Une fois l'expédition d'Anvers entreprise et la duchesse de Berry
arrêtée, le ministère vit arriver, sans alarme, la date du 19
novembre, marquée pour l'ouverture de la session. Ce jour même, un
incident se produisit qui augmenta encore ses avantages. Au moment où
le Roi, se rendant au Palais-Bourbon, passait sur le pont Royal, un
coup de pistolet fut tiré sur lui, sans atteindre personne. C'était le
premier de ces attentats qui allaient devenir si fréquents, pendant le
règne de Louis-Philippe. Vainement la gauche, profitant des
difficultés qu'on rencontrait à découvrir l'assassin[224],
insinua-t-elle que c'était un coup de police: l'émotion fut vive, et
l'impression du péril révolutionnaire s'en trouva utilement ravivée
dans l'esprit des conservateurs.
[Note 224: Après une instruction laborieuse, on poursuivit de ce chef
Bergeron, qui fut acquitté.]
La première épreuve fut la nomination du bureau de la Chambre. M.
Dupin, appuyé par le ministère, l'emporta, pour la présidence, de près
de cent voix, sur M. Laffitte, candidat de l'opposition. Dans ce vote,
toutefois, l'équivoque était encore possible, M. Dupin étant appuyé
par quelques-uns de ceux qui combattaient le plus vivement les
doctrinaires[225]. Dans la nomination des autres membres du bureau et
dans l'élection de la commission de l'Adresse, le succès du ministère
fut sans contestation possible. Il apparut à tous que la majorité de
Casimir Périer se reformait derrière le nouveau cabinet. À gauche, la
déception fut vive et le découragement prompt. La Fayette écrivait, le
23 novembre 1832, à l'un de ses amis: «La session s'est ouverte assez
tristement pour l'opposition. Plusieurs de nos collègues, même
signataires du _Compte rendu_, sont revenus persuadés que nous avions
été trop véhéments l'année dernière. Ils se fatiguent de n'avoir pas
la majorité. L'opposition n'augmentera donc pas en nombre[226].»
[Note 225: Le _Constitutionnel_ raillait les ministériels qui
présentaient M. Dupin comme leur candidat: «M. Dupin! disait-il,
l'orateur bourgeois, l'éloquent plébéien qui ne s'est pas jugé d'assez
bonne maison pour entrer dans un cabinet doctrinaire... Et vous avez
beau, messieurs les doctrinaires, vous accrocher au pan de son habit,
il saura bien le secouer, de manière à vous faire lâcher prise.» (13
novembre 1832.)]
[Note 226: _Mémoires de La Fayette_, t. VI, p. 696.]
La discussion de l'Adresse fut longue et passionnée. Mais la gauche,
gênée, déroutée par les événements de Belgique et de Nantes, en fut
réduite à ressasser ses vieux griefs. Le principal orateur du
ministère fut M. Thiers; M. Guizot était tombé malade, à l'ouverture
de la session, fort attristé de se trouver retenu loin d'une bataille
où il avait espéré servir ses idées et recueillir de l'honneur. Sur
tous les points, la majorité demeura fidèle au ministère; aucun des
amendements de l'opposition ne put passer. Nul doute ne pouvait
exister sur le caractère de la politique à laquelle la Chambre donnait
ainsi son adhésion. Le discours du trône, rédigé par M. Guizot, avait
proclamé la volonté de continuer «le système qu'avait soutenu le
ministre habile et courageux dont on déplorait la perte», et il avait
montré «combien serait dangereuse toute politique qui ménagerait les
passions subversives, au lieu de les réprimer». Tels étaient aussi les
sentiments de la majorité: celle-ci applaudissait, quand, au cours de
la discussion, un de ses orateurs, M. Duvergier de Hauranne,
s'écriait: «Lasse de tant d'agitations, fatiguée de tant de
désordres, la nation demande à se reposer, à l'ombre d'un
gouvernement qui contienne et punisse les factions, au lieu de les
ménager; qui lutte avec courage contre les mauvaises passions, au lieu
de les flatter; qui gouverne, en un mot, au lieu de se laisser
gouverner... Et quand le pays nous demande de la force, nous lui
donnerions de la faiblesse! Quand il veut que nous élevions la digue,
nous l'abaisserions! Quand il nous crie de rester unis et serrés, nous
nous diviserions, nous ouvririons nos rangs! Non, cela n'est pas
possible, cela n'arrivera pas. Ce que nous étions l'an dernier, nous
le sommes encore...»
Au ministère maintenant d'user des forces que l'Adresse lui donnait,
pour mener à fin les deux affaires qu'il avait entreprises, au dehors,
avec le siége d'Anvers; au dedans, avec l'arrestation de la duchesse
de Berry.