élevait le chiffre de l'amende, y ajoutait la prison et étendait la
peine à tous les associés; enfin, il déférait à la Cour des pairs les
attentats commis par les associations contre la sûreté de l'État, et
renvoyait aux tribunaux correctionnels les infractions à la loi des
associations. Ces dernières mesures étaient visiblement inspirées par
la méfiance trop fondée qu'inspirait alors le jury. N'avait-on pas
entendu, peu auparavant, le procureur général près la Cour de Paris
dénoncer, dans sa mercuriale, le scandale de certains acquittements,
et n'avait-on pas vu, dans la discussion de l'Adresse, la majorité
repousser un amendement qui louait «la sagesse et l'indépendance du
jury»? Seulement, sur ce point, la Charte, qui avait stipulé
«l'application du jury aux délits de la presse et aux délits
politiques», ne permettait pas une réforme radicale: il fallait se
borner à renvoyer aux tribunaux correctionnels tout ce qu'on pouvait
soutenir n'être pas, à proprement parler, un «délit politique». Ainsi
avait-on déjà fait dans la loi sur les crieurs; ainsi fera-t-on plus
tard, dans les lois de septembre 1835.
Nul ne songeait à présenter la loi proposée comme une de ces lois qui
résolvent d'une façon définitive et permanente les grands problèmes
d'organisation politique. C'était une loi de circonstance pour faire
face au péril du jour, une loi de combat contre une faction ennemie.
Aussi, lisez l'exposé des motifs: vous n'y trouvez pas de
considérations théoriques sur les droits de l'autorité et de la
liberté en semblable matière, mais un réquisitoire contre les
désordres et les attentats des associations révolutionnaires depuis
1830. Ce n'est pas au nom d'un principe qu'on veut les frapper, c'est
au nom du salut public. Certes, le péril ne pouvait être nié. Un
écrivain peu suspect, M. Louis Blanc, l'a avoué plus tard: «Sans la
loi contre les associations, a-t-il écrit, non telle que l'entendait
l'opposition dynastique, mais telle que le gouvernement la demandait,
c'en était fait de la monarchie constitutionnelle: rien de plus
certain.» Mais pourquoi ne s'être pas borné à frapper ces associations
dangereuses? Pourquoi avoir englobé dans la même interdiction toutes
les associations, même celles auxquelles ne pouvaient aucunement
s'appliquer les motifs invoqués par le gouvernement? Au cours du
débat, des amendements nombreux furent proposés pour reconnaître la
liberté des associations notoirement inoffensives. On les repoussa,
dans la crainte que les sociétés révolutionnaires ne se servissent de
ces distinctions pour échapper à la répression. «Si on laisse aux
associations, disait le _Journal des Débats_, un prétexte soit
religieux, soit scientifique, soit littéraire, la lutte devient
inutile; car elles se jetteront toutes dans l'exception que la loi
consacrera, et, pour nous servir de l'énergique expression de M.
Dupin, elles se précipiteront toutes par la porte qui restera
ouverte[278].» Seulement ministres, membres de la commission, orateurs
de la majorité, tous déclarèrent à l'envi que la loi était
exclusivement dirigée contre les associations politiques et
révolutionnaires, repoussant, comme une injure et une absurdité,
l'idée qu'elle pourrait être appliquée aux associations littéraires,
religieuses ou de bienfaisance. «La loi sera générale, disait encore
le _Journal des Débats_, pour ne laisser aucun prétexte à la mauvaise
foi; la loi ne discernera pas. Le gouvernement discernera! Sans doute,
une loi qui ne discerne pas est une arme dangereuse dans la main d'un
gouvernement absolu... Mais, contre l'abus du pouvoir que vous allez
confier au gouvernement, contre son mauvais vouloir, contre sa
sottise, n'avez-vous pas la tribune? n'avez-vous pas la presse?»
Garantie bien insuffisante, comme on l'a vu plus tard, sinon sous la
monarchie de Juillet, du moins sous les régimes qui ont suivi.
L'Empire a appliqué la loi contre la Société de Saint-Vincent de Paul
en même temps que contre les sociétés politiques. Depuis, on a vu
mieux encore: pendant que cette loi est devenue lettre morte à l'égard
des associations révolutionnaires contre lesquelles elle avait été
faite, elle a été mise en oeuvre contre les associations religieuses
que le législateur de 1834 avait affirmé ne pas vouloir atteindre. Ce
sont résultats auxquels il faut s'attendre, quand une fois on a mis
l'arbitraire dans la législation.
[Note 278: 22 mars 1834.]
S'il était nécessaire de laisser à la loi une portée générale et
absolue, ne pouvait-on en limiter la durée? C'eût été la marquer de
son vrai caractère. Néanmoins, tous les amendements dans ce sens
furent également rejetés. On craignit de l'énerver, et surtout de la
déconsidérer, en lui donnant la figure d'une de ces «lois d'exception»
dont le titre seul était devenu si impopulaire et contre lesquelles
les «libéraux» avaient tant crié sous la Restauration[279]. Singulier
scrupule, à vrai dire, que celui qui faisait supprimer à jamais une
liberté, pour échapper au reproche de la suspendre! L'un des ministres
d'alors, M. Guizot, a reconnu plus tard que c'était une faute, et
qu'il eût mieux valu donner franchement à la loi son caractère de loi
d'exception, faite pour une durée limitée.
[Note 279: Le _Journal des Débats_ disait, le 25 mars 1834: «La
Chambre ne fera pas la faute énorme d'énerver elle-même la loi, en la
rejetant dans la classe des lois d'exception..... Tout ce qui aurait
l'air d'une concession faite aux clubs, en ce moment, ne serait qu'une
lâcheté devant des gens qui annoncent ouvertement l'intention de ne
pas obéir à la loi.»--Voir, dans le même sens, le discours prononcé,
le 25 mars, par M. de Salvandy.]
La discussion ne dura pas moins de deux semaines, approfondie et
passionnée. Dans les deux camps, personne ne s'épargna. Du côté de
l'opposition, on entendit MM. Odilon Barrot, Berryer, Garnier-Pagès,
Mauguin, Dubois, Bignon, Bérenger, etc. En face d'eux, et leur faisant
tête, sans reculer d'une semelle, les ministres: le duc de Broglie,
MM. Barthe, d'Argout, et surtout MM. Guizot et Thiers dont les
discours produisirent un immense effet; à côté des ministres, et ne
craignant pas de se compromettre avec eux, des membres de la majorité,
MM. de Rémusat, de Salvandy, Martin du Nord, Lamartine, Jouffroy,
Jaubert, etc. L'opposition avait beau jeu à dénoncer le caractère
illibéral de la loi; elle prétendait même y voir une violation de la
Charte, ne fût-ce que dans les dispositions restreignant la
juridiction du jury. Son attaque prenait plus de vivacité encore,
quand elle mettait en cause les anciens libéraux qui, pendant la
Restauration, s'étaient plaints d'étouffer sous l'article 291, et qui,
à peine ministres, non-seulement confirmaient, mais aggravaient cet
article. C'était à qui rappellerait à M. le duc de Broglie qu'il avait
ouvert son hôtel à la Société des Amis de la presse; à M. Guizot,
qu'il avait été l'un des chefs de la Société Aide-toi, le ciel
t'aidera; à M. Barthe, qu'il avait conspiré dans les Ventes de
_Carbonari_. Et M. Berryer, dans l'emportement de son éloquence,
s'écriait: «Il est quelque chose de plus hideux que le cynisme
révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies.» Une seule réponse
était possible: rappeler les crimes récents et montrer les périls
immédiats des associations révolutionnaires. Sur ce point de fait, les
preuves ne manquaient pas. C'est toujours là qu'en revenaient les
ministres et leurs alliés, c'est par là qu'ils agissaient sur la
majorité. Ils discutaient cette loi moins comme un problème de
législation que comme une question de politique actuelle. À les
entendre, l'existence même du gouvernement était en jeu; en votant
pour ou contre la loi, on se déciderait entre la monarchie et la
république, et, à ce propos, M. Thiers, voulant à tout jamais dégoûter
la France de ce second régime, s'écriait: «On a eu la république
non-seulement sanglante, mais la république clémente qui voulait être
modérée et qui n'est arrivée qu'au mépris, quoiqu'en majorité les
hommes qui la dirigeaient fussent d'honnêtes gens... Aussi la France
en a horreur: quand on lui parle république, elle recule épouvantée.
Elle sait que ce gouvernement tourne au sang ou à l'imbécillité.» Du
premier jour au dernier, la majorité tint bon; voyant là, comme les
ministres, une nécessité de défense sociale et de salut public, elle
repoussa, de parti pris, tous les amendements, même ceux où l'on avait
eu soin de ne pas contredire directement le principe de la loi.
L'ensemble fut voté par 246 voix contre 154.
Cette victoire avait ses côtés tristes. Comment ne pas faire un
rapprochement? Quatre ans après sa restauration, le gouvernement de
Louis XVIII avait fait voter cette loi de 1819 sur la presse,
imprudente peut-être dans sa générosité libérale, mais loi de
confiance et d'espoir. Quatre ans aussi après son avénement, la
monarchie de Juillet, qui cependant ne rêvait pas davantage
d'arbitraire et de despotisme, était conduite à faire voter une loi
contre la liberté d'association, loi de défiance et de déception. À
qui s'en prendre? M. Guizot le disait à la tribune, dans cette
discussion même: «Ce n'est pas à nous, s'écriait-il, en s'adressant
aux opposants de gauche, c'est à vous et au parti que vous défendez,
qu'il faut imputer ce retard dans le développement de la liberté... Ce
n'est pas d'aujourd'hui que vous décriez, que vous compromettez nos
libertés, à mesure, qu'elles paraissent. Je voudrais bien qu'on me
citât une seule de nos libertés qui, en passant par vos mains, par les
mains des hommes dont je parle, ne soit bientôt devenue un danger et
ne soit devenue suspecte au pays. Entre vos mains, la liberté devient
licence, la résistance devient révolution. On parlait hier, à cette
tribune, d'empoisonneurs. Messieurs, il y a un parti qui semble avoir
pris le rôle d'empoisonneur public, qui semble avoir pris à tâche de
venir souiller les plus beaux sentiments, les plus beaux noms, les
meilleures institutions... Chaque fois que la liberté est tombée entre
ses mains, chaque fois qu'il s'est emparé de nos institutions, de la
presse, de la parole, du gouvernement représentatif, du droit
d'association, il en a fait un tel usage, il en a tiré un tel danger
pour le pays, un tel sujet d'épouvante, et permettez-moi d'ajouter, de
dégoût, qu'au bout de très-peu de temps, le pays tout entier s'est
indigné, alarmé, soulevé, et que la liberté a péri dans les
embrassements de ses honteux amants. Qu'on ne parle donc plus, comme
on le fait depuis quelque temps, qu'on ne parle plus de mécomptes
depuis 1830! Qu'on ne parle plus d'espérances déçues! Oui, il y a eu
des mécomptes, oui, il y a eu des espérances déçues, et les premières,
ce sont les nôtres! C'était nous qui avions conçu les plus hautes
espérances du développement progressif de nos libertés et de nos
institutions. C'est vous qui les avez arrêtées; c'est de vous que sont
venus nos mécomptes, qu'est venue la déception de nos espérances. Au
lieu de nous livrer, comme nous le pensions, comme nous le voulions, à
l'amélioration de nos lois, de nos institutions, au lieu de ne songer
qu'à des progrès, nous avons été obligés de faire volte-face, de
défendre l'ordre menacé, de nous occuper uniquement du présent et de
laisser là l'avenir qui jusque-là avait été l'objet de nos plus chères
pensées. Voilà le mal que vous nous avez fait; voilà comment vous nous
avez forcés à nous arrêter dans la route où nous marchions depuis
quelques années!»
Nous nous sommes laissé aller à prolonger cette citation qui a pour
nous plus qu'un intérêt de curiosité historique. Ce mécompte si
douloureusement et si éloquemment avoué par M. Guizot, dès le
lendemain de 1830, ne le ressentons-nous pas, hélas! plus encore, et
toujours par la cause qu'indiquait l'orateur de 1834, par la faute du
parti qu'il dénonçait? Ne semble-t-il même pas que ce soit la grande
humiliation réservée à ce siècle, en sa vieillesse, la contre-partie
et le châtiment du libéralisme trop présomptueux qui avait marqué sa
brillante et espérante jeunesse?
V
Ce n'était pas tout de faire voter la loi, il fallait la mettre à
exécution. Or, si les mesures prises contre les crieurs publics
avaient déjà soulevé tant de colères, quel effet ne devaient pas
produire des dispositions qui menaçaient dans leur existence toutes
les associations révolutionnaires! Celles-ci eurent aussitôt le
sentiment qu'il leur fallait tenter un effort désespéré et livrer la
suprême bataille, avant de se laisser dissoudre. Cette résolution
belliqueuse convenait d'ailleurs à l'état d'esprit de beaucoup de
leurs membres, plus irrités que découragés de leurs précédents échecs,
surexcités et troublés par l'espèce d'ivresse où ils vivaient
continuellement, se trompant eux-mêmes sur leurs propres forces par
l'arrogance de leur rhétorique, en proie à cette impatience et à cette
illusion qui sont la maladie de tous les conspirateurs.
À peine donc la loi votée, la Société des Droits de l'homme déclara
qu'elle ne s'y soumettrait pas, et s'ingénia à provoquer, par toute la
France, de la part des autres sociétés, des déclarations analogues que
les journaux publiaient à grand tapage. Un congrès, réuni à Paris et
composé des délégués de ces sociétés, rédigea une proclamation se
terminant ainsi: «Que les associations se réunissent, s'étendent, se
multiplient donc, au lieu de se dissoudre; que les sociétés existantes
proclament la résistance à ce projet d'oppression, et qu'elles en
donnent l'exemple.» L'Union de Juillet, présidée par La Fayette, prit
une décision analogue. Ce mot de «résistance» n'avait peut-être pas le
même sens pour tous ceux qui l'employaient. Mais les meneurs des
Droits de l'homme entendaient bien que l'agitation devait aboutir à
une prise d'armes. «Ralliez autour de vous vos sectionnaires,
écrivait, le 20 mars, le comité central de Paris au comité républicain
de Lyon; prenez ou faites-vous donner un pouvoir discrétionnaire,
afin d'agir avec plus de promptitude et d'ensemble, à l'instant de la
lutte qui paraît très-rapprochée.» On réunissait des armes, de la
poudre; on fondait des balles. En même temps, la polémique devenait de
plus en plus violente[280]; la _Tribune_ lançait des appels non
déguisés à l'insurrection, et Carrel, bien que désapprouvant tout bas
le projet d'émeute, parlait tout haut, dans le _National_, comme s'il
voulait l'encourager ou tout au moins le justifier par avance[281].
[Note 280: Veut-on un spécimen de la façon dont les révolutionnaires
traitaient les hommes au pouvoir? MM. Guinard, Cavaignac et autres,
voulant protester contre certaines paroles prononcées à la tribune par
MM. Guizot et d'Argout, au sujet de la Société des Droits de l'homme,
parlaient dans une lettre publique de «deux hommes aussi justement et
universellement méprisés que MM. Guizot et d'Argout», et ils les
déclaraient «infâmes». Quelques jours après, un autre républicain, M.
Landolphe, parlait de «l'ignoble Gisquet» et de «MM. Guizot et
d'Argout dont les noms ne peuvent plus être accolés qu'à l'épithète de
lâches».]
[Note 281: Avant même que la discussion de la loi d'association ne fût
complétement terminée, le 20 mars 1834, Carrel publiait, dans le
_National_, un article intitulé: _Comment on dégoûte une nation de
l'ordre_, et où se lisaient ces lignes: «On semble avoir pris à tâche
de dégoûter la nation de cet ordre public qui s'adosse à la
Sainte-Alliance, pour lever un ignoble gourdin sur la population de
Paris..... Les deux camps se forment et se menacent. Dans le camp de
l'ordre public, on proclame déjà que la suspension de la liberté
pourrait bien devenir nécessaire au salut de l'ordre; mais, dans le
camp de la liberté, on se compte, on se dit qu'on a fait, en juillet,
une révolution, malgré le parti de l'ordre public; on se dit que cette
révolution ne peut pas, ne doit pas être abandonnée, qu'elle ne le
sera pas; on a assez de sens pour songer que, s'il y avait suspension
de la liberté, _il y faudrait répondre, comme en juillet, par la
suspension de l'ordre public_... Qui sera suspendu de la liberté telle
que nous la voulons, ou de l'ordre public tel que le veut la faction
doctrinaire? M. Jaubert parie contre la liberté; nous parierions,
nous, contre son ordre public.»]
À mesure cependant qu'on approchait de l'exécution, ceux des chefs qui
étaient capables de quelque réflexion et se savaient une
responsabilité, devenaient plus hésitants, plus inquiets. Divers
symptômes les faisaient douter de leurs forces. Ces sentiments se
manifestaient chez ceux-là même qui passaient pour être les plus
hardis, chez Cavaignac à Paris, chez Baune et Lagrange à Lyon. Mais, à
côté d'eux, se trouvaient des forcenés, ou seulement des aventuriers
en quête de bruit et de popularité, qui dénonçaient leurs hésitations
comme une lâcheté ou une trahison, et poussaient à agir quand même. Le
commun des comparses, fanatisé depuis longtemps par tant
d'excitations, allait naturellement aux plus violents. Châtiment
instructif de ces chefs révolutionnaires, débordés par les passions
qu'ils avaient soulevées, acculés, pleins d'angoisses et tout ahuris,
au combat qu'ils avaient si fièrement provoqué et que maintenant ils
voudraient bien ajourner. Un de leurs amis, M. Louis Blanc, voulant
dépeindre leur état d'esprit à cette époque, les a montrés «lancés
dans un irrésistible tourbillon, ne sachant s'il fallait pousser le
char ou le retenir, dévorés tout à la fois de colère et d'inquiétude,
accablés par l'inexorable rapidité des événements».
Dès sa fondation, la Société des Droits de l'homme s'était attachée à
étendre son réseau en province, dans le dessein, au jour venu, d'y
étendre aussi la révolte, au lieu de la concentrer dans Paris comme en
juin 1832. Lyon surtout avait fixé son attention, à cause des
sanglants souvenirs de novembre 1831. Sans doute, elle n'ignorait pas
que la politique n'avait été pour rien dans cette première
insurrection. Mais le terrain, où l'émeute avait pu mettre en ligne
une telle armée, ne devait-il pas lui paraître singulièrement
favorable? Aussi avait-elle compris de quel intérêt il était pour elle
de s'y établir et de s'y créer des relations avec la population
ouvrière. Plus d'une fois, elle avait envoyé à Lyon des missionnaires
de révolution, entre autres Garnier-Pagès et Cavaignac. Ceux-ci y
avaient rencontré un noyau de républicains ardents: MM. Baune,
Lagrange, Berthollon, Antide Martin; on peut ajouter M. Jules Favre,
dont le nom apparaît alors pour la première fois. La seconde ville de
France eut bientôt, comme Paris, de nombreuses sociétés secrètes, en
lien plus ou moins étroit avec les Droits de l'homme. Leur principal
effort se dirigeait du côté des ouvriers; elles prenaient parti pour
leurs exigences économiques, s'attachaient à irriter leurs
ressentiments et leurs convoitises, et les poussaient à chercher, dans
une révolution politique et sociale, satisfaction et vengeance. Les
associations ouvrières, jalouses de leur autonomie, n'étaient pas sans
quelque méfiance à l'endroit de ces agitateurs bourgeois. Cependant,
il fut bientôt visible que chaque jour, elles se laissaient un peu
plus envahir par la propagande républicaine. Tel était le cas de la
plus puissante de ces associations, celle des Mutuellistes, qui
comprenait tous les chefs d'ateliers de soieries et qui, jusqu'alors,
fidèle à ses statuts, était demeurée absolument étrangère à la
politique. Les meneurs des Droits de l'homme se flattaient qu'un jour
ou l'autre quelque querelle de tarif fournirait le prétexte d'un
soulèvement dont ils prendraient la direction. En février 1834, ils
avaient cru le moment venu: la question des salaires était devenue
plus aiguë et plus douloureuse, par suite d'une crise de l'industrie
des soies; une grève générale avait éclaté. Les républicains avaient
tout fait pour envenimer et exaspérer ce redoutable conflit. Ils
n'avaient pas réussi, pour cette fois, à amener une explosion; mais
les esprits étaient sortis de là plus agités et plus irrités que
jamais.
C'est dans un milieu ainsi travaillé que vint tomber le mot d'ordre du
refus d'obéissance à la loi contre les associations. Rien ne pouvait
mieux convenir au rapprochement des sociétés républicaines et des
sociétés ouvrières. Celles-ci se laissèrent facilement persuader de se
joindre à la résistance. Deux mille cinq cent quarante Mutuellistes
«déclarèrent» publiquement «qu'ils ne courberaient pas la tête sous un
joug aussi abrutissant..., et ne reculeraient devant aucun sacrifice,
pour la défense d'un droit qu'aucune puissance humaine ne saurait leur
ravir». En même temps, les journaux locaux, notamment le _Glaneur_ et
l'_Écho de la fabrique_, sonnaient ouvertement le clairon de l'émeute.
«Le peuple voulait la paix, disait cette dernière feuille, le 30 mars,
on lui a répondu par un cri de guerre. Eh bien! soit! il est prêt au
combat. Mais écoutez, vous qui lui jetez un insolent défi: dès qu'il
aura tiré l'épée, il jettera derrière lui le fourreau;...
l'Association mutuelliste saura prouver qu'elle peut encore se lever
comme un seul homme.» Dès lors, il était évident pour tous que la
révolte allait éclater; Un procès intenté à quelques Mutuellistes,
compromis dans la dernière grève, fut l'étincelle qui amena
l'explosion.
Le 9 avril, les émeutiers se réunissent aux points qui leur ont été
désignés d'avance; les barricades s'élèvent, en même temps que sont
distribuées des proclamations incendiaires. L'autorité, prévenue par
les préparatifs presque publics de l'insurrection, n'est pas prise au
dépourvu. L'armée, qui compte environ dix mille hommes, est à son
poste, pourvue de vivres et de munitions. La garde nationale,
supprimée en 1831, n'avait pas été rétablie. Des instructions
énergiques ont été données aux troupes. M. Thiers, redevenu ministre
de l'intérieur par une récente modification dans la distribution des
portefeuilles, leur a écrit: «Laissez tirer les premiers coups, mais,
quand vous les aurez reçus, agissez sans ménagement.» Ce n'est donc
pas une conspiration qui éclate à l'improviste, surprenant, en pleine
sécurité, ceux qu'elle attaque. C'est une bataille prévue des deux
côtés, qui s'engage. L'armée, résolûment commandée, fait son devoir
avec vigueur, trompant ceux qui, pour avoir attiré quelques
sous-officiers dans leurs sociétés secrètes, se flattaient de voir les
régiments mettre la crosse en l'air. Parfois même, le soldat, exaspéré
par la perfidie meurtrière des insurgés qui le fusillent des fenêtres,
se laisse aller à de sanglantes représailles: rigueur naturelle autour
de laquelle la presse révolutionnaire tâchera de mener grand bruit,
accusant les troupes de férocité, par dépit de n'avoir pas à les
féliciter de leur défection[282]. Chez les insurgés, malgré l'absence
de plusieurs chefs qui, après avoir tout lancé, se sont évanouis au
moment du combat, il y a beaucoup d'acharnement, de bravoure et une
sorte d'animosité désespérée. La topographie de la ville,
l'enchevêtrement et l'étroitesse des rues leur rendent la lutte
facile. On entretient du reste leur courage par des placards
mensongers, annonçant que la république est proclamée à Paris, le Roi
en fuite et Lucien Bonaparte premier consul. Cette bataille se
prolonge pendant cinq jours, avec des alternatives diverses. Il faut
employer le pétard, le boulet et même la bombe[283]. Sinistres
journées et nuits plus sinistres encore, pendant lesquelles les
habitants sont enfermés dans leurs maisons, avec défense de se montrer
aux fenêtres, coupés de toutes communications, sans nouvelles,
n'entendant que le tocsin, la fusillade et le canon. Enfin
l'insurrection, refoulée de poste en poste, est définitivement
écrasée. Le 13 au soir, l'armée est maîtresse de la ville et des
faubourgs. Du côté des troupes, le nombre des morts s'élève à cent
trente et un, celui des blessés à près de trois cents; du côté des
insurgés, cent soixante-dix morts et un chiffre de blessés inconnu qui
ne doit pas être moindre de cinq cents.
[Note 282: M. Louis Blanc n'ira-t-il pas jusqu'à déclarer les
prétendus massacres de Vaise plus horribles que ceux de septembre
1793?]
[Note 283: On a calculé que les troupes avaient tiré 269,000 coups de
fusil et 1,729 coups de canon.]
Impossible de se tromper sur le caractère de l'insurrection: Ce n'est
plus le soulèvement ouvrier de 1831. La lutte a été politique plus que
sociale. Il a été question non de tarifs et de salaires, mais de
république. Les proclamations sont datées de «l'an XLII de la
République française». Parmi les prisonniers, les morts et les
blessés, on en compte tout au plus un dixième appartenant à la
fabrique lyonnaise. La masse des combattants est formée de
révolutionnaires, la plupart étrangers à la ville, aventuriers de
toute provenance et de toute nation. Ajoutez quelques légitimistes qui
se sont mêlés au mouvement, avec l'illusion de le faire tourner à leur
profit. Quel a été le nombre des combattants de l'émeute? Il est
difficile de le préciser. Les évaluations les plus vraisemblables le
portent au moins à trois mille. Les écrivains républicains ont cherché
après coup à diminuer ce nombre, afin d'effacer la mortification de
leur défaite; Louis Blanc a avancé le chiffre ridicule de trois cents.
À entendre ces écrivains, les faits se réduiraient à une émeute sans
importance, éclatée à l'improviste, malgré les chefs; elle n'aurait un
moment duré que par l'héroïsme des combattants, et grâce aussi aux
lenteurs calculées des généraux et du préfet, désireux de grossir
l'importance de leur victoire. Tout dément cette thèse. Il est certain
que la bataille a été voulue, préparée à l'avance, qu'elle faisait
partie d'un ensemble de soulèvements devant éclater sur tous les
points de la France, et que le parti révolutionnaire y a déployé
toutes ses forces. Si celles-ci n'ont pas été plus considérables,
c'est qu'on n'a pu entraîner la masse des ouvriers, comme on s'en
était flatté.
C'est le 10 avril au soir que parviennent à Paris les premières
nouvelles de l'insurrection lyonnaise; l'agitation est extrême dans le
monde surchauffé des sociétés révolutionnaires. Impossible,
s'écrie-t-on, d'abandonner les frères de Lyon. D'ailleurs, depuis
quelque temps, ne se préparait-on pas à livrer bataille? Ne se
croyait-on pas en mesure de mettre en ligne quatre mille combattants,
sans compter ceux qu'au dernier moment, on espérait entraîner par
l'exemple? Le mot d'ordre est donc donné d'engager la lutte, le 13
avril. En attendant, la _Tribune_ et même le _National_ publient des
bulletins mensongers, annonçant les victoires remportées par la
révolution à Lyon et dans d'autres villes.
L'émotion est grande aussi dans le sein du gouvernement: la lenteur et
l'incertitude prolongée des nouvelles de Lyon ne sont pas faites pour
dissiper promptement ses angoisses. Il est même un moment question,
entre les ministres, de se diviser: M. Guizot irait à Lyon avec le duc
d'Orléans, tandis que M. Thiers resterait à Paris avec le Roi. Du
reste, aucune défaillance: on se prépare vigoureusement au combat
prévu. Le maréchal Lobau est à la tête d'une armée de quarante mille
hommes et d'une garde nationale, cette fois, bien disposée. M. Thiers,
ministre de l'intérieur, donne à tous une impulsion vive et hardie. En
présence d'un péril si certain, le jeune ministre ne recule pas devant
la responsabilité: il supprime la _Tribune_, par mesure de salut
public, et donne l'ordre à la police de faire une razzia d'environ
cent cinquante meneurs des Droits de l'homme. C'était une des
faiblesses de cette société d'avoir fait connaître ses chefs et de les
avoir ainsi désignés aux coups du gouvernement. En même temps, le
_Moniteur_ «avertit les insensés qui voudraient se livrer à des
désordres, que des forces considérables sont préparées, et que la
répression sera aussi prompte que décisive».
Si affaiblie et si désorganisée qu'elle soit par l'arrestation de ses
chefs, l'émeute éclate au jour fixé. Le 13 avril au soir, les
barricades s'élèvent. Les insurgés peu nombreux, non suivis par le
peuple, sont aussitôt enveloppés et écrasés par des forces
supérieures, vigoureusement conduites. M. Thiers se montre à cheval
auprès des généraux et voit tuer, à quelques pas de lui, un officier
et un auditeur au Conseil d'État. La lutte est bientôt circonscrite
dans le quartier Saint-Merry, déjà ensanglanté en 1832. Interrompue la
nuit, elle recommence le 14, au petit jour. Un incident douloureux
marque ces dernières heures du combat: des soldats, furieux d'avoir vu
tirer, d'une maison de la rue Transnonain, sur leur capitaine blessé,
font irruption dans cette maison et main basse sur ceux qui
l'occupent. Le «massacre de la rue Transnonain» sera pour les journaux
de gauche un sujet de déclamations, d'autant plus avidement saisi,
qu'il leur faudra une diversion à la mortification d'une défaite si
prompte et si complète. Dès sept heures du matin, tout est fini. La
troupe et la garde nationale ont eu onze tués et quatorze blessés; du
côté de l'insurrection, on comptait quatorze morts et une douzaine de
blessés.
Lyon et Paris ne sont pas les seuls champs de bataille. Sur beaucoup
d'autres points où les sociétés secrètes ont des ramifications, à
Saint-Étienne, Marseille, Châlons, Vienne, Grenoble, Clermont,
Auxerre, Poitiers, Arbois, des tentatives d'émeute se produisent,
manifestant ainsi, plus, clairement encore, ce qu'avait de prémédité
l'assaut dirigé contre la monarchie. Partout, après plus ou moins de
désordres, quelquefois non sans un peu de sang versé, l'émeute est
comprimée.
Les meneurs des Droits de l'homme avaient, dès le premier jour, fait
de grands efforts pour étendre leurs affiliations dans l'armée. Ils
étaient ainsi parvenus à embaucher un certain nombre de
sous-officiers[284]. Dans l'Est notamment, ils avaient trouvé un agent
très-zélé de propagande dans un maréchal des logis de cuirassiers
qui, par une fortune singulière, devait être, trente-sept ans plus
tard, l'une des premières victimes de la Commune: il s'appelait
Clément Thomas. Ayant recruté des adhérents parmi les sous-officiers
des quatre régiments de grosse cavalerie casernes à Lunéville et dans
la région des Vosges, son plan était, au moment où les sociétés
secrètes donneraient le signal de la grande insurrection, d'enlever
ces quatre régiments et de marcher sur Paris. Mais la mèche avait été
plus ou moins éventée. Le 16 avril, sur la fausse nouvelle d'un
soulèvement de la garnison de Belfort, Clément Thomas et ses complices
réunissent leurs camarades et essayent de les entraîner à la révolte.
Ils se heurtent à des refus et à des hésitations, et, aussitôt
découverts, ils sont arrêtés.
[Note 284: En juillet 1834, M. Pasquier disait à un homme politique
qu'il ressortait de l'instruction faite contre les insurgés d'avril,
que la société des Droits de l'homme avait «travaillé à corrompre
l'armée et y avait déjà obtenu quelques succès». «Il y aurait,
ajoutait-il, moyen d'introduire en justice plus de 80 sous-officiers.
Mais on ne le fera que pour quelques-uns.» (_Documents inédits._)]