IV

L'insurrection vaincue, il restait à donner satisfaction à la

conscience publique, en punissant les factieux. Lorsque le Roi avait

parcouru les rues de Paris, dans l'après-midi du 6 juin, un cri avait

dominé tous les autres: «Faites prompte et sévère justice!» Empêcher

cette justice, telle est l'oeuvre à laquelle s'appliquèrent aussitôt

les journaux de gauche, y compris ceux qui avaient regretté la prise

d'armes. La révolution de 1830 leur servait à justifier ou tout au

moins à excuser cette nouvelle rébellion. «Sous un gouvernement né

d'une insurrection populaire, disait le _National_ du 10 juin,

devrait-on s'étonner et s'indigner qu'il soit resté, dans la portion

du peuple et de la jeunesse habituellement la plus remuante, quelques

souvenirs de Juillet mal compris, quelques instincts confus de

sédition?» «De quel droit demander aux juges de frapper les factieux,

disait encore le _National_, quand, après 1830, on a réhabilité comme

ayant été victimes d'un «assassinat politique», tous ceux qui avaient

été condamnés à raison de faits analogues, sous la Restauration?» Pour

grandir les insurgés et les rendre plus intéressants, on insistait sur

le courage réel qu'ils avaient montré, notamment au cloître

Saint-Merry; on poétisait l'acharnement fanatique et meurtrier de leur

résistance; on les posait en attitudes tragiques sur les barricades;

on répétait les mots qu'ils avaient prononcés ou qu'on leur avait

prêtés: sorte de légende héroïque qui n'a pas peu contribué à donner

le change sur la laideur criminelle et la téméraire sottise de cette

tentative de guerre civile. Enfin, pour faire oublier qu'elle était

accusée, l'opposition se faisait accusatrice; elle reprochait au

gouvernement d'avoir, par ses propres méfaits, légitimé la rébellion;

elle imputait à la police d'avoir provoqué le combat, à l'armée

d'avoir commencé le feu. Toutes les injustices, tous les mensonges lui

semblaient légitimes pour couvrir ceux que souvent au fond elle

blâmait.

Le ministère fournit, dès le premier jour, aux opposants un terrain de

polémique sur lequel ceux-ci se hâtèrent de prendre position. Le 7

juin, une ordonnance déclarait Paris en état de siége et déférait aux

conseils de guerre le jugement des faits insurrectionnels. Cette

mesure qu'avait, dit-on, conseillée M. Thiers, et qui avait séduit le

courage juvénile de M. de Montalivet, fut prise, sans doute, par

crainte des scandaleuses faiblesses du jury. Ne pensait-on pas

répondre ainsi au voeu de l'opinion, fort indignée contre les

émeutiers et si désireuse d'une répression énergique? Une femme

éminente du monde conservateur écrivait, le 7 juin: «Le cri général

est répression sévère. On est enchanté de l'état de siége; on regrette

seulement qu'il ait été mis si tard. Le mot de la garde nationale est

celui-ci: Maintenant que voilà l'état de siége, nous sommes bien aises

de les avoir arrêtés; ils n'iront pas au jury[161].» La légalité de

l'ordonnance eût été incontestable soit avant 1830, soit sous la

législation qui nous régit depuis 1849. En 1832, certains juristes la

croyaient douteuse, à raison de l'article de la Charte qui interdisait

les tribunaux d'exception. Toutefois il ne semblait pas que

l'objection pût venir de l'opposition qui avait elle-même demandé, à

grand bruit, qu'on établît l'état de siége en Vendée. Mais l'esprit de

parti ne s'embarrasse pas des reproches de contradiction. À peine

l'ordonnance fut-elle publiée qu'il y eut explosion dans la presse de

gauche, trop heureuse de sortir d'une défensive gênante et de prendre

l'offensive. À l'entendre, c'était une répétition des Ordonnances de

Juillet, et ce nouveau coup d'État méritait le même châtiment que

l'autre. Les barreaux de plusieurs grandes villes rédigèrent des

consultations concluant à l'illégalité de l'état de siége. Quant à la

bourgeoisie parisienne qui, tout à l'heure, en présence du danger

matériel, avait réclamé «prompte et sévère justice», rassurée

maintenant, elle n'avait plus d'oreille que pour les criailleries de

la gauche; elle se laissait troubler, entraîner, et oubliant sa

récente colère contre les émeutiers qui venaient de mettre sa ville à

feu et à sang, elle ne cherchait querelle qu'aux ministres qui

s'étaient compromis pour la protéger. Ce sont revirements auxquels il

faut toujours s'attendre de sa part. Peut-être cependant eût-elle été

moins mobile, avec des ministres plus capables de lui en imposer et de

la retenir. Intimidés par le soulèvement des esprits, les conseils de

guerre se montrèrent, dans leurs jugements, d'une modération et même

d'une timidité extrêmes. Ce ne fut pas tout: une mésaventure plus

grave attendait le gouvernement.

[Note 161: Lettre de madame G*** à M. le duc de Broglie. (_Papiers

inédits._)]

La Cour royale de Paris avait reconnu la légalité de l'ordonnance du 7

juin, en refusant de se prononcer sur les faits déférés à la

juridiction militaire. Mais la Cour de cassation, saisie du pourvoi

d'un condamné, annula, sur la plaidoirie de M. Odilon Barrot, la

décision d'un conseil de guerre, par le motif que celui-ci avait violé

la Charte en se déclarant compétent, et elle renvoya l'accusé devant

les juges ordinaires. C'était proclamer l'inconstitutionnalité de

l'ordonnance d'état de siége. Long cri de triomphe dans tous les rangs

de l'opposition. Le ministère fut fort surpris et mortifié, mais il ne

crut pas avoir un autre parti à prendre que de s'incliner devant la

décision de la cour suprême. À cette époque, les gouvernements ne

connaissaient pas encore les moyens, découverts de nos jours, soit

pour empêcher les tribunaux de juger, soit pour se venger des

jugements désagréables. La monarchie de Juillet n'était pas sur ce

point plus avancée que la Restauration, à laquelle l'indépendance

judiciaire avait plusieurs fois fait échec, et qui n'avait pas songé

pour cela à la briser. Quelques heures après le prononcé de l'arrêt,

l'ordonnance qui avait établi l'état de siége fut rapportée, et tous

les accusés rendus à la juridiction ordinaire. Le jury fut d'ailleurs

plus sévère que le conseil de guerre; il y eut quatre-vingt-deux

condamnations, dont sept à mort qui furent commuées en déportation.

Mais, à lire les journaux, on eût dit qu'il n'y avait eu qu'une

condamnation, celle qu'on prétendait faire sortir de l'arrêt de la

Cour de cassation contre le gouvernement convaincu d'avoir violé la

Charte, contre les auteurs de ce prétendu «coup d'État de juin 1832»

que la presse de gauche présentera, pendant longtemps, comme allant de

pair avec les plus grands forfaits de l'histoire. Était-ce donc là le

fruit que la monarchie recueillait de sa sanglante et décisive

victoire sur la faction républicaine? Étrange résultat, en vérité, qui

ne faisait honneur ni à la justice du public, ni à l'adresse du

ministère.

V

L'insurrection républicaine n'est pas la seule qui ait éclaté aussitôt

après la mort de Casimir Périer. Le 4 juin, veille du jour où la

bataille s'engageait dans les rues de Paris, les royalistes prenaient

les armes en Vendée. C'était la faiblesse de la monarchie de Juillet

de rencontrer des ennemis acharnés à droite comme à gauche; selon la

parole de Royer-Collard, «elle avait le feu en haut et le feu en bas».

Les légitimistes s'étaient remis assez rapidement de l'abattement où

les avait jetés tout d'abord le succès de la révolution. Les embarras,

les fautes, les périls du gouvernement nouveau, l'insécurité et le

malaise du pays leur avaient rendu courage et espoir. Telle avait même

été la dissolution générale, pendant le ministère Laffitte, qu'ils

s'étaient imaginés toucher au moment de la revanche. Quelques-uns,

sans doute, n'en persistèrent pas moins à se renfermer dans une sorte

de retraite, déposant leurs armes tout en gardant leurs convictions,

et écrivant, comme M. de Villèle, sur la porte de leur demeure, le mot

d'Horace: _Inveni portum_. Mais on ne pouvait attendre pareille

attitude de la masse du parti qui n'avait pas les mêmes raisons de

sérénité ou de satiété, surtout des jeunes qui, par nature, rêvent

plus de la haute mer que du port. Beaucoup de royalistes commencèrent

donc aussitôt, contre la monarchie de 1830, la guerre implacable

qu'ils devaient poursuivre jusqu'en 1848. Dans les premiers temps,

malgré l'immense talent et la renommée déjà éclatante de M. Berryer,

le terrain parlementaire n'était pas le plus favorable à leur attaque.

Les élections de 1831 les avaient presque complétement exclus de la

Chambre. D'ailleurs, les vainqueurs de la veille, orgueilleux de leur

succès et de leur nombre, n'eussent pas toléré à la tribune des

agressions trop vives contre le régime nouveau, ou une apologie trop

ouverte du régime ancien. C'est dans la presse que les vaincus

cherchèrent leur revanche, ou tout au moins la satisfaction de leurs

ressentiments. Rien ne peut donner une idée du ton que prirent les

journaux de droite, de leur violence outrageuse contre le gouvernement

et personnellement contre le Roi. Ils dépassaient presque les feuilles

de gauche, et nous avons vu cependant jusqu'où allait l'audace de

celles-ci[162]. Il est vrai que les écrivains du parti vainqueur ne

traitaient souvent pas mieux la dynastie tombée. Renverser à tout prix

la monarchie nouvelle et, en attendant, lui faire le plus de mal

possible, tel était, dans sa redoutable simplicité, le programme de

ces royalistes. Que ce renversement dût tout d'abord profiter à la

République, ils ne s'en inquiétaient pas outre mesure: ils se

flattaient que cette république ne durerait pas; d'ailleurs, s'ils ne

pouvaient obtenir la pleine restauration du droit, ce leur était du

moins une première jouissance de voir châtier ce qu'ils regardaient

comme une usurpation, pis encore, comme une trahison. Pour comprendre

leur conduite, il ne faut pas oublier qu'à leurs yeux tout était

préférable à ce qui existait.

[Note 162: Les grands journaux légitimistes étaient déjà

très-violents. Mais ce n'était rien à côté des petites feuilles

satiriques d'extrême droite telles que le _Bridoison_ ou les

_Cancans_. La lecture en est singulièrement répugnante. Pour en avoir

une idée, voyez les citations faites par M. Giraudeau, dans son livre

sur la _Presse périodique_ de 1789 à 1867, p. 76 à 87.]

Chateaubriand, alors âgé de plus de soixante ans, dans la plénitude

de son talent et de sa gloire, était le plus illustre, et surtout le

plus populaire des royalistes. Il donnait le ton à la polémique de son

parti, dans des pamphlets terribles que la presse entière commentait

avec passion. Essayait-il de tenir la gageure téméraire qu'il avait

faite, assure-t-on, au début des journées de Juillet? «Si la

légitimité est renversée, avait-il dit, et que la presse soit libre,

je ne demande qu'une plume et deux mois pour relever la légitimité.»

C'est par le mépris qu'il veut tuer la royauté de 1830; il la montre

«arrivant piteuse, les mains vides, n'ayant rien à donner, tout à

recevoir, se faisant pauvrette, demandant grâce à chacun, et cependant

hargneuse, déclamant contre la légitimité, contre le républicanisme,

et tremblant devant lui». Les sarcasmes ne lui manquent point pour

flétrir le «pot-au-feu d'une monarchie domestique». Il s'en prend

surtout à la politique extérieure du nouveau gouvernement, aux

«génuflexions et aux mains mendiantes de sa diplomatie». Il lui

reproche «d'avoir eu peur de son principe par faillance de coeur,

manque d'honneur et défaut de génie»; de s'être «traînée sur le

ventre», d'avoir «abandonné les nations soulevées pour elle et par

elle», d'avoir ainsi «laissé échapper l'occasion de rendre à la France

ses frontières». Les «patriotes» républicains ne parlaient pas

autrement. C'est que, tout en combattant pour la vieille royauté, par

fidélité de conviction, peut-être plus encore par point d'honneur, par

souci de l'unité de sa vie, Chateaubriand tenait beaucoup à conserver

ces applaudissements de gauche dont il avait pris l'agréable habitude,

depuis son opposition à M. de Villèle. De là, ses coquetteries avec

Béranger et Carrel; de là, ses éloges à l'adresse du peuple qui

l'avait porté en triomphe pendant les journées de Juillet, et qu'il

plaignait d'avoir été dépouillé de sa victoire et de sa révolution par

«les usurpations de la coterie régnante», par «ces écornifleurs de

gloire, de courage et de génie»; de là, les protestations, souvent

injurieuses, par lesquelles il se séparait des hommes impopulaires de

son propre parti, des auteurs du «coup d'État manqué», de ces

«eunuques» qui avaient tenté d'organiser une «terreur de château» et

avaient formé «la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie»; de

là, sa préoccupation de ne pas paraître trop dupe du drapeau politique

dans lequel il se drapait, de ne pas être pris par la jeune France

pour «un rabâcheur de panache blanc et de lieux communs sur Henri IV»,

capable «d'un attendrissement de nourrice transmis, de maillot en

maillot, depuis le berceau du Béarnais jusqu'à celui du jeune

Henri[163]».

[Note 163: Cf. _passim_, discours à la Chambre des pairs, 7 août 1830;

_De la Restauration et de la Monarchie élective_ (1831); _De la

nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa

famille_ (1831); lettre à la duchesse de Berry (1832); lettre à

Béranger (1832), etc., etc.]

Dans ces avances à la gauche, il n'y avait pas seulement le calcul

d'une vanité personnelle, mais aussi une tactique politique qui fut

alors celle de presque tous les royalistes militants. Ceux-ci

s'étaient rendu compte qu'ils seraient peu entendus et surtout

n'auraient pas d'alliés, s'ils attaquaient la monarchie nouvelle au

nom de leurs anciennes doctrines autoritaires, aristocratiques et

traditionnelles. Il leur parut plus habile et plus efficace de lui

faire la guerre sous le drapeau de la liberté absolue. On vit

subitement les anciens amis de M. de Polignac réclamer la licence de

la presse, de l'association, des réunions, l'extension des droits du

jury, la suppression de tout cens électoral, l'élection des maires,

etc., etc. Ils n'admettaient pas qu'on relevât dans cette attitude une

contradiction avec leur propre passé. Nous avons le droit,

disaient-ils, d'exiger de la monarchie nouvelle qu'elle soit

conséquente avec ses propres principes. Leur objectait-on que, dans de

telles conditions, il n'y avait pas de gouvernement possible: «Eh! qui

vous dit le contraire? répondait M. Berryer. Je comprends vos

embarras, je les avais prévus, et c'est pourquoi je protestais contre

ce que vous faisiez et contre le principe que vous adoptiez. Mais il

est adopté, ce principe, adopté pour être la loi du pays.» Dès le 18

août 1830, la _Quotidienne_ disait: «Il faut oser demander aux

révolutions la conséquence des principes qui les produisent. Cela

pousse à des abîmes peut-être, mais aussi ramène forcément à l'ordre

moral... Lorsqu'on aura vu les pouvoirs, les partis et les factions

guidés seulement par l'instinct d'une force brutale se débattre et se

renverser dans une immense arène, sans qu'aucun principe de droit

puisse jamais jaillir d'un tel choc, les peuples fatigués seront bien

obligés de convenir que l'équité, c'est-à-dire la légitimité, a sa

source en quelque lieu plus haut[164].» Cette tactique permettait aux

royalistes de se rencontrer, dans presque toutes les questions, avec

le parti démocratique. Plusieurs même rêvaient une alliance, une

coalition formelle. Telle était notamment la thèse de la _Gazette de

France_, qui, au lendemain de la révolution, conviait les républicains

à s'unir aux royalistes pour une même oeuvre de renversement. «Ceux

qui adhèrent à la légitimité par sentiment ou par principe,

disait-elle, et ceux qui ont foi dans la souveraineté du peuple, tout

en se proposant un but différent, doivent être d'accord sur la nullité

radicale de tout ce qui a été fait[165].»

[Note 164: Il faut croire que cette tactique est la tentation

naturelle de tout parti dans la situation des légitimistes après 1830;

car les «cavaliers» anglais n'avaient pas agi autrement au

dix-septième siècle. Lamartine cite à ce propos, dans une lettre à M.

de Virieu, ce passage de Burnet: «Les cavaliers vaincus se firent les

plus logiques des républicains. Personne ne poussait aussi loin qu'eux

les conséquences de la révolution, et, quand on leur demandait

pourquoi ils proclamaient, d'une façon si absolue, des principes

contradictoires à leur ancienne nature, ils répondaient: «Nous avions

une logique pour la monarchie, nous en avons une pour la république;

elle est sincère; nous voulons l'extension indéfinie des principes que

le pays a adoptés.» La restauration ayant eu lieu, ils revinrent à

leurs anciens principes, mais ils avaient perdu toute autorité pour

les faire de nouveau prévaloir. On leur opposait leurs paroles

récentes, et de là vint le discrédit où ils tombèrent justement et la

chute définitive de la dynastie.»]

[Note 165: _Gazette de France_ du 10 août 1830.]

Le directeur de la _Gazette de France_, M. de Genoude, fut en effet

l'apôtre le plus persévérant et le plus passionné de cette alliance

avec la gauche. Aucune rebuffade ne décourageait ses avances. Plus

tard, d'ailleurs, il imaginera un moyen ingénieux d'avoir raison des

résistances de la presse démocratique: ce sera de fonder à ses frais

une feuille de gauche, la _Nation_, qui aura pour programme spécial de

marcher d'accord avec la _Gazette_ et de montrer ainsi réalisée

l'union des deux partis; la _Nation_, à la vérité, ne pourra vivre.

Non-seulement M. de Genoude tendait la main aux démocrates, mais il

leur empruntait leurs idées, leurs formules, amalgamait bizarrement la

souveraineté du peuple et la légitimité royale, et lançait, le

premier, au lendemain de 1830, l'idée du suffrage universel, comme il

sera le premier, le 24 février 1848, à en demander l'application.

Personnage étrange: marié d'abord assez richement, ayant ajouté un

_de_ au commencement et à la fin de son nom patronymique qui était

_Genou_, il devenait prêtre en 1835, peut-être avec l'espoir de

pouvoir présenter désormais toutes ses lubies comme des dogmes, menant

du reste une vie qui, sans être irrégulière, n'était guère plus

sacerdotale que son costume moitié frac, moitié soutane. Une fois

prêtre, il n'aura de cesse qu'il ne soit député, et il y parviendra en

1846. C'étaient autant de préparatifs au rôle universel dont il avait

la prétention. Il annonçait, à jour fixe, les États généraux, le

congrès et le concile, où il devait siéger, et qui auraient pour tâche

de refaire, d'après ses plans et sous sa direction, la monarchie,

l'Europe et l'Église. Jamais prophète ne fut plus hardi, plus

imperturbable, moins troublé par le démenti des événements.

Très-personnel, d'une vanité et d'une ambition presque candides dans

leur énormité, peu scrupuleux sur les moyens de polémique, ayant

quelque chose du charlatan, on ne pouvait néanmoins contester la

sincérité de ses convictions, son dévouement à sa cause et le

désintéressement avec lequel il dépensait pour elle sa vie et sa

fortune. Écrivain médiocre et terne, compilateur audacieux,

universellement superficiel, il touchait à tout, fondait des journaux,

entreprenait des encyclopédies, faisait des livres de théologie,

mêlait la littérature, la politique, la religion et le commerce. Mais

il possédait quelques-unes des qualités du journaliste, et son nom a

été souvent mis à côté de celui de M. de Girardin; il avait du coup

d'oeil, de l'abondance, des ressources et de l'audace pour la guerre

de plume. Ajoutez une naïveté et une confiance dans le paradoxe qui

déroutaient la contradiction, un aplomb que rien ne démontait, une

ténacité que rien ne lassait, et surtout, au milieu d'une vie par

d'autres côtés si mobile et si dispersée, la puissance de l'idée fixe.

«Je suis, disait-il de lui-même, la vrille qui tourne toujours jusqu'à

ce qu'elle ait fait son trou.» Criblé de sarcasmes, il avait trop

confiance en soi pour en être atteint, tellement persuadé de son

importance qu'il finissait par en persuader le public. Vainement ses

amis le trouvaient-ils souvent compromettant, vainement ses ennemis

étaient-ils tentés de ne pas le prendre au sérieux, il s'imposait à

tous, à force de les fatiguer, obligeant les uns à compter sur lui et

les autres à compter avec lui; bien plus, il a fait en sorte que

l'histoire ne peut le passer sous silence.

Au lendemain même de la révolution, les hommes de gauche se

souvenaient trop de la Restauration pour accepter facilement l'espèce

d'alliance que M. de Genoude et d'autres royalistes leur proposaient.

Le plus souvent même, ils la repoussaient avec indignation[166]. Mais

avec le temps, cette répugnance s'affaiblit. À gauche aussi, on arriva

à détester le gouvernement plus que tout le reste. «Si nous n'avons

pas le même paradis, disait-on aux légitimistes, nous avons le même

enfer.» L'habitude de la lutte amena une sorte de fraternité d'armes

entre les soldats ou les chefs des deux camps. Plus d'une camaraderie

de ce genre se forma en prison: ainsi le vicomte de la Rochefoucauld

devenait, à Sainte-Pélagie, l'ami de M. Sarrut, l'un des rédacteurs de

la _Tribune_. Quand ce journal, si grossièrement révolutionnaire,

ouvrit une souscription pour payer ses amendes, M. de Chateaubriand

s'inscrivit pour cinquante francs, et la _Gazette de France_ pour

mille francs. Un tel rapprochement n'était pas sans offusquer certains

royalistes. L'un des anciens collègues de M. de Polignac, M. de

Guernon-Ranville, écrivait sur son journal, dans la prison de Ham, à

propos de réunions de carlistes et de républicains qui avaient lieu

dans certains départements du Midi: «L'alliance paraît tout à fait

cimentée dans ces réunions. On dit qu'à un grand banquet donné à

Berryer, les couleurs rouge et blanc brillaient partout réunies, et le

journal royaliste (_Gazette de France_), en signalant ce fait, s'écrie

avec jubilation: «La réforme a donc un drapeau, et maintenant il

faudra compter avec elle. C'est bien! 1815 et 1793 se donnent

l'accolade; les bourreaux et les victimes s'embrassent... Touchante

sympathie! admirable fusion!» Et M. de Guernon-Ranville ajoutait:

«C'est M. de Genoude qui est l'inventeur de ce beau système[167].»

Mais le déplaisir des sages, d'ailleurs peu nombreux, n'était pas fait

pour arrêter la passion des ardents. Bientôt on ne s'étonnera plus,

quand il s'agira d'un plan de campagne à arrêter pour l'opposition, de

voir les représentants des deux partis se réunir et délibérer

ensemble[168], et un jour viendra, en 1843, où M. de Genoude se

présentera aux électeurs de Périgueux, avec la recommandation de MM.

Arago et Laffitte. Après tout, pour être juste, il faut reconnaître

que les légitimistes ne faisaient pas pis qu'on n'avait fait contre

eux, quand ils étaient au pouvoir: leur alliance avec les républicains

n'était pas plus malhonnête que celle des libéraux et des

bonapartistes, sous la Restauration.

[Note 166: Voir, par exemple, l'article publié par Carrel, dans le

_National_, à la date du 11 mars 1831.]

[Note 167: _Journal de M. de Guernon-Ranville_, 1er août 1834.]

[Note 168: C'est ainsi qu'en 1840, à l'occasion des affaires d'Orient,

MM. Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, Mauguin, Thomas du _National_,

Isambert, Chambolle du _Siècle_, Louis Blanc se réunissaient chez M.

Laffitte, avec MM. de Genoude de la _Gazette de France_, Laurentie de

la _Quotidienne_, Lubis de la _France_ et Walsh de la _Mode_.

(NETTEMENT, _Histoire de la littérature sous le gouvernement de

Juillet_, t. II, p. 474.)]

Si nous avons rappelé l'acharnement de la presse royaliste contre le

gouvernement d'alors, ce n'est certes pas avec l'intention de rallumer

des querelles aujourd'hui éteintes. Grâce à Dieu, elles n'ont plus de

raison d'être, et le seul résultat de ce retour sur le passé doit être

de nous faire mieux sentir le tort que cette division causait aux deux

partis. La monarchie de Juillet, surtout au début, n'a pas toujours

bien compris quelle cause de faiblesse était pour elle l'hostilité des

légitimistes. Ceux-ci lui paraissaient avoir été, pour le gouvernement

précédent, des amis si gênants par leurs exigences, si compromettants

par leur impopularité, qu'elle se félicitait presque de leur

opposition, comme si le gouvernement en devenait plus commode, et la

faveur du public plus assurée: aussi s'attachait-elle, par son

langage, par ses actes, à marquer davantage la séparation, et s'en

faisait-elle un titre auprès de la foule. Vue bien courte! Pour être

une minorité alors vaincue et peu en faveur, le parti royaliste n'en

comprenait pas moins la plus grande part de cette élite sociale,

aristocratie de la naissance, de la fortune, de l'éducation, de la

tradition, sans laquelle et surtout contre laquelle on ne saurait

établir un gouvernement durable. En dehors de ce groupe, il restait

bien encore un parti conservateur pour soutenir la monarchie nouvelle,

mais un parti rabaissé, découronné, appauvri de ses éléments

brillants, généreux et croyants, n'ayant plus assez de prestige pour

en imposer à la foule, assez de force pour soutenir la lutte contre

les ennemis de tout gouvernement. Cette vérité a été du reste mieux

vue après coup, et les esprits les moins suspects de partialité pour

les hommes et les idées du parti royaliste l'ont confessée. «Rien

n'est assuré en politique, a écrit M. Renan en 1869, jusqu'à ce qu'on

ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la

nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s'imagina trop

facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en

face le parti légitimiste. L'abstention ou l'hostilité de ce parti est

encore le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune,

l'aristocratie légitimiste refuse à la société ce qu'elle lui doit, un

patronage, des modèles et des leçons de noble vie, de belles images de

sérieux. La vulgarité, le défaut d'éducation de la France, l'ignorance

de l'art de vivre, l'ennui, le manque de respect, la parcimonie

puérile de la vie provinciale, viennent de ce que les personnes qui

devraient au pays les types de gentilshommes remplissant les devoirs

publics avec une autorité reconnue de tous, désertent la société

générale, se renferment de plus en plus dans une vie solitaire et

fermée. Le parti légitimiste est en un sens l'assise indispensable de

toute fondation politique parmi nous; même les États-Unis possèdent

cette base essentielle de toute société, dans leurs souvenirs

religieux, héroïques à leur manière, et dans cette classe de citoyens

moraux, fiers, graves, pesants, qui sont les pierres avec lesquelles

on bâtit l'édifice de l'État. Le reste n'est que sable; on n'en fait

rien de solide, quelque esprit et même quelque chaleur de coeur qu'on

y mette d'ailleurs[169].»

[Note 169: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869, p. 100.]

Mais si le parti légitimiste, par son opposition, faisait du mal à la

monarchie de Juillet, il s'en faisait aussi à lui-même. La campagne

d'opposition à outrance, de vengeance implacable, de renversement

quand même, où il s'engageait, était pleine de tentations mauvaises:

elle le conduisait à des procédés et à des alliances révolutionnaires

qui n'étaient pas sans fausser ses habitudes intellectuelles, diminuer

son autorité politique et altérer son intégrité morale. Dans ce

nouveau rôle, il n'était plus lui-même, étonnait la conscience

publique et fournissait prétexte aux sévérités de ses adversaires qui

lui reprochaient, avec M. Guizot, «son mélange bizarre d'insolence

aristocratique et de cynisme révolutionnaire[170]». D'ailleurs, cette

monarchie de Juillet, où l'on ne voulait voir qu'une usurpation à

châtier à tout prix et à tout risque, ne s'en trouvait pas moins avoir

le dépôt de l'autorité et la charge de défendre la société contre ses

ennemis. Les royalistes ont dû se demander plus tard si les coups dont

ils avaient frappé ce gouvernement n'avaient pas atteint l'autorité

sociale, et notamment si leur campagne audacieusement poursuivie pour

avilir la personne d'un roi, n'avait pas abaissé la royauté elle-même,

contribué à détruire complétement dans nos moeurs le prestige et le

respect dont la dynastie légitime eût eu la première besoin, et

préparé ainsi les esprits à la république.

[Note 170: Discours de M. Guizot, du 12 mars 1834. Cf. aussi le

discours du 9 août suivant.]

Double leçon, dont ont profité ces deux moitiés, également

nécessaires, du parti conservateur et monarchique. Les «libéraux» de

1830 y ont appris qu'ils étaient impuissants à rien fonder de solide,

de complet et de durable, sans les royalistes. Ceux-ci ont vu que

cette politique de ressentiment, dont le dernier acte a été de

pousser un cri de joie triomphante le 24 février 1848, n'avait ni

avancé la restauration de leur dynastie, ni accru l'honneur de leur

drapeau, ni servi les intérêts permanents de la société.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 32 / 85 题