Il fallait en finir. L'opinion s'impatientait de ces retards et de ces
hésitations. M. Dupin, interrogé de nouveau, repoussa toute ouverture
avec aigreur, aussi mécontent qu'on vînt le relancer que jaloux des
offres faites aux autres. Dès lors, il ne restait que les
doctrinaires. Les plus fidèles partisans de la monarchie se
plaignaient de l'exclusion qu'on faisait peser sur cette fraction des
conservateurs. «La coalition de tous les talents», disait le _Journal
des Débats_, est nécessaire pour «combler le vide» produit par la mort
de Périer, et il ajoutait ces graves avertissements: «C'est à
grand'peine que, depuis juillet 1830, les vrais amis de la révolution
ont résisté au torrent qui menaçait de tout engloutir. Le danger a été
plutôt évité que conjuré, le mal, suspendu plutôt que guéri; la
désorganisation est encore à nos portes... Ayez peur de l'opposition:
ménagez-la; désavouez un seul de vos antécédents; séparez-vous d'un
seul de vos amis: vous lui rendez des chances[209].» M. Thiers
lui-même ne croyait pas qu'on pût rien faire sans les doctrinaires:
«Il fallait des forces, écrivait-il, et où les prendre, quand Dupin
refusait?... En conscience, où trouver des hommes plus capables, plus
honorables, plus dignes de la liberté, que MM. de Broglie, Guizot et
Humann? Ne faut-il pas un infâme génie de calomnie pour trouver à dire
contre des hommes pareils[210]?» Et cependant Louis-Philippe redoutait
toujours de prendre un ministre trop impopulaire. Dans cet embarras,
une transaction fut proposée, à laquelle le Roi se rallia: elle
consistait à offrir à M. Guizot, non le ministère de l'Intérieur
qu'il avait déjà occupé dans le cabinet du 11 août, mais le ministère
de l'Instruction publique qui était moins en vue, moins politique, et
pour lequel l'ancien professeur de la Sorbonne était, comme il le
disait, «une spécialité». M. Guizot eut l'esprit de ne pas élever
d'objection d'amour-propre. D'une part, il savait avoir beaucoup à
faire dans ce département; d'autre part, il comptait sur son talent de
parole pour jouer, quand même, un grand rôle dans le Parlement et, par
suite, tenir une grande place dans le cabinet.
[Note 209: _Journal des Débats_ du 22 septembre 1832.]
[Note 210: Lettre au général Bugeaud, du 12 octobre 1832.]
Cette difficulté résolue, la constitution du ministère devint aussitôt
facile. Les ordonnances de nomination furent signées le 11 octobre. Le
cabinet était ainsi composé: présidence du Conseil et ministère de la
Guerre, le maréchal Soult; Affaires étrangères, le duc de Broglie;
Intérieur, M. Thiers; Finances, M. Humann; Instruction publique, M.
Guizot. MM. Barthe, d'Argout et de Rigny conservèrent les
portefeuilles de la Justice, du Commerce et de la Marine.
Telle fut, quatre mois après les premières négociations entamées avec
M. Dupin, l'issue de cette crise laborieuse. Ce résultat, imprévu pour
plusieurs, imposé par la force des choses plus encore que par la
volonté des hommes, était certainement ce qu'on pouvait alors attendre
de mieux. Ce cabinet était même d'un niveau intellectuel supérieur à
celui de Périer. À voir ce brillant triumvirat, Broglie, Guizot et
Thiers, ces spécialités éminentes telles que Soult et Humann, on
pouvait, reprenant une expression d'origine anglaise, saluer ce
ministère comme «le ministère de tous les talents». Sans doute cette
richesse était obtenue aux dépens de l'uniformité, et même un peu de
l'homogénéité. Que d'origines, de doctrines, de tendances, d'habitudes
d'esprit et de vie, différentes et presque opposées! Les ministres
eux-mêmes en avaient conscience et prenaient de part et d'autre leurs
précautions. Mais, pour le moment, unis par la crainte du péril et la
nécessité de l'action commune, d'accord sur cette action, ils avaient
réciproquement confiance, sinon dans toutes les idées, du moins dans
le talent de leurs collègues et dans la puissance qui résultait de
leur union. N'étaient-ce pas précisément les hommes qui, derrière
Casimir Périer, s'étaient déjà habitués à combattre côte à côte? M.
Dupin seul manquait, et ce n'était pas la faute du Roi. Dès le
lendemain de la formation du cabinet, le duc de Broglie écrivait à M.
de Talleyrand, pour en bien marquer le caractère: «Le ministère actuel
est composé pour moitié des collègues de M. Périer, pour moitié de
ceux de ses amis politiques qui, plus compromis encore que lui-même
dans la cause de l'ordre et de la paix, avaient été réservés par lui
pour des temps meilleurs[211].» Continuer Casimir Périer, tel était en
effet le mot d'ordre. C'était ce grand nom qu'on invoquait, et sous
lequel on s'abritait. Dans une circulaire adressée à tous les hauts
fonctionnaires, le maréchal Soult s'exprimait ainsi: «Le système
adopté par mon illustre prédécesseur sera le mien; c'est le vrai
système national.» Il semblait que Périer mort présidât encore le
nouveau cabinet et lui donnât l'unité qui lui manquait.
[Note 211: Lettre du 12 octobre 1832. (_Papiers inédits._)]