VII

Les difficultés de l'expédition d'Anvers n'étaient pas toutes d'ordre

militaire, et le gouvernement français n'avait pas seulement affaire

aux soldats hollandais. Il avait été convenu que l'armée belge ne

prendrait pas part au siége. Sa présence eût ôté à l'opération son

caractère d'exécution des décisions prises par la Conférence, et l'eût

transformée en guerre entre la Belgique et la Hollande, guerre

forcément révolutionnaire et bientôt généralisée[227]. Les Belges se

montrèrent fort blessés de cette exclusion. Dans leurs journaux, dans

leur parlement, il y eut explosion d'attaques amères, emportées,

contre la France, et notre armée eut cette chance singulière, d'être

mal reçue par les populations pour lesquelles elle venait verser son

sang. Ce n'était pas la première fois que ce petit peuple se

conduisait avec nous en véritable enfant gâté. M. de Talleyrand

écrivait, à ce propos, au duc de Broglie: «Vous devez comprendre

maintenant à quel point les Belges sont difficiles à servir.

Sébastiani, en hâtant le mariage, les a rendus encore moins maniables.

Ils ont fait mon supplice depuis deux ans[228].» Suivant son habitude,

la presse opposante de Paris fit écho aux plaintes et aux invectives

venues de Bruxelles. Précisément, elle était alors fort embarrassée de

l'attitude à prendre en cette question. Elle avait bien essayé

d'inquiéter l'opinion, en dénonçant la témérité aventureuse du

ministère: mais cela venait mal après tant de sommations et de défis

d'agir, après tant d'accusations de timidité et de faiblesse[229]. Ces

journaux trouvèrent plus commode de montrer notre gouvernement maudit

par ceux qu'il disait défendre, accusé par eux de les sacrifier à la

diplomatie de la Sainte-Alliance. Tout ce tapage néanmoins ne parvint

pas à faire dévier de sa ligne le ministère français. Il imposa avec

fermeté à ses protégés l'exécution des conditions convenues, assura le

ravitaillement de ses troupes, que la malveillance des Belges avait un

moment compromis, et s'occupa surtout de mener rapidement le siége, se

fiant au temps pour avoir raison de l'ingratitude des uns et de la

mauvaise foi des autres. Les opérations furent habilement conduites.

Malgré la résistance courageuse des Hollandais, malgré les difficultés

de la saison, malgré les limites parfois gênantes que la prudence

diplomatique imposait à notre action, malgré les pronostics contraires

de plus d'un spectateur, notamment de Wellington, la garnison fut

bientôt à bout de forces, et, le 23 décembre, son commandant signait

une capitulation.

[Note 227: M. Louis Blanc se plaignait précisément que l'expédition

eût un caractère «diplomatique» au lieu d'être «révolutionnaire».

(_Histoire de dix ans_, t. III, p. 408.)]

[Note 228: _Documents inédits._]

[Note 229: Cf. sur ce sujet le _Journal des Débats_ du 4 novembre

1832.]

Le but atteint, il fallait se presser de mettre fin à une situation

qui n'eût pu se prolonger sans péril. Quatre cent mille soldats,

français, hollandais, belges, prussiens, étaient réunis en effet dans

ce petit coin de l'Europe, et le moindre accident eût amené un choc.

Aussitôt donc, fidèle à ses engagements, sans se laisser entraîner par

le maréchal Gérard qui voulait pousser plus avant, le gouvernement

français fit remettre aux Belges la citadelle conquise, et notre armée

reprit la route de France, saluée cette fois, avec reconnaissance, par

ceux auxquels elle avait rendu un si grand service et qui finissaient

par le comprendre. Tant de mesure succédant à tant de hardiesse, cette

façon de rassurer l'Europe après l'avoir bravée, c'était bien la

tradition de Périer. Dès le 19 novembre, M. de Talleyrand avait écrit

au duc de Broglie: «Voici nos troupes en Belgique; c'était là la

question d'intérêt. Celle de retirer nos troupes, s'il ne survient pas

de complications, peut se présenter prochainement; ce sera alors une

question d'honneur; et je vous conjure de ne pas perdre de vue que

celui du Roi, le vôtre et le mien y sont engagés. C'est sur ce

terrain-là que la Prusse nous attend et que l'Europe nous jugera.» Et

plus tard, le 6 décembre, revenant sur cette nécessité de rappeler les

troupes aussitôt que le siége serait terminé: «C'est, disait-il, la

branche d'olivier présentée à toute l'Europe.» Le duc de Broglie

pensait comme son ambassadeur et agit en conséquence. En somme, toute

cette politique fut habilement et honnêtement conduite, et le même M.

de Talleyrand avait le droit d'écrire au ministre, le 31 décembre:

«Voici une bonne fin d'année, dont nous pouvons réciproquement nous

faire, je pense, de sincères compliments[230].»

[Note 230: _Documents inédits._]

L'expédition d'Anvers avait profité aux Belges, d'abord en mettant

entre leurs mains la position stratégique la plus importante de leur

nouveau royaume, ensuite en leur prouvant que nous étions résolus à

les protéger et que l'Europe était impuissante à nous en empêcher.

Cependant, elle n'apporta pas encore la solution définitive de cette

interminable question. Le roi de Hollande persista à ne pas adhérer au

traité du 15 novembre 1831. Il perdait à ce refus: car, si,

contrairement à cette convention, il occupait encore deux fortins sur

le bas Escaut, la Belgique était en possession du Limbourg et du

Luxembourg qu'elle devait rendre le jour de la pleine exécution du

traité. Mais ce prince obstiné guettait toujours la chance d'une

guerre européenne et surtout d'une révolution en France: il était

convaincu que cette dernière ne pouvait lui échapper. Pour le moment,

les efforts des gouvernements de Paris et de Londres ne parvinrent

qu'à lui faire accepter, le 21 mai 1833, une convention stipulant la

suspension des hostilités et la libre navigation de l'Escaut, jusqu'à

la conclusion d'un traité définitif. Celui-ci ne sera signé qu'en

1838.

En dehors des avantages qu'en retira tout de suite et qu'en devait

retirer plus tard la Belgique, l'expédition d'Anvers eut, pour la

France elle-même, un résultat immédiat et considérable. Elle confirma

au dehors l'effet qu'avait produit Casimir Périer, en envoyant une

première armée en Belgique, en forçant l'entrée du Tage et en occupant

Ancône. Bien plus, elle compléta cet effet: il ne s'agissait plus, en

effet, de coups de main rapides et restreints, mais d'une opération

durant plusieurs semaines et mettant en branle un corps de

soixante-dix mille hommes. Sous la Restauration, la guerre d'Espagne

avait montré à l'Europe, qui en doutait, que la royauté, rétablie au

milieu de l'invasion et de la défaite de la France, s'était refait une

armée, qu'elle était en état et en volonté de s'en servir.

L'expédition d'Anvers fut une démonstration analogue à l'adresse de

cette même Europe qui était disposée à considérer avec dédain et

scepticisme la force militaire d'un gouvernement né sur des

barricades.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 41 / 85 题