Aujourd'hui que nous sommes familiarisés avec le choléra et que cette
maladie, par sa diffusion même, est devenue moins violente, nous nous
faisons difficilement une idée de l'effet produit par sa première
invasion. Venu d'Asie, transporté par les armées russes en Pologne, le
fléau avait parcouru l'Europe; en janvier 1832, il était à Londres,
mais assez bénin. Le 29 mars, le _Moniteur_ signala sa présence à
Paris. C'était le jour de la mi-carême. La population, toute à ses
plaisirs, prit d'abord la chose en plaisanterie; de sinistres bouffons
se promenèrent par les rues, affublés de travestissements qui
parodiaient la redoutable épidémie; le soir, les bals publics étaient
plus remplis que jamais. Mais les excès même de cette journée
fournirent au choléra l'occasion d'une vengeance meurtrière contre
ceux qui avaient osé le railler; pendant la nuit, des voitures
amenèrent à l'Hôtel-Dieu les masques surpris et terrassés par la
contagion sous leur burlesque déguisement. Le mal sévit tout de suite
avec une effroyable intensité. Dès le 9 avril, on comptait huit cent
soixante et un décès dans un seul jour[118]. Sur toute la ville
régnait une sorte de terreur, plus horrible, disait un témoin, que
celle de 1793, car les exécutions avaient lieu avec plus de
promptitude et de mystère: «C'était, ajoutait-il, un bourreau masqué
qui marchait dans Paris, escorté d'une invisible guillotine.» Pour
symboliser ce règne de la mort, le peuple avait mis un drapeau noir
aux mains de la statue de Henri IV. Presque tous ceux qui le pouvaient
s'étaient enfuis. Les théâtres étaient fermés ou déserts. Les
passants, rares, marchaient rapidement, la physionomie morne et
crispée, en tenant leur main ou leur mouchoir sur leur bouche. Presque
plus de voitures dans les rues. Rien que des convois funèbres, et, ce
qui était plus navrant encore, des convois que personne ne suivait.
Les corbillards ne suffisant plus au service, on employait des
tapissières, des voitures de toutes formes, bizarrement tendues
d'étoffes noires; elles parcouraient les rues, ramassant les cadavres,
souvent renfermés dans de simples sacs, et les emportaient ensuite par
douzaines aux cimetières; il fallut même recourir aux fiacres: on y
plaçait les cercueils en travers, les deux extrémités sortant par les
portières. Seule, la politique ne chômait pas. Vainement le _Journal
des Débats_ rappelait-il que, dans Athènes envahie par la peste au
temps de Thucidyde, les factions avaient fait trêve, nos partis plus
implacables se refusaient à désarmer; les journaux continuaient leurs
polémiques. Cependant la Chambre, à demi vidée par la fuite de ses
membres, avait peine à finir les travaux de sa longue session[119]. Au
milieu de cette désertion générale, la famille royale restait à Paris,
faisant pleinement et généreusement tout son devoir; les jeunes
princes parcouraient les quartiers les plus atteints ou visitaient les
hôpitaux; le salon des princesses était transformé en atelier où l'on
préparait tous les secours, et la Reine présidait à cette oeuvre de
charité.
[Note 118: On a évalué à environ vingt mille le chiffre des victimes
du choléra à Paris. Il faudrait y ajouter les décès survenus dans les
vingt-deux départements que le fléau visita.]
[Note 119: La session fut close le 21 avril.]
On ne pouvait s'attendre, au lendemain de 1830, à rencontrer ces
signes extérieurs de piété publique, qui avaient, à d'autres époques,
en des crises semblables, soutenu, consolé, relevé l'âme du peuple: la
religion semblait même si absente, que Henri Heine, tout païen qu'il
fût, s'en montrait presque effrayé[120]; certains hôpitaux étaient
privés d'aumôniers, et les prêtres, comme l'écrivait celui qui devait
être le P. Lacordaire, ne parvenaient à y pénétrer que furtivement et
au prix «d'incroyables avanies». Toutefois, en dépit de cette sorte
d'irréligion officielle et de ce qu'elle ajoutait à la désolation de
l'épidémie, on n'en pouvait pas moins constater alors une certaine
détente dans les relations du parti régnant avec le clergé. Celui-ci
était admirable de générosité et de dévouement, ne comptant ni la
fatigue, ni la dépense, ni le péril, se proposant partout pour soigner
les malades et pour organiser des hôpitaux temporaires. C'était là sa
vengeance contre ceux qui l'avaient méconnu, outragé, maltraité. Sous
la protection de ce rôle bienfaisant, des prêtres recommençaient à se
montrer en soutane dans les rues, ce qu'ils n'avaient pas osé faire
depuis Juillet. Mgr de Quélen sortait de sa cachette, afin de se
dévouer entièrement aux cholériques; la charité de l'évêque imposait
silence et même respect aux haines politiques[121]. Il offrait son
séminaire pour y recevoir des malades et ses séminaristes pour les
soigner, offre acceptée avec reconnaissance, malgré l'opposition de
ceux qui craignaient, avec le _Constitutionnel_, que «la présence et
le costume des séminaristes ne fussent guère propres à rassurer
l'imagination des cholériques». Le cardinal de Rohan, archevêque de
Besançon, menacé lors de la révolution, s'était réfugié à Rome; à
peine apprenait-il l'invasion du choléra, que, dédaignant les
avertissements inquiets de ses amis, il revenait dans son diocèse pour
y secourir et consoler ses ouailles. Reçu d'abord par des
manifestations tumultueuses, qui se reproduisirent trois jours de
suite devant son palais, sa charité n'en était pas découragée et
triomphait de ces violences. Tel était même le changement opéré dans
les esprits, que le gouvernement pouvait, sans être trop maltraité,
demander aux évêques des prières publiques; dans plusieurs villes, il
y eut des processions solennelles auxquelles assistèrent les
autorités; dans d'autres, il est vrai, ces cérémonies furent
interdites.
[Note 120: Heine écrivait alors: «Je n'ai jamais vu l'Église
représentée, ni par ses ministres, ni par ses symboles, dans aucun des
milliers de cortéges de deuil qui ont passé devant moi pendant la
période du choléra.»]
[Note 121: Ce fut le 15 août suivant que Mgr de Quélen officia, pour
la première fois depuis la révolution, dans l'église Notre-Dame.]
Il était bien besoin que la religion vint apporter son _sursum corda_,
car trop d'autres symptômes donnaient une affligeante idée de l'état
moral et intellectuel de la population. Après avoir fait son entrée au
milieu des orgies d'un jour de carnaval, le fléau semblait prendre pour
escorte les plus hideuses émeutes. C'étaient d'abord les chiffonniers
qui se révoltaient, parce que, pour une raison de salubrité, on avait
ordonné l'enlèvement des ordures par charrettes, et la _Tribune_
s'efforçait, par des déclamations forcenées, de transformer cette
échauffourée en un soulèvement général des prolétaires contre les
riches. À peine ce désordre comprimé, le bruit se répandit que le peuple
était victime, non d'une maladie, mais d'un empoisonnement des eaux et
des comestibles. Qui avait le premier inventé cette nouvelle absurde et
terrible? On ne sait; mais ce fut le parti révolutionnaire qui
l'exploita. Il lança des proclamations incendiaires: «Depuis bientôt
deux ans, y lisait-on, le peuple est en proie aux angoisses de la plus
profonde misère... Voilà maintenant que, sous prétexte d'un fléau
prétendu, on l'empoisonne dans les hôpitaux... Que la torche, la hache,
la pique, nous ouvrent un passage! Aux armes!» Dans une autre:
«Citoyens, nous laisserons-nous empoisonner et égorger impunément?» Et
encore: «Le choléra est un fléau moins cruel que le gouvernement de
Louis-Philippe... Louis-Philippe envoie son fils à l'Hôtel-Dieu pour
voir de plus près la misère du peuple. Le peuple vous rendra vos
visites, comme au 10 août, comme au 29 juillet... Que le peuple se
montre; qu'il aille, lui qui n'a rien, lever son impôt sur ceux qui ont
tout.» Le _National_ lui-même affirmait la réalité des tentatives
d'empoisonnement[122]. Il n'était pas jusqu'à une maladroite
proclamation du préfet de police qui ne parût donner crédit à ces
soupçons. De là, dans la population, un état d'angoisse épouvantée qui
se traduisit bientôt en accès de fureur sauvage. La foule parcourait les
rues, affamée de vengeance. Des bandes se tenaient au coin des rues;
sous prétexte de surveiller les empoisonneurs, elles arrêtaient ceux
qui paraissaient suspects à leur imagination troublée. Malheur aux
passants sur lesquels on découvrait une fiole ou une poudre quelconque!
quelques-uns étaient aussitôt torturés, parfois égorgés. Plus d'un
meurtre fut ainsi commis. Ce désordre se prolongea pendant plusieurs
jours. C'était à se croire retombé en pleine barbarie. Les témoins en
étaient épouvantés. «Nul aspect, disait l'un d'eux notant au moment même
ses impressions, n'est plus horrible que cette colère du peuple, quand
il a soif de sang et qu'il égorge ses victimes désarmées. Alors roule
dans les rues une mer d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels
écument çà et là les ouvriers en chemise comme les blanches vagues qui
s'entre-choquent, et tout cela gronde et hurle sans parole de merci,
comme des damnés, comme des démons. J'entendis, dans la rue Saint-Denis,
le fameux cri: _À la lanterne!_ Et quelques voix pleines de rage
m'apprirent qu'on pendait un empoisonneur. Les uns disaient que c'était
un carliste, qu'on avait trouvé dans sa poche un _brevet du lys_; les
autres, que c'était un prêtre, et qu'un pareil misérable était capable
de tout. Dans la rue de Vaugirard, où l'on massacra deux hommes qui
étaient porteurs d'une poudre blanche, je vis un de ces infortunés au
moment où il râlait encore, et les vieilles femmes tirèrent leurs sabots
de leurs pieds pour l'en frapper sur la tête jusqu'à ce qu'il mourût. Il
était entièrement nu et couvert de sang et de meurtrissures; on lui
déchira non-seulement ses habits, mais les cheveux, les lèvres et le
nez; puis vint un homme dégoûtant qui lia une corde autour des pieds du
cadavre et le traîna par les rues, en criant sans relâche: _Voilà le
choléra-morbus!_ Une femme admirablement belle, le sein découvert et les
mains ensanglantées, se trouvait là; elle donna un dernier coup de pied
au cadavre, quand il passa devant elle[123].» Un autre spectateur nous a
dépeint «cette tourbe ignorante et déçue, poussant dans les rues ses
cris de rage et de meurtre, arrêtant un corbillard par des blasphèmes,
enivrée de désespoir, de fureur, de terreur, de vengeance, de faim et
de sédition; rebelle à la science, inaccessible à la persuasion,
incapable d'une abstinence nécessaire et d'une pieuse force d'âme». «Qui
a vu ces bacchanales de sang et de mort, s'écriait-il, ne les oubliera
jamais. Qui a vu l'émeute et le choléra s'embrasser comme frère et soeur
et courir la ville, échevelés, ne les oubliera pas. Affreux mélange
d'énervement chez les puissants, de férocité chez les pauvres!» Et il
concluait trop justement: «La maladie morale de la nation paraissait
plus digne de pitié que son mal physique[124].»
[Note 122: Le _National_ disait, le 4 avril 1832: «Nous avons la
douleur d'annoncer qu'il n'est que trop vrai que des tentatives
d'empoisonnement sur le vin des débitants et la viande de boucherie
ont été pratiquées par une bande de misérables dont l'atroce manie ne
peut être comparée qu'à celle des incendiaires qui désolèrent, il y a
deux ans, les départements de l'Ouest.» Le lendemain, à la vérité, ce
journal déclarait que la nouvelle lui paraissait douteuse.]
[Note 123: Lettre du 19 avril 1832, écrite par Henri Heine à la
_Gazette d'Augsbourg_.--_De la France_, p. 139-140.]
[Note 124: Philarète CHASLES, _Mémoires_.]