LES INSURRECTIONS D'AVRIL

(Juin 1833--juin 1834)

I. La Société des _Droits de l'homme_. Elle entretient et excite

les passions révolutionnaires. Préparatifs d'émeute en vue des

fêtes de Juillet. La question des «forts détachés». L'émeute

avorte.--II. Agitation socialiste. Déclaration par laquelle la

Société des _Droits de l'homme_ se met sous le patronage de

Robespierre. Effet produit. Attitude des républicains modérés,

particulièrement de Carrel. Ce dernier est sans autorité et

jalousé dans son parti. Ses déboires et sa tristesse.--III.

Efforts du gouvernement pour réprimer le désordre. Faiblesses du

jury. L'affaire des crieurs publics met en lumière l'insuffisance

de la législation. Les conservateurs comprennent la nécessité de

lois nouvelles.--IV. Session de 1834. Loi sur les crieurs

publics. Loi sur les associations. Cette dernière est une loi de

défiance et de déception. À qui la faute?--V. Irritation des

sociétés révolutionnaires. Appel à l'insurrection. Embarras des

chefs. La situation à Lyon. Bataille dans les rues de cette

ville, du 9 au 13 avril. Défaite des insurgés. Émotion produite

par les nouvelles de Lyon. L'émeute éclate à Paris et est

promptement vaincue. Autres tentatives d'insurrection en

province.--VI. Lois pour augmenter l'effectif de l'armée et pour

interdire la détention des armes de guerre. Découragement des

républicains. Mort de La Fayette. Élections de juin 1834,

marquant la défaite du parti révolutionnaire. Grand élan de

prospérité matérielle.

I

À la fin de 1832 et dans la première moitié de 1833, à l'époque même

où les ministres du 11 octobre se félicitaient de n'avoir plus

d'émeutes, certains symptômes révélaient cependant qu'au fond le mal

révolutionnaire persistait. Pour s'être un moment enfoncé sous terre,

le torrent n'avait pas cessé de couler. L'armée du désordre,

désorganisée à la suite de sa défaite des 5 et 6 juin 1832, n'avait

pas tardé à se reconstituer. Avant la fin de l'année, s'était fondée

une nouvelle société secrète qui devait acquérir une certaine

célébrité dans notre histoire insurrectionnelle, la Société des Droits

de l'homme. Parmi les membres du comité directeur, on remarquait MM.

Audry de Puyraveau et Voyer d'Argenson, députés; de Kersausie,

Godefroy Gavaignac, Trélat, Guinard, etc. Chaque section prenait un

nom différent: _Robespierre_, _Marat_, _Babeuf_, _Louvel_, le _Vingt

et un Janvier_, l'_Abolition de la propriété mal acquise_, la _Guerre

aux châteaux_, etc. Des ordres du jour imprimés étaient distribués et

lus aux affiliés. Le développement de la société fut rapide; elle

compta bientôt, dans Paris, plus de quatre mille membres. En outre,

elle se vantait d'être «une société mère de plus de trois cents

associations qui se ralliaient, sur tous les points de la France, aux

mêmes principes et à la même direction».

Toute cette grande machine avait pour but et pour effet d'entretenir

et d'exciter les passions subversives. On s'en aperçut d'abord à la

violence croissante de la presse. Plus que jamais celle-ci, suivant

l'expression de Lamartine, «suait l'insurrection et l'anarchie»; plus

que jamais aussi, elle s'attaquait directement à la personne du Roi, à

sa famille[247]. On cherchait toutes les occasions d'arborer avec

éclat le drapeau de la révolte, et, suivant un usage établi depuis

1830, chaque procès politique ne semblait être qu'un théâtre ouvert,

une tribune offerte à l'effronterie révolutionnaire. Bergeron,

poursuivi comme auteur présumé du coup de pistolet tiré contre le Roi,

sur le pont Royal, et acquitté faute de preuves, se vantait, devant

les juges, d'avoir tué plusieurs soldats dans les journées des 5 et 6

juin. S'il voulait bien se défendre d'avoir tiré sur le Roi, ce

n'était pas sans ajouter aussitôt: «Nous ne regardons pas le Roi comme

un ennemi assez puissant pour le massacrer»; et au magistrat, lui

demandant «s'il avait dit que le Roi méritait d'être fusillé», il

répondait: «Je ne me rappelle pas l'avoir dit, mais je le pense.» Tous

les écrivains républicains, y compris Carrel, célébraient Bergeron

comme un héros. En avril 1833, la Chambre des députés, grossièrement

outragée dans un article de la _Tribune_, crut devoir, sur la

proposition de M. Viennet, citer le gérant de ce journal à sa barre.

MM. Cavaignac et Marrast, principaux rédacteurs du journal, saisirent

avec empressement cette occasion, non de se défendre, mais d'étaler

arrogamment leurs sophismes, leurs accusations et leurs menaces, à la

face de la Chambre condamnée au silence par son rôle de juge, et du

pays rendu attentif par la solennité inaccoutumée d'une telle

audience. C'était, après cela, pour l'ordre public, une maigre

compensation que la condamnation du gérant à trois ans de prison et à

dix mille francs d'amende.

[Note 247: «À moins d'être aveugle ou sourd, disait le _Journal des

Débats_, il faut bien reconnaître que le Roi n'a d'autre privilége que

celui d'être injurié, outragé, calomnié de préférence à tout autre.

S'il y a une ignoble plaisanterie à faire, sur qui tombe-t-elle? Sur

le Roi. Qui désigne-t-on à la haine et aux vengeances du peuple? Le

Roi. Qui arrache le pain à la misère, le vêtement à la nudité, la

liberté à tous? Le Roi. Qui représente-t-on, sous les formes les plus

grotesques ou les plus odieuses, à tous les coins de rue, sur tous les

carreaux des boutiques, partout où s'arrêtent les oisifs? Le Roi... Le

Roi, en un mot, est l'ennemi public.» (14 décembre 1833.)]

La Société des Droits de l'homme ne négligeait aucun moyen de tenir

les passions révolutionnaires en haleine. Un de ses apologistes a dit

d'elle, à ce propos: «Entretenir l'élan imprimé au peuple, en 1830,

préparer les moyens d'attaque en élaborant les idées nouvelles,

souffler sans cesse aux âmes atteintes de langueur la colère, le

courage, l'espérance, tel était son but, et elle y avait marché la

tête haute, avec une énergie, avec un vouloir extraordinaires.

Souscriptions en faveur des prisonniers politiques ou des journaux

condamnés, prédications populaires, voyages, correspondances, tout

était mis en oeuvre. De sorte que la révolte avait, au milieu même de

l'État, son gouvernement, son administration, ses divisions

géographiques, son armée[248].»

[Note 248: LOUIS BLANC, _Histoire de dix ans_, t. IV, ch. II.]

À ce régime d'excitations, le parti révolutionnaire ne devait pas

longtemps se contenter des violences de plume et de parole. Les

meneurs ne se cachaient pas, du reste, pour proclamer qu'on n'en avait

pas fini avec les émeutes, et l'un de leurs principaux soucis était

de mettre en garde leurs partisans contre l'impression décourageante

qu'avait pu laisser le souvenir des 5 et 6 juin 1832. Aussi, quand

approcha le premier anniversaire de ces journées, lancèrent-ils un

ordre du jour où l'on lisait: «Citoyens, l'anniversaire des 5 et 6

juin ne nous demande pas de vaines douleurs; les cyprès de la liberté

veulent être arrosés avec du sang, non pas avec des larmes... Combien

de fois n'a-t-on pas annoncé que le génie révolutionnaire était

écrasé! et pourtant toujours, toujours, nous l'avons vu se relever,

plus fort et plus terrible. Pour un frère qu'on nous tue, il nous en

vient dix, et le pavé de nos rues, imbibé de carnage, fume, au soleil

d'été, l'insurrection et la mort!... Il y a un an, la république a été

vaincue; aujourd'hui elle est plus puissante qu'avant le combat, car

elle a acquis la force d'unité et de discipline qui lui manquait...

Bientôt, le bras du souverain s'appesantira terrible sur le front de

nos ennemis; alors, qu'ils n'espèrent ni grâce ni pardon! Quand le

peuple frappe, il n'est ni timide ni généreux, parce qu'il frappe, non

pas dans son intérêt, mais dans celui de l'éternelle morale, et qu'il

sait bien que personne n'a le droit de faire grâce en son nom.»

Mais quel prétexte trouver pour cette émeute, si ouvertement désirée

et préparée? Vers la fin de la session de 1833, un incident de la

discussion du budget avait provoqué une assez vive agitation. Il

s'agissait de ce qu'on appelait alors la question des «forts

détachés». Le gouvernement de 1830 s'était préoccupé, dès le premier

jour, de fortifier Paris. Un projet d'ensemble, déposé en 1832, avait

reçu de la commission nommée par la Chambre un accueil favorable. En

attendant qu'il pût être discuté, le ministère avait inscrit au budget

un crédit de deux millions, pour continuer certains travaux déjà

commencés dans le périmètre de Paris. Dans ce zèle à élever des forts

autour de la capitale, l'opposition de toute nuance découvrit les

desseins les plus «liberticides». Le général Demarçay dénonça, à la

tribune, ces «_Bastilles_ dirigées, au moins pour moitié, contre la

population de Paris». Le patriote Carrel démontra à satiété, dans des

articles qu'on ne peut relire aujourd'hui sans écoeurement, que ces

fortifications n'avaient d'autre raison d'être que l'arrière-pensée de

bombarder Paris, et Arago vint, au nom de la science, exposer dans une

lettre répandue à profusion, que les canons des forts pourraient

envoyer des boulets jusque dans la Cité. L'événement a permis, depuis

lors, d'apprécier la clairvoyance des craintes témoignées par

l'opposition, puisque les fortifications, une fois construites, n'ont

jamais servi aux gouvernements contre l'émeute parisienne, mais ont au

contraire servi, en 1871, à l'émeute contre le gouvernement. Quoi

qu'il en soit, l'argument fit grand effet, en 1833; non-seulement le

crédit fut rejeté à la Chambre, mais on parvint à éveiller dans une

bonne partie de la bourgeoisie parisienne une aversion mêlée de

terreur à l'endroit des «forts détachés». L'émotion devint plus vive

encore quand, après la clôture de la session, les journaux de gauche

annoncèrent que le gouvernement, malgré le vote de la Chambre, venait

d'adjuger certains travaux de fortifications: il ne s'agissait en

réalité que d'employer des crédits antérieurement votés; mais on n'y

regarda pas de si près; on feignit de voir là le dessein, poursuivi

quand même, d'«embastiller» Paris.

Ce mécontentement parut une bonne fortune aux meneurs des sociétés

secrètes. On approchait précisément alors des fêtes de Juillet. Le

gouvernement croyait devoir célébrer, par des réjouissances

officielles, l'anniversaire des trois journées qui avaient vu le

renversement de la vieille dynastie: fête étrange et non sans péril

pour une monarchie, que ce mémorial des barricades[249]. Aussi, chaque

année, l'approche de cette solennité était-elle marquée par une

recrudescence d'agitation révolutionnaire, par des menaces de

troubles: époque de transes pour le gouvernement[250]. Il était

d'usage qu'en cette circonstance le Roi passât une grande revue de la

garde nationale. Les meneurs incitèrent sous main les soldats citoyens

à profiter de cette revue pour protester, avec éclat et à la face du

souverain, contre les «forts détachés»; ils se disaient qu'il ne

serait pas très-difficile de faire tourner en insurrection une

manifestation hostile, faite par un corps armé: pour y aider, le mot

d'ordre était donné aux républicains de se faire incorporer dans la

garde nationale. En même temps, on distribuait des écrits qui

cherchaient à allumer les convoitises des prolétaires, en leur offrant

les richesses des bourgeois, et à ruiner la discipline dans l'armée,

en promettant aux soldats les grades de leurs officiers.

[Note 249: En 1841, à l'une de ces fêtes, un plaisant avait inscrit ce

quatrain sur un transparent:

L'émeute est tour à tour défendue et permise;

Le gouvernement de Juillet,

Selon les temps, les lieux, et surtout l'intérêt,

La canonne ou la canonise.]

[Note 250: Bientôt le gouvernement n'aspirera plus qu'à se débarrasser

de ce gênant anniversaire; et Henri Heine écrira, par exemple, le 25

juillet 1840, à un journal allemand: «Vraiment nous sommes

très-inquiétés par l'approche des Journées de Juillet, qui seront

célébrées cette année avec une pompe toute particulière, mais, comme

on pense, pour la dernière fois; le gouvernement ne peut pas, chaque

année, se charger d'un pareil fardeau de terreurs.» (_Lutèce_, p.

97.)]

Parmi les hommes importants du parti républicain, plusieurs

n'approuvaient pas l'idée d'une prise d'armes. Carrel était du nombre,

et avec lui quelques-uns même des membres du comité directeur des

Droits de l'homme. Les violents passèrent outre: toutes les

instructions furent données, en vue d'un combat prévu à date fixe. Un

ordre du jour du 24 juillet annonça que la Société des Droits de

l'homme serait en permanence, pendant les trois jours. Du reste, les

républicains hostiles à l'émeute n'étaient pas les moins ardents à

seconder sa tactique. Carrel, par exemple, poussait plus énergiquement

que personne la garde nationale à «manifester» pendant la revue. Ce

fut même, pour cet écrivain, une occasion de produire, au sujet du

rôle de la garde nationale, une théorie qui montrait bien le péril et

l'absurdité de cette institution. À l'entendre, Paris, «métropole du

principe révolutionnaire», a le droit d'empêcher les Chambres de

prendre certaines mesures opposées à ce principe, par exemple de

«relever des Bastilles». Or la garde nationale représente Paris. «Elle

n'est point un corps soldé et voué à l'obéissance passive; c'est la

cité politique sous les armes»: sorte «d'arbitre» appelé à prononcer

«entre les partis et le gouvernement», et «se prononçant par voie de

fait ou par voie d'acclamation, soit lorsqu'un désordre petit ou grand

éclate, soit lorsqu'une occasion solennelle met en présence la

population et le gouvernement... C'est la souveraineté sous les armes,

la souveraineté du Champ de Mars de nos ancêtres[251].»

[Note 251: Articles des 11, 13, 24, 25 juillet 1833.]

Le gouvernement ne se sentait pas encore assez d'autorité propre et de

confiance en soi-même, pour ne pas s'inquiéter des desseins suggérés

ou prêtés à la garde nationale, et se crut obligé, pour désarmer les

mécontents, de publier, dans le _Moniteur_, une note annonçant la

suspension de tous les travaux de fortification. En même temps, par

une inspiration plus vigoureuse, la police, qui était au courant de

tout ce qui se tramait dans les sociétés secrètes, se saisit

préventivement de quelques-uns des meneurs. Cette double mesure,

l'acte d'énergie et la concession, dérangèrent complétement le plan

des conjurés. La garde nationale, ayant reçu satisfaction, ne se prêta

plus à faire, lors de la revue du 28 juillet, aucune manifestation

hostile. Les affiliés des sociétés secrètes, déconcertés par la

disparition de leurs chefs les plus résolus, n'osèrent bouger. En

outre, pour distraire l'opinion, le gouvernement avait préparé une

sorte de coup de théâtre: au moment où le cortége royal passa sur la

place Vendôme, un voile, qui enveloppait le sommet de la colonne,

tomba tout à coup; la statue de Napoléon Ier reparut sur le piédestal

d'où elle avait été descendue en 1815, et Louis-Philippe donna

lui-même le signal des acclamations, en criant: Vive l'Empereur[252]!

Dès lors, la foule ne pensa plus aux «forts détachés», et cette

journée, qui avait excité d'avance tant d'alarmes, se passa sans

trouble. Les chefs des Droits de l'homme furent réduits, pour couvrir

leur fiasco, à distribuer un ordre du jour où ils disaient n'avoir eu

d'autre dessein que d'éprouver la discipline de leurs adhérents;

«nous voulions, ajoutaient-ils, savoir si le Juste Milieu aurait

l'audace de nous braver; il ne l'a pas osé, le lâche!» Ils engageaient

les sections à se disperser, leur promettant de «frapper», lorsque

«l'occasion favorable se présenterait». Puis, pour faire diversion,

les journaux démagogiques tonnèrent contre les arrestations

préventives, opérées par la police. À la suite de ces événements,

vingt-sept individus furent déférés à la cour d'assises, pour complot

contre la sûreté de l'État. Les scènes les plus violentes marquèrent

le procès. L'un des témoins, membre du comité directeur des Droits de

l'homme, Vignerte, interrompit l'avocat général, en lui criant: «Tu en

as menti, misérable!» Comme le président l'interpellait à ce propos,

il renouvela son injure et ajouta: «Je ne veux pas être défendu...

Vous n'êtes qu'un tas de valets; vous êtes les salariés d'un roi

usurpateur des droits du peuple.» La cour dut condamner, sur l'heure,

ce forcené à trois ans de prison. Les avocats, MM. Michel de Bourges,

Pinard et Dupont, outragèrent tellement les magistrats du parquet que

la cour leur infligea des suspensions variant d'un an à six mois.

Quant aux accusés eux-mêmes, le jury les acquitta tous.

[Note 252: La duchesse de Dino écrivait à ce propos à M. de Barante,

le 3 août 1833: «De loin, je n'ai pu trop me faire à l'idée de cette

scène de la place Vendôme, où mon petit ami Thiers a paru en

tambour-major, où, pour la plus grande gloire de tous, on a crié à la

fois: «Vive le Roi! Vive l'Empereur! Vive la Révolution!» (_Documents

inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 46 / 85 题