La déconfiture de la duchesse de Berry marqua, pour les royalistes, la
fin de la politique de coups de main. Force leur était bien de se
rabattre désormais sur l'autre politique, jusqu'alors un peu
dédaignée, sur celle qui cherchait à agir par la presse et le
Parlement. La déception était dure pour les ardents et les impatients.
Au moins eurent-ils la consolation d'avoir, pour soutenir à la tribune
cette lutte sans espoir prochain, un homme dont l'éloquence apporta à
leur amour-propre de parti des satisfactions égales à celles qu'ils
avaient rêvé de trouver par des exploits à main armée. Cet orateur
n'était pas un gentilhomme voué par sa naissance à servir sous le
drapeau fleurdelysé: c'était un fils de la bourgeoisie, tout comme les
Dupin, les Guizot et les Thiers. Nouveau venu dans la politique
active, il s'engageait volontairement au service d'une cause vaincue,
sans en avoir retiré aucun profit personnel alors qu'elle était
victorieuse. Chacun a nommé Berryer.
Il était éloquent rien qu'à être vu: une tête admirable, noblement
portée, avec je ne sais quoi de doux, de fort, de charmant et de
dominateur; le front large et découvert; les yeux expressifs; la
puissance du buste et la carrure des épaules se dessinant, non sans
une coquetterie virile, dans le gilet blanc et l'habit bleu à boutons
d'or; en tout son être, un mélange de vigueur et d'élégance, et
surtout une abondance de vie qui s'épanchait sans effort. Ouvrait-il
la bouche, il en sortait une voix, d'un timbre incomparable,
qu'accompagnait un geste ample et superbe. Rarement homme avait reçu à
un tel degré tous les dons physiques de l'orateur. Orateur, il l'était
aussi par le mouvement irrésistible de la pensée, la vigueur de la
dialectique, l'intelligence prompte à s'assimiler les questions les
plus diverses, l'imprévu grandiose des inspirations, une prodigieuse
faculté d'émouvoir et d'être ému, et cette sorte de flamme qui
jaillissait soudainement, illuminant ou embrasant tout autour de lui.
Pour le rôle qu'il allait jouer sous la monarchie de Juillet, Berryer
avait cet avantage de n'avoir pas été personnellement compromis dans
le gouvernement précédent. Entré à la Chambre, au commencement de
1830[234], ses seuls actes de député avaient été alors de refuser le
portefeuille que lui offrait M. de Polignac, et de combattre l'Adresse
des 221. Auparavant il s'était renfermé dans sa profession d'avocat,
déjà royaliste sans doute, mais accordant libéralement le secours de
sa parole à des clients de toute opinion, ayant même débuté par être
l'un des défenseurs du maréchal Ney. Quand on lui jettera à la face
quelque faute de la Restauration: «J'ai gardé entière, répondra-t-il,
l'indépendance de ma vie; je n'ai pris, envers mon pays, aucune
responsabilité dans des actes funestes pour lui.»
[Note 234: C'est à cette époque qu'il avait atteint l'âge de quarante
ans, condition d'éligibilité sous la Restauration.]
Dès le lendemain de la révolution, Berryer a marqué son attitude: s'il
ne se regardait pas comme délié de sa fidélité à la royauté déchue, il
ne s'estimait pas non plus dégagé de ses devoirs envers le pays. Pas
«d'émigration à l'intérieur», déclarait-il, c'est-à-dire pas
d'abstention, pas d'isolement dans la conspiration ou même dans la
bouderie. Quand la Chambre a constitué la monarchie nouvelle, il a
protesté, mais est resté dans le Parlement et n'a pas refusé le
serment. Ce serment l'obligeait à répudier toute attaque illégale.
Seulement, témoin d'une expérience dont il ne jugeait le succès ni
possible ni désirable, il se croyait autorisé à en annoncer l'échec, à
y aider même par tous les moyens de discussion que la loi mettait à sa
disposition. Il se plaisait à placer la monarchie nouvelle en face de
toutes ses faiblesses, de celles surtout qui venaient de son origine,
triomphait de ses embarras et de ses contradictions, la poussait,
l'acculait aux conséquences les plus extrêmes et les plus périlleuses
de son principe, lui refusait les moyens et le droit de limiter et de
combattre la révolution d'où elle était née. Lois diverses, questions
intérieures ou extérieures, malaises ou crises, tout lui servait à
reprendre sans cesse cette critique implacable, dont le dessein était
de montrer la royauté de Juillet impuissante pour l'ordre, pour la
paix et pour l'honneur, et dont la conclusion logique et avouée devait
être un changement de gouvernement. Comment cette conduite se
conciliait avec le serment, c'est une question de casuistique dans
laquelle nous n'avons garde d'entrer. Le terrain, en tout cas, était
singulièrement étroit et glissant, et il fallait au député royaliste
toute la souplesse et aussi toute la noblesse de sa parole, pour y
garder son équilibre et sa dignité d'attitude.
Dans l'attaque, Berryer apporta cette passion sans laquelle il n'y a
pas d'orateur, ses invectives étaient parfois terribles, son mépris
plus terrible encore. Et cependant, on ne peut pas dire qu'il ait eu
rien des haines enfiellées, mesquines, méchantes, qui marquent trop
souvent l'esprit de parti. Tout en lui y répugnait: la cordialité
ouverte, largement sympathique, la bonté aimable et simple de son
caractère; la liberté de son intelligence, naturellement dégagée des
illusions de coterie, des superstitions et des préventions de secte;
les habitudes de l'avocat, ayant appris à demeurer le camarade de ceux
qu'il venait de combattre à la barre; les goûts du dilettante, de
l'homme du monde fort répandu dans les sociétés les plus diverses et
trouvant plaisir à y être aimé et admiré. On était presque étonné
parfois de ses rapports personnels avec ses adversaires de tribune.
Non-seulement beaucoup de républicains se vantaient de son amitié,
mais il était au mieux avec des partisans de la monarchie de Juillet,
comme M. Dupin et M. Odilon Barrot, tutoyait à mi-voix les ministres
qu'il combattait tout haut, et déjeunait familièrement chez M. Thiers,
au lendemain des affaires de la duchesse de Berry.
Sans jamais abjurer et même en confessant très-haut sa croyance
politique, Berryer faisait effort, chaque fois qu'il prenait la
parole, pour sortir des thèses particulières à son parti. Par goût et
par tactique, il cherchait à devenir, sinon le chef, du moins
l'orateur de l'opposition entière; il y parvenait souvent: fait
remarquable quand on se rappelle qu'il représentait les vaincus de
1830. Son secret était de se montrer très-libéral à l'intérieur, très
«national» dans les questions extérieures[235]. Il manquait souvent de
mesure, de justice, comme toutes les oppositions; exigeait ce que
lui-même n'eût pas fait au pouvoir; ne tenait pas compte des
difficultés et des nécessités de la situation; mais il trouvait, pour
parler de liberté ou de patriotisme, une sincérité et une chaleur
d'accent qui remuaient les esprits d'ordinaire le plus éloignés de
lui. Ainsi s'expliquent l'éclat et l'étendue de son succès. Nul
orateur n'était moins contesté parmi les gens de toute opinion; la
mode était même alors de le porter très-haut. Devait-il parler, les
tribunes de la Chambre étaient garnies d'un triple rang de femmes
élégantes. Souvent, après ses discours, quand il se laissait tomber
sur son siége, accablé et frémissant encore, de tous les bancs, ses
collègues venaient à lui, lui serraient la main; certains même
l'embrassaient, comme fit un jour le général Jacqueminot. À le voir
ainsi entouré, un étranger eût pu le prendre pour le _leader_ de la
majorité. Le royalisme était-il donc redevenu populaire dans le
Parlement? Non, c'était le succès de l'orateur, tenant à la rare
adresse avec laquelle, sans répudier sa note particulière, il s'était
placé sur le terrain commun à toute l'opposition; on faisait même ce
succès d'autant plus vif qu'on croyait son parti moins en état d'en
tirer profit. Si, au lieu des applaudissements et des poignées de main
qu'on lui prodiguait, Berryer avait demandé des votes pour sa cause,
il eût vu alors à quel point celle-ci était toujours vaincue. Il était
du reste trop clairvoyant pour se leurrer d'illusions. «S'il y a
quelque chance, dira-t-il à Lamartine en 1838, elle n'est plus à vue
d'homme; elle est à un horizon inconnu.»
[Note 235: Lui rappelait-on Louis XVIII, déclarant qu'il devait sa
couronne, après Dieu, au prince régent d'Angleterre, il répliquait:
«Quelques paroles que l'on cite, fût-ce des paroles de roi, je ne les
couvre pas de mon suffrage, j'en abjure la responsabilité.«Un autre
jour, il allait jusqu'à louer la Convention: «Je sépare complétement
de toutes nos querelles, disait-il, tout ce qui est relatif à la
position de la France à l'égard de l'étranger. En tous temps et sous
tous les régimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment,
et, pour me montrer à vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici
toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreurs, de crimes, une
assemblée vouée par ses actes antérieurs à l'exécration des gens de
bien, dont le souvenir soulève encore tout coeur d'homme: eh bien! je
la remercie d'avoir sauvé l'intégrité du territoire!»]
Toutefois, si personnels qu'ils fussent à Berryer, ce succès et cette
popularité n'étaient pas à dédaigner pour la cause royaliste. Il y
avait là de quoi consoler un parti, de sa nature, plus affamé
d'honneur que de pouvoir réel. Et puis, en arborant ainsi le drapeau
de la liberté ou du patriotisme, en flattant les aspirations
généreuses du pays, l'orateur de la droite ne s'associait pas
seulement à la tactique commune de l'opposition; il dégageait
hardiment ses propres amis de certains souvenirs compromettants
d'ancien régime ou d'invasion étrangère; il les amenait peu à peu sur
le seul terrain où ils pussent retrouver, pour le moment, une part
d'influence dans les affaires publiques, et préparer, pour l'avenir,
un retour de fortune. Cela valait mieux que de courir l'aventure d'une
nouvelle guerre de Vendée, ou de prendre à rebours les idées de la
France moderne comme s'y appliquait alors l'entourage du vieux roi
Charles X. Si, après le 24 février 1848, les légitimistes ont fait si
brillante figure et occupé si grande place dans les assemblées
républicaines, ils le doivent surtout à l'attitude que Berryer leur
avait fait prendre depuis 1830. Peut-être même leur succès eût-il été
plus complet, s'ils avaient mieux suivi son exemple et ses conseils.
Mais le grand royaliste, qui n'était guère contesté dans les autres
partis, l'était parfois dans une fraction du sien. L'éclat extérieur
de son rôle et la prépondérance de son talent ne le garantissaient
pas contre toutes sortes de contradictions, de suspicions, d'attaques
intérieures. Les violents d'extrême droite étaient loin d'avoir
désarmé; et ils manoeuvraient, trop souvent avec quelque succès, pour
entraver les efforts de celui contre lequel ils croyaient avoir tout
dit, quand ils l'avaient traité de parlementaire. Triste histoire,
souvent répétée, que celle de ces divisions et de ces déchirements, au
sein d'une opinion vaincue. C'est la vue de ces misères qui, dès 1833,
faisait écrire à madame Swetchine: «Il me paraît bien singulier que la
division ne soit pas un de ces tributs dont se rachète la mauvaise
fortune. Comment l'instinct seul ne fait-il pas devenir compactes ceux
qui n'ont pour eux ni le nombre, ni l'action, ni le pouvoir? Ah! comme
me disait un homme d'esprit, si M. le duc de Bordeaux n'avait en
France que des ennemis...... Il y a longtemps que je regarde les
partis en eux-mêmes comme les plus grands obstacles au triomphe du
principe qu'ils servent.»
X
Ces mêmes événements de Vendée et de Blaye, qui grandissaient le rôle
de Berryer, amenèrent la retraite volontaire d'un royaliste plus
illustre et plus populaire encore, qui naguère semblait mener la
bataille de presse contre la monarchie de Juillet. Chateaubriand avait
désapprouvé l'entreprise de la duchesse de Berry. Mais, à la vue de la
princesse vaincue, captive, il avait cru que l'honneur l'obligeait à
la défendre, et avait lancé une brochure toute vibrante des émotions
et des colères de son parti. Plus tard, la prisonnière libérée, il
travailla à un rapprochement entre le vieux Roi trop immobile et sa
trop mobile belle-fille; il intervint dans les discussions intestines,
dans les rivalités d'école et de coterie qui éclatèrent alors, dans le
sein et autour de la famille royale, au sujet de l'éducation du duc de
Bordeaux, de la fixation et des conséquences de sa majorité: misères
de l'exil que les _Mémoires d'outre-tombe_ n'ont parfois que trop
cruellement divulguées. Est-ce dégoût de ces misères, tristesse de
voir ses conseils repousses[236], mortification de n'avoir pu
davantage ébranler la monarchie nouvelle qu'il s'était flatté de jeter
bas avec sa plume? ou bien, est-ce une forme de ce malaise dont ont
été atteints presque tous les hommes de lettres de notre temps, et
auquel échappait la nature de Berryer, plus agissante et moins
pensante, plus simple et moins sensible? Quoi qu'il en soit, à partir
de ce moment, Chateaubriand va se tenir à l'écart. Désormais, plus de
ces retentissantes brochures qui étaient à elles seules des
événements, plus de ces démarches éclatantes où il apparaissait à la
tête de l'armée royaliste. À peine sortira-t-il de cette immobilité,
pour prendre part, en 1843, au pèlerinage de Belgrave Square.
[Note 236: Quelques années plus tard, en octobre 1836, il écrivait à
la duchesse de Berry: «J'ai été opposé à presque tout ce qui s'est
fait... Henri V sort maintenant de l'enfance; il va bientôt entrer
dans le monde, avec une éducation qui ne lui a rien appris du siècle
où nous vivons.»]
Au fond, il n'est pas adouci à l'égard du régime de Juillet; mais il
est plus calme, par lassitude et découragement. Il est toujours fidèle
à la vieille royauté, mais d'une fidélité dédaigneuse, insolente
parfois; aussi a-t-on pu le comparer à ces femmes acariâtres qui, sous
prétexte qu'elles ne trompent pas leur mari, se croient le droit de
lui dire qu'elles ne l'aiment pas[237]. À vrai dire, il est moins
fidèle à son roi qu'à lui-même, moins préoccupé de servir une cause
que de maintenir l'unité morale et en quelque sorte esthétique de sa
vie. Plus que jamais il craint de paraître dupe de ses clients et de
ses principes; «désabusé, sans cesser d'être fidèle», dit-il de
lui-même. Après avoir remué tous les coeurs royalistes par son
apostrophe fameuse à la duchesse de Berry: «Madame! votre fils est mon
roi!» il s'étonne que ce soit lui qui ait poussé ce cri; car, dit-il,
«je crois moins au retour de Henri V que le plus misérable
juste-milieu ou le plus violent républicain». Malheureusement, c'est
souvent aux pires adversaires de la royauté, ou même à l'héritier des
Bonaparte, qu'il fait confidence de son absence de foi et
d'espérance[238]. Il y mêle, avec une sorte de complaisance, des
généralités démocratiques et presque des prophéties républicaines.
C'est sa manière de quêter, pour lui-même, une popularité qu'il
n'attend plus pour sa cause. Lui, parfois si amer, si hautain, si
susceptible avec ses amis politiques, il est aux petits soins avec
Béranger et Carrel. Et en même temps, dans cette âme mobile comme sont
celles des grands artistes, se produisent, à l'improviste, des
attendrissements qui percent ce masque de scepticisme: «Je viens de
recevoir la récompense de toute ma vie, écrira-t-il à madame Récamier
le 29 novembre 1843; le prince a daigné parler de moi, au milieu d'une
foule de Français, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je
savais raconter, je vous raconterais cela; mais je suis là à pleurer
comme une bête.»Néanmoins, c'est le découragement qui domine. Son
dernier mot est toujours de se proclamer «sans foi dans les rois comme
dans les peuples»; il ne «croit plus à la politique», et «rit des
hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au sérieux».
[Note 237: «Après tout, écrit-il, c'est une monarchie tombée; il en
tombera bien d'autres! Nous ne lui devons que notre fidélité: elle
l'a.»]
[Note 238: Chateaubriand écrivait à Louis-Napoléon, le 19 mai 1832:
«En défendant la cause de la légitimité, je ne me fais aucune
illusion, mais je pense que tout homme, qui tient à l'estime publique,
doit rester fidèle à ses serments.»]
Ainsi désabusé de la politique, le grand écrivain ne sait pas se
réfugier dans les lettres pour leur demander la paix de son esprit et
la revanche de son ambition. La fatigue a gagné chez lui jusqu'à
l'artiste. Dès 1832, il disait à Augustin Thierry: «Je suis las, je
suis encore plus dégoûté. Je n'écrirais plus si ma misère ne m'y
forçait.» Ajoutez, à mesure que les années s'accumulent sur sa tête,
le regret, le dépit, presque la honte de vieillir. On dirait de ces
coquettes qui ont mis tout l'intérêt de leur vie dans leurs succès de
jeunesse. Don Diègue ne s'est pas écrié d'un accent plus désespéré: «Ô
vieillesse ennemie!» Ce sentiment ne sera pas pour peu dans le
pessimisme amer de ses Mémoires. Seule, l'amitié ingénieuse et
délicate de madame Récamier parviendra à lui apporter un peu de
douceur et de distraction. Mais jamais il ne reprendra part ou
seulement intérêt aux événements publics. Cette vie naguère si
agitée, si retentissante, si mêlée à tous les mouvements et à tous les
bruits du siècle, se terminera dans une immobilité chagrine, dans un
silence altier, encore enveloppée, sans doute, pour ceux qui la
regarderont de loin, d'une vapeur glorieuse, mais de celle qu'on voit
d'ordinaire plutôt autour des morts que des vivants. Quand, en 1848,
on viendra annoncer la chute de la monarchie de Juillet à celui qui
l'avait, au début, tant haïe et tant attaquée, il se bornera à
répondre d'un ton indifférent: «C'est bien, cela devait arriver.»