VI

Il était des royalistes assez nombreux et surtout fort remuants

auxquels cette guerre de plume et ces manoeuvres de presse ne

suffisaient pas. Vivant entre eux, se nourrissant de leur propre

exaltation, ils s'imaginaient, comme les républicains, qu'un coup de

main pourrait jeter bas un gouvernement si précaire. Ils croyaient

l'armée mécontente des humiliations qu'on lui avait fait subir après

la révolution. Le dédain avec lequel il était de mode, chez eux, de

traiter la royauté «bourgeoise», aidait à leurs illusions. À ceux qui

parlaient de laisser d'abord la monarchie «s'user», ils répondaient:

«Profitons, au contraire, de ce qu'elle n'a pas encore eu le temps de

s'installer.» Humiliés de la façon un peu piteuse dont le ministère

Polignac s'était laissé battre par les Parisiens, ils étaient

impatients de venger, par quelque fait d'armes, l'honneur de leur

drapeau. Parmi eux étaient beaucoup d'officiers démissionnaires de la

garde royale. Des hommes considérables, le maréchal de Bourmont, les

généraux duc des Cars et vicomte de Saint-Priest, croyaient le succès

possible, et, en tous cas, estimaient l'effort nécessaire pour relever

le prestige et le moral de leur parti.

Au sein même du parti d'action, l'accord était loin d'être complet.

Quelques-uns tournaient plus ou moins les yeux du côté des puissances

européennes; ils étaient peu nombreux et vivement désavoués par la

plupart des royalistes qui n'avaient pas oublié combien avait été

cruellement exploitée, contre la royauté légitime, la coïncidence de

la Restauration et de l'invasion étrangère. D'autres prétendaient

agir, à la façon des républicains, par des sociétés secrètes et des

émeutes dont les soldats seraient recrutés, à prix d'argent, dans les

mêmes régions où les révolutionnaires trouvaient gratuitement les

leurs. Tel fut, en février 1832, l'étrange complot des Prouvaires. On

avait enrôlé, à grands frais, et organisé, à peu près comme les

carbonari, quinze cents hommes de main, généralement aventuriers de

carrefours. Leurs chefs apparents étaient un cordonnier et un

passementier. Quels étaient les chefs réels? On a parlé du maréchal

duc de Bellune; il est probable qu'on se servait de son nom malgré

lui. En somme, les recherches de la police n'ont pu guère remonter,

dans cette affaire, plus haut qu'un comité qui se prétendait en

rapport avec la duchesse de Berry, et dont faisaient partie des

gentilshommes peu connus[171]. Les conspirateurs avaient résolu de

faire leur coup dans la nuit du 2 février. Un bal était annoncé aux

Tuileries, pour cette date. On devait cerner le palais, y pénétrer par

le Louvre et s'emparer de la famille royale. Mais la police était de

moitié dans le secret. Quelques heures avant le moment fixé, une

grande partie des conjurés étaient réunis dans un banquet, rue des

Prouvaires: survinrent les sergents de ville et les gardes municipaux.

Il y eut une velléité de résistance; des coups de feu furent tirés,

dont un tua un malheureux agent de police. Meurtre inutile! Tout était

manqué. Parmi les individus arrêtés, cinquante-six furent renvoyés en

cour d'assises; vingt-sept condamnations furent prononcées, dont six à

la déportation, et deux, par contumace, à la peine de mort.

[Note 171: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes_, p. 79 et

suivantes.]

Des entreprises aussi suspectes n'étaient pas faites pour plaire à un

parti chevaleresque. Combien plus était-il séduit à l'idée d'une prise

d'armes au plein soleil, d'un combat face à face! L'agitation qui

s'était manifestée à la suite de la révolution de 1830, dans les

départements de l'Ouest, les bandes de chouans qui s'y étaient

reformées, bandes isolées, il est vrai, et composées plutôt de

réfractaires que de partisans politiques, avaient donné à penser qu'il

serait possible de généraliser le mouvement et de réveiller l'ancienne

Vendée de 1793. On comptait aussi sur le Midi, où les royalistes

étaient en effet nombreux et où surtout, par la vivacité méridionale

de leur langage, ils faisaient illusion aux autres et peut-être à

eux-mêmes sur leur force et leur résolution. Les fidèles qui allaient

visiter les royaux exilés les entretenaient de ces espérances. Souvent

même, la compassion pour le malheur, l'ardeur du dévouement, ou le

désir de se faire valoir, les conduisaient à embellir le tableau.

Vainement les politiques sérieux du parti, MM. de Chateaubriand, de

Pastoret, Berryer, Hyde de Neuville, de Dreux-Brézé, faisaient-ils

parvenir des avis absolument contraires et avertissaient-ils que ces

projets reposaient sur de pures illusions; vainement, de la Vendée

même, les renseignements étaient-ils loin d'être unanimes, et des

doutes y étaient-ils parfois exprimés sur la possibilité d'un

soulèvement; il était plus facile et plus agréable de se faire

entendre, quand on offrait de se battre et qu'on promettait le succès.

Ce n'était pas auprès de Charles X que ces ardeurs belliqueuses

trouvaient le plus d'accueil. Enfermé, comme en un tombeau, dans le

sombre château d'Holyrood, à Édimbourg, désabusé par tant de

catastrophes, inerte par vieillesse, résigné par piété, ce prince

attendait peu des moyens humains, et se préoccupait surtout de ne pas

compromettre, dans une aventure, cette dignité royale qu'il avait su

garder intacte, jusque dans sa chute, et qui seule lui restait de

l'héritage de ses pères. Il était d'ailleurs encouragé, dans sa

méfiance, par son conseiller favori, M. de Blacas, qui ne voyait guère

rien de sérieux à tenter en dehors des puissances étrangères. Tout

autres étaient les dispositions de la duchesse de Berry, mère du jeune

duc de Bordeaux, sur la tête duquel l'abdication de Charles X et la

renonciation du duc d'Angoulême faisaient reposer le droit royal.

Vivant alors à Londres, entourée de jeunes femmes et de jeunes gens,

dans un va-et-vient de visiteurs qui faisait illusion sur la force du

parti, elle accueillit aussitôt avec ardeur le projet d'une prise

d'armes et se montra résolue à y jouer personnellement le premier

rôle. Elle s'exaltait à cette pensée qu'une femme saurait reconquérir

une couronne perdue par des hommes, et que la mère remettrait

elle-même son fils sur le trône. Chez cette Napolitaine aimable et

rieuse, légère et mobile, vraie reine de l'élégance et du

divertissement, facilement absorbée par ses fantaisies du moment,

animant et égayant tout autour d'elle, semant les grâces et les

bienfaits tout en récoltant les plaisirs, facile à vivre, le coeur sur

la main, sans morgue comme sans discipline, chez cette veuve de vingt

et un ans que la mort tragique de son époux n'avait pu ni éteindre, ni

rendre longtemps grave, il y avait un côté vaillant et généreux. Une

heure d'héroïsme lui était même plus facile qu'une vie de devoir

simple et triste. L'exil inerte et résigné dans un vieux château,

entre Charles X et la duchesse d'Angoulême, représentait pour elle

quelque chose de cent fois pire que le danger, l'ennui. Au contraire,

l'expédition qu'on lui proposait, tout en intéressant sa tendresse et

son ambition maternelles, en séduisant son courage, amusait son

imagination. Pour elle et pour beaucoup de ses partisans, il

s'agissait moins d'exécuter un dessein politique mûrement médité, que

de transporter dans la France bourgeoise de 1830 une chevaleresque

aventure, quelque chose comme la mise en action d'un récit de ce

Walter Scott qui régnait alors souverainement sur toutes les têtes

romanesques. Un peu plus tard, quand Madame se trouvait en Vendée, un

royaliste disait aux politiques du parti, fort embarrassés et

mécontents de cette équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott,

car c'est lui le vrai coupable[172].» En tout cas, ce devait être le

dernier roman de l'auteur de _Waverley_, qui mourut peu après la prise

d'armes de la Vendée, le 21 septembre 1832.

[Note 172: _Mémoires d'outre-tombe_, par CHATEAUBRIAND, t. X, p.

143.--Walter Scott ne tournait pas seulement la tête des princesses.

Combien de petites bourgeoises rêvaient alors d'être Diana Vernon!

Voir, à ce propos, dans les spirituels Mémoires de M. de Pontmartin,

l'histoire de la fille du chocolatier marseillais. (_Correspondant_,

25 décembre 1881, p. 1046.)]

La situation était assez mal définie entre la duchesse de Berry et

Charles X. Celui-ci n'avait pas rétracté l'abdication de Rambouillet:

il l'avait même confirmée; seulement auprès des siens, il semblait

être demeuré le Roi; il tenait sous sa garde le duc de Bordeaux. On

eût dit qu'à ses yeux l'abdication devait rester sans effet, tant

qu'il n'aurait pas pourvu à la régence. En tout cas, à défaut de ses

droits de roi, il prétendait conserver ceux de grand-père et de chef

de famille. La duchesse et ses amis, parmi lesquels on remarquait le

général duc des Cars, le maréchal de Bourmont, le vicomte de

Saint-Priest, le comte de Kergorlay, le comte de Mesnard, soutenaient

au contraire, plus ou moins ouvertement, que Charles X s'était

dépouillé de toute autorité, que la régence appartenait de droit à la

mère du jeune roi, et que d'ailleurs, pour agir sur la France, il

fallait lui montrer quelqu'un de plus jeune, de moins compromis que le

vieil auteur des Ordonnances.

La différence des points de vue auxquels, à Holyrood et à Londres, on

envisageait le projet de prise d'armes, n'était pas faite pour

atténuer ce désaccord. Charles X estimait ce projet déraisonnable et

dangereux. Cependant, au commencement de 1831, entouré, pressé, il ne

crut pas pouvoir s'opposer plus longtemps à toute action; il se

résigna à donner un demi-consentement et à conférer conditionnellement

à la duchesse de Berry, pour le cas où elle entrerait en France, le

titre de régente[173]. Seulement il lui adjoignait le duc de Blacas et

donnait à celui-ci pouvoir de s'opposer à toute démarche imprudente.

La duchesse se rendit alors en Italie, pour y préparer de plus près sa

descente en France. Entre sa témérité généreuse et tout imaginative et

la circonspection hautaine, étroite et froide du favori royal,

l'entente était impossible. Le conflit s'aggrava rapidement, et

bientôt il fallut en venir à un éclat. M. de Blacas, à peu près

congédié, dut s'éloigner, et, à la fin de septembre 1831, après

conférence entre les conseillers de la duchesse, il fut signifié au

vieux roi qu'en vertu de l'axiome: Donner et retenir ne vaut, il

n'avait plus, depuis l'abdication, le droit de disposer de la régence,

que la mère du roi mineur avait qualité pour se proclamer elle-même

régente, et que d'ailleurs, dans la disposition des esprits en France,

la publication d'ordonnances par lesquelles Charles X conférerait la

régence et en réglerait les conditions, «aurait un effet funeste».

Ainsi émancipée de la cour de Holyrood, la duchesse de Berry employa

l'hiver de 1832 à presser les préparatifs de son entreprise. Les

belles promesses des royalistes du Midi leur firent réserver l'honneur

de prendre les premiers les armes. Marseille devait donner le signal,

toutes les provinces environnantes y répondre, et de là le mouvement

gagner la Vendée et la Bretagne. Le duc des Cars était chargé de

commander dans le Midi, le maréchal de Bourmont dans l'Ouest. Tout

était prévu pour le lendemain de la victoire; des ordonnances,

rédigées d'avance, constituaient un gouvernement provisoire, composé

du maréchal de Bellune, de MM. de Pastoret, de Chateaubriand, de

Kergorlay; elles convoquaient les États généraux à Toulouse,

rétablissaient les provinces, avec des libertés locales étendues,

abolissaient une partie des impôts indirects, licenciaient les plus

jeunes soldats, augmentaient la solde des autres et récompensaient

l'armée d'Alger. Il n'était pas jusqu'à la composition de la maison du

jeune roi qui ne fût arrêtée dans ses détails. Les gouvernements

étrangers, si peu favorables qu'ils fussent à Louis-Philippe, ne

voyaient pas sans déplaisir ces préparatifs; M. de Metternich

engageait sous main le duc de Modène à renvoyer la duchesse de Berry

de ses États; le Czar, causant avec un envoyé de cette dernière, M. de

Choulot, gémissait sur la froideur de la Prusse et de l'Autriche, mais

se gardait lui-même de promettre aucun secours; seul, Charles Albert,

roi de Piémont, donnait ouvertement son appui et s'exposait ainsi aux

remontrances du gouvernement français[174]. Quant à la princesse, plus

exaltée que jamais, impatiente de tout retard, elle se refusait à voir

aucun obstacle, à tenir compte d'aucun renseignement défavorable; se

décidant par l'imagination et le sentiment, dans ce qui était du

ressort de la raison et du bon sens; écoutant seulement ceux qui

abondaient dans ses idées; désarmant, par son charme et sa belle

humeur, l'opposition des sages qui, séduits, mais non convertis, se

résignaient à la suivre en branlant la tête[175].

[Note 173: Ordre du 27 janvier 1831.]

[Note 174: Dépêches citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_

(1830-1848), t. I, p. 355-358.]

[Note 175: M. de Metternich déplorait alors «la malheureuse facilité

de la duchesse de Berry à se laisser influencer par des flatteurs qui,

en sachant caresser ses affections toutes naturelles, l'exaltent et

l'entraînent». Le chancelier déclarait d'ailleurs que l'entreprise

projetée «ne pouvait avoir que de fâcheux résultats». (_Mémoires de M.

de Metternich_, t. V, p. 284, 340.)]

Enfin vient l'heure si désirée de l'exécution. Madame s'embarque à la

dérobée sur un petit navire frété sous de faux noms, et, suivie de

rares et fidèles compagnons, parvient, le 29 août 1832, à se faire

jeter sur la côte de Provence. Le lendemain, à Marseille, tentative

d'insurrection qui, dès la première heure, échoue piteusement.

Quelques soldats suffisent à disperser les conjurés, dont plusieurs

sont arrêtés, entre autres M. de Kergorlay. On n'a que le temps de

faire parvenir à la princesse un billet ainsi conçu: «Le coup a

manqué; il faut sortir de France.» Mais elle refuse de se rembarquer.

D'ailleurs, les mesures prises par le gouvernement le lui

permettraient-elles? «Messieurs, en Vendée!» dit-elle aux amis qui

l'entourent. Donnant l'exemple, elle se met hardiment en route,

traverse la France de part en part, dépiste partout la police, grâce à

la fidélité de ses partisans[176], ne se rebute d'aucune fatigue ni

d'aucun péril, prend en gaieté les ruses et les déguisements auxquels

il lui faut recourir. Enfin, vers le 15 mai, elle arrive en Vendée,

traquée, mais insaisissable, le plus souvent travestie en jeune paysan

sous le nom de Petit-Pierre, toujours sur le qui-vive, passant de

ferme en ferme, à cheval ou plus souvent à pied, par des chemins

détestables, recevant mystérieusement les hommages des gentilshommes

auxquels elle se fait connaître, partageant la chaumière et mangeant

le pain du métayer. Plus que jamais, elle est en plein Walter Scott.

[Note 176: C'est ce qui faisait dire, quelques mois plus tard, à M.

Berryer, devant la cour d'assises de Loir-et-Cher: «C'est beaucoup

pour moi d'avoir cette pensée, satisfaisante pour l'honneur et le

courage français, que, depuis cinq ou six mois que madame la duchesse

de Berry est entrée en France, elle a changé de demeure trois ou

quatre fois par semaine, que, dans chacune de ses retraites, huit à

dix personnes ont connu son secret, et que pas une seule n'ait été

tentée de le trahir.»]

Une telle vie n'est pas faite pour calmer l'exaltation de la

duchesse. Vainement plusieurs des chefs bretons et vendéens lui

déclarent-ils, tardivement il est vrai, qu'un soulèvement leur paraît

impossible[177]; vainement M. Berryer vient-il, au nom de ses amis de

Paris, la supplier de renoncer son projet[178]: elle se montre

surprise et irritée de ces conseils, rappelle les avis tout contraires

sur la foi desquels elle s'est engagée, et repousse vivement l'idée

d'une retraite qui lui paraît désastreuse pour sa cause et ridicule

pour elle-même. D'ailleurs, elle ne manque pas de gens qui, par

aveuglement, par faux point d'honneur, par dévouement mal entendu, la

poussent à agir, ou qui du moins se feraient scrupule de l'en

détourner. Et puis, de quelles illusions ne se nourrit-elle pas

encore! Elle s'imagine qu'il suffira de répandre ses proclamations

pour décider l'armée à passer au drapeau blanc, ou met sa confiance

dans un stratagème de roman au moyen duquel on prétend enlever aux

soldats dispersés leurs armes et leurs habits. Enfin, après des

tiraillements, des contre-ordres qui ont dérouté ses partisans et

mieux averti ses adversaires, elle fixe définitivement la prise

d'armes à la nuit du 3 au 4 juin.

[Note 177: Voir, sur ces faits et sur ceux dont nous parlons plus

loin, le _Journal militaire d'un chef de l'Ouest_, par le baron DE

CHARETTE. Celui-ci, l'un des amis les plus ardents de la duchesse de

Berry, l'un de ceux qui la poussèrent le plus à l'action, déclare

avoir écrit sa relation «pour ainsi dire sous les yeux de Son Altesse

Royale».]

[Note 178: On trouva plus tard, dans les papiers de la Duchesse, une

note datée du 1er juin et écrite de la main de M. de Chateaubriand. On

y lisait: «Les fidèles amis de la duchesse de Berry non-seulement

pensent que la guerre civile est toujours une chose funeste et

déplorable, mais que de plus elle est, en ce moment, impossible... Ils

pensent que les personnes qui ont été conduites à conseiller des

mouvements de cette nature ont été grossièrement trompées, ou par des

traîtres, ou par des intrigants, ou par des gentilshommes de courage

qui se sont plus abandonnés à la chaleur de leurs sentiments qu'ils

n'ont consulté la réalité des faits.» La note concluait en déclarant

formellement que la duchesse n'avait qu'une chose à faire: quitter la

France au plus vite. (_Documents inédits._)]

À la date indiquée, le tocsin sonne; des bandes se forment, mais peu

nombreuses et sans ensemble. Quelques petits combats sont livrés, le 4

à Aigrefeuille, le 5 au Chêne, le 7 au château de la Pénissière, où

quarante-cinq fils de famille se défendent héroïquement, au milieu

même des flammes, contre plus de deux cents soldats. Partout les

Vendéens sont écrasés: il ne leur reste plus qu'à se disperser et à

rentrer chez eux. La duchesse de Berry avait annoncé qu'elle serait de

sa personne au premier rassemblement. Ce n'est certes pas le défaut de

courage qui l'en a empêchée, et, quoi qu'il eût pu lui arriver dans un

combat, tout eût mieux valu pour elle que ce qui devait suivre; mais,

dès le premier moment, sa cause est à ce point perdue qu'il lui faut

dépenser toute son énergie à se soustraire aux poursuites, en alerte

le jour et la nuit, réduite à changer à tous moments de refuge. Enfin,

le 9 juin, elle est forcée de reconnaître que la Vendée n'est plus

même en état de la cacher; elle gagne Nantes, déguisée en paysanne, et

s'établit chez les demoiselles Duguigny; elle devait y rester jusqu'au

jour où elle sera vendue par Deutz.

La déroute était complète. Elle eût risqué même d'être un peu

ridicule, sans le respect dû à des actes de courage comme celui de la

Pénissière, et sans cette bonne tenue que le parti royaliste ne

gardait jamais mieux qu'aux jours de ses grands revers. C'était, en

tout cas, un échec irréparable pour la cause qu'on avait cru relever

d'un seul coup, et une confirmation décisive de la défaite de Juillet.

Pendant que la Vendée mettait bas les armes qu'elle ne devait jamais

reprendre, le duc d'Orléans parcourait ces provinces du Midi que la

mère du duc de Bordeaux s'était flattée de soulever, et il y recevait

un accueil chaleureux auquel, du reste, aidaient sa bonne grâce et sa

présence d'esprit. M. de Metternich constatait de loin l'étendue de la

défaite à laquelle les royalistes s'étaient si témérairement exposés.

«L'absurde entreprise de madame la duchesse de Berry, écrivait-il, le

15 juin 1832, à son ambassadeur à Rome, a eu un résultat aussi opposé

que possible aux vues de la duchesse; elle aura ainsi prêté au roi

Louis-Philippe la vitalité qui lui manquait; elle l'aura affermi sur

un trône qui, jusqu'à cette heure, ne reposait sur aucune base

solide[179].» Aussi la royale aventurière était-elle vivement blâmée

par sa propre famille. «J'ai eu l'occasion, écrivait encore M. de

Metternich au comte Apponyi, ambassadeur en France, de m'entretenir

avec madame la duchesse d'Angoulême sur l'entreprise de Madame, sa

belle-soeur. Elle pense, à ce sujet, comme le roi Louis-Philippe et

comme l'Empereur.» Charles X en jugeait de même et le faisait dire par

M. de Blacas[180]. Ils avaient donc bien mal servi leur parti, ceux

qui avaient poussé à cette prise d'armes, surtout ceux qui, voyant la

folie de l'aventure, ne s'étaient pas mis en travers ou même y avaient

applaudi, par crainte de paraître moins courageux et moins dévoués que

tels ou tels cerveaux brûlés. C'était, du reste, une faute assez

fréquente chez les légitimistes; ils oubliaient trop souvent que le

meilleur courage n'est pas celui qui fait aller au feu, ni le meilleur

dévouement celui qui consiste à dire aux princes ce qu'ils désirent

entendre. La conséquence était que, chez eux, ce n'étaient pas

toujours les sages qui décidaient et conduisaient.

[Note 179: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 349.]

[Note 180: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 298-299.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 33 / 85 题