Parmi les hommes de 1830, le duc de Broglie représentait alors
très-nettement la politique de résistance. À ses débuts, sous la
Restauration, il s'était trouvé plus à gauche. Tout l'y avait porté:
le souvenir de son père, ancien compagnon d'armes de La Fayette aux
États-Unis, entré assez avant dans le mouvement de 1789, et qui,
victime de la Terreur, n'en avait pas moins recommandé, en mourant, à
son fils, de rester «fidèle à la révolution française»; l'influence du
second mari de sa mère, le marquis d'Argenson, radical d'extrême
gauche, socialiste, conspirateur, sans avoir pu, à son grand regret,
cesser complétement d'être gentilhomme; enfin son mariage qui avait
fait de lui le gendre de madame de Staël. Mais bientôt, avec cette
intelligence curieuse et sincère qui voulait tout examiner par
elle-même, et qui, suivant l'expression de M. Sainte-Beuve, «pensait
tout droit devant elle», le jeune pair avait découvert, chez ses amis
de gauche, «un certain esprit court, étroit et routinier», qui
l'inquiéta et le dégoûta; il s'était aperçu qu'on rentrait dans ce
qu'il appelait «l'ornière révolutionnaire[203]». On l'avait vu alors
se dégager et s'amender peu à peu: affranchissement bien rare des
préjugés d'origine. Toujours libéral, il avait commencé à se montrer
plus soucieux des intérêts conservateurs, plus intelligent des
nécessités du jour, plus indulgent envers le gouvernement, plus
scrupuleux dans son opposition. Sans devenir «légitimiste» soit de
sentiment, soit de doctrine, il était arrivé à accepter sérieusement
la Restauration avec la Charte[204]. Non-seulement il n'avait pas
préparé la révolution de Juillet, mais il ne l'avait pas désirée, et
l'avait même redoutée[205].
[Note 203: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
[Note 204: Le duc de Broglie, comme il l'a dit lui-même, «se tenait à
distance et hors de portée de la cour, n'ayant nul goût pour cette
faveur d'ancien régime dont toute restauration se trouve
nécessairement assaisonnée», mais «ne se tenait pas à moindre
distance, malgré ses liaisons politiques et domestiques, de tout
complot républicain ou bonapartiste». Et il ajoutait: «Le roi
d'Angleterre, Charles Ier, écrivait, dit-on, à la reine
Henriette-Marie qu'il ne lui avait jamais été infidèle même en pensée;
autant en aurais-je pu dire aux Bourbons de la branche aînée, mais
sous condition, bien entendu, qu'entre nous la fidélité serait
réciproque.» (_Souvenirs._)]
[Note 205: «Suivant de l'oeil le cours précipité des événements, je ne
me livrais pas aussi volontiers que bien d'autres à la perspective qui
semblait s'ouvrir. La nécessité de traverser un état de transition
révolutionnaire, et l'incertitude du résultat définitif, m'inspiraient
plus de répugnance et d'anxiété que n'avait pour moi d'attrait
l'espérance d'un état meilleur.» (_Ibid._)]
L'événement arrivé malgré lui, le duc de Broglie se montra sympathique
au régime nouveau qui amenait au pouvoir tous ses amis, concourut à
faire sortir une monarchie de la révolution, et surtout s'appliqua,
dès la première heure, à mettre cette monarchie en garde contre les
périls de son origine. Membre du ministère de l'avénement, où il
s'était modestement contenté du portefeuille de l'instruction publique
et des cultes, il s'y prononça, avec M. Guizot, contre les
défaillances ou les complaisances révolutionnaires. Le spectacle du
ministère Laffitte ne fit que le confirmer dans sa résistance, et
Casimir Périer trouva en lui un adhérent très-résolu. Moins mêlé que
ses amis de la Chambre basse à la bataille de chaque jour, il ne
perdait néanmoins, dans la Chambre des pairs, aucune occasion de
marquer son attitude: ainsi ne craignit-il pas de combattre la loi
portant abolition du deuil du 21 janvier, au risque de se faire
traiter de «carliste», reproche alors le plus difficile à affronter.
Une telle conduite ne le rendait pas populaire. Plaire à la foule
était peu dans sa nature et dans ses goûts: trop peu même, pour un
homme politique. On l'eût dit plus soigneux de restreindre que
d'étendre le cercle de ceux auxquels il s'adressait et dont il
recherchait l'estime. En tout, il regardait les idées plus que les
hommes, et, parmi ceux-ci, il ne voyait qu'une petite élite. Il tenait
les autres à distance par une allure sévère, un peu roide, qui venait
du reste plus encore d'une sorte de gaucherie que d'un défaut de
bienveillance; ceux qui l'ont approché ont témoigné de ce qu'il
cachait de bonté, de tendresse, derrière cette froideur qu'on pouvait
prendre pour de l'indifférence ou du dédain. En tout cas, sa haute
probité politique et la dignité de son caractère en imposaient à tous,
même à ceux qui s'écartaient le plus de lui, et l'on a pu dire qu'il
était «universellement respecté».
Le duc de Broglie n'avait pas moins d'éloignement pour le pouvoir que
M. Dupin; mais ses motifs étaient tout autres: au lieu d'un égoïsme
circonspect et terre à terre, c'était un mélange assez original de
modestie et de fierté. Cette modestie ne lui permettait pas de se
faire illusion sur ce qui lui manquait pour l'action, et il était le
premier à en convenir: «Je me croyais, a-t-il écrit, peu propre au
maniement des hommes, et en cela je ne me trompais pas[206].» Une
sorte de timidité facilement embarrassée lui faisait redouter d'être
mis en avant. Ses amis remarquaient la gêne qu'il éprouvait parfois à
entrer en relation avec les personnes qui ne lui étaient pas
familières, et la facilité avec laquelle il rougissait, quand, dans la
conversation, il se trouvait avoir exprimé avec force son
opinion[207]. En même temps, sa fierté lui faisait chercher ailleurs
que dans les satisfactions vulgaires de l'ambition le but de sa vie.
Il déclarait «n'avoir aucun goût pour la carrière d'ambition». Son âme
délicate était facilement froissée et dégoûtée de ce qu'il y a trop
souvent d'un peu impur dans toute action politique. Principalement
soucieux de l'honneur de son nom, il redoutait à l'extrême tout ce qui
pouvait le compromettre. Il avait cet orgueil fondé de se croire assez
haut par sa naissance et par sa valeur propre, pour qu'un titre et une
fonction n'ajoutassent rien à son importance. La politique n'était pas
pour lui, comme pour beaucoup, un moyen de parvenir; c'était
l'occupation naturelle de son rang, la préoccupation nécessaire de son
patriotisme. De même pour les lettres: on eût difficilement trouvé un
esprit aussi cultivé, se portant avec autant d'ardeur dans toutes les
régions où se développait l'intelligence humaine, philosophie,
littérature, histoire, droit, économie sociale; mais, en lui, pas plus
de l'écrivain de profession que du «politicien»; aucun besoin de
production, et surtout de publicité; il écrivait pour lui, pour se
rendre compte des questions, pour les scruter jusqu'au fond et
s'élever jusqu'à leur sommet. Cette existence d'un citoyen
s'intéressant et participant aux affaires de son pays, goûtant et
approfondissant toutes les choses de l'intelligence, sans se laisser
absorber étroitement par aucune, lui plaisait et lui suffisait.
Ajoutez les jouissances d'un intérieur orné et charmé par une femme
éminente dont tous ceux qui l'ont approchée ont gardé un souvenir
ineffaçable[208]; ajoutez les distractions d'un salon devenu le centre
d'une société d'élite que la publication des lettres de M. Doudan a
permis aux profanes d'entrevoir, et alors vous comprendrez qu'un tel
homme ne fût pas empressé d'être nommé ministre.
[Note 206: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
[Note 207: _Life, Letters and Journals of George Ticknor._]
[Note 208: Citons, par exemple, le beau portrait qu'en trace M. Guizot
dans sa notice sur le duc de Broglie: «Née dans l'ardent foyer de la
vie et de la société de madame de Staël, sa fille en avait gardé la
flamme, en l'unissant à la lumière céleste, et elle en était sortie
comme un beau métal sort de la fournaise, aussi pur que brillant, et
fait pour les plus saintes comme pour les plus éclatantes
destinations. La beauté de sa figure était l'image de son âme noble et
franche, digne avec abandon, fière sans dédain, expansive et bonne
jusqu'à la sympathie, pleine de grâce comme de liberté dans les
mouvements de sa personne comme de son esprit, rarement en repos,
jamais en trouble intérieur: créature du premier rang dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre moral, et en qui le don de plaire
était le moindre de ceux qu'elle avait reçus de Dieu. Le duc de
Broglie avait raison de porter à sa femme une affection si profonde et
mêlée d'un tel respect qu'aucune parole ne le satisfaisait pour parler
d'elle. Je suis tenté d'éprouver le même sentiment.»]
Mais, pour vaincre ses répugnances, le duc de Broglie avait, plus que
M. Dupin, le patriotisme généreux, l'esprit de devoir et de sacrifice.
Ce qu'on lui eût offert comme un honneur, il l'eût obstinément
repoussé; il ne pouvait refuser ce qu'on lui imposait comme une charge
et un péril, ce qu'on lui demandait comme un service à son pays
malade. Voilà pourquoi, au moment même où M. Dupin se dérobait, le duc
de Broglie, faisant violence à ses goûts, se montrait prêt à accepter
un portefeuille. Seulement il posa tout de suite ses conditions, dont
la première bouleversait toute la combinaison du Roi: il se refusa à
entrer sans M. Guizot. Vainement insista-t-on auprès de lui, il fut
inébranlable; si bien que, pendant quelques jours, les négociations
parurent rompues.