(Mai--octobre 1832)
I. On ne remplace pas Casimir Périer, tout en prétendant
conserver son «système». Y a-t-il velléité de réduire
rétrospectivement le rôle de Périer? Sentiments du Roi à cet
égard. Son désir de gouverner et de paraître gouverner. Il ne
veut pas, du reste, faire fléchir la résistance.--II. Effet
produit dans le gouvernement par la disparition de Périer.
Reprise d'agitation dans le parti révolutionnaire. L'opposition
parlementaire publie son «compte rendu».--III. L'enterrement du
général Lamarque, le 5 juin, est l'occasion d'une émeute. Énergie
de la répression. La lutte se prolonge le 6 juin. Victoire du
gouvernement. Attitude des chefs du parti républicain, pendant
ces deux journées. Démarche de MM. O. Barrot, Laffitte et Arago
auprès de Louis-Philippe.--IV. Les journaux de gauche protégent
les vaincus des 5 et 6 juin. L'ordonnance d'état de siége et les
polémiques qu'elle soulève. Arrêt de la Cour de cassation.
Retrait de l'ordonnance.--V. Les royalistes se soulèvent en
Vendée, en même temps que les républicains à Paris. La presse
légitimiste après 1830. Chateaubriand. M. de Genoude. Tentative
d'union des opposants de droite et de gauche. Cette hostilité des
royalistes nuisible à la fois au gouvernement de Juillet et à la
cause légitimiste.--VI. Le parti d'action parmi les royalistes.
Le complot des Prouvaires. Rêve d'une prise d'armes en Vendée et
dans le Midi. La duchesse de Berry et Charles X. La duchesse
prépare une expédition en France. Son débarquement. Elle échoue
dans le Midi. Tentative de soulèvement en Vendée. Elle est
aussitôt réprimée.--VII. La double victoire de la monarchie de
Juillet sur les républicains et les légitimistes est complétée
par la mort du duc de Reichstadt. L'autorité du ministère n'est
pas cependant rétablie. Il paraît incapable de tirer parti de ses
victoires. Même insuffisance pour la politique étrangère. Le
cabinet n'est pas en mesure de se présenter devant les Chambres.
Le Roi se résigne à un remaniement ministériel.
I
La mort de Casimir Périer laissait un vide immense dans le cabinet.
L'embarras devait être grand de remplacer un tel chef de gouvernement.
Chose étrange, on prit le parti de ne pas le remplacer du tout. Il se
trouvait que tous les départements ministériels étaient pourvus. Dès
la fin du mois d'avril, M. de Montalivet avait cédé le portefeuille de
l'Instruction publique à M. Girod de l'Ain, pour prendre celui de
l'Intérieur que Périer malade ne pouvait garder[132]. Celui-ci n'avait
conservé que la présidence du conseil, rendue par son état de santé
purement nominale. À sa mort, on ne prit aucune mesure nouvelle[133].
Privés du chef dont ils avaient été les agents dévoués, courageux,
mais un peu effacés, les ministres n'avaient point, par eux seuls,
grande autorité ni surtout une signification politique bien précise.
D'opinion jusqu'alors un peu flottante ou mal connue, la plupart
avaient commencé par être les collègues de M. Laffitte. Cependant la
marque imprimée sur eux par la forte main de Périer était, pour ainsi
dire, encore visible; mort, il continuait à les dominer; nul d'entre
eux ne songeait à s'écarter, au dedans ou au dehors, de ce qu'on
appelait, dans la langue du temps, «le système du 13 mars[134]». Dès
le premier jour, le _Moniteur_ publia, sur ce point, les déclarations
les plus formelles et les plus sincères. «Que la France, veuve d'un
grand citoyen, disait le journal officiel, sache bien qu'il n'y a rien
de changé dans ses destinées politiques[135].»
[Note 132: Ordonnances du 27 et du 30 avril 1832.]
[Note 133: Rappelons quelle se trouvait être alors la composition du
cabinet: Montalivet, Intérieur; Sébastiani, Affaires étrangères;
Barthe, garde des Sceaux; baron Louis, Finances; d'Argout, Commerce et
Travaux publics; Girod de l'Ain, Instruction publique; maréchal Souk,
Guerre; amiral de Rigny, Marine.]
[Note 134: Dans les controverses de cette époque, on faisait grand
abus de ce mot de «système». Peu de jours après que Périer avait pris
le pouvoir, le 15 mars 1831, le _Journal des Débats_ avait écrit:
«Depuis plus de quatre mois, le gouvernement semble ne pas avoir de
système... C'est ce défaut de système qui fait ses tiraillements.
L'avénement du nouveau ministère est un système. Quel est ce
système?...» Depuis lors, on ne parlait plus que du «système»: on
était pour ou contre «le système». Ce langage devait persister
longtemps. En 1839, le Roi, causant avec M. Dupin qu'il pressait
d'entrer au ministère, s'écriait: «Pourvu qu'on ne s'écarte pas du
système!» et M. Dupin protestait. «Pour mon compte, disait-il, ne
croyez pas que je veuille entreprendre ce que le _Journal des Débats_
appelait dernièrement _la glorification du système_.» (_Mémoires de M.
Dupin_, t. IV, p. 6.)]
[Note 135: _Moniteur_ du 17 mai 1832.]
Pour mieux écarter toute crainte de revirement, le _Moniteur_ indiquait
que «le système» ne tenait pas à la personne du ministre qui venait de
disparaître. Déjà, quelques jours auparavant, quand Périer n'était pas
encore mort, le _Journal des Débats_, tout en se défendant de «vouloir
rabaisser les immenses services» de ce ministre, avait dit: «C'est une
erreur étrange que de s'obstiner à confondre le système et le ministère
du 13 mars, comme si le système était né et devait s'éteindre avec tel
ou tel homme... M. Périer n'a point créé son système... C'est le système
qui a fait le ministère du 13 mars, et non pas le ministère du 13 mars
qui a fait le système. Le système du 13 mars a pris naissance au moment
même de la révolution de Juillet... Il était né avant M. Casimir Périer;
il lui survivra, si le malheur veut que M. Casimir Périer soit enlevé à
la France... Il avait et il a encore d'autres représentants et d'autres
défenseurs[136].» Ce langage qui fut, pendant quelque temps, celui de la
presse officieuse s'expliquait par la nécessité de prévenir les
incertitudes ou les alarmes que la perte du grand ministre pouvait avoir
éveillées au dedans ou au dehors. Néanmoins il ne laissa pas que de
causer un certain étonnement; il fut commenté; on crut entrevoir, chez
les ministres et chez le Roi, quelque velléité de réduire
rétrospectivement l'importance de Périer.
[Note 136: _Journal des Débats_, 15 mai 1832.]
Très-laborieux et très-actif, Louis-Philippe avait le goût du
gouvernement. D'une santé vigoureuse qui lui permettait au besoin de
ne pas donner plus de quatre heures au sommeil, sans aucune de ces
passions frivoles qui dépensent trop souvent le temps des princes, il
apportait une application méritoire aux affaires publiques, se
plaisant à les étudier toutes, à les suivre jusque dans leurs détails,
au risque parfois de gêner ses ministres et de se faire reprocher une
ingérence un peu tatillonne[137]. Son intelligence était aiguisée,
ouverte et cultivée. Ayant beaucoup vu et beaucoup retenu, ayant
approché, dans les vicissitudes extrêmes de sa carrière, les
gouvernements et les peuples, sachant ce qu'on apprend sur les marches
du trône et dans l'adversité, connaissant la nouvelle France mieux que
les Bourbons de la branche aînée, et la vieille Europe mieux que les
parvenus du libéralisme, d'un esprit très-politique, il avait une
confiance fondée dans son habileté, dans ce qu'il aimait à appeler sa
«vieille expérience», et se croyait plus capable que tous les
ministres de gouverner son pays, au milieu de tant de dangers
intérieurs et extérieurs. Peut-être n'avait-il pas tort de le penser;
il avait certainement tort de le laisser voir. Dans la vivacité
parfois trop abandonnée et trop féconde de ses conversations, il ne
résistait pas toujours à la tentation de parler de ses ministres comme
d'instruments dont il se piquait de jouer à son gré. N'était-il pas
jusqu'à Périer qu'il se vantait d'avoir fini par bien «équiter»? «Ils
ont beau faire, disait-il un autre jour, ils ne m'empêcheront pas de
mener mon fiacre.» Ou bien encore: «Un ministère est un relais de
poste. J'ai quelquefois de bons chevaux, et le voyage est commode;
mais j'arrive à un relais où je suis obligé de prendre des chevaux
fringants et rétifs; il faut bien faire la route, et, après tout, ce
n'est qu'un relais.» Ces paroles étaient répétées; elles blessaient
l'amour-propre des ministres présents, passés ou futurs; elles
heurtaient la prétention de cette bourgeoisie libérale qui s'était
laissé persuader que le Roi ne devait pas «gouverner». Une autre
faiblesse de Louis-Philippe était d'accepter malaisément, dans le
régime parlementaire, ce partage qui donne au ministre, avec la
responsabilité, ce qu'il y a de plus visible dans le gouvernement, et
ne laisse au prince qu'une action indirecte qui, pour être discrète,
cachée, n'en est pas souvent moins réelle ni décisive. Il désirait
avoir, aux yeux du pays, le mérite des services qu'il lui rendait en
imprimant une bonne direction à ses affaires intérieures ou
extérieures. On eût presque dit qu'il regrettait de ne pas tenir
plutôt le rôle du ministre, et que, de ce rôle, il enviait même ce qui
semblait le plus étranger aux habitudes d'un prince, la justification
publique de sa politique, les luttes, les émotions et les succès des
débats parlementaires. Il se savait la parole facile, abondante,
aimait à s'en servir, et souffrait de ne l'employer que pour
«chambrer» chaque député dans une embrasure de fenêtre, au lieu de
parler, du haut de la tribune, à un nombreux auditoire: un peu comme
certaines femmes du monde, impatientes des convenances qui les
empêchent d'exercer au théâtre leur talent de cantatrice[138].
[Note 137: Le Roi, a dit M. Guizot, «manifestait trop d'avis et de
désirs dans de petites questions et de petites affaires qui ne
méritaient pas son intervention. L'indifférence et le silence sont
souvent d'utiles et convenables habiletés royales; Louis-Philippe n'en
faisait pas assez d'usage.» C'est ce qui faisait dire à Béranger avec
plus de méchanceté que de vérité: «Le Roi veut goûter à toutes les
sauces et fait tourner toutes celles où il trempe le bout du doigt.»]
[Note 138: À cette époque même, en juin 1832, le Roi, causant avec les
chefs de la gauche, ne trahissait-il pas son regret, quand il leur
disait: «Un roi constitutionnel ne peut _malheureusement_ pas
s'expliquer à la tribune: je ne puis faire connaître personnellement
mes sentiments que quand je voyage, et vous aurez remarqué que je ne
laisse jamais échapper ces occasions sans en profiter.» (_Mémoires
d'Odilon Barrot_, t. I, p. 610.)]
Périer avait singulièrement comprimé et froissé ce goût de
Louis-Philippe pour le gouvernement et le gouvernement visible. Le
ministre avait prétendu non-seulement s'emparer de tout le pouvoir,
mais bien montrer aux autres qu'il était le seul maître, sans
s'inquiéter de l'effacement mortifiant auquel il condamnait ainsi le
Roi. Celui-ci s'y était soumis avec une patriotique résignation,
quoique non sans chagrin. Périer mort, des esprits malveillants
insinuèrent que Louis-Philippe en avait éprouvé un soulagement[139]:
insinuation peu fondée, à laquelle les propos inconvenants et
maladroits de certains courtisans avaient pu fournir prétexte[140].
Seulement il saisit, avec quelque empressement, l'occasion qui lui
était offerte de gouverner davantage et de le faire voir. Sous ce
rapport, rien ne lui convenait mieux que l'état dans lequel la mort de
Périer laissait le ministère. La présidence du Conseil, dont les
droits naguère avaient été exagérés jusqu'à mettre pour ainsi dire le
Roi hors du gouvernement, se trouvait être, par une autre anomalie,
totalement supprimée: les fonctions en revenaient à Louis-Philippe,
qui les avait déjà exercées lors du premier ministère[141], et qui
avait peut-être le secret espoir de ne plus s'en dessaisir. Sa
revanche, on le voit, était complète, d'autant plus que, parmi les
ministres, il n'en était aucun dont l'indocilité ou l'importance
propre pût, soit entraver l'action royale, soit la rejeter dans
l'ombre. Le plus en vue, M. de Montalivet, ministre de l'intérieur,
très-jeune encore, sans clientèle personnelle dans le Parlement, était
particulièrement dévoué au prince dont la faveur avait fait sa fortune
politique.
[Note 139: Il ne convient d'accueillir qu'avec méfiance l'assertion de
M. Odilon Barrot qui prétend qu'à la nouvelle de la mort de Périer, le
Roi se serait contenté de cette froide réflexion: «Est-ce un bien?
est-ce un mal?...»]
[Note 140: M. Guizot raconte, à ce propos, dans ses _Mémoires_ (t. II,
p. 329): «Peu de jours après la mort de M. Casimir Périer, j'étais aux
Tuileries, dans le salon de la Reine; un membre de la Chambre des
députés, homme de sens et très-dévoué au Roi, dit à l'un des officiers
intimes de la Cour: «Quel fléau que le choléra, monsieur, et quelle
perte que celle de M. Périer!--Oui, certainement, monsieur; et la
fille de M. Molé, cette pauvre madame de Champlâtreux!» Comme pour
atténuer, en le comparant à une douleur très-légitime, mais purement
de famille, le deuil public pour la mort d'un grand ministre. Je ne
doute pas que, si le roi Louis-Philippe eût entendu ce propos, il n'en
eût senti l'inconvenance; mais les serviteurs ont des empressements
qui vont fort au delà des désirs des rois, et celui-là croyait plaire
en repoussant M. Casimir Périer dans la foule des morts que le choléra
avait frappés.»]
[Note 141: Lors du second ministère, M. Laffitte avait le titre de
président du Conseil; mais son indolence laissait grande place à
l'action et à la prépondérance royales.]
Pas plus que les ministres, Louis-Philippe ne songeait à faire fléchir
la politique de résistance; mais il était bien aise de montrer que,
pour l'appliquer, il pouvait se passer de Périer et de tout autre
personnage équivalent. Il se flattait que l'opinion verrait dès lors
dans cette politique, non plus seulement le «système» d'un ministre,
mais celui du Roi. Cette préoccupation, alors très-vive chez lui,
l'amenait parfois à des assertions contestables. Causant, quelques
semaines plus tard, avec MM. Odilon Barrot, Laffitte et Arago, il leur
disait: «J'ai remarqué, messieurs, que vous appelez tous mon système
de gouvernement, le système du 13 mars. Cette dénomination, je dois
vous en avertir, est tout à fait impropre. Le système que nous suivons
aujourd'hui est celui que j'adoptai, après de sérieuses réflexions, en
montant sur le trône; c'est aussi, de point en point, celui qui
dirigeait le ministère dont M. Laffitte était le président.» Et comme
ce dernier réclamait contre cette assimilation: «Les vues, je le
répète, continuait le Roi, étaient absolument identiques. Depuis que
je suis sur le trône, le gouvernement a toujours marché dans la même
ligne, parce que cette ligne avait été adoptée après de mûres
réflexions, parce qu'elle était la seule convenable.» Si Périer avait
pu assister à cette conversation, n'eût-il pas protesté plus haut
encore que M. Laffitte contre un tel rapprochement? Dans son désir de
tout rapporter à «son système» et d'antidater la politique du 13 mars,
Louis-Philippe en prenait trop à son aise avec les faits. Mais son
erreur ne portait que sur le passé, et elle ne saurait éveiller aucun
doute sur la résolution où il était d'éviter, dans le présent et dans
l'avenir, tout ce qui rappellerait, même de loin, le laisser-aller du
ministère Laffitte.