En gardant en prison la duchesse de Berry, le ministère s'était mis
sur les bras une affaire à la fois plus embarrassante et moins
honorable. On se rappelle qu'une note, insérée au _Moniteur_, avait
annoncé «qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres pour statuer
relativement à cette princesse». Mais il fut tout de suite visible que
la Chambre, fort divisée et fort agitée sur cette question, ne serait
pas en état de la résoudre. Le ministère dut renoncer à la loi
annoncée et décider de lui-même les mesures qu'il jugeait nécessaires,
sauf à demander à la majorité une approbation plus ou moins explicite.
Bientôt, d'ailleurs, une occasion se présenta de voir dans quelle
mesure cette approbation lui serait accordée. Le 5 janvier 1833, la
Chambre fut appelée à se prononcer sur diverses pétitions relatives à
la duchesse de Berry; le rapport concluait à passer à l'ordre du jour,
par le motif que, les mesures à prendre devant être «déterminées par
des considérations de sûreté publique et d'ordre intérieur», il
fallait que le gouvernement restât maître d'agir ainsi qu'il
l'entendrait et sous sa responsabilité. Le ministère, qui savait ne
pouvoir obtenir du Parlement un appui plus formel, voulut au moins
profiter de ce débat pour exposer avec netteté sa conduite et sa
doctrine en cette pénible affaire. Il proclama hautement que les lois
de droit commun n'étaient pas applicables, et développa avec force les
raisons pour lesquelles une mise en jugement serait inconvenante et
périlleuse. Dans les circonstances où l'on se trouvait, il regardait
la duchesse de Berry comme une ennemie, contre laquelle le
gouvernement avait le droit de se défendre et qu'il pouvait retenir en
prison, tant que la sécurité de l'État l'exigerait. C'était, il ne le
niait pas, sortir de la légalité: mais n'en était-on pas sorti déjà
par la révolution? Ce qu'il s'agissait de faire n'était que la
continuation et la confirmation de cette révolution. Si la Chambre
voulait prendre sur elle de régler les conditions de la captivité,
rien de mieux; si elle préférait laisser toute la responsabilité au
ministère, celui-ci déclarait l'accepter, et il se tiendrait pour
approuvé par le seul vote de l'ordre du jour pur et simple. C'était se
montrer peu exigeant, et un tel vote était un fondement bien fragile
et bien équivoque pour un pouvoir aussi arbitraire. Encore ne fut-il
pas obtenu sans difficulté. Les orateurs de la gauche insistèrent pour
l'application du droit commun et pour une poursuite devant le jury. M.
Berryer porta un coup habile à la thèse du ministère, en se
prononçant, comme lui, pour l'ordre du jour pur et simple: «Ce sera
reconnaître, dit-il, qu'on n'a pas le droit de juger celle dont on
s'est emparé; ce sera avouer qu'il y a là, non un coupable et un juge,
mais deux principes en lutte: celui du droit royal et celui de la
révolution.» Irritée par le défi de ce discours, la majorité fut fort
tentée de se prononcer pour un procès criminel. Il fallut, pour la
ramener, un grand effort oratoire de M. Thiers. Elle se décida alors à
voter l'ordre du jour pur et simple proposé par la commission et
accepté par le ministre; mais il fut visible qu'elle le faisait
d'assez triste humeur, sous la pression du cabinet, et qu'au fond il
n'eût pas déplu à beaucoup de ses membres de voir une fille de roi
forcée de s'asseoir sur les bancs de la cour d'assises.
Ce vote ne mit pas fin à l'agitation des esprits; bien au contraire.
La presse de gauche dénonça bruyamment ce triomphe de la raison d'État
et de l'arbitraire, cette violation de l'égalité démocratique devant
la loi. À droite, la tactique des uns, l'émotion des autres portèrent
l'exaltation à son comble; le ton des journaux royalistes se haussa à
un diapason inouï de violence et d'audace; ils n'avaient pas assez de
sarcasmes dédaigneux pour ce gouvernement qui venait, disaient-ils,
d'avouer ses illégalités et ses peurs; ils s'indignaient du sort fait
à la princesse, affectaient de redouter les plus sinistres desseins et
sommaient les ministres de mettre aussitôt leur prisonnière en
liberté, s'ils ne voulaient être soupçonnés d'attenter à sa vie. On
signa des adresses à la mère du duc de Bordeaux; on ouvrit des
souscriptions pour lui constituer une «liste civile»; on annonça une
prochaine restauration. «Madame, votre fils est mon Roi!» s'écriait
Chateaubriand, dans une brochure alors fameuse, et des jeunes gens
venaient, à grand bruit, féliciter l'écrivain royaliste et adhérer à
sa déclaration; tentait-on d'en poursuivre quelques-uns, le jury les
acquittait.
Sur ces entrefaites, un bruit étrange se répandit: la duchesse de
Berry, disait-on, était enceinte. Aussitôt à gauche, ricanement
insultant des adversaires, tout affriandés à l'espoir de voir ce roman
chevaleresque se terminer par un vulgaire scandale. À droite, fureur
indignée des amis, ainsi désagréablement interrompus dans l'apothéose
qu'ils avaient entreprise de l'héroïne de Vendée; parti pris de ne pas
croire à la nouvelle, où l'on ne voulait voir qu'une calomnie méchante
du gouvernement. Des écrivains démocratiques s'étant permis à ce
propos des plaisanteries malséantes, il s'ensuivit une série de
cartels, et l'on put craindre un moment que ces duels n'aboutissent à
une sorte de combat des Trente, entre républicains et royalistes.
Vainement, avec le temps, la nouvelle de la grossesse se
confirma-t-elle, vainement la duchesse elle-même, comme pour préparer
l'opinion à une révélation inévitable, déclara-t-elle, le 22 février
1833, «s'être mariée secrètement pendant son séjour en Italie», les
plus ardents des légitimistes persistèrent à nier, et dénoncèrent là
le premier acte d'un complot infâme qui devait aboutir à une
supposition d'enfant et au meurtre de la princesse.
Celle-ci n'était pas la dernière à souffrir de ces dénégations
inconsidérées dont l'injure retombait sur elle. «Ils font maintenant
beaucoup de bruit mal à propos, disait-elle non sans amertume, et ils
ne sont pas venus, quand je les attendais.» D'ailleurs, elle en avait
alors fini avec son rêve à la Walter Scott; la fièvre héroïque était
tombée. Restait seulement la femme, la Napolitaine aimable, charmeuse,
prime-sautière, fantasque, prompte aux curiosités frivoles; plus faite
pour le plaisir rapide que pour le long martyre; plaisante et
touchante, rarement imposante, dans ses alternatives de gaietés et de
colères, dans ses mélanges imprévus de larmes et de calembours; avant
tout, affamée de liberté, de grand air, de soleil, la première à
déclarer que son rôle était terminé et qu'elle avait assez de la
politique[231].
[Note 231: Telle apparaît la captive de Blaye, dans les écrits des
personnes qui l'ont approchée à cette époque, notamment dans le
_Journal_, récemment publié, du docteur Ménière.]
Cette tournure prise par les événements, l'agitation croissante qui en
résultait, n'étaient pas faites pour simplifier et embellir le rôle de
geôlier dont le ministère s'était si imprudemment chargé. Les
démentis, les soupçons et les défis injurieux des royalistes, la
passion surexcitée de leurs adversaires, et aussi la tentation de
ruiner moralement, par le scandale, une ennemie, acculaient peu à peu
le gouvernement à cette triste entreprise, de rendre manifeste le
déshonneur d'une femme, d'une princesse, d'une nièce de la Reine. Il
lui fallut s'abaisser à une sorte d'inquisition et de police
médicales, user d'autorité et de diplomatie, employer des médecins
renommés et un brave général[232], pour obtenir l'aveu ou arriver à la
constatation de cette grossesse. Et devant le refus de la princesse,
si mobile en d'autres sujets, obstinée sur ce point, on fut amené à
prolonger une détention aussi pénible et fâcheuse pour ceux qui
l'imposaient que pour celle qui la subissait. Enfin survint
l'accouchement, qui s'accomplit dans des conditions particulières de
publicité. La veuve du duc de Berry fit à ce moment une révélation
dont ses partisans ne furent pas les moins surpris; elle déclara
qu'elle était mariée au comte Hector Lucchesi Palli, gentilhomme de la
chambre du Roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. Cette
déclaration ne mit pas un terme aux insinuations outrageantes des
ennemis de la princesse, et, ce qui est plus étonnant, elle ne
triompha pas de l'incrédulité bruyamment tenace de quelques-uns de ses
amis. Ceux-ci nièrent l'accouchement comme ils avaient nié la
grossesse; une cinquantaine de royalistes, dont M. de Kergorlay,
déposèrent au parquet, contre les ministres, une dénonciation «pour
cause de présomption légale du crime de supposition d'enfant».
[Note 232: Le commandement de la forteresse de Blaye et la garde de la
duchesse de Berry avaient été confiés à un officier qui devait bientôt
illustrer son nom par d'autres services, au général Bugeaud. Les
journaux de droite voyaient alors en lui un geôlier barbare, une façon
d'Hudson Lowe. Propos de parti. La vérité est que, dans une mission
pénible que d'autres il est vrai, n'eussent peut-être pas acceptée, il
fut droit et respectueux.]
L'épouse du comte Lucchesi n'était plus un adversaire dangereux:
aucune raison de la retenir davantage à Blaye. Les portes de la
forteresse s'ouvrirent devant elle, le 8 juin 1833; elle fut embarquée
sur un navire qui la transporta à Palerme. Elle n'était pas, du reste,
au bout de ses peines: désormais elle aura affaire non plus au
gouvernement qu'elle avait voulu renverser, mais au parti et surtout à
la famille royale qu'elle avait compromis et mortifiés; de ce côté,
on ne lui épargnera ni les sévérités ni les humiliations; Charles X
notamment ne lui pardonnera jamais; définitivement séparée de ses
enfants, c'est à peine si, après de pénibles pourparlers, elle
obtiendra de les entrevoir et de les embrasser.
En France, c'était une affaire terminée. Le 10 juin, une ordonnance leva
l'état de siége dans les départements de l'Ouest. Le même jour, s'ouvrit
à la Chambre un débat où le ministère rendit compte de sa conduite. MM.
Garnier-Pagès, Salverte et Mauguin contestèrent, au nom de la gauche, la
légalité de l'emprisonnement comme de l'élargissement. M. Thiers
reconnut hautement qu'on s'était placé en dehors des lois, et mit ses
contradicteurs au défi de le faire blâmer par la Chambre. Personne n'osa
relever ce défi. Néanmoins, cette fois encore, la majorité ne s'engagea
pas au delà du vote de l'ordre du jour pur et simple; elle persistait à
laisser toute la responsabilité au gouvernement.
On conçoit, du reste, que chacun fût plus empressé de décliner que de
revendiquer cette responsabilité. Le Roi, qui avait, dès le début,
regretté l'emprisonnement, ne manquait pas une occasion de bien
marquer qu'en toute cette affaire il avait dû laisser carte blanche à
ses ministres. Cette préoccupation avait apparu, plus d'une fois, dans
ses entretiens avec les ambassadeurs étrangers ou avec certains amis
de la duchesse de Berry, comme M. de Choulot. Nous la retrouvons
surtout dans une conversation fort curieuse, récemment publiée. Au
cours de la captivité, le docteur Ménière, qui avait été attaché par
le ministère à la personne de la prisonnière, fut mandé aux Tuileries.
Louis-Philippe lui parla longuement; faisant allusion aux reproches
que M. Ménière devait entendre de la bouche de la princesse, il lui
dit: «Répondez-lui, monsieur, et ce sera la vérité, que le Roi a
complétement ignoré l'infamie de Deutz, que l'arrestation de Nantes,
qui en était la conséquence, n'a été soumise au cabinet que quand elle
a été consommée, et qu'alors le conseil des ministres a décidé à
l'unanimité qu'il fallait laisser son cours à la justice. J'ai eu la
main forcée; j'ai dû céder à des résolutions mûrement arrêtées; il a
fallu résister aux prières de la Reine, faire taire la voix du sang,
l'intérêt de la parenté, et tout cela, parce qu'un ministre l'a voulu.
Aucune considération personnelle n'a pu entrer en balance contre cette
impérieuse nécessité de ruiner un grand parti politique, de rendre la
duchesse de Berry impossible, et j'ai dû laisser faire ce que je ne
pouvais pas empêcher. Dites-lui bien que la Reine a prié, supplié, que
la tante s'est montrée une véritable mère dans cette triste
circonstance...» En prononçant ces paroles, Louis-Philippe paraissait
très-ému; «sa voix altérée indiquait la profondeur du sentiment qui
l'agitait». Il reprit: «Si madame la duchesse de Berry m'accusait
personnellement de n'avoir suivi à son égard que les seules
inspirations de mon intérêt, vous pourriez lui rappeler que des
personnes qui possèdent sa confiance lui ont dit de ma part quels
dangers elle courait en restant en Vendée... Je l'ai fait prévenir, à
diverses reprises, des périls de sa situation, je l'ai averti de la
possibilité d'une arrestation et des fâcheuses conséquences qui
pouvaient en résulter pour elle... Par quelle fatalité s'est-elle
obstinée à rester en France, lorsqu'il lui était si facile de
partir?... Les événements ont trop prouvé qu'elle était retenue à
Nantes ou aux environs de cette ville par un motif tout-puissant sur
son esprit, et c'est là un malheur irréparable.» Puis, insistant sur
ce qu'il n'avait pu résister à ses ministres, lorsqu'ils invoquaient
la raison d'État: «Vous lui direz encore que, par le temps qui court,
quand l'émeute est dans la rue, quand des assassins à gages se
relayent pour me tuer, quand la guerre civile est à peine assoupie
dans la Vendée et que la presse la plus ardente enflamme toutes les
passions populaires, la position d'un roi constitutionnel est à peine
tenable, et qu'en vérité je serais parfois tenté de quitter la partie
et de mettre la clef sous la porte[233].»
[Note 233: _La Captivité de madame la duchesse de Berry, à Blaye,
Journal du docteur Ménière_, t. I, p. 185.]
Que valait donc au fond cette «raison d'État» que les ministres
invoquaient et à laquelle le Roi s'était cru contraint de céder? Sans
doute, on avait ainsi tué politiquement une princesse entreprenante,
la seule qui, dans sa famille, pût rêver de guerre civile; on avait
porté un coup et surtout infligé une cruelle mortification à une
dynastie rivale et à un parti ennemi. Mais n'était-ce pas acheté bien
cher? Était-il habile de blesser à ce point les royalistes, de
provoquer chez eux d'aussi implacables ressentiments, et d'affronter
le genre de reproches auxquels un tel acte devait donner lieu? À
l'heure où le respect de la royauté se trouvait déjà si ébranlé,
était-il prudent d'y porter une nouvelle atteinte, en livrant à la
malignité, à l'insolence et au mépris publics les faiblesses d'une
princesse royale? S'imaginait-on que ce qui était retranché ainsi à la
dignité de la branche aînée était ajouté à celle de la branche
cadette? N'était-ce pas plutôt une perte pour la cause monarchique
elle-même, sous toutes ses formes; une diminution du trésor commun de
prestige et d'honneur, également nécessaire à toutes les dynasties?
N'était-ce pas en un mot, de la part des hommes de 1830, une faute
analogue à celle que commettaient les légitimistes, quand ils
traînaient dans la boue Louis-Philippe, sans comprendre que toute
royauté était par là rabaissée? Parmi les amis les plus dévoués du
gouvernement de Juillet, quelques-uns avaient, dès cette époque, le
sentiment de cette faute: «Le gouvernement, dit le général de Ségur
dans ses Mémoires, abusa déplorablement de sa victoire; je veux parler
de cette espèce d'exposition publique, de ce cruel pilori, où fut
attaché la malheureuse princesse prisonnière. Je ne fus sans doute pas
le seul à faire trop inutilement observer que cette atteinte, portée à
l'honneur d'un sang royal et à son propre sang, rejaillirait sur
soi-même et sur tous les trônes; qu'elle irriterait toutes les cours,
et achèverait de détruire, dans les peuples, un reste de respect si
nécessaire à conserver.» L'un des ministres d'alors, M. Guizot,
revenant plus tard sur ces événements, a raconté comment le Roi avait
été d'avis qu'on se bornât à reconduire tout de suite la duchesse de
Berry hors de France; puis il a ajouté: «La méfiance est le fléau des
révolutions; elle hébète les peuples, même quand elle ne leur fait
plus commettre des crimes. Pas plus que mes collègues, je ne jugeai
possible, en 1833, de ne pas retenir madame la duchesse de Berry. Des
esprits grossiers ou légers ont pu croire que les incidents de sa
captivité avaient tourné au profit de la monarchie de 1830; je suis
convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en agissant
avec une hardiesse généreuse, et que tous, pays, Chambres et cabinet,
nous aurions fait acte de sage comme de grande politique, en nous
associant au désir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.»