Tel était le cadre vraiment lugubre au milieu duquel allait se placer
la mort de Casimir Périer. Le 1er avril, le président du conseil avait
accompagné le duc d'Orléans dans une visite aux cholériques de
l'Hôtel-Dieu. Il en était sorti plein d'admiration pour le sang-froid
du jeune prince, mais aussi très-frappé du spectacle funèbre dont il
avait été témoin. Quand il en parlait à ses amis, ceux-ci remarquaient
avec inquiétude l'ardeur de son regard, la pâleur de son teint,
l'altération de sa physionomie. Trois jours après, il fut obligé de
s'aliter. C'était à ce moment que la populace massacrait dans les rues
les prétendus empoisonneurs. Périer en ressentit une impression
navrante qui aggrava son mal. «Ce n'est pas là, disait-il, la pensée
d'un peuple civilisé, c'est le cri d'un peuple sauvage.» Humilié et
découragé par les signes trop manifestes d'un désordre moral
persistant, il faisait sur son pays et sur lui-même les plus sombres
prédictions. Le 5 avril au soir, à M. de Montalivet qui le voyait pour
la dernière fois, il répéta cette parole qu'il avait prononcée en
acceptant le pouvoir: «Je vous l'ai déjà dit, je sortirai de ce
ministère les pieds en avant.» Cependant le caractère de la maladie
se manifestait chaque jour davantage, et le 8 avril, le _Journal des
Débats_ dut annoncer que le président du conseil était atteint du
choléra.
La lutte de la maladie fut, chez Périer, particulièrement violente et
tragique. «Des spasmes nerveux, rapporte un témoin, soulevaient ce
grand corps, par une sorte de mouvement mécanique dont la puissance
irrésistible était effrayante.» Puis vint le délire. Les yeux
brillants sous deux larges sourcils encore noirs, les cheveux blanchis
en désordre, sa longue et belle figure jaunie et sillonnée par la
souffrance, il se dressait sur son lit avec sa majesté naturelle. Des
paroles entrecoupées révélaient, jusque dans le trouble de la fièvre,
l'angoisse de son patriotisme, puis il retombait en s'écriant d'un
accent lugubre: «Quel malheur! le président du conseil est fou!»
Redevenait-il plus calme, reprenait-il possession de lui-même, il
parlait du pays, de la politique à suivre au dedans et au dehors;
épanchements douloureux où l'inquiétude dominait: «J'ai les ailes
coupées, disait-il, je suis bien malade; mais le pays est encore plus
malade que moi.»
Si l'approche de la mort ne faisait pas la paix au dedans de cette âme
encore toute secouée des luttes au milieu desquelles la maladie
l'avait saisie, le combat ne cessait pas non plus au dehors. Les
adversaires politiques du ministre refusaient de désarmer devant ce
lit de douleur; ils semblaient même s'y être donné rendez-vous, pour
assouvir leur haine par ce spectacle. Leurs journaux faisaient tout
haut le calcul des heures que ce moribond avait encore à vivre,
escomptaient les avantages de sa disparition, analysaient et
dénaturaient les incidents de son agonie, affectaient de voir dans son
délire une sorte de folie furieuse produite par l'excitation ou le
remords d'une politique violente[125]. Leur seul regret était de voir
ce criminel ainsi soustrait aux comptes qu'ils auraient voulu lui
faire rendre. Langage si dur, que La Fayette lui-même s'en
plaignait[126]. Par contre, à mesure que l'état du malade empirait, le
grand public, celui qui vivait en dehors des passions de parti,
sentait davantage la gravité de la perte dont il était menacé.
«Périer, écrivait, le 12 mai, un de ses ennemis, gagne la sympathie de
la foule qui s'aperçoit tout d'un coup qu'il était un grand
homme[127].» Quelle angoisse surtout chez ceux qui, au dehors et au
dedans, étaient engagés dans l'oeuvre de paix et d'ordre entreprise
par le grand ministre! Cette angoisse se manifestait même chez les
hommes les moins portés à l'attendrissement. De Londres, M. de
Talleyrand écrivait, le 4 mai: «À chaque heure, j'invoque M. Périer!
et j'ai bien peur que ce ne soit en vain et que je n'aie plus à
m'adresser qu'à ses mânes... Un grand mot d'un grand homme est
celui-ci: Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un
lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton[128].»
[Note 125: Le _National_ racontait, avec une sorte de joie sauvage,
que le ministre était «aliéné» et «entre les mains du médecin en chef
de Charenton». Il parlait de «ce malheureux privé de sa raison qui,
depuis huit jours, n'a retrouvé de courts intervalles lucides que pour
maudire l'instant qui lui fit prêter son nom et l'énergie maladive de
son tempérament au système personnel du Roi». (Article du 29 avril.)
La _Tribune_ disait de Périer que c'était un «malheureux se débattant
dans sa camisole de force».]
[Note 126: La Fayette, dans une lettre intime du 28 avril 1831,
exprimait une douloureuse sympathie pour Périer. Il ajoutait: «Les
journaux sont durs à son égard, je l'ai dit à ceux de ma connaissance
qui y travaillent.»]
[Note 127: Henri HEINE, _De la France_, p. 153.]
[Note 128: SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. XII, p. 95.]
Cette terrible agonie ne se prolongea pas moins de six semaines, avec
des alternatives diverses. Par moments, on se prenait à espérer que le
malade triompherait du mal, comme avaient fait M. d'Argout et M.
Guizot, également atteints. Ne voyait-on pas autour de lui l'épidémie
en pleine décroissance[129]? Mais bientôt toute illusion s'évanouit,
et, le 16 mai au matin, la nouvelle se répandit dans Paris que Casimir
Périer n'était plus. Il n'avait que cinquante-cinq ans. Pendant que
quelques fanatiques obscurs illuminaient de joie à la prison de la
Force[130], le pays, si énervé qu'il fût par ses récentes terreurs,
se sentit averti, comme par une secousse, que quelque chose de grand
s'était écroulé. Partout, chez les amis de l'ordre, le regret,
l'alarme et la consternation. Le jour des obsèques, ce ne fut pas
seulement M. Royer-Collard qui vint, au nom de la science politique,
rendre au grand homme de gouvernement un imposant hommage; la foule
elle-même, comprenant d'instinct les services que ce ministre lui
avait rendus et le vide qu'il laissait, se pressa derrière son char
funèbre et souscrivit au monument que lui élevait la reconnaissance
nationale.
[Note 129: C'est vers la fin d'avril que le choléra commença à
diminuer d'intensité. Il y eut, en juillet, une assez forte
recrudescence, et le fléau ne disparut complétement qu'à la fin de
septembre.]
[Note 130: Voici le document que publiait la _Tribune_ du 17 mai: «À
la nouvelle de la mort du président du conseil, les détenus politiques
soussignés, carlistes et républicains, ont unanimement résolu qu'une
illumination générale aurait lieu ce soir à l'intérieur de leurs
humides cabanons. _Signé_: Baron de Schauenbourg, Roger, Toutain,
Lemestre, henriquinquistes; Pelvillain, Considère, Degaune,
républicains.»]
C'était la gloire qui commençait pour Périer, et, depuis lors, le temps,
bien loin de rien enlever à cette gloire, n'a fait que la grandir. Ce
ministère si court, si combattu, est resté comme l'événement le plus
considérable, le plus décisif de la monarchie de Juillet, et son
influence a persisté pendant les seize années qui ont suivi. Le
«système» de Périer, ce «système» que, par l'énergie de sa volonté, il
avait substitué aux incertitudes et aux défaillances du début, est
devenu celui du règne. Les conservateurs n'ont plus eu d'autre mot
d'ordre que de le continuer. Parmi les ministres qui se sont succédé
après le cabinet du 13 mars, presque aucun qui ne se sentît le besoin de
se mettre à l'abri de ce grand nom, et c'était entre eux à qui se
vanterait de suivre plus fidèlement le sillon que leur illustre
prédécesseur avait si fortement creusé. Tous eussent volontiers confirmé
ce jugement que le feu duc de Broglie portera au déclin de sa vie, en
recueillant et en comparant ses souvenirs: «C'était là, plus que nous ne
le savions au premier moment, plus que Périer ne le savait peut-être
lui-même, un ministère, un vrai ministère, et qu'il me soit permis
d'ajouter, _experto credite_, le meilleur qu'ait eu la France, sous
notre défunt régime constitutionnel[131].» Les partis mêmes qui avaient
combattu si violemment Périer de son vivant, ont compris, aussitôt sa
mort, qu'ils se heurteraient à une mémoire trop honorée et trop
populaire, s'ils la traitaient en ennemie. On les a vus alors, changeant
de tactique, profitant de ce que le grand ministre n'était plus là pour
leur jeter un de ses terribles démentis, tâcher de le tirer à eux et de
l'opposer à ceux qui cherchaient à continuer sa politique. Étrange
manoeuvre que M. O. Barrot commençait déjà, peu après la mort de Périer,
contre M. Thiers, dans ce temps-là ardent conservateur! Mais aussi,
singulier hommage rendu au prestige inattaquable de ce nom! L'instinct
public, du reste, ne s'y est pas trompé. Toutes les fois que, depuis un
demi-siècle, le pays a traversé une crise périlleuse--et Dieu sait
combien il en a connu--toutes les fois surtout qu'il a senti le pouvoir
lâche et le mal audacieux, il a poussé ce cri: Donnez-nous un Casimir
Périer! Pour ceux même qui connaissent le moins son histoire, ce
personnage est devenu comme l'incarnation et le modèle de la seule
politique où, dans ses heures de détresse, la nation entrevoie le salut
et l'honneur. Il a suffi de quelques mois de ministère pour conquérir
cette gloire. N'est-ce pas une grave leçon à l'adresse des hommes
d'État? Presque tous doivent, à une certaine heure, faire leur choix
entre les sévères devoirs de la politique de résistance et les
tentations faciles de la politique de laisser-aller. Nous leur demandons
seulement, avant de se décider, de comparer la place qu'occupent, dans
l'estime du pays et dans les jugements de l'histoire, ces deux noms:
Laffitte et Casimir Périer.
[Note 131: _Notes biographiques inédites du duc de Broglie._]