Il n'était pas aussi simple qu'on le supposait de ne pas remplacer un
grand ministre; les événements le firent voir tout de suite. Périer
disparu, la sécurité des conservateurs sembla subitement s'évanouir. Le
_Journal des Débats_, qui tout à l'heure affectait de croire que «le
système n'avait pas besoin du ministre du 13 mars», disait, tout effaré,
deux jours après: «La Providence aurait-elle donc résolu d'abandonner
une seconde fois la France aux factions, comprimées un moment par le
caractère énergique de M. C. Périer?...» Et il souhaitait de «n'être pas
réduit à dire un jour que M. C. Périer était mort à propos pour son
bonheur, et qu'il fallait le féliciter de n'avoir pas vu sa patrie
ensanglantée par les factions victorieuses[142]». Les liens de
l'administration, ces liens que Périer avait si solidement renoués, se
relâchaient aussitôt. L'un des amis de M. de Montalivet, le général de
Ségur, lui adressait la note suivante: «Le réseau militaire,
administratif, judiciaire, flotte incertain. Vos agents hésitent: les
mauvais ont déjà reçu leur mot d'ordre, qui est le désordre; les
médiocres attendent le premier coup de vent pour tourner à son gré; les
meilleurs se découragent. Les députés ministériels ne rentrent dans
leurs départements que pour y être insultés à domicile. Ce n'est
qu'après trois jours d'outrages que le préfet le plus décidé, que le
général le plus solide les font enfin respecter. Ainsi, tout se prépare
pour que le pouvoir, relevé si péniblement et si glorieusement depuis
quatorze mois, s'échappe de vos mains, dans la Chambre, dès la première
session; dans Paris, dès la première émeute[143].»
[Note 142: _Journal des Débats_ du 17 mai 1832.]
[Note 143: _Mémoires du général de Ségur_, t. VII.]
Le parti révolutionnaire n'avait jamais complétement désarmé.
Toutefois, à la fin de 1831 et au commencement de 1832, les émeutes
étaient devenues plus rares: le découragement était visible. La
maladie de Périer et son remplacement au ministère de l'intérieur par
M. de Montalivet avaient déjà rendu quelque espoir aux hommes de
désordre. On les avait vus aussitôt s'agiter; il avait même été
question, dans les conciliabules des _Amis du peuple_, d'une prise
d'armes pour le 5 mai. La mort de Périer augmenta encore l'audace et
l'effervescence des sociétés révolutionnaires. Réunies en permanence,
elles délibéraient presque ouvertement sur leurs projets d'émeutes. La
police ayant apposé les scellés sur le local où l'une d'elles tenait
ses séances, les affiliés les arrachèrent et maltraitèrent les agents
de la force publique. Il était manifeste qu'on croyait le moment venu
pour un coup de main, et qu'on s'y préparait comme si la monarchie
était livrée désormais sans défense à ses ennemis. Des conspirateurs
bonapartistes et légitimistes suivaient de près ce mouvement, tout
disposés à y prêter leur concours, avec l'espoir secret de le faire
tourner à leur profit[144].
[Note 144: Sur cette agitation, cf. l'_Histoire des sociétés secrètes
et du parti républicain de 1830 à 1848_, par Lucien DE LA HODDE. Ce
dernier, membre actif des sociétés révolutionnaires pendant toute la
monarchie de Juillet, rédacteur des journaux d'extrême gauche, était
en réalité un habile et précieux agent de la police secrète. Quand
Caussidière, lui-même ancien conspirateur, arriva à la préfecture de
police en 1848, il découvrit le rôle joué par son camarade. Il réunit
alors seize de ses amis chez Albert, au Luxembourg; de la Hodde avait
été convoqué. Caussidière invita la réunion à se constituer en
tribunal secret pour juger un traître, dénonça de la Hodde, et lui
donnant à choisir entre un pistolet armé ou un verre de poison, le
somma tragiquement de se donner la mort. L'ancien agent de la police
s'y refusa. On n'osa le tuer, et Caussidière dut se contenter de le
mettre arbitrairement au secret dans la prison de la Conciergerie. De
la Hodde ne recouvra sa liberté qu'à la chute de Caussidière. Il
publia son _Histoire des sociétés secrètes_ en 1850.]
La presse démagogique ne prenait pas la précaution de dissimuler ses
desseins et son attente. «Il ferait beau, disait la _Tribune_ du 29
mai, de voir parler d'un article 291 et de sommations à des assemblées
de deux cent mille hommes! Toutes ces broutilles ne s'opposent qu'aux
faibles.» Et un autre jour: «Toute émeute sérieuse à Paris a produit
un changement important. MM. Guizot et de Broglie sont tombés à la
voix d'une émeute; les fleurs de lys au Palais-Royal ont été effacées
à une pétition de l'émeute. Il n'y en a pas une qui n'ait porté ses
fruits! Que l'émeute se prolonge, se grossisse, devienne insurrection,
et vous verrez le sort du Juste Milieu.» Le 1er juin, le même journal
s'écriait, à propos d'un procès qui venait de lui être fait: «Frappez,
frappez encore, insensés! Vos coups ressemblent au tocsin. Annoncez le
péril de votre cause, le triomphe de la nôtre. Frappez encore. Dans
peu de jours, il ne vous restera plus à glapir que le sauve qui
peut.... Le jour du réveil du peuple commence à luire, et déjà bruit
le cri national qui enfanta les soldats des trois journées, comme il
avait enfanté ceux de nos armées républicaines.»
L'opposition parlementaire ne voulut pas rester en arrière. Les Chambres
étaient en vacances; cette circonstance n'arrêta pas les députés de la
minorité. Quelques jours après la mort de Périer, ils se réunirent à
l'hôtel de M. Laffitte. Sous la forme insolite et presque
révolutionnaire d'un appel au pays, ils adressèrent à leurs électeurs un
_Compte rendu_ qui était un réquisitoire véhément contre le
gouvernement. Ce manifeste, publié le 28 mai, reçut cent trente-quatre
signatures. Après avoir répété les griefs connus contre la politique
intérieure et extérieure[145], il la montrait aboutissant, après deux
ans d'expérience, au dehors, à l'humiliation de la France et à la menace
d'une coalition; au dedans, à la révolution faussée, à la liberté
opprimée, à la guerre civile flagrante; puis il concluait: «Nous le
proclamons avec une douloureuse et profonde conviction: que ce système
se prolonge, et la révolution de Juillet et la France sont livrées à
leurs ennemis. La Restauration et la Révolution sont en présence. La
vieille lutte que nous avions cru terminée recommence.» Dans cet acte,
l'opposition ne témoignait pas seulement de sa violence contre le
gouvernement, mais aussi de sa faiblesse envers le parti
révolutionnaire. La grande préoccupation de ceux qui se prétendaient
«dynastiques» fut d'obtenir la signature des républicains les plus
avancés, de MM. Garnier-Pagès aîné[146], Cabet, Voyer d'Argenson, et,
pour y arriver, aucun sacrifice ne leur coûta. M. Odilon Barrot, chargé
de rédiger le manifeste, avait écrit dans son projet: «Pour tous les
hommes sensés, la monarchie constitutionnelle, sincèrement pratiquée,
est la forme qui se concilie le mieux avec tous les développements de la
liberté»; les républicains réclamèrent, et pour faire droit à leurs
exigences on se contenta de dire: «La France de 1830 a pensé, comme
celle de 1789, que la royauté héréditaire, entourée d'institutions
populaires, n'a rien d'inconciliable avec les principes de la liberté.»
C'est ce que M. Barrot a appelé dans ses _Mémoires_ une «légère
modification» et une «variante insignifiante[147]». Carrel était plus
dans le vrai quand il écrivait que le compte rendu était «une
déclaration de neutralité entre la république et la monarchie».
[Note 145: Voici quelques fragments qui donneront une idée de ce
document: «...Lors de la discussion de la liste civile, nous avons
cru que la royauté nouvelle avait d'autres conditions de force
et d'existence que le luxe et la corruption des vieilles
monarchies...--Deux systèmes étaient présentés pour l'organisation de
l'armée: l'un, qui demandait une puissante réserve composée de la garde
nationale et des soldats libérés du service, aurait permis de diminuer
la force et les dépenses de l'armée permanente.... Ce système, plus
économique, plus favorable à la fusion de la garde nationale et de
l'armée, était le nôtre...--Le gouvernement, abusé par de funestes
doctrines et d'injustes préventions, n'a vu d'ennemis que dans ceux qui
avaient combattu pour le fonder...--C'est la rougeur sur le front que
nous avons entendu les agents du gouvernement parler de la crainte de
déplaire aux cabinets étrangers; nous croyions que la France était à
jamais affranchie de cette humiliante influence... Après le renversement
d'une dynastie imposée par la Sainte-Alliance, le gouvernement devait
surveiller avec inquiétude les mouvements des monarques étrangers. Il ne
devait pas leur permettre surtout d'étendre et d'augmenter leur
puissance... Et cependant, malgré ses promesses formelles, il a
abandonné l'Italie à la domination de l'Autriche, et il a laissé périr
la Pologne, cette Pologne que nous pouvions secourir, quoi qu'on en ait
dit à la tribune, et que notre devoir était de sauver, etc., etc.»]
[Note 146: Il ne faut pas confondre ce Garnier-Pagès, homme de talent,
qui cachait dans un corps maladif une volonté froide et passionnée,
avec son frère cadet, personnage bonasse, médiocre et un peu ridicule,
qui dut seulement au renom laissé par son aîné de se trouver un moment
en 1848 à la tête de la France. Le 24 février, on lisait, à la tribune
de la Chambre envahie, les noms des membres du gouvernement
provisoire; arrivé au nom de Garnier-Pagès, une voix du peuple cria:
«Il est mort, le bon!»]
[Note 147: O. BARROT, _Mémoires_, t. I, p. 268.]
Ce manifeste ne pouvait avoir aucun résultat légal et parlementaire;
il fournit seulement, pour quelques jours, un aliment aux polémiques
des journaux; il apporta surtout un singulier encouragement aux
républicains, aux fauteurs d'émeute, qui voyaient ainsi les fondateurs
même du gouvernement de Juillet proclamer sa banqueroute et dénoncer
sa trahison. Le compte rendu est aux redoutables émeutes qui vont
éclater le 5 et le 6 juin, ce que les banquets seront plus tard à la
révolution de Février. Dans les deux cas, l'opposition dynastique,
aveuglée, ouvre la voie, donne l'élan aux pires ennemis de la
monarchie. Ce n'est pas sa faute si elle n'obtient pas, dès 1832, le
triste succès qu'elle aura en 1848.