Ayant échoué dans son appel aux bourgeois de la garde nationale, la
Société des Droits de l'homme ne se découragea pas; seulement ce lui
fut une raison de se tourner davantage du côté des masses populaires.
Dans tous les grands centres industriels, elle se mit en rapport avec
les confréries et associations ouvrières, jusqu'alors étrangères à la
politique, tâcha d'y faire pénétrer ses idées, ses passions, et d'y
recruter des soldats pour la bataille révolutionnaire. Le socialisme
n'avait pas alors la précision doctrinale que devaient lui donner
bientôt Louis Blanc, Proudhon et d'autres; mais les aspirations et
surtout les convoitises ou les haines socialistes dominaient de plus
en plus dans les manifestes de l'association. Celle-ci déclarait
vouloir avant tout la refonte de la société, pour arriver à une
répartition plus équitable de la propriété, à l'égalité du
bien-être[253]. Les grèves furent ouvertement provoquées: une
commission spéciale, dite de Propagande, se fonda, parmi les meneurs
des Droits de l'homme, pour organiser ce nouveau moyen de
perturbation. Sous son impulsion, de nombreuses grèves, souvent
accompagnées de violences et de troubles, éclatèrent, vers la fin de
1833, à Paris, à Lyon, à Anzin, à Caen, au Mans, à Limoges. Mais le
gouvernement était sur ses gardes; il réprima les désordres,
poursuivit les fauteurs de coalitions, et se décida même, pour couper
le mal par la racine, à faire arrêter les membres du comité de
Propagande; du coup, les grèves cessèrent. Les principaux meneurs
furent condamnés à cinq ans, deux ans et un an de prison.
[Note 253: Voici quelques extraits des publications faites alors par la
Société des Droits de l'homme: «Nous avons bien moins en vue un
changement politique qu'une refonte sociale. L'extension des droits
politiques, le suffrage universel peuvent être d'excellentes choses,
mais comme moyens seulement, non comme but. Ce qui est notre but, à
nous, c'est la répartition égale des charges et des bénéfices de la
société...»--«Sur trente-deux millions d'habitants, la France renferme
cinq cent mille sybarites, un million d'esclaves heureux, et trente et
un millions d'ilotes, de parias... Dites-leur que la monarchie n'est
capable que de déplacer le bonheur et les souffrances, mais que la
république seule peut tarir la source de celles-ci et rendre à chaque
individu sa part de jouissances et de félicités...» D'autres fois, c'est
une invitation brûlante «à extirper, jusque dans ses fondements même,
l'aristocratie qui s'est reformée sous la dénomination de
bourgeoisie».--«Ce que nous voulons, c'est l'égale somme de bien-être
pour tous; le seul gouvernement qui puisse remplir cette condition,
c'est le gouvernement du peuple par le peuple, c'est la république: avec
elle, nivellement des fortunes, nivellement des conditions.»--«C'est le
peuple qui garde et cultive le sol, écrivait M. Vignerte dans une lettre
à Carrel; c'est lui qui féconde le commerce et l'industrie; c'est lui
qui crée toutes les richesses: à lui donc appartient le droit
d'organiser la propriété, de faire l'égale répartition des charges et
des jouissances sociales.»--Enfin M. Charles Teste rédigeait un projet
de constitution fondé sur le pur collectivisme.]
Jusqu'alors la Société des Droits de l'homme n'avait imprimé et
distribué ses appels et ses ordres du jour que d'une façon plus ou
moins clandestine. Son audace croissant chaque jour, elle résolut, à
la fin de 1833, de se montrer à visage découvert et de parler haut.
Elle adressa donc à tous les journaux de gauche, à toutes les
associations, aux réfugiés étrangers, une solennelle déclaration de
principes, délibérée par le comité dont on ne craignit pas de publier
les noms, et signée, pour ce comité, par le président Cavaignac et le
secrétaire Berryer-Fontaine[254]. Bien que la publicité même de ce
document eût obligé ses rédacteurs à modérer leur langage et à voiler
leurs doctrines, plus qu'ils ne le faisaient dans les morceaux
réservés aux affiliés, son double caractère jacobin et socialiste
apparut tout d'abord. D'une part, nulle préoccupation de la liberté
des individus et des droits des minorités; toute-puissance politique,
morale, éducatrice, économique, de l'État qui n'est autre chose que le
parti en possession du pouvoir. D'autre part, organisation du travail;
l'État commanditant le prolétaire, assurant sa subsistance aux dépens
de ceux qui ont le superflu, détruisant toute industrie préjudiciable
au pauvre; limitation du droit de propriété à une certaine portion
garantie par la loi; progression et non plus proportion de l'impôt. Du
reste, pour que personne ne se fît illusion sur l'esprit qui
l'animait, la Société proclama qu'elle «adoptait, comme expression de
ses principes, la Déclaration présentée à la Convention nationale par
le représentant du peuple Robespierre», et elle joignit le texte de ce
document à son manifeste. Le retentissement fut considérable. Pendant
que, de tous les fonds violents, venaient des adhésions passionnées,
les doctrines affichées et surtout le nom de Robespierre produisaient,
dans la bourgeoisie, un grand effet de scandale et d'effroi[255].
[Note 254: Ce manifeste fut publié par la _Tribune_, le 23 octobre
1833.]
[Note 255: M. Louis Blanc a écrit, à ce propos: «L'évocation de ce nom
fameux et terrible fit scandale.»]
L'origine et l'éclat de ce manifeste ne permettaient pas de n'y voir
que l'extravagance de quelques enfants perdus. Il engageait vraiment
le parti républicain. Ce n'est pas qu'il n'y eût, dans ce parti, des
hommes importants qui blâmaient au fond cette démarche. La Fayette,
plus porté à se réclamer de 1789 et de l'Amérique que de la Terreur,
se plaignait tout bas de ces «singeries de 93», de ces «utopies
d'arbitraire», et écrivait à un de ses amis: «Associé des Washington,
Franklin et Jefferson, je ne suis pas tenté, au bout de près de
soixante ans, de changer de paroisse pour le patronage de Robespierre,
Saint-Just et Marat[256].» Carrel, qui se disait alors «républicain
conservateur[257]», avait, lui aussi, rêvé d'une république «comme il
faut», fondée, à la façon des États-Unis, sur la liberté et le droit
commun. Aussi gémissait-il avec amertume, dans une lettre intime, sur
ces «prétendus patriotes des Droits de l'homme», sur leurs «misères»,
leurs «turpitudes» et leurs «fureurs[258]». Béranger écrivait, de son
côté, à un de ses amis, en parlant de G. Cavaignac et de ses
partisans: «Nos jeunes gens sont aussi des hommes rétrogrades. Comme
les romantiques, ils veulent tout remettre à neuf et ne font que de la
vieillerie. Ils s'en tiennent à 93 qui les tuera[259].» Seulement,
soit par timidité et pour ne pas se brouiller avec des gens dont on
avait peur[260], soit par calcul et pour ne pas décourager des
passions où l'on voyait après tout la force principale du parti, soit
par une sorte de point d'honneur et pour ne pas fournir des armes aux
adversaires, ces républicains modérés ne laissaient rien voir au
public de leur désapprobation. «La presse ne peut pas tout dire,
écrivait Carrel dans la lettre déjà citée plus haut; nous sommes
forcés de cacher les misères de gens qui s'appellent républicains
comme nous, et avec lesquels nous sommes, bon gré, mal gré, en
solidarité... Se plaindre et jeter des hauts cris, c'est exciter les
ricanements du juste milieu qui vous dit: Nous l'avions bien prévu.»
Carrel croyait même «chevaleresque» de couvrir les violents qui
avaient agi contrairement à son sentiment: pour le faire, il prenait,
contre la monarchie et contre le Roi, l'offensive des outrages,
écrasait d'invectives ou de sarcasmes ceux qui disaient, des
évocations de Robespierre, ce qu'il en pensait au fond lui-même, et
essayait une semi-apologie, fort embarrassée, de ces hommes et de ces
idées de 93 qu'il eût désiré si fort voir répudier.
[Note 256: Voir _passim_ LA FAYETTE, _Mémoires_, t. VI, notamment la
lettre du 23 novembre 1833.]
[Note 257: Lettre de J. Stuart Mill, racontant une entrevue qu'il
avait eue avec Carrel, en 1833. (_Dissertations and Discussions_, t.
I, p. 261.)]
[Note 258: Lettre à M. Anselme Petétin, du 5 septembre 1833. Cette
lettre tomba, peu après, dans une perquisition, aux mains de la
justice. M. Petétin rédigeait alors, à Lyon, le _Précurseur_, journal
républicain de la nuance du _National_. Il fut plus tard conseiller
d'État, sous Napoléon III.]
[Note 259: _Correspondance de Béranger_, lettres du 23 avril, du 10
août et du 14 novembre 1833.]
[Note 260: Un banquier, auquel M. Guizot reprochait alors ses
compromissions avec le parti révolutionnaire, lui répondait: «Que
voulez-vous? vous autres, vous ne me ferez jamais de mal; mais ces
gens-là seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis qui
pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me
couper la tête: je ne veux pas me brouiller avec eux.» (_Mémoires de
M. Guizot_, t. III, p. 208.)]
Parmi les associations auxquelles la Société des Droits de l'homme
avait envoyé son manifeste, en leur demandant une adhésion, était la
Société pour la défense de la liberté de la presse dont faisaient
partie La Fayette, Carrel et autres républicains de même nuance.
Carrel fut chargé de faire au comité de cette société un rapport sur
le manifeste. Dans ce travail fort étendu, il laisse voir sa
répugnance contre la dictature jacobine, son déplaisir de l'entrée en
scène du socialisme; mais que d'embarras, de timidités, de
précautions, de détours, et aussi de concessions! S'il n'acclame pas
Robespierre, il comprend cependant et excuse ceux qui l'ont invoqué;
s'il se distingue des jacobins terroristes, c'est en les traitant
comme des coreligionnaires dont une nuance seule les sépare; s'il
réfute avec force certains sophismes, tels que celui de l'impôt
progressif, c'est en faisant d'autres concessions, notamment sur le
principe de la propriété, ou en avouant une incertitude de pensée[261]
qui faisaient la part belle au socialisme. Encore ce rapport était-il
tenu secret, pour ménager la Société des Droits de l'homme[262]; le
public ne connaissait alors, de Carrel, que les articles dans lesquels
il défendait ou, tout au moins, expliquait la déclaration
robespierriste contre les «déclamations monarchiques[263]».
[Note 261: «Je sentais parfaitement, a dit Carrel, la faiblesse de cet
écrit, qui témoigne plutôt des hésitations consciencieuses de son
auteur, sur les points les plus importants de notre passé et de notre
avenir révolutionnaires, que de cette fixité de vues et de projets
qu'on est, en général, porté à nous demander.»]
[Note 262: Ce document n'a été connu que plus tard, à la suite d'une
saisie des papiers de Carrel.]
[Note 263: Voir l'article du 10 janvier 1834, dans le _National_.]
Était-ce par de tels procédés qu'un écrivain politique pouvait se
flatter de diriger le parti républicain? Celui-ci, sans doute, était
bien aise de pouvoir montrer à sa tête Armand Carrel, avec le prestige
de son talent, de son caractère et de son intrépidité, avec ce je ne
sais quoi de chevaleresque qui manquait aux autres meneurs, avec cette
figure d'homme d'action qui le faisait apparaître à beaucoup
d'imaginations comme une sorte de Bonaparte républicain. Le nom
paraissait une enseigne bonne à prendre le bourgeois. Mais d'autorité
réelle sur le parti, d'influence sur ses doctrines ou sa conduite,
l'écrivain du _National_ n'en exerçait aucune. «Cette démocratie à
laquelle il avait fait tant de sacrifices, a écrit un de ses
admirateurs[264], n'a jamais vu en lui qu'un instrument et presque une
dupe. Ses théories américaines furent peu goûtées et encore moins
comprises, au sein d'un parti où le Contrat social était considéré
comme le code de la liberté.»
[Note 264: _Notice de M. Lanfrey._]
Non-seulement Carrel n'était pas obéi, mais parfois il était attaqué,
dénoncé, soit secrètement dans quelque ordre du jour des sociétés
révolutionnaires, soit publiquement par la _Tribune_. Celle-ci le
prenait à parti sur la décentralisation et sur l'Amérique, ou
éveillait les jalousies naturelles des démocrates en l'accusant de
«prendre des allures de grand seigneur». Carrel prêtait à ce reproche
par sa roideur un peu dédaigneuse; il n'avait pas la physionomie
habituelle du tribun populaire: dans sa personne comme dans son
talent, rien de grossier ni en surface; tout était fin et profond; ses
goûts d'élégance, sa politesse faisaient contraste avec le type
vulgaire du «bouzingot» d'alors. C'était peut-être ce qu'on lui
pardonnait le moins. Les jacobins lui en voulaient de ses éperons, de
sa cravache et de son cabriolet, presque plus encore que de son
libéralisme américain[265].
[Note 265: La Fayette n'était pas plus épargné que Carrel. Marrast
avait un duel avec un républicain qui trouvait que ce n'était pas
assez d'avoir traité La Fayette de «grand coupable». Un peu plus tard,
lors de la mort du général, les détenus républicains illumineront à la
prison de la Force.]
Aussi, bien qu'entraîné par les violents et solidaire d'eux, Carrel
devait se sentir chaque jour plus seul. «Vous vous élevez bien haut,
Monsieur, lui écrivait alors M. de Chateaubriand; vous commencez à
vous isoler, comme tous les hommes faits pour une grande renommée. Peu
à peu la foule, qui ne peut les suivre, les abandonne, et on les voit
d'autant mieux qu'ils sont à part.» Il est douteux que cette
rhétorique suffit à consoler Carrel. À cet homme qui était venu aux
républicains avec l'espoir de les commander, qui se croyait fait pour
l'action et le pouvoir, et qui le montrait dans son langage et jusque
dans sa tenue, il devait être dur de se sentir impuissant, de ne pas
posséder plus d'autorité réelle que ce La Fayette dont il avait sans
doute, à part lui, raillé plus d'une fois la nullité vaniteuse. À cet
homme d'une fierté si farouche, d'une indépendance si susceptible, qui
se piquait de «ne recevoir de mot d'ordre d'aucune autorité[266]» et
de «ne pas aimer à marcher en troupeau[267]», tellement rebelle à
toute supériorité qu'il avait trouvé insupportable la hiérarchie d'une
société monarchique, il devait être dur de subir, dans son parti, la
prédominance de meneurs vulgaires et d'être réduit à couvrir après
coup ce que ceux-ci faisaient malgré lui.
[Note 266: Lettre à M. Sainte-Beuve.]
[Note 267: Conversation déjà citée avec J. Stuart Mill.]
De là, chez Carrel, une tristesse et une amertume croissantes. Il se
voyait dans une impasse. «Nous sommes, comme tous les partis,
écrivait-il alors à son ami, M. Petétin, poussés par notre fatalité.
Nous avons une monarchie à renverser; nous la renverserons, et puis il
faudra lutter contre d'autres ennemis. J'ai pensé longtemps qu'en se
séparant nettement des furieux, on amènerait à soi les honnêtes gens
du Juste Milieu; mais ces honnêtes gens nous en veulent... Plus nous
allons, plus les difficultés de la tâche s'accroissent[268].»
Peut-être en venait-il à regretter de s'être fait républicain. La
Fayette écrivait, le 30 mai 1833, qu'il avait trouvé Carrel
très-troublé de ce que devenait le républicanisme, et il ajoutait: «Je
crois que, s'il en était à recommencer, il s'en tiendrait à la
doctrine du droit commun et de la souveraineté du peuple, sans faire
de la première magistrature une question égale à celle des droits
naturels et sociaux[269].» Seulement, si l'écrivain du _National_
avait des doutes, il se croyait tenu à les cacher, et l'un de ses amis
a résumé ainsi le rôle pénible auquel était alors condamné ce chef
apparent du parti républicain: «Résister à ses propres lumières, ne
pas fléchir, ne pas laisser voir ses doutes, ne pas délaisser les
principes arborés dans certaines crises, même si ces principes n'ont
été, au commencement, que des impressions ou des espérances téméraires
que l'impatience a converties en doctrines de gouvernement; ne pas
manquer aux âmes simples qu'on y a engagées et qui y persévèrent et
s'exaltent; étouffer son bon sens de ses propres mains, et, au besoin,
appeler froidement, sur sa vie ou sur sa liberté, des périls inutiles
et prématurés, pour ne pas faire douter de soi[270].» Douloureux
supplice, châtiment redoutable! Et ce n'est qu'un début: le mal
s'aggravera encore pendant les deux dernières années de la vie de
Carrel.
[Note 268: Lettre du 5 septembre 1833.]
[Note 269: _Mémoires de La Fayette_, t. VI.]
[Note 270: Notice écrite, en 1837, par M. Nisard, qui avait été le
collaborateur et l'ami de Carrel.]