VI

Partout donc, avortement ou défaite de l'insurrection. Dès le 14

avril, le gouvernement annonçait aux Chambres sa double victoire de

Lyon et de Paris. Pairs et députés se transportèrent en masse aux

Tuileries, pour porter au Roi leurs félicitations. Le lendemain, une

ordonnance déféra à la Cour des pairs le jugement de l'attentat qui

venait d'être commis contre la sûreté de l'État: premier acte d'un

immense procès dont nous aurons à raconter les étranges péripéties. Le

même jour, les ministres déposèrent deux projets de loi destinés,

disaient-ils, à empêcher le retour de semblables troubles. Par l'un,

ils demandaient des crédits supplémentaires pour mettre l'armée sur un

pied qui permît d'assurer l'ordre intérieur: on était loin du temps

où, au lendemain de 1830, le pouvoir n'osait pas se servir de cette

armée pour réprimer une émeute. Le second projet édictait des peines

sévères contre les détenteurs d'armes de guerre. L'opposition essaya

vainement de combattre ces deux projets. La majorité, encore sous

l'impression du péril si récemment couru, n'était pas en humeur de

l'écouter. Les deux lois, votées facilement, vinrent compléter

l'ensemble des mesures de défense sociale, oeuvre de la session de

1834.

Quant aux républicains, ils portaient, pour le moment, la tête bien

basse, se sentant à la fois détestés et dédaignés, odieux pour avoir

fait peur et ridicules pour avoir échoué misérablement après des

menaces si fanfaronnes. Les sociétés secrètes étaient dissoutes, leurs

chefs en prison, leurs soldats dispersés. La publication de la

_Tribune_ était suspendue[285]. Seul porte-parole du parti

républicain, le _National_ était réduit, une fois de plus, après une

entreprise qu'il avait désapprouvée, à couvrir la retraite ou, pour

mieux dire, la déroute. Aussi, jamais le langage de Carrel n'avait

trahi un embarras plus douloureux et plus découragé. Précisément à

cette époque, le 20 mai 1834, le général La Fayette s'éteignit à

soixante-dix-sept ans. À tout autre moment, le parti républicain eût

vu là matière à une de ces manifestations funéraires qui étaient dans

ses traditions. Mais tel était son désarroi et son abattement, il

avait à ce point conscience de l'indifférence ou même de l'hostilité

de la population, qu'il n'osa rien faire pour exploiter un mort si

fameux, et le monde officiel présida presque seul aux obsèques du

vieux général. Carrel en ressentit une «honte» qu'il épanchait avec

une singulière amertume: «La France que nous voyons, s'écriait-il,

est-ce bien cette France pour laquelle se dévoua, si jeune, et tant de

fois depuis, l'incomparable vieillard qui vient de succomber, plein

d'amour pour le pays? Est-ce bien une terre de liberté que celle qui

le recevra? C'est à la police de tout rang, de tout nom, de toute

livrée, qu'il appartiendra de mener La Fayette au coin de terre qu'il

s'était destinée.» Puis, relevant ce mot que «La Fayette était mort

mal à propos», il ajoutait: «Mal à propos, oui; mais ce n'est pas pour

lui..., c'est pour nous, insatiables, il y a quatre ans, de

prétentions envahissantes et réformatrices; aujourd'hui, abattus et

couchés, avec une résignation d'Orientaux, sous la main qui nous

frappe. Après ce qui s'est passé depuis quatre mois, on pourrait nous

crier: Cachez-vous, Parisiens! le convoi d'un véritable ami de la

liberté va passer[286]!»

[Note 285: Jusqu'au 10 août 1834, où ce journal reparaîtra, aussi

violent que jamais.]

[Note 286: Article du 21 mai 1834.]

À cette même époque, des élections firent mesurer, avec plus

d'exactitude encore, le discrédit du parti républicain. Ce furent

d'abord, au mois de mai, les élections des officiers de la garde

nationale. Singulière législation que celle qui appelait ainsi la

force armée à dire tout haut si elle était ou non pour le

gouvernement. Cette fois, du moins, la réponse, pleinement favorable à

la monarchie, fut une condamnation sévère de tous les factieux. Le

mois suivant, le 21 juin, eurent lieu des élections plus

considérables, celles de la Chambre des députés. Ce fut un échec

écrasant pour le parti révolutionnaire. Pas un député ouvertement

républicain ne fut élu. Sans doute, comme on le verra plus tard, tout

ce qui était perdu pour l'opposition violente n'était pas gagné pour

le ministère: la part du tiers parti était considérable. Mais, enfin,

ce n'en fut pas moins, sur le terrain électoral, une éclatante

confirmation de la victoire d'avril. Les républicains s'étaient si

bien sentis battus d'avance, qu'ils n'avaient pas engagé sérieusement

la lutte, et que Carrel avait cherché à se faire une thèse et une

attitude pour expliquer cette abstention: il affectait de renoncer,

avec dédain, à ces luttes de scrutin, qu'il appelait les «intrigues de

la France officielle», les «vieilles hypocrisies de l'opposition de

quinze ans», pour «s'attacher exclusivement aux justes et, si l'on

veut, encore tumultueuses prétentions de l'immense majorité non

officielle, non représentée, non gouvernante, et contre laquelle on

gouverne»; il ne se dissimulait pas, du reste, que c'était renvoyer

ses espérances à une échéance «très-lointaine». Tout cela ne laissait

que trop voir l'impuissance et le découragement du moment. Aussi

n'est-on pas surpris d'apprendre que Carrel eut alors une velléité de

briser sa plume[287]. Vers le même temps[288], dans un banquet

organisé par les «libéraux» de Rouen, M. Laffitte gémissait sur «la

défection presque générale de la France électorale à la cause sainte

de la révolution». M. Dupont de l'Eure, invité, s'excusait par une

lettre où il se déclarait convaincu de «l'inutilité des efforts de

l'opposition constitutionnelle, mutilée par la non-réélection de la

plupart des députés les plus énergiques»; et il se disait «décidé à ne

prendre aucune part aux opérations d'une Chambre qui s'était déjà

montrée sous les plus fâcheux auspices».

[Note 287: Béranger écrit, le 16 août 1834: «Carrel a été sur le point

de quitter le _National_; il craint la prison, et peut-être aussi

a-t-il quelques dégoûts.»]

[Note 288: Septembre 1834.]

Le pays ne semblait aucunement s'associer au deuil du parti

républicain. Il revenait à ses affaires, heureux d'en avoir fini avec

les fauteurs de troubles. Une exposition de l'industrie, ouverte le

1er mai 1834, permit d'apprécier les immenses progrès du travail

national, et laissa entrevoir ce qu'on pouvait attendre d'une sécurité

enfin rétablie. Partout, comme un élan de prospérité matérielle, élan

d'autant plus impétueux que les événements l'avaient plus longtemps

comprimé. Les autres nations en étaient frappées. «Ce qui impose

réellement beaucoup à l'étranger, écrivait M. de Barante, c'est la

prospérité commerciale. Chaque chose a son temps, et vous ne sauriez

dire avec quel ton de respect on parle de l'état de l'industrie en

France: c'est comme les victoires de l'empire[289].»

[Note 289: _Documents inédits._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 50 / 85 题