La session de 1832, ouverte le 19 novembre, se prolongea jusqu'au 25
avril de l'année suivante; celle de 1833 lui succéda sans
interruption, et dura jusqu'au 26 juin. Toutes deux furent
relativement calmes. En dehors de l'Adresse et des discussions
soulevées, à deux reprises, sur la duchesse de Berry, aucun de ces
grands débats politiques où les partis se rencontrent et se mesurent.
Le ministère restait en possession de sa majorité; il s'en croyait
même assez sûr, pour défier parfois l'opposition par des actes
d'autorité à la Casimir Périer[239]: telle fut la brusque destitution
de M. Dubois, inspecteur général de l'Université, et de M. Baude,
conseiller d'État, tous deux coupables d'avoir pris, comme députés,
une attitude hostile à l'un des projets du gouvernement.
[Note 239: Le nom de Périer était toujours celui sous lequel
s'abritaient les ministres. M. Guizot disait, le 6 mars 1833: «Quel
est le système de l'administration actuelle? C'est le système du 13
mars; système, je me fais honneur de le dire, implanté dans cette
Chambre par mon honorable et illustre ami, M. Casimir Périer.»]
L'absence de débats purement politiques permit aux Chambres de voter
des lois organiques qui donnaient satisfaction aux besoins permanents
du pays. Plusieurs de ces lois sont encore en vigueur, ou tout au
moins ont posé des principes qui, depuis lors, ont subsisté dans
notre législation: loi sur l'organisation des conseils généraux et des
conseils d'arrondissement, mettant en oeuvre le régime électif,
étendu, depuis 1830, à l'administration départementale; loi sur
l'expropriation pour cause d'utilité publique, assurant à la propriété
la garantie d'une indemnité fixée par jury, et à l'État les pouvoirs
qui seuls lui permettront d'entreprendre les grands travaux nécessités
par la transformation économique de la société; loi sur la police du
roulage; et surtout loi du 28 juin 1833, sur l'instruction primaire,
qui, en organisant l'école publique et en donnant la liberté à l'école
privée, a marqué l'une des dates les plus importantes de l'histoire de
l'enseignement populaire en France. Une réforme fut introduite dans la
présentation du budget pour mettre fin au régime des crédits
provisoires. M. Thiers fit adopter un plan de travaux publics qui
comportait une dépense de cent millions, répartie en cinq ans, sans
recours à l'emprunt; un tel chiffre paraissait alors hardi[240]. Des
ordonnances, préparées par le duc de Broglie, réorganisèrent nos
établissements consulaires. Partout, en somme, activité féconde des
ministres et du Parlement, qui avaient enfin le loisir de faire les
affaires du pays, au lieu de dépenser toutes leurs forces et tout leur
temps à défendre, contre des attaques incessantes, l'ordre public,
l'existence du gouvernement ou de la société.
[Note 240: Une partie de ces travaux comprenait l'achèvement de l'arc
de triomphe de l'Étoile, de la Madeleine, de la place de la Concorde
et du Panthéon.]
Nous savons moins de gré au cabinet et aux Chambres de certaines
décisions qui étaient un dernier tribut payé aux révolutionnaires:
tels l'adoption définitive de la loi abolissant le deuil du 21
janvier, le vote nouveau de la Chambre en faveur du divorce, et la loi
accordant des pensions aux «vainqueurs de la Bastille». À ce dernier
propos, que de banalités et de sophismes furent débités sur la
vulgaire et sanglante émeute du 14 juillet! et, signe du temps, ils le
furent non-seulement par La Fayette, mais par le ministre de
l'intérieur, M. d'Argout, et par M. Villemain[241]. M. Guizot a
confessé et regretté plus tard «les concessions fâcheuses» qu'en ces
diverses circonstances le ministère avait faites, «par ses actes ou
par son silence, à l'esprit révolutionnaire[242]».
[Note 241: M. Villemain dit, en cette occasion, à la Chambre des
pairs: «Toutes les Chambres des députés et la Chambre des pairs
doivent se souvenir à jamais que c'est à de telles insurrections que
nous devons tous l'honneur de siéger dans cette Assemblée... Ne
médisons pas de ces grands souvenirs... Oui, sans doute, comme dans
tous les grands événements, comme dans toutes les commotions
politiques, des crimes, des attentats, des violences individuelles ont
suivi le développement soudain et nécessaire de l'énergie nationale.
Le crime a été à côté de la grandeur. C'est la force et la fatalité
des révolutions. C'est parce qu'elles sont si terribles qu'elles
doivent être rares...»]
[Note 242: GUIZOT, _Mémoires_, t. III, p. 218, 219.]
Quoi qu'il en fût de ces faiblesses, à voir les choses dans leur
ensemble, il était manifeste, vers la fin de la session de 1833, que
le gouvernement marchait bien, que le pays était calme et prospère. La
presse ministérielle triomphait, avec quelque fierté. «De l'aveu de
tout le monde, disait le _Journal des Débats_ du 8 juin 1833, jamais
le commerce n'a été plus florissant; le travail abonde; la misère,
entretenue, pendant près de deux années, par les entreprises
désespérées des factions, a disparu....... Voyez si le temps ne s'est
pas chargé de donner d'insultants démentis à toutes les prophéties de
l'opposition. Cette année, qui a vu mourir les émeutes, a vu aussi
tomber les dernières chances d'une guerre européenne. À l'intérieur,
vous rappelez-vous les effrayantes malédictions dont fut salué le
ministère du 11 octobre?..... La majorité, qui voyait bien que c'était
son propre système qu'on cherchait à lui faire abandonner, est restée
parfaitement unie au gouvernement. Nous avons eu deux sessions
beaucoup plus paisibles que les précédentes... Qui s'est dissous?
L'opposition. Dans la Chambre, dans les journaux, nous avons vu
l'opposition mal faite éclater en mille pièces.» Et, quelques jours
plus tard, le 26 juin: «Les Chambres laisseront le pays, non plus
comme l'année dernière, inquiet et à la veille d'une secousse
violente, mais calme, en pleine prospérité et commençant à avoir foi
dans son avenir.» Ce que les amis du ministère notaient avec le plus
d'orgueil, c'est qu'il n'y avait plus de ces séditions, naguère encore
presque permanentes. «Voici, s'écriait le _Journal des Débats_, une
année passée sans désordres et sans émeutes!» Et M. Guizot se croyait
fondé à dire, du haut de la tribune: «Les émeutes sont mortes, les
clubs sont morts, la propagande révolutionnaire est morte; l'esprit
révolutionnaire, cet esprit de guerre aveugle, qui semblait s'être
emparé un moment de toute la nation, est mort[243].» M. Thiers n'était
pas moins satisfait et il écrivait à à M. de Barante, le 22 octobre
1833: «Nous sommes unis, très-chaudement secondés par le Roi, admis
par les Chambres, et nous attendons[244].»
[Note 243: Discours du 16 février 1833.]
[Note 244: _Documents inédits._]
Courbatu comme un malade au sortir d'un long accès de fièvre, le pays
jouissait d'un repos qu'il n'avait pas connu depuis trois ans. Les
Français, à d'autres époques, si vite impatients, si facilement
ennuyés des gouvernements qui ne leur assurent que ce repos, en
sentaient tant alors le besoin, qu'ils désiraient presque le silence
et l'immobilité. Bien changés depuis la Restauration, ils semblaient
plus las que curieux de la politique. M. de Rémusat écrivait à M.
Guizot, après avoir parcouru plusieurs provinces: «On jouit réellement
de la tranquillité et de la prospérité renaissantes. Pour le moment,
il n'y a, je vous en réponds, nul souci à prendre de satisfaire les
imaginations et de captiver les esprits. Le repos leur est une chose
nouvelle qui leur suffit.» Le _Journal des Débats_ ne craignait pas de
constater publiquement cette fatigue de la politique: «Il est évident,
disait-il, pour quiconque sait et veut observer, que notre fièvre
politique commence à se calmer. Il y a un dégoût des longues
discussions, un rassasiement de lois et de théories gouvernementales,
que tout le monde éprouve plus ou moins. Je ne sais trop ce que l'on
pourrait imaginer pour émouvoir et remuer le public, tant il paraît
affermi dans son indifférence. Jamais session ne l'a trouvé plus calme
et plus froid.» La feuille ministérielle reprochait même au cabinet de
«fatiguer» l'esprit public, en déposant trop de projets. Et elle
ajoutait: «L'opposition elle-même cache-t-elle sa lassitude? La
violence n'est plus que dans quelques journaux. Là, j'en conviens, le
feu sacré brûle encore; encore est-il facile de reconnaître, au mal
que se donne la presse pour être violente, à la surabondance des
épithètes injurieuses, que la violence est dans les mots et non dans
le eoeur. Cela ne coule plus de source, comme il y a un an[245].»Vers
la même époque, M. de Barante constatait dans l'opinion «le dégoût de
toute discussion, le besoin de repos, la répugnance pour tout ce qui
est vif et bruyant»; puis il ajoutait: «La Chambre s'ennuie de
l'opposition et d'elle-même aussi[246].»
[Note 245: _Journal des Débats_ du 20 décembre 1832 et du 8 juin
1833.]
[Note 246: Lettre du 18 décembre. (_Documents inédits._)]
Le pays entrait-il donc définitivement en possession de ce repos tant
désiré? Les émeutes étaient-elles aussi «mortes» que le proclamaient
M. Guizot ou le _Journal des Débats_? Hélas! l'événement devait
bientôt donner un démenti à cette trop prompte satisfaction. Au moment
même où la session de 1833 se termine dans ces illusions, l'agitation
révolutionnaire recommence, à l'occasion des préparatifs des fêtes de
Juillet; les émeutes paraissent imminentes; le gouvernement et les
Chambres vont être contraints de nouveau de se vouer principalement à
la lutte contre le désordre, lutte plus violente que jamais et qui
les absorbera encore pendant trois années.