LA FORMATION ET LES DÉBUTS DU MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

I. Louis-Philippe, obligé à regret de modifier son ministère,

s'adresse à M. Dupin. Refus de ce dernier. Ses motifs. Le

maréchal Soult chargé de former un cabinet de coalition

conservatrice. Difficultés venant des préventions soulevées

contre M. Guizot. Ouvertures faites au duc de Broglie.--II.

Antécédents du duc de Broglie, peu populaire, mais très-respecté.

Son éloignement pour le pouvoir. Il ne veut pas entrer au

ministère sans M. Guizot.--III. On accepte M. Guizot, en le

plaçant au ministère de l'Instruction publique. Composition et

programme du cabinet.--IV. Nécessité pour le ministère d'en

imposer à l'opinion. Occasion fournie par la question belge.

Convention du 22 octobre avec l'Angleterre. Les troupes

françaises en marche contre Anvers.--V. Mesures prises par M.

Thiers pour se saisir de la duchesse de Berry. Trahison de Deutz.

Que faire de la prisonnière? On écarte l'idée d'un procès. La

princesse transférée à Blaye.--VI. Ouverture de la session.

Discussion de l'Adresse. Succès du ministère.--VII. Siége et

prise d'Anvers. Résultats heureux de cette expédition pour la

Belgique et pour la France.--VIII. Débats à la Chambre, sur la

duchesse de Berry. Le bruit se répand que celle-ci est enceinte.

Agitation des esprits et conduite du gouvernement. Après son

accouchement et la déclaration de son mariage secret, la

princesse est mise en liberté. Sentiments du Roi en cette

affaire. Faute commise.--IX. Les royalistes obligés de renoncer à

la politique des coups de main. Berryer. Son origine. Son

attitude après 1830. Il cherche à être l'orateur de toute

l'opposition. Son succès. Avantages qui en résultent pour le

parti royaliste. Berryer attaqué cependant par une fraction de ce

parti.--X. Chateaubriand se tient à l'écart, découragé, bien que

non adouci. Son état d'esprit. Sa triste vieillesse.--XI.

Fécondité législative des sessions de 1832 et 1833. Calme et

prospérité du pays. Après tant de secousses, était-on donc enfin

arrivé à l'heure du repos?

I

Contraint à regret de modifier un cabinet qui lui était à la fois

agréable et commode, Louis-Philippe désirait y toucher le moins

possible. Ne suffirait-il pas d'adjoindre à M. de Montalivet, au

général Sébastiani et aux autres anciens collègues de Casimir Périer,

quelque homme politique leur apportant l'éclat oratoire et l'autorité

parlementaire qui leur manquaient depuis la mort de leur chef: M.

Dupin, par exemple? Dès le 13 juin 1832, le Roi fit faire à ce dernier

des ouvertures. Il se flattait de ne pas trouver, chez un avocat

engagé au service des intérêts privés de sa maison et habitué du reste

à changer souvent de dossier, la fierté un peu ombrageuse,

l'entêtement doctrinal, l'indépendance de situation, qu'il redoutait

chez certains hommes d'État; il était trop fin, d'ailleurs, pour

n'avoir pas deviné que ce paysan du Danube cachait, sous sa brusquerie

souvent boudeuse, un courtisan plus maniable que beaucoup

d'autres[195]. Aussi n'attacha-t-il pas tout d'abord grande importance

aux objections par lesquelles M. Dupin répondit à ses offres; quelques

cajoleries royales, pensait-il, auraient facilement raison de ces

résistances. C'est sans doute ce qui serait arrivé, s'il ne se fût agi

que de scrupules de principes. Mais M. Dupin avait d'autres raisons de

se dérober. Il redoutait le pouvoir, non par modestie ou

désintéressement, mais par calcul: égoïsme avisé et subalterne,

quelque peu analogue à celui de Béranger. Les pourparlers se

prolongèrent pendant plusieurs semaines: le Roi n'obtenait rien; cette

coquette en souliers ferrés lui glissait entre les mains. Pour se

défendre contre des instances trop pressantes, M. Dupin finit même par

émettre des exigences de nature à surprendre son royal interlocuteur:

éloignement de M. de Montalivet et du général Sébastiani; constitution

de la présidence du Conseil dans les conditions où elle fonctionnait

avec Périer. Ce dernier trait surtout atteignait Louis-Philippe au

point le plus sensible. Renommer un président du Conseil, il s'y

résignait; mais il se refusait à laisser établir en règle

l'effacement, auquel il avait momentanément consenti, par égard pour

un ministre nécessaire. Il déclara, non sans vivacité, «qu'il

n'entendait pas se mettre de nouveau en tutelle, en nommant un

vice-roi», et le fit avec «tant de volubilité», raconte M. Dupin,

qu'il n'y eut moyen de lui rien objecter[196]. Vainement, après cette

explosion, le Roi en revint-il aux caresses; vainement, de son côté,

l'avocat, après ses fugues maussades, se laissa-t-il rappeler, il

fallut bien finir par reconnaître qu'on ne pouvait s'entendre.

[Note 195: «C'est, a écrit M. de Cormenin, une espèce de paysan du

Danube qui a chaussé les talons rouges..... Il est gauche à la cour et

malappris. Il y offense, par ses lazzi, de princières susceptibilités.

Les excursions de sa faconde importunent. Mais on ne l'empêche pas de

courir à travers plaine, parce qu'on sait qu'il revient au gîte et se

laisse prendre facilement par les deux oreilles. Dupin est le plus

rustre des courtisans et le plus courtisan des rustres. Il ne faut pas

s'y tromper: les courtisans de cette espèce ne sont pas les moins

maniables. Le dessus de l'écorce est rude au toucher, mais le dessous

en est lisse.«(_Livre des orateurs_, t. II, p. 85.)]

[Note 196: _Mémoires de M. Dupin_, t. II, p. 441.]

En réalité, d'ailleurs, le désaccord était plus profond encore et

portait sur la direction même de la politique. Depuis la mort de

Périer, M. Dupin cherchait visiblement à se détacher ou, tout au

moins, à se distinguer des autres conservateurs, en compagnie desquels

il avait défendu le ministère du 13 mars. On eût dit qu'il tâtonnait

pour trouver, entre eux et la gauche, une situation intermédiaire.

Trop précautionné pour se laisser lier définitivement à un système et

surtout à un parti, mobile d'esprit et peu dévoué de caractère, il

aimait, après s'être un instant compromis, à reprendre brusquement son

indépendance, fût-ce par des inconséquences et des infidélités. On

avait remarqué que, procureur général près la Cour de cassation, il

s'était gardé de conclure dans l'affaire de l'état de siége, qu'il

avait passé la parole à un de ses avocats généraux et s'était, dans

ses conversations, prononcé contre la thèse du gouvernement. Il

affectait de répéter qu'il n'approuvait pas tout ce qui avait été fait

par les conservateurs. Tout cela, sans doute, était encore un peu

vague et incertain. Le propre de M. Dupin était de n'avoir ni vues, ni

doctrines fixes. Comme l'écrivait alors Carrel, il était «le type le

plus parfait de ces gens mécontents de tout, ne sachant ni ce qu'ils

sont, ni ce qu'ils veulent». Et l'écrivain du _National_ ajoutait:

«Avocat d'un talent de parole très-distingué, il a été lancé, par sa

réputation de barreau, à une hauteur parlementaire où les principes

arrêtés lui seraient fort nécessaires, et il n'en a pas plus que

d'études politiques[197].» Ce qu'il y avait de plus net, dans ce

nouvel état d'esprit de M. Dupin, était l'animosité qu'il témoignait

contre les doctrinaires. Était-ce antipathie contre leurs personnes,

opposition contre leurs doctrines, jalousie de leur talent, peur de

partager leur impopularité[198]? Naturellement il ne manquait pas de

gens, sur les frontières de la gauche et du centre, pour exploiter et

envenimer cette animosité. Le _Constitutionnel_ et le _Temps_

associaient chaque jour l'éloge de M. Dupin à des attaques acharnées

contre M. Guizot et ses amis. Dans le monde où s'inspiraient ces

journaux, on caressait une combinaison qui eût séparé M. Dupin du

parti de la résistance pour le rapprocher graduellement de la gauche.

D'ailleurs, près du trône, parmi les habitués du château et jusque

dans la famille royale, quelques-uns disaient assez haut qu'il fallait

se relâcher de la rigueur militante de Périer, pour rallier la partie

modérée de l'opposition: c'était ce qu'on appelait «faire fléchir le

système du 13 mars». Mais plus cette idée se trahissait, plus elle

mettait en éveil la sagesse du Roi. Si celui-ci avait pu préférer M.

Dupin à tels autres conservateurs, cette préférence n'allait pas

jusqu'à lui faire rien sacrifier de la politique de résistance. Le

maintien de cette politique était, à ses yeux, un intérêt supérieur à

toutes ses commodités personnelles. Aussi ne tarda-t-il pas à montrer

clairement qu'il ne se prêterait à aucune déviation, et ce fut l'une

des raisons qui mirent fin aux négociations entamées avec M.

Dupin[199].

[Note 197: Article du 25 décembre 1832.]

[Note 198: Où trouver d'ailleurs des natures plus dissemblables que

celles de M. Guizot et de M. Dupin? Pour se rendre compte de cette

dissemblance, il suffit de comparer les Mémoires des deux hommes. On

connaît ceux de M. Guizot, moins confidences personnelles qu'histoire

générale, regardée et racontée de haut. Les Mémoires de M. Dupin,

plats et insipides, sans une vue large et élevée, ne sont en réalité

qu'une série de petites notes, classées dans l'ordre chronologique,

toutes rédigées au point de vue le plus mesquinement personnel, et

coupées par les citations, soigneusement colligées, des articles de

journaux où l'on avait fait l'éloge des discours et même des raouts de

l'auteur.]

[Note 199: Quelques semaines plus tard, M. Thiers, racontant ces

pourparlers ministériels, écrivait au général Bugeaud: «Le Roi avait

songé non à moi, non à M. Guizot, mais à M. Dupin seul. M. Dupin a

voulu être chef absolu, faire et défaire à sa volonté, et surtout

s'allier à la gauche, sous prétexte de transiger avec ses chefs les

plus modérés.» (Cité par M. D'IDEVILLE, dans son livre sur le

_Maréchal Bugeaud_.)]

Cette combinaison ainsi écartée, Louis-Philippe se décida enfin à

prendre franchement le seul parti possible: c'était de faire un

ministère vraiment nouveau, un ministère de coalition conservatrice,

et il chargea le maréchal Soult de le former. Le choix n'était pas

sans habileté. Le renom militaire du personnage, son importance

personnelle donnaient satisfaction à ceux qui réclamaient un président

du Conseil réel. D'autre part, sans engagement avec les partis

parlementaires, sans expérience du détail des affaires autres que

celles de l'armée, le maréchal n'apportait pas au pouvoir des opinions

et des desseins assez arrêtés, pour que Louis-Philippe pût craindre de

le voir tout attirer, absorber, dominer, aux dépens de l'initiative

royale. Bien qu'il eût été membre du ministère Périer et engagé dans

le système du 13 mars, on ne lui connaissait pas d'opinions

personnelles bien déterminées. M. Guizot, qui avait été plusieurs fois

son collègue, a dit de lui finement: «Il n'avait, en politique, point

d'idées arrêtées, ni de parti pris, ni d'alliés permanents. Je dirai

plus: à raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire,

il se tenait pour dispensé d'en avoir; il faisait de la politique

comme il avait fait la guerre, au service de l'État et du chef de

l'État, selon leurs intérêts et leurs desseins du moment, sans se

croire obligé à rien de plus qu'à réussir, pour leur compte en même

temps que pour le sien propre, et toujours prêt à changer au besoin,

sans le moindre embarras, d'attitude ou d'alliés[200].» Cette

disposition d'esprit donnait une importance particulière au choix des

collègues du maréchal. Son avénement ne devait et ne pouvait avoir

toute sa portée que s'il se présentait flanqué des chefs de la

majorité conservatrice.

[Note 200: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 359-60.]

Ces chefs, chacun les nommait; on les avait vus à l'oeuvre sous

Périer: c'étaient, avec M. Dupin, MM. Guizot et Thiers. Aucune

difficulté pour l'entrée de ce dernier. Sa fortune était encore trop

récente et son origine trop humble, pour porter ombrage soit au

Parlement, soit au Roi. Il était demeuré partisan très-résolu de la

résistance, et M. Guizot pouvait écrire au duc de Broglie: «J'ai vu

Thiers, qui est revenu dans d'excellentes dispositions, nullement

troublé des charivaris de Marseille, et fort éclairé par ses

conversations avec tous les étrangers qu'il a vus à Rome[201].» Les

choses allaient moins facilement pour M. Guizot. Son impopularité, que

nous avons déjà signalée sous le ministère du 13 mars, semblait

s'accroître à mesure que sa rentrée au pouvoir était plus indiquée et

plus urgente[202]. Son patriotisme était cependant trop alarmé, et

aussi son ambition trop en éveil, pour qu'il se laissât facilement

exclure du gouvernement; voyant le péril public, estimant son heure

venue, il avait soif d'agir. Mais Louis-Philippe hésitait à braver les

préventions que ce nom soulevait. Peut-être, à cette époque, les

partageait-il dans une certaine mesure. Que faire alors? Car il

n'avait pas l'illusion que M. Thiers seul suffît, et qu'il y eût moyen

de faire un ministère de résistance en excluant les doctrinaires qui

étaient, après tout, les plus capables et les plus fermes des

conservateurs. Ne pourrait-on donc pas avoir ceux-ci, tout en évitant

M. Guizot? De là vint l'idée d'offrir un portefeuille à un autre

éminent doctrinaire, au duc de Broglie, qui, retiré jusqu'alors dans

l'enceinte un peu silencieuse de la Chambre des pairs, avait attiré

sur lui moins d'inimitiés. Nous l'avions déjà entrevu, au second rang

et dans une ombre volontaire, parmi les membres du ministère de

l'avénement. Appelé maintenant à un rôle plus considérable, il mérite

de fixer davantage notre attention.

[Note 201: Lettre du 28 mai 1832. (_Papiers inédits._)]

[Note 202: M. de Barante, vers cette époque, écrivait de Turin à M.

Guizot: «Vous avez contre vous cette fièvre d'égalité et d'envie,

maladie endémique après nos révolutions. La Chambre m'en paraît

envahie comme le public. Les succès qu'elle-même accorde sont presque

un titre à sa malveillance... Vous êtes en butte à de violentes

préventions populaires. Après les révolutions, il se manifeste, dans

notre pays de vanité, une horreur des supériorités qui n'a plus

d'aliment qu'en s'attaquant aux supériorités de l'esprit.» (Lettres

du 8 et 19 octobre 1832.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 36 / 85 题