III

Les meneurs des sociétés secrètes n'en étaient plus qu'à chercher une

occasion, quand, le 2 juin, le général Lamarque mourut du choléra.

Rien n'était plus conforme à la tradition du parti que de transformer

des obsèques en manifestation révolutionnaire. Ainsi avait-on procédé,

avec des nuances diverses, à la mort du général Foy et à celle de

Manuel. Le grand embarras de ceux qui veulent lancer une émeute est de

trouver un prétexte, d'apparence innocente, pour réunir leur armée

dans la rue; un enterrement le leur fournit; cette armée une fois

massée et mise en mouvement, sous couleur de rendre hommage au mort,

se grossit naturellement des curieux attirés par la cérémonie; il ne

reste plus qu'à profiter du premier incident pour engager la

bataille. Les sociétés révolutionnaires résolurent donc de descendre

toutes sur la place publique, le jour des obsèques de Lamarque.

Chacune eut son point de ralliement. Les rôles et les armes furent

distribués. Les affiliés étaient au nombre d'environ deux mille,

presque tous bourgeois[148]; ils espéraient soulever les ouvriers et

entraîner la foule. Avec leur clairvoyance ordinaire, les chefs de

l'opposition parlementaire venaient, cette fois encore, à l'aide des

révolutionnaires. Préoccupés de faire la contre-partie des obsèques de

Périer et d'en imposer ainsi, par une grande manifestation, au

gouvernement comme à l'opinion, ils s'agitèrent pour donner beaucoup

d'éclat à la cérémonie et pour y attirer le plus de monde possible.

[Note 148: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes_, p. 87.]

Le 5 juin, jour fixé pour l'enterrement, la foule est immense et les

affidés sont à leur poste. On doit conduire le corps, par les

boulevards, jusqu'au pont d'Austerlitz, où une voiture attend pour

l'emporter à Mont-de-Marsan: Le cortége s'étend interminable, devant

et derrière le char que trois cents jeunes gens traînent avec des

cordes. En tête et en queue, les troupes d'escorte; au milieu, des

pelotons de toutes les légions de la garde nationale, une longue

colonne d'ouvriers, les députations des Écoles, sauf de l'École

polytechnique, consignée par ordre supérieur, les réfugiés de tous

pays, et surtout les sociétés révolutionnaires, avec leurs bannières

de diverses couleurs, dont une rouge, portée par le chef des

«Réclamants de Juillet[149]». Les physionomies farouches et sombres,

les armes qu'on entrevoit à demi cachées sous les vêtements trahissent

trop clairement les desseins de beaucoup de membres du cortége. Dès le

début, à la hauteur de la rue de la Paix, une clameur s'élève de la

foule: À la colonne! et la longue procession se détourne pour passer

par la place Vendôme: sorte de dévotion bonapartiste qui était alors

dans les habitudes du parti républicain. À mesure que le cortége

s'avance, les esprits s'échauffent, les passions s'exaltent. Le duc

de Fitz-James, qui se tenait au balcon d'un cercle, ayant refusé de se

découvrir, les vitres de la maison sont aussitôt brisées à coups de

pierres. Cris de plus en plus nombreux de: Vive la République! à bas

Louis-Philippe! plus de Bourbons! Violences croissantes contre les

sergents de ville, dont quelques-uns sont grièvement blessés.

Plusieurs postes sont désarmés sur le passage. On casse les chaises et

l'on arrache les tuteurs des arbres du boulevard, pour se préparer des

armes en vue d'un combat que chacun sent imminent. Les meneurs n'en

sont plus à cacher leur projet: «Mais enfin, où nous conduit-on?»

demande une voix.--«À la république, répond l'un des chefs de groupe;

tenez pour certain que nous souperons ce soir aux Tuileries.» Et le

long cortége continue ainsi à rouler lentement par les boulevards,

grossi des curieux, formant une masse épaisse de plus de cent mille

hommes, d'où émergent les bannières, les bâtons garnis de feuillage,

et d'où sort un grondement menaçant, entremêlé de cris farouches ou de

refrains révolutionnaires. Le ciel gris et pluvieux rend le spectacle

plus sinistre encore. À la hauteur du boulevard du Temple, une immense

acclamation accueille une centaine d'élèves de l'École polytechnique

qui se sont révoltés et ont forcé leur consigne, pour venir prendre

leur place dans la manifestation et aussi dans l'émeute; triste

conséquence des éloges prodigués par le gouvernement lui-même à ceux

de leurs camarades qui avaient combattu sur les barricades de Juillet.

On arrive enfin au pont d'Austerlitz, terme du convoi. Les orateurs

montent sur une estrade pour prononcer des discours que, dans

l'agitation croissante de la foule, personne n'entend. Tout à coup,

apparaît un cavalier brandissant un drapeau rouge que surmonte un

bonnet de même couleur. Le désordre est au comble. Suivant un plan

convenu, les affidés tentent de s'emparer du corps, pour le porter au

Panthéon; ils échouent; mais, dans ce premier combat, des soldats sont

blessés. Le cri: Aux armes! retentit sur plusieurs points; les

barricades s'élèvent; des coups de feu sont tirés. Les troupes,

consignées et massées, dès le matin, en plusieurs endroits de la

ville, ont pour instruction de ne se défendre qu'à la dernière

extrémité. Aussi reçoivent-elles, sans riposter, les premières

décharges, qui blessent plusieurs officiers ou soldats. Mais bientôt

les commandants ne peuvent plus se faire illusion: c'est bien une

insurrection qui commence; il n'y a qu'à la réprimer vigoureusement.

[Note 149: Ainsi appelait-on ceux des combattants de Juillet qui

prétendaient n'avoir pas été récompensés selon leur mérite.]

Du côté du pouvoir, rien de ces hésitations, de cet abandon, signes

des gouvernements qui vont tomber. Le Roi, qui depuis la mort de

Périer a pris la direction effective des affaires, était à Saint-Cloud

le matin: «Amélie, dit-il, il y a du trouble à Paris, j'y vais.--J'y

vais avec vous, mon ami», répond la Reine. Tous les pouvoirs

militaires sont remis au général de Lobau, qui prend ses mesures avec

sang-froid et énergie. Les troupes se montrent résolues et

fidèles[150]. Une bonne partie de la garde nationale répond à l'appel;

celle de la banlieue le fait même avec une passion irritée. Au premier

moment, l'insurrection s'est étendue avec une rapidité qu'expliquent

la préméditation des émeutiers et la volonté du gouvernement

d'attendre, pour agir, qu'il soit attaqué; elle occupe, sur la rive

gauche, les quartiers compris entre le Jardin des Plantes et la rue du

faubourg Saint-Jacques; sur la rive droite, tout l'est de Paris

jusqu'à la hauteur de la place des Victoires. Mais bientôt l'armée,

appuyée par la garde nationale, reprend l'offensive, avec succès. Les

soldats de l'émeute sont plus éparpillés que nombreux; ils n'ont pu en

effet ébranler la masse populaire, et, sauf de rares exceptions, les

ouvriers ne donnent pas. À huit heures du soir, le général de Lobau

circonscrit l'insurrection entre les boulevards, les quais, la

Bastille et la pointe Saint-Eustache; il la presse de toutes parts,

sans lui laisser aucun répit: la bataille se prolonge jusqu'à minuit.

[Note 150: On a raconté que, quand le cortége était arrivé à la place

de la Bastille, un officier du 12e léger s'était avancé vers le

premier groupe et avait dit au chef: «Je suis républicain, vous pouvez

compter sur nous.» Aucune défection ne se produisit.]

Elle recommence le lendemain, 6 juin, à quatre heures du matin. Les

insurgés sont en plus petit nombre encore que la veille, mais résolus,

hardis, retranchés, comme en une forteresse, au centre d'un quartier

enchevêtré de rues étroites. Force est d'employer contre eux le canon:

encore n'avance-t-on que lentement. Pendant que la lutte se localise

ainsi, le reste de Paris reprend peu à peu sa vie normale, rassuré

d'ailleurs par le sang-froid du Roi qui parcourt à cheval la ligne des

boulevards jusqu'à la Bastille, traverse le faubourg Saint-Antoine,

revient jusqu'aux quais, en imposant aux plus hostiles par sa fermeté

calme, ne paraissant même pas s'apercevoir des coups de feu qui

parfois éclatent sur son chemin[151]. C'est autour du cloître

Saint-Merry que se livrent les derniers combats. Une poignée

d'insurgés y tient longtemps en échec l'effort de la troupe et des

gardes nationales; ils ne sont réduits qu'à la fin de la journée.

Alors la bataille est définitivement gagnée par le gouvernement; mais

c'est bien une bataille, la plus redoutable et la plus sanglante que

les rues de Paris aient vue depuis la révolution de Juillet: on compte

huit cents morts ou blessés, se partageant à peu près également entre

les deux camps.

[Note 151: M. de Saint-Priest écrivait à M. de Barante:

«Louis-Philippe a fait son devoir de roi avec un courage, une bonne

grâce, un à-propos vraiment admirables; ni trop ni trop peu; du

courage sans témérité, de la dignité dans le maintien, des mots

heureux à la façon de Henri IV.» (_Documents inédits._)]

Dans cette insurrection, les soldats de l'armée républicaine ne se

sont pas ménagés; mais les chefs n'ont pas paru sur les barricades.

Celui dont on fit le héros de ces journées était un certain Jeanne qui

commandait au cloître Saint-Merry, et qui y déploya une rare

intrépidité: aventurier obscur dont le passé n'était pas absolument

net. Sans doute, si le mouvement avait réussi, les chefs se fussent

montrés; mais leur prudence attendait l'événement. Godefroy Cavaignac

lui-même se tint à l'écart. Les plus compromis étaient MM.

Garnier-Pagès aîné, Cabet et Laboissière, députés, qui avaient

concouru aux préparatifs et contre qui des mandats furent lancés. On

avait fait espérer aux combattants que M. Mauguin et le maréchal

Clausel se prononceraient pour eux. Les émissaires dépêchés au premier

le trouvèrent tremblant de peur; le second répondit à un artilleur de

la garde nationale, qui le pressait de prendre parti: «Je me joins à

vous, si vous êtes assurés du concours d'un régiment.--Eh! monsieur,

répliqua l'artilleur, si, à l'heure où je parle, un régiment était à

nos ordres, nous n'aurions pas besoin de vous[152].» Quant à Carrel,

il commençait à ressentir les embarras de son nouveau rôle. En sa

qualité d'ancien officier, il tenait en médiocre estime les forces

populaires et ne croyait pas au succès de l'émeute. Le soir du 5 juin,

dans une réunion tenue aux bureaux du _National_, il avait combattu

l'idée de se jeter dans la lutte. Le lendemain matin, dans son

journal, il invitait les magistrats, les députés et la garde nationale

à s'interposer, pour empêcher le gouvernement «d'égorger la

population[153]». Quelques heures plus tard, rencontrant M. O. Barrot,

il le pressait de prendre la tête du mouvement: «Vous êtes, dans tous

les cas, compromis, lui dit-il, vous et vos amis, par cette

insurrection; tâchez du moins de la faire tourner au profit de votre

opinion.--Ah! je ne le sais que trop, répondit M. Barrot, et ce n'est

pas d'aujourd'hui seulement que vos folies compromettent la liberté;

mais j'aime encore mieux avoir à répondre de votre défaite que de

votre victoire...» Et il le quitta pour se rendre aux Tuileries[154].

[Note 152: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. III, p. 286.]

[Note 153: «Magistrats, députés, gardes nationaux ne peuvent se croire

fidèles à leurs serments envers le pays, s'ils n'interviennent pas de

la manière la plus énergique entre la population qu'on menace

d'égorger, et un gouvernement qui veut forcer les soldats à égorger la

population, les citoyens à s'armer contre les citoyens. Par son

endurcissement à soutenir un fatal système, il s'est fait une

nécessité du crime; il faut qu'il étouffe dans le sang nos

patriotiques résistances..... La France veut un gouvernement qui la

défende au lieu de l'assassiner.» (_National_ du 6 juin 1832.)]

[Note 154: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 270.]

Restait La Fayette, que l'émeute était accoutumée à trouver parmi les

plus dociles à son appel. Son rôle, dans la cérémonie, avait consisté

à tenir un des cordons du char et à prononcer un discours sur

l'estrade du pont d'Austerlitz. Il était de ceux qui avaient désiré et

conseillé une manifestation «imposante», dans la pensée que le Roi

serait à la merci de l'opposition, quand cent trente mille hommes se

seraient publiquement prononcés pour elle[155]. Mais, quand il vit le

drapeau rouge, entendit les premiers coups de feu et se rendit compte

que la manifestation tournait en insurrection violente, le pauvre

vieillard, épuisé d'ailleurs de fatigue, parut perdre le peu de tête

qui lui restait; il n'eut qu'une pensée, se sauver au plus vite, loin

non des balles dont il n'avait jamais eu peur, mais de la

responsabilité dont il se sentait menacé. On l'aperçut, la figure

bouleversée, errer, de ci, de là, à la recherche de sa voiture qui

s'était égarée dans la confusion générale. Un fiacre se rencontra, il

s'y jeta avec son fils. La foule le reconnut, détela les chevaux et

voulut le traîner à l'Hôtel de ville, le sommant de prendre le

commandement de l'insurrection. Essaya-t-il de résister, comme le

disent les uns? ou, comme le prétend au contraire M. Louis Blanc,

«s'offrit-il tout entier», disant à ceux qui réclamaient son concours:

«Mes amis, trouvez un endroit où l'on puisse placer une chaise, et je

vous y suivrai[156]»? Peut-être les deux versions ont-elles leur part

de vérité; La Fayette était par nature assez indécis et, dans le cas

particulier, assez troublé, pour avoir tenu ce double langage.

D'ailleurs, il sentait bien qu'il n'était plus son maître, et il

entendait l'un de ceux qui le traînaient dire à son voisin: «Si nous

jetions le général dans la Seine, comment le gouvernement

repousserait-il le soupçon de l'avoir sacrifié?» «Ce n'était pas une

si mauvaise idée», disait plus tard le général, en racontant cet

incident. Toujours est-il qu'il fut grandement soulagé, quand la

troupe dégagea son fiacre et lui permit de rentrer chez lui, brisé de

lassitude et d'émotion. Il n'eut garde de retourner auprès des

combattants.

[Note 155: Lettre du 20 juin 1832. (_Mémoires de La Fayette_, t. VI,

p. 674.)]

[Note 156: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. III, p. 286.]

Pendant ce temps, les députés de l'opposition dynastique considéraient

avec étonnement la suite donnée à leur compte rendu et la tournure

qu'avait prise leur manifestation. Le soir du 5 juin, ils s'étaient

réunis chez M. Laffitte, comme ils avaient fait au début des journées

de Juillet. Leur état d'esprit était à peu près le même qu'à cette

époque: nullement désireux, pour la plupart, d'une révolution, fort

effrayés même de ce qu'elle pourrait être, mais encore moins décidés

à la combattre. Les propositions les plus discordantes furent émises,

sans aboutir. On eût bien voulu faire une «protestation», toujours en

souvenir de Juillet, mais contre quoi? Aussi se bornait-on à attendre

les événements, pour se mettre bravement à leur suite. Le lendemain, 6

juin, il apparut clairement que l'insurrection serait vaincue: on

s'arrêta alors à l'idée d'une démarche auprès du Roi, pour lui

demander d'arrêter l'effusion du sang et de changer sa politique. Il

était trois heures de l'après-midi quand MM. Laffitte, O. Barrot et

Arago, chargés de cette mission, se présentèrent aux Tuileries.

Louis-Philippe, qui rentrait de sa promenade à travers Paris, les

reçut aussitôt. L'entrevue dura plus d'une heure et demie. Les trois

députés en ont dressé une sorte de procès-verbal qui a été publié un

peu plus tard[157]. À le lire, on est tout d'abord stupéfait du vide

et de la sottise des déclarations faites par les députés. Désavouant

pour leur compte l'insurrection républicaine, ils prétendaient y

montrer cependant le signe de la «désaffection» de la nation, la

condamnation de la «politique du 13 mars»; rééditaient contre cette

politique leurs vieux griefs, lui reprochaient d'employer à

l'intérieur la force au lieu des «moyens moraux», d'être, en face de

l'étranger, «pusillanime, sans souci de l'honneur national», et

menaçaient le Roi, s'il ne changeait pas de «système», d'un divorce

prochain entre la France et la monarchie de Juillet. Il était facile

de réfuter ces reproches et de montrer l'inanité de ces conseils:

c'est ce que fit Louis-Philippe, avec un succès que ne peuvent

contester ceux mêmes qui lisent de l'oeil le plus prévenu le

procès-verbal de cette conversation. Cependant, à y regarder de plus

près, on se demande si le Roi ne se laissait pas entraîner à jouer un

rôle autre que le sien. Ne retrouve-t-on pas là les petites faiblesses

que nous avons déjà eu occasion de noter chez cet habile homme d'État,

trop préoccupé de démontrer aux autres l'excellence de sa politique,

et surtout de manifester qu'elle était bien sienne, chez ce brillant

et abondant causeur qui ne se souvenait pas assez que le silence est

souvent pour un prince une condition de dignité, un acte de prudence

et un moyen d'autorité? En parlant aussi longuement, il s'exposait à

dire ce qu'il aurait mieux fait de taire[158]. N'eût-il pas été, par

exemple, plus habile, en n'affectant pas de présenter la politique

suivie depuis la révolution comme sa politique propre, son

«système[159]», et en ne fournissant pas ainsi à ses interlocuteurs,

déjà trop en méfiance sur ce point, un prétexte aux accusations de

pouvoir personnel? Toutefois les derniers qui avaient le droit de lui

en faire un reproche étaient les députés qui s'adressaient ainsi au

prince, en dehors de ses ministres responsables, qui lui demandaient

de changer, _motu proprio_ et contrairement à la volonté connue de la

Chambre, la politique du gouvernement. Si l'on pouvait relever quelque

incorrection, ils avaient provoqué Louis-Philippe à la commettre.

D'ailleurs, ce n'était pas le lieu d'être trop formaliste, et, quand

un Roi est obligé de défendre sa couronne contre une émeute, on ne

saurait le blâmer beaucoup de se mettre en avant. Seulement que ce

soit plutôt pour agir que pour parler. Nous applaudissons

Louis-Philippe, quand, dans cette même journée du 6 juin, il dirige la

résistance avec un admirable sang-froid, paye courageusement de sa

personne, se montre dans la rue alors que la bataille n'est pas encore

finie: c'était vraiment se conduire en roi. Nous avons plus de doute,

lorsque nous le voyons soutenir une controverse contre trois députés

de l'opposition, se justifier ou se plaindre auprès d'eux; en

admettant qu'il n'eût pas mieux fait de refuser de les écouter et de

les renvoyer à ses ministres, au moins eût-il pu se borner à leur

faire savoir ses volontés en quelques mots sévères et nets. Cette

brièveté royale eût été plus efficace que les conversations les plus

spirituelles et les plus habiles arguments.

[Note 157: On trouve notamment le texte de ce procès-verbal dans les

_Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. I, p. 596 à 612.]

[Note 158: C'est ainsi qu'on eût préféré ne pas le voir chercher à se

faire une sorte de popularité libérale aux dépens de ses conseillers,

notamment de Casimir Périer. «Dans le conseil des ministres dont on

veut me tenir éloigné, disait le Roi, ce n'est certainement pas par

mon influence qu'on prendra des déterminations illibérales. Ce matin,

par exemple, il y avait des avis pour la mise en état de siége, et je

m'y suis formellement opposé.» Cette déclaration était d'autant plus

fâcheuse que, le lendemain, le ministère décidait cette mise en état

de siége: on verra quelles polémiques et quelles difficultés devaient

en résulter. Louis-Philippe se vantait également de s'être «opposé aux

mesures d'exception, que Périer lui proposait souvent quand il était

dans ces accès de colère qui, ajoutait-il, nous ont nui plusieurs

fois». À un autre moment, il disait «n'avoir jamais deviné par quel

caprice Périer s'était opposé obstinément» à une démarche demandée par

M. Arago.]

[Note 159: «Dès mon arrivée au trône, disait le Roi, j'adoptai une

marche qui me parut bonne, qui me semble bonne encore aujourd'hui.

Prouvez-moi que je me trompe, et je changerai. Jusque-là, je dois

persister; je suis un homme de conscience et de conviction. On me

hacherait comme chair à pâté dans un mortier, plutôt que de

m'entraîner dans une voie dont on ne m'aurait pas démontré la

convenance. Ce ne sont pas là les influences de ce prétendu entourage

dont on parle tant. Je vous le dis avec franchise, un entourage, je ne

m'en connais point. Peut-être est-ce l'effet de mon amour-propre, mais

je crois pouvoir ajouter que personne n'a pris sur moi un ascendant

qui, dans les grandes ou même dans les petites affaires, me soumette à

ses volontés. Mon système de gouvernement, je le répète, me paraît

excellent; je n'en changerai point, tant que vous ne m'aurez point

prouvé qu'il est mauvais.» Et plus loin, dans le même ordre d'idées,

le Roi prononçait, au sujet de Casimir Périer, des paroles que nous

avons déjà citées.]

L'entrevue ne fut, du reste, qu'un incident alors peu remarqué. En

cette soirée du 6 juin, les amis de la monarchie jouissaient d'autant

plus de leur victoire qu'ils en avaient un moment douté. Une telle

inquiétude peut surprendre. À première vue, il semblerait que le

résultat n'eût jamais dû paraître incertain. Les insurgés étaient peu

nombreux, sans chefs connus, sans crédit sur la population; l'armée

qui les combattait comptait, en dehors même de la garde nationale, au

moins vingt-cinq mille hommes. Et cependant tous les témoignages

contemporains révèlent qu'on eut grand'-peur; l'impression générale

fut que la monarchie courait un réel danger. D'où venait cette alarme?

du souvenir de Juillet. On avait conscience d'avoir alors faussé et

obscurci le sens de la légalité. On avait tellement flétri la

résistance à l'émeute; on avait tant loué les défaillances de l'armée

et la défection de la garde nationale; on avait proclamé si haut le

droit supérieur des barricades; on avait tant glorifié la révolte des

Écoles, tant félicité les ouvriers d'être descendus dans la rue et les

députés de s'être ralliés à l'insurrection, qu'on se demandait avec

angoisse si tous comprendraient qu'il fallait faire, en 1832[160], le

contraire de ce qu'on avait fait en 1830. Les élèves de l'École

polytechnique furent heureusement les seuls à ne pas le comprendre.

[Note 160: La pensée de ce rapprochement entre les journées de juillet

1830 et celles de juin 1832 préoccupait alors tous les esprits. M.

Guizot écrivait, le 14 juin, au duc de Broglie: «La parodie de la

révolution de Juillet est jouée et tombée. Rien n'y a manqué:

l'adresse des 221 sous le nom de _Compte rendu_, etc.» (_Papiers

inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 31 / 85 题