VII

La monarchie de 1830 remportait donc, au même moment, une double et

complète victoire, sur les républicains, à Paris, et sur les

royalistes, en Vendée. Elle mettait en plein jour l'impuissance des

deux partis qui s'étaient vantés d'avoir si facilement raison de sa

faiblesse. Elle manifestait surtout sa résolution de se défendre par

la force, non-seulement contre ceux qu'elle avait supplantés, mais

aussi contre une partie de ceux qui avaient contribué à l'établir. «Le

gouvernement, écrivait à ce propos un homme politique, est rentré en

possession du canon. Un pouvoir sans canon est impossible, tout comme

un pouvoir sans raison. Charles X est tombé faute de raison; nous

chancelions faute de canon[181].» À la même époque, comme pour

compléter l'effacement de tous les rivaux possibles de la dynastie

nouvelle, le fils de Napoléon Ier, le malheureux duc de Reichstadt, se

mourait phthisique, à Vienne[182]. L'événement a prouvé, depuis, que

cette mort ne détruisait pas toutes les chances d'une restauration

napoléonienne, que même elle les augmentait, en transportant

l'héritage des prétentions impériales à un prince plus remuant et plus

ambitieux. M. de Metternich avait tout de suite deviné ce péril, et,

dès le 21 juin 1832, il écrivait à son ambassadeur à Paris: «Je vous

prie de rendre le roi Louis-Philippe attentif au personnage qui

succédera au duc de Reichstadt. Je me sers du mot succéder, car dans

la hiérarchie bonapartiste, il y a une succession tout avouée et

respectée par le parti. Le jeune Louis Bonaparte est un homme engagé

dans les trames des sectes. Il n'est pas placé, comme le duc de

Reichstadt, sous la sauvegarde des principes de l'Empereur

(d'Autriche). Le jour du décès du duc, il se regardera comme appelé à

la tête de la république française[183].» Mais en France, on était

convaincu que la mort du Roi de Rome supprimait le seul prétendant

sérieux à la succession de l'Empereur.

[Note 181: Lettre du 14 juin, adressée au duc de Broglie. (_Documents

inédits._)]

[Note 182: Le duc de Reichstadt succomba le 22 juillet 1832; mais dès

le mois de juin, M. de Metternich annonçait qu'il était perdu.]

[Note 183: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 288.]

Ces événements, qui augmentaient la force de la monarchie de Juillet,

laissaient cependant le ministère toujours aussi débile. Celui-ci ne

trouvait pas, dans son double succès, le crédit dont il manquait

auparavant; on ne le prenait pas davantage au sérieux et on ne le

croyait pas plus durable. L'opinion lui savait moins gré d'avoir

vaincu les insurrections, qu'elle ne lui imputait à grief de les avoir

encouragées et en quelque sorte provoquées par sa faiblesse. Et

surtout, nul ne le croyait en état de tirer de la victoire tout ce

qu'elle contenait. «Le Roi a beaucoup gagné, écrivait un des chefs du

parti conservateur, non-seulement dans les rues, mais dans les salons.

C'est le propos courant du faubourg Saint-Germain que, le 6 juin, il a

pris sa couronne..... Mais le coeur me saigne de tout ce que pourrait

rapporter et ne rapportera probablement pas ce capital. Je crains fort

que nous ne le dépensions, au lieu de le faire fructifier. C'est le

moment ou jamais de prendre une attitude et de commencer une conduite

de gouvernement. Le cri en arrive de tous côtés. Beaucoup de gens le

répètent; tous viennent, s'agitent, mais sans effet. Rien n'est

possible que par un vrai cabinet. Celui-ci n'est rien, de plus en plus

rien; le succès ne lui est bon qu'à faire ressortir sa nullité[184].»

À regarder, en effet, soit à gauche, soit à droite, il ne semblait pas

que le ministère sût tirer parti de ses avantages. Les conservateurs

étaient péniblement surpris qu'au lendemain même des 5 et 6 juin, la

presse de gauche eût repris audacieusement l'offensive, notamment dans

les polémiques sur l'état de siége. Sans doute, si l'on avait pénétré

plus avant dans le parti révolutionnaire, on y aurait trouvé plus

d'insolence que de confiance: au fond son découragement était

grand[185]; mais le public s'en tenait aux apparences et en voulait au

cabinet de n'avoir pas davantage intimidé ceux qu'il avait vaincus.

Les ministres n'en imposaient pas même à leurs subordonnés. Dans son

voyage à travers le Midi, le duc d'Orléans entendit des maires et des

conseils municipaux rappeler le gouvernement aux prétendus engagements

de l'Hôtel de ville, «repousser le funeste système» et se plaindre que

«l'éclat du soleil de Juillet» eût «pâli». Sous un Casimir Périer, se

disait-on, un tel désordre ne se fût pas produit.

[Note 184: _Documents inédits._]

[Note 185: «L'effort est visible, écrivait à ce propos M. Guizot, le

23 juillet 1832, pour maintenir l'insolence; mais la confiance a

disparu.» Et il ajoutait: «Carrel professe le découragement, le mépris

des siens.» (_Documents inédits._)]

De même avec les royalistes. La Vendée était vaincue: elle n'était pas

pacifiée. La duchesse de Berry s'obstinait à rester en France, contre

l'avis même de ses amis[186], contre les ordres de Charles X[187].

Insaisissable dans sa cachette de Nantes elle bravait le gouvernement,

écrivait aux souverains de l'Europe, correspondait avec ses partisans

de province et de Paris, divisait la France en grands commandements,

constituait des comités, cherchait partout à entretenir et à aviver

l'agitation. Les amis du gouvernement craignaient qu'en cas d'embarras

extérieur ou autre, il n'y eût là une cause de danger[188]; ils ne

comprenaient pas que le ministère n'eût pu découvrir la retraite de la

princesse, et le soupçonnaient de n'avoir pas osé le faire, parce

qu'il se sentait trop faible pour surmonter les difficultés morales et

matérielles d'une arrestation.

[Note 186: Cf. le _Journal militaire d'un chef de l'Ouest_, par le

baron DE CHARETTE. «Il faut sauver madame la duchesse de Berry malgré

elle, écrivait M. de Metternich, et l'on ne peut la sauver qu'en la

faisant sortir de France.» (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 298.)]

[Note 187: Charles X écrivait à la duchesse de Berry, le 28 août 1832:

«J'ai besoin, ma chère enfant, de vous exprimer la parfaite inquiétude

que j'éprouve de votre courageuse, mais inutile persévérance, dans une

entreprise manquée, dès le principe, et qui ne peut plus être qu'aussi

dangereuse pour vous qu'elle est funeste pour la cause que nous

servons. Le vieux roi continuait en l'invitant, de la façon la plus

pressante, à quitter la France. La duchesse d'Angoulême lui écrivait

dans le même sens. (Papiers saisis lors de l'arrestation de la

duchesse. _Documents inédits._)--Dans une dépêche du 28 juillet, M. de

Werther, ambassadeur de Prusse en France, parle des prières instantes

que Charles X et la duchesse d'Angoulême avaient adressées à la

duchesse de Berry, pour la déterminer à revenir auprès d'eux.

L'ambassadeur croit que la répugnance que lui inspirait le séjour

d'Holyrood était pour beaucoup dans la résistance de la princesse.

(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 399.)]

[Note 188: C'était bien en effet le calcul de la duchesse de Berry; au

mois d'août 1832, elle adressait à ses partisans une circulaire, où,

pour se justifier d'être demeurée en France contrairement à leur avis,

elle leur montrait l'état menaçant de l'Europe: «la question belge,

sur le point d'amener un choc violent entre les puissances du Nord et

la France; le vieux roi de Hollande, par sa persévérance, paraissant

devoir entraîner dans la lice, en vertu des traités de 1815, cette

vieille Europe qui semblait sommeiller depuis les grandes guerres de

l'Empire»; et, tout en se défendant de vouloir rien faire par

l'étranger, elle déclarait rester pour profiter de ces événements. M.

de Charette, qui nous rapporte ce résumé de la circulaire, ajoute

qu'elle avait convaincu beaucoup de Vendéens, qui dès lors ne

conseillèrent plus à la duchesse de quitter la France.]

Quand il avait voulu se montrer plus prompt et plus énergique, le

ministère n'avait pas eu la main heureuse. Croyant découvrir dans le

voyage de M. Berryer auprès de la duchesse de Berry une preuve de

complicité, il avait ordonné l'arrestation de l'illustre avocat, ainsi

que de M. de Chateaubriand, du duc de Fitz-James et de M. Hyde de

Neuville. C'était certes frapper haut: encore eût-il fallu frapper

juste. Quelques jours ne s'étaient pas passés qu'une ordonnance de

non-lieu libérait les trois derniers. Quant à M. Berryer, après

plusieurs mois de détention, il comparut devant la cour d'assises de

Loir-et-Cher[189]. Le néant des preuves était tel qu'à l'audience le

ministère public dut abandonner l'accusation. Le triomphe fut pour M.

Berryer et ses amis. Une telle faute indiquait de la part du ministère

peu de clairvoyance, peu de tact et un défaut de sang-froid qui

n'était certes pas un signe de force.

[Note 189: Arrêté le 7 juin, M. Berryer ne fut jugé que le 16

octobre.]

Il n'était pas jusqu'aux affaires diplomatiques où l'on ne souffrît

d'avoir un ministère qui n'en imposait pas plus au dehors qu'au

dedans. M. de Metternich profitait de ce que Casimir Périer n'était

plus là pour essayer aussitôt de prendre sa revanche en Italie; dès le

19 mai 1832, il adressait à son ambassadeur à Rome une longue dépêche

où il indiquait que la mort de ce ministre permettait de beaucoup

oser; il ajoutait que «la position où se trouvait le gouvernement

français offrait au Souverain Pontife une chance dont il était sage

qu'il profitât pour _régler ses affaires_», c'est-à-dire pour rentrer

dans l'orbite de l'Autriche[190]. Même après la répression de

l'insurrection de Juin, le chancelier ne prit pas plus au sérieux le

ministère; il conserva son dédain et sa méfiance. «Les événements qui

viennent de se passer à Paris, écrivait-il le 21 juin 1832, ont à nos

yeux la valeur de ces coups de force qu'il n'est pas rare de voir

exécutés par des hommes faibles, dans les occasions où ils sont

poussés à bout.» Il ajoutait qu'il «n'avait pas pu découvrir le moteur

de l'énergie déployée»; le Roi lui paraissait incapable d'avoir été ce

moteur, et aucun des ministres au pouvoir ne lui semblait de taille à

«se charger du rôle de M. Périer[191]».

[Note 190: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 339.]

[Note 191: _Ibid._, t. V, p. 239, 352 à 355.]

Ces dispositions des puissances risquaient de devenir périlleuses, en

l'état de la question belge. Le roi de Hollande refusait toujours

d'accepter le partage fixé par la conférence, dans le traité des

Vingt-quatre articles (15 octobre 1831); il persistait à occuper

militairement une partie des territoires que ce traité avait

attribués à la Belgique, notamment la citadelle d'Anvers. Le

gouvernement de Bruxelles demandait vivement à être mis en possession

de ces territoires. Il s'adressait surtout à la France, devenue sa

protectrice attitrée, depuis l'expédition d'août 1831, et encore

rapprochée de lui par le mariage de Léopold avec la princesse Louise,

fille aînée de Louis-Philippe[192]. Périer avait obtenu que, malgré

l'opposition de la Hollande, l'Autriche, la Prusse et la Russie

ratifiassent, sous certaines réserves, ce traité des Vingt-quatre

articles; mais on ne pouvait espérer qu'elles se concertassent avec

nous pour en imposer l'exécution par la force. Il était même visible,

depuis la mort de Périer, que le roi de Hollande reprenait confiance,

qu'il se flattait de ramener les puissances dans son camp et d'être

appuyé par elles, en cas de lutte armée. Que faire? Prolonger le

_statu quo_, c'était laisser incertain le sort définitif de la

Belgique; c'était notamment exposer celle-ci aux chances d'un

revirement de la politique anglaise: or, en mai 1832, on avait pu

croire, un moment, que les tories allaient reprendre le pouvoir.

D'autre part, agir malgré les puissances, n'était-ce pas s'exposer à

un conflit redoutable? En tout cas, pour résoudre une question si

délicate, il fallait un ministère sûr de lui-même et de son avenir,

inspirant à l'Europe un peu de la confiance et du respect qu'elle

avait si vite témoignés à Périer. M. de Talleyrand, alors tout entier

à cette affaire belge qui était son oeuvre, voyait bien l'insuffisance

du cabinet à ce point de vue; il s'en exprima hautement, dans un

séjour qu'il fit à Paris, vers la fin de juin.

[Note 192: Ce mariage fut célébré à Compiègne, le 9 août 1832.]

Les affaires d'Italie et de Belgique n'étaient pas les seules où se

faisait sentir, pour notre diplomatie, le besoin d'une direction

ferme. En ce même moment, une guerre survenue entre le pacha d'Égypte

et la Porte rouvrait la question d'Orient; le Sultan, vaincu et

effrayé, se jetait dans les bras de la Russie, et le ministère était à

ce point pris au dépourvu par cette grave complication, qu'il n'avait

même pas d'ambassadeur à Constantinople.

Si le cabinet n'était pas en état de faire face aux difficultés de la

politique, intérieure et extérieure, il semblait peut-être encore

moins capable de faire bonne figure dans les débats des Chambres.

Parmi ses membres, pas un orateur de premier rang, pas un chef de

parti ayant crédit et clientèle. Depuis la mort de Périer, le

Parlement était en vacances; mais ces vacances devaient avoir un

terme, et un terme prochain. Or tout faisait croire que la session

serait difficile. Les opposants, les auteurs du Compte rendu,

encouragés sans doute par la faiblesse du cabinet, se préparaient à

pousser très-vivement l'attaque. Du côté des députés conservateurs,

les symptômes n'étaient pas plus rassurants: beaucoup, de ceux surtout

qui se croyaient des titres au pouvoir, s'exprimaient avec amertume et

dédain sur les ministres, sur leur médiocrité, leur présomption, et

aussi sur leur trop grande dépendance à l'égard du Roi: ce dernier

reproche s'adressait particulièrement à M. de Montalivet et au général

Sébastiani, devenus ainsi très-impopulaires. Dans le même ordre

d'idées, on commentait l'absence d'un président du Conseil et la

prétention du Roi d'en remplir les fonctions. «Un ministère et un vrai

président du Conseil!» tel était le voeu qui se dégageait de toutes

les conversations du monde parlementaire.

Les ministres n'étaient pas en mesure de faire tête à un soulèvement

si général. Ils ne témoignaient guère plus de confiance que le public

dans le cabinet dont ils faisaient partie. Les uns, ennuyés et

fatigués, ne demandaient, comme le baron Louis, qu'à s'en aller au

plus vite. D'autres, pour se faire un titre à être compris dans les

combinaisons futures, offraient eux-mêmes en holocauste leurs

collègues plus compromis, notamment M. de Montalivet et le général

Sébastiani. Ils s'imputaient mutuellement leur faiblesse commune,

qu'ils augmentaient encore par ces divisions et ces récriminations.

«Il y a de quoi se mettre en fureur, écrivait un témoin, à voir

combien ces journées du 5 et du 6 juin ont été gaspillées. Vous avez

su sans doute toutes les querelles dans l'intérieur du cabinet, et on

ne lavait pas son linge sale en famille! Il n'y avait pas de ministre

qui n'annonçât que le ministère ne pouvait plus tenir. Chacun faisait

des arrangements pour garder son portefeuille à lui tout seul. Chacun

négociait de son côté à l'insu de ses collègues. Jamais la perte de M.

Périer n'a été plus sensible que huit mois après sa mort[193]». Un tel

état ne pouvait se prolonger. «Nous sommes en dissolution», disait,

avec trop de raison, l'un des ministres[194].

[Note 193: Lettre du comte de Saint-Priest à M. de Barante, en date du

4 octobre 1832. (_Documents inédits._)]

[Note 194: _Mémoires de Dupin_, t. II, p. 445 et 551 à 553.]

Force fut donc au Roi de se rendre compte qu'il n'était pas si simple

de ne pas remplacer Casimir Périer. Il le reconnut à regret; il eût

préféré pouvoir garder encore des ministres en qui il trouvait des

agents dévoués, commodes et déférents; mais il avait l'esprit trop

politique pour se buter contre une nécessité. Il se résigna donc à un

changement et commença les pourparlers qui, après de laborieuses

vicissitudes, devaient aboutir à la constitution du ministère du 11

octobre.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 34 / 85 题