III

Les violents, les aveugles, les aventuriers, les rêveurs de coups de

force dominaient donc, de plus en plus, dans le parti républicain. Un

tel symptôme, s'ajoutant aux tentatives de désordres qui s'étaient

produites dans la seconde moitié de 1833, ne permettait plus guère la

satisfaction et l'illusion un peu orgueilleuses auxquelles nous avions

vu naguère le ministère s'abandonner. Impossible de proclamer encore,

comme l'avait fait M. Guizot, en février 1833, que «l'esprit

révolutionnaire était mort». Vainement le gouvernement avait-il

réussi à prévenir les émeutes de juillet, à réprimer les coalitions

de l'automne, il sentait bien que ces victoires temporaires et toutes

matérielles laissaient subsister le principe même du désordre. Le

_Journal des Débats_, si optimiste quelques mois auparavant, publiait,

le 14 décembre 1833, ces réflexions dont la vérité n'est pas

aujourd'hui affaiblie: «L'ordre véritable est-il complétement rétabli?

Non certes, il s'en faut encore de beaucoup, et nous ne cesserons de

le répéter, au risque de troubler la quiétude de ces gens qui ne

connaissent d'autre désordre que le désordre brutal. Faut-il

absolument, pour qu'il y ait du désordre, que l'on en soit aux coups

de fusil? Le désordre moral n'est-il pas l'infaillible précurseur du

désordre matériel? Pour qui l'entend bien, le désordre matériel est

moins effrayant que le désordre moral. L'ordre peut en sortir par un

effort vigoureux de la société. Le désordre matériel frappe les yeux

des plus insouciants, alarme tous les intérêts, rallie toutes les

forces conservatrices de la société. Il donne un élan général. On se

réveille, on s'anime l'un l'autre, on oppose la violence à la

violence. Le désordre moral gagne lentement et infecte toute la

société; il va toujours s'étendant; il pervertit jusqu'à ceux qui le

repousseraient avec horreur, sous les formes brutales du désordre

matériel... Il y a des gens, je le sais, qui ne croient point à ces

effets du désordre moral. La face extérieure de la société est

tranquille, cela leur suffit; ils se trompent... La tour paraît

entière et inébranlable aux yeux, mais la mine avance sourdement. Quel

remède? Au désordre moral, il faut opposer l'ordre moral.» Cette

intelligence et ce souci de 1' «ordre moral» étaient choses nouvelles.

Périer n'y avait guère songé. C'était la marque propre des

doctrinaires, et par là apparaissait leur prétention non-seulement de

continuer, mais de compléter le «système du 13 mars».

Comment avoir raison de ce désordre moral? Contre la presse, le

gouvernement avait essayé de se défendre par des poursuites. Mais le

jury n'était pas devenu plus ferme, et les procès, occasions de

nouveaux scandales, n'aboutissaient trop souvent qu'à des

acquittements. Le résultat en était ainsi plus nuisible qu'utile. En

janvier 1834, un député obscur de la gauche, connu pour être fils

naturel de M. Dupont de l'Eure, M. Dulong, injuriait à la Chambre, le

général Bugeaud: de là, un duel et la mort du malheureux Dulong,

frappé d'une balle au front. Aussitôt, cri de rage dans la presse de

gauche, qui présenta ce duel comme un guet-apens organisé par le Roi

lui-même. Carrel n'était pas le moins ardent à appuyer cette odieuse

et absurde insinuation. La _Caricature_ publia un dessin intitulé la

_Main invisible_; c'était la scène du duel: derrière le général

Bugeaud, on entrevoyait le profil de Louis-Philippe qui le poussait et

le dirigeait, et, à côté, un poteau indicateur, avec ces mots: _Route

royale_. L'outrage et la calomnie étaient manifestes: la _Caricature_,

poursuivie de ce chef, fut acquittée. Combien pourrait-on noter

d'autres verdicts non moins injustifiables[271]!

[Note 271: M. Cabet avait dit: «La royauté du 7 août est instituée par

une charte usurpatrice et illégale; elle se maintient par les moyens

les plus honteux; elle a trahi la révolution de Juillet, et la

livrera, si besoin est, aux puissances étrangères. Mais la royauté

doit être responsable, et la nation a su punir Louis XVI.» Acquitté,

le 15 avril 1833.--La _Tribune_ avait dit: «Où est la force de la

royauté? La tire-t-elle de l'illustration de la maison d'Orléans?...

Prenez son histoire: hommes et femmes, c'est à repousser de dégoût.

Est-ce de la considération particulière de Louis-Philippe? Nous

consentons à la faire apprécier par un jury, et nous le tirerons au

sort parmi ceux qui ont vu l'homme de plus près.» Acquittée, le 3 juin

1833.--Un autre jour, ce journal avait publié des adresses appelant à

l'insurrection. Acquitté, le 26 octobre 1833.--Carrel écrivait dans le

_National_: «Comme il n'y a que le malheur qui rende les princes

intéressants, on se surprend à souhaiter aux femmes accomplies qui

composent la famille de Louis-Philippe ce je ne sais quoi d'achevé que

Bossuet admirait dans la veuve de Charles 1er.» Acquitté, le 23 août

1834, etc., etc.--Du reste, nous recueillons dans les journaux du

temps une statistique qui montre bien, et le nombre énorme des procès

de presse à cette époque, et la proportion considérable des

acquittements. Du 2 août 1830 au 1er octobre 1834, on compte, rien

qu'à Paris, 520 procès et seulement 188 condamnations. Celles-ci

s'élevaient ensemble à 106 ans de prison et à 44,000 francs d'amende.]

Le jury ne réprimait pas mieux les sociétés révolutionnaires. Ne

l'avait-on pas vu, dans l'affaire des Amis du peuple, constater le

délit d'association non autorisée, la violation de l'article 291 du

Code pénal, et ensuite déclarer les accusés «non coupables[272]»?

Même, quand il se décidait à frapper, ce qu'il fit, une fois, pour

certains membres des Droits de l'homme[273], et quand, en conséquence,

la Cour prononçait la dissolution de la société, la sentence n'avait

guère d'effet pratique; les affiliés échappaient à une nouvelle

répression, en feignant de se fractionner par sections de moins de

vingt et un membres, et, en somme, l'association n'en continuait pas

moins à se développer avec une audace croissante.

[Note 272: 15 décembre 1832.]

[Note 273: 12 avril 1833.]

L'affaire des crieurs publics, à la fin de 1833, fut une de celles où

le gouvernement sentit davantage son impuissance et se vit le plus

insolemment bravé. Ces crieurs, sortis de la lie de la population,

remplissaient alors les rues les plus fréquentées, colportant, avec

des exclamations assourdissantes, d'ignobles libelles dont le titre

seul était souvent un outrage aux lois ou aux bonnes moeurs. Cette

sorte d'orgie prit de telles proportions qu'on put se vanter d'avoir

distribué ainsi, en trois mois, six millions d'imprimés démagogiques.

Les colporteurs étaient presque tous enrégimentés dans la Société des

Droits de l'homme et revêtus même d'une sorte d'uniforme. Ils

remplissaient l'office de courtiers des sociétés révolutionnaires,

d'agents de troubles, faisant parvenir à la rue tous les mots d'ordre

et toutes les excitations. M. Louis Blanc lui-même les a appelés «les

hérauts d'armes de l'émeute, les moniteurs ambulants de

l'insurrection».

Le préfet de police, M. Gisquet, ému d'un tel désordre, se crut le

droit d'empêcher, sur la voie publique, la vente des écrits qu'il

n'avait pas autorisés. Mais le tribunal, saisi de la question, lui

donna tort; il déclara que la loi obligeait le crieur à faire

seulement une déclaration et un dépôt préalables, non à demander une

autorisation. Ce n'était encore qu'un jugement de première instance,

frappé d'appel, et la police, en cela plus ardente que prudente, crut

pouvoir, en attendant la décision de la Cour, persister dans son

interprétation, continuer ses saisies et ses arrestations. Aussitôt,

les meneurs virent là l'occasion d'une «journée». Le coup fut monté

non sans quelque habileté. Pendant que, de toutes parts, les journaux

faisaient rage contre l'arbitraire de la police, un écrivain

républicain, de caractère résolu, M. Rodde, annonça que, le dimanche

13 octobre 1834, il vendrait en personne, sur la place de la Bourse,

les imprimés interdits: «Je résisterai, disait-il, à toute tentative

de saisie et d'arrestation arbitraires; je repousserai la violence par

la violence; j'appelle à mon aide tous les citoyens qui croient encore

que force doit rester à la loi. Qu'on y prenne garde... J'ai le droit

d'en appeler à l'insurrection; dans ce cas, elle sera, ou jamais, le

plus saint des devoirs.» En même temps, les Droits de l'homme

convoquaient tout leur personnel pour soutenir le «crieur» volontaire.

Le défi était embarrassant pour l'administration, non soutenue, sur la

question de droit, par la justice. Aussi saisit-elle le prétexte d'un

arrêt rendu, le 11 octobre, par la Cour royale, et confirmant le

jugement de première instance, pour annoncer, dans le _Moniteur_, que,

jusqu'à la décision de la Cour de cassation, il ne serait fait aucune

poursuite nouvelle contre les crieurs publics. M. Rodde ne renonça pas

pour cela à sa mise en scène. Au jour fixé, il parut vêtu en crieur,

distribua ses imprimés, entouré d'une foule considérable: la police le

regarda faire sans intervenir. Le lendemain, le parti révolutionnaire,

enorgueilli d'avoir fait reculer l'autorité, célébrait arrogamment son

succès. «Déjà, écrivait l'un des meneurs, les résultats féconds de

cette victoire de la république se font sentir. Dans toutes les rues

de Paris, on voit des légions de crieurs et de vendeurs d'écrits

républicains. Hier, j'en ai vu une vingtaine, aux Tuileries, qui

vendaient, sous les fenêtres du Roi-citoyen, la Déclaration des droits

de l'homme (celle de Robespierre). Tous ceux qui ont vu ce qui s'est

passé et qui voient ce qui se passe aujourd'hui, sont remplis

d'espoir. Ils contemplent avec ravissement la chute prochaine des

tyrans et l'avénement prochain de la république.»

Ainsi apparaissait partout l'insuffisance des moyens légaux par

lesquels le gouvernement essayait de se défendre. Dès lors, une

question se posait: Ne fallait-il pas des lois nouvelles pour limiter

cette liberté que les passions démagogiques faisaient dégénérer en

licence? Périer s'était fait un point d'honneur de ne rien demander de

ce genre, sauf une loi secondaire sur les rassemblements. Mais eût-il

pu lui-même persister longtemps dans cette abstention? Et d'ailleurs,

si considérable qu'eût été son oeuvre, n'avait-elle pas laissé

subsister une grande part du mal révolutionnaire? Aussi beaucoup de

conservateurs commençaient-ils à croire et à dire qu'il fallait passer

par-dessus ce scrupule, et qu'après tout le premier devoir d'un

gouvernement était de donner au pays la paix et la sécurité dont il

avait besoin. M. Viennet s'était fait l'interprète, un peu

compromettant et maladroit, de ces impressions, quand il avait laissé

échapper à la tribune cette exclamation, aussitôt violemment attaquée

et perfidement exploitée par la presse de gauche: «La légalité

actuelle nous tue[274]!» C'est un sentiment analogue qu'exprimait, un

peu plus tard, le _Journal des Débats_, quand il disait: «L'effet des

5 et 6 juin s'est épuisé, et nous avons vu recommencer d'abord

l'anarchie morale..., ensuite et à peu de distance l'anarchie

matérielle... On a vu que ce n'était pas tout d'avoir battu ses

ennemis dans les rues; que, tant que les lois restaient faibles,

impuissantes, inexécutées, la répression des désordres n'était qu'une

affaire d'un moment, quelque chose de local et d'accidentel qui ne

pouvait rien pour le repos de la société[275].» Plus le trouble

s'aggravait, plus ces idées gagnaient dans le monde conservateur. «La

situation s'est améliorée, écrivait, de Toulouse, M. de Rémusat à M.

Guizot, précisément parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je

ne crains rien tant qu'une sécurité exagérée... Nous avons toujours

besoin d'un peu de danger pour être raisonnables.» Puis, après avoir

parlé des coalitions d'ouvriers et des symptômes de «maladie sociale»,

il ajoutait: «Ces troubles ne peuvent que rallier et mettre sur ses

gardes la classe moyenne. On est ici très-préoccupé de ces sortes

d'événements; des gens, qui ne s'inquiétaient pas jusqu'à présent,

commencent à s'inquiéter et à voir ce qui nous crève les yeux, à vous

et à moi, depuis trois ans[276].» Le ministère s'aperçut de cette

disposition nouvelle des esprits, et résolut d'en profiter. Las de

combattre avec des armes qui se brisaient entre ses mains, il voulut

saisir cette occasion d'en demander au législateur de plus solides et

de plus efficaces: tel devait être, dans sa pensée, l'emploi de la

session de 1834.

[Note 274: Séance du 23 mars 1823. Voici, du reste, le passage entier

du discours de M. Viennet: «La masse de la population veut être

protégée; elle ne sait pas se protéger elle-même... Ministres du Roi,

assurez-lui le repos qu'elle vous demande. La légalité actuelle nous

tue. Les factions s'en moquent. Elle est un bouclier pour elles, et ce

sera bientôt une arme contre vous-mêmes. Provoquez des lois plus

fortes, plus efficaces, et nous les voterons, aux applaudissements des

populations rassurées.»]

[Note 275: _Journal des Débats_, 7 mars 1834.]

[Note 276: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 220.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 48 / 85 题