(Mars--mai 1832.)
I. Résultats de la politique de Périer. Succès complet à
l'extérieur; moins complet, mais considérable, à l'intérieur. Ce
succès proclamé par les amis et reconnu par les adversaires.
C'est l'oeuvre personnelle de Périer. Sa tristesse. D'où
venait-elle?--II. Le choléra. Physionomie de Paris en proie au
fléau. Dévouement du clergé. Émeutes hideuses révélant la maladie
morale de la nation.--III. Casimir Périer atteint par le choléra.
Violences de son agonie. Manifestations haineuses de ses
adversaires et désolation de ses amis. Sa mort, le 16 mai 1832.
Depuis lors, la gloire de Casimir Périer n'a fait que grandir.
I
Si l'histoire, qui n'oublie rien, ne peut passer sous silence les
faiblesses d'un grand ministre, elle doit, lorsqu'il s'agit de
regarder et d'apprécier l'ensemble, les reléguer à leur place,
c'est-à-dire au second plan, dans une demi-ombre qui les laisse voir
sans les faire sauter aux yeux. Au premier plan, dans la pleine
lumière, frappant tout de suite le regard, comme le sujet principal du
tableau, apparaîtra ce qui est vraiment l'oeuvre propre de Périer,
celle par laquelle il mérite d'être jugé, la résistance à la
révolution. Nous en avons raconté les diverses vicissitudes.
Maintenant, il convient de constater quels en étaient les résultats
après une année de ministère.
À l'extérieur, la partie était gagnée. La guerre, tout à l'heure si
probable, était définitivement écartée. Le _Journal des Débats_
pouvait écrire, le 31 mars 1832: «La pacification de l'Europe, il y a
un an, était regardée comme une chimère. Aujourd'hui, c'est un fait
accompli... Elle a désormais force de chose jugée, et le système de la
paix, le système du ministère du 13 mars a pleinement triomphé.» En
Pologne, en Belgique, en Italie, les trois grands foyers d'incendie,
un moment si menaçants, étaient éteints, ou du moins il n'y avait plus
à craindre d'en voir sortir l'embrasement de l'Europe. Les questions
n'étaient pas toutes résolues, mais elles avaient cessé d'être
révolutionnaires, pour devenir simplement diplomatiques. Les partisans
de la guerre, Carrel en tête, se reconnaissaient «battus»[106] et
étaient réduits à récriminer sur le passé. C'est précisément à cette
date que M. Louis Blanc a placé ce qu'il appelle «la ruine du principe
révolutionnaire en Europe». M. Guizot, examinant, dans la séance du 7
mars 1832, les rapports de la France avec les gouvernements étrangers,
se félicitait de la voir «sortir de cette situation violente où la
question révolutionnaire domine et étouffe toutes les autres». Dès
lors, disait-il, les méfiances des autres puissances tendent à se
calmer; «il n'y a plus de coalition européenne contre la France».
L'orateur entrevoyait un ordre nouveau de relations entre les divers
États, chacun d'eux revenant à une politique plus personnelle, plus
libre, et notre gouvernement pouvant prendre sa place dans ces
combinaisons internationales. Peut-être cette espérance était-elle un
peu trop prompte: nous ne devions pas nous trouver sitôt maîtres de
choisir nos alliances. Toutefois le progrès était réel et
considérable. Un soir, vers le milieu de mars, Périer, se promenant
dans son jardin avec un de ses jeunes collaborateurs, lui parlait avec
abandon de ses projets et de ses plans; il venait précisément de
recevoir de Londres et de Vienne des dépêches lui permettant d'espérer
que, dans un délai prochain, les puissances continentales
désarmeraient sur une grande échelle: «Dès lors, ajoutait-il, toute
cette mousse de guerre tombera, et, cela fait, je me retire; ma tâche
sera terminée[107].»
[Note 106: _National_ du 25 novembre 1831.]
[Note 107: Cette conversation eut lieu avec M. Vitet. (_Mémoires de M.
Guizot_, t. II, p. 312-313.)]
À l'intérieur, le succès était moins complet et moins décisif.
Pendant les premiers temps même, plusieurs l'avaient cru presque
impossible. Le 19 juin 1831, M. Bertin aîné écrivait à madame Récamier
que les affaires publiques lui paraissaient tout à fait désespérées,
et il ajoutait: «Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles
journées n'amènent point l'effroyable dénoûment que je redoute!» À
cette date, on retrouverait beaucoup d'aveux du même genre chez les
meilleurs amis de la monarchie. Celle-ci leur faisait un peu l'effet
d'un de ces enfants mal nés, qu'on tâche de faire vivre, sans avoir au
fond grand espoir. Mais, au commencement de 1832, si le désordre n'a
pas entièrement disparu, il s'est affaibli; l'ordre surtout s'est
fortifié. Les émeutes n'ont pas désarmé, mais elles sont devenues plus
rares; leur défaite est plus certaine et plus prompte. Au lieu de la
misérable impuissance dans laquelle s'était écroulé le ministère
Laffitte, le gouvernement a repris l'attitude et la réalité du
commandement: à ses amis comme à ses ennemis, il a rendu le sentiment
de sa propre existence, donnant direction et espoir aux uns, imposant
respect et crainte aux autres. Les agents de tous ordres se sont
réhabitués à obéir avec courage et dévouement à des ministres qui
savent ce qu'ils veulent et qui veulent tous la même chose. Avec les
éléments les plus inconsistants, le gouvernement est parvenu à former
dans les Chambres une majorité, dans le pays un parti conservateur,
qu'on y eût vainement cherchés quelques mois auparavant. La formule et
le programme de la politique de résistance sont trouvés; le drapeau
est déployé; l'impulsion surtout est donnée; c'est de ce côté, et non
du côté révolutionnaire, qu'est désormais l'élan et qu'on se sent
gagner du terrain. Des signes matériels permettent de mesurer la
décroissance de l'effroyable crise économique qui avait marqué la fin
du dernier ministère. Le commerce et l'industrie se sont ranimés. Le
recouvrement des impôts ne rencontre plus d'obstacle. Le produit des
contributions indirectes, pour être inférieur à ce qu'il avait été
avant la révolution, dépasse de beaucoup ce qu'il était au moment où
Périer a pris le pouvoir. Le spectre de la banqueroute, naguère si
menaçant, s'est évanoui; les payements du Trésor sont assurés; son
crédit est relevé. La rente 5 0/0, qui était à 82 francs, et avait
même descendu à 75 francs en mars 1831, atteint, un an plus tard, les
cours de 96 ou 97 francs, et le gouvernement peut même emprunter à 98
fr. 50. Partout, un retour marqué de confiance et de sécurité.
Périer avait conscience d'un changement qui était le fruit de ses
efforts, et, le 6 février 1832, il pouvait dire, avec une apparente
modestie qui cachait mal une très-légitime fierté: «Il ne nous
appartient pas de rappeler dans quelle situation nous avons pris les
affaires, ni de vous inviter à considérer dans quel état elles sont
aujourd'hui. C'est à vous d'en juger.» Un an, jour pour jour, après la
formation du cabinet, le 13 mars 1832, le _Journal des Débats_ posait
sans crainte cette question: «Dans quel état était la France, il y a
un an, et dans quel état est-elle aujourd'hui? N'est-il pas vrai que
l'ordre s'affermit, que la confiance renaît, que notre avenir
s'éclaircit?» M. Thiers se sentait assez rassuré pour avouer qu'il
avait, un moment, cru la monarchie nouvelle perdue et le pays condamné
à de nouveaux bouleversements. Désormais la France lui paraissait
«sauvée». «La confiance, disait-il, l'ordre, la sécurité renaissent de
toutes parts, et le bien-être public se rétablit. Tout n'est pas
achevé sans doute... Mais ce travail se fait, se poursuit à vue
d'oeil. Le temps court, court à tire-d'aile; il va aussi vite dans le
bien que nous l'avons vu aller dans le mal.» Pour donner l'idée du
changement accompli par quelques mois du gouvernement de Périer, M.
Thiers ne craignait pas d'évoquer le souvenir du Consulat succédant au
Directoire, et faisait seulement remarquer que, cette fois, il n'en
coûtait rien à la liberté: «Jamais, ajoutait-il, jamais rien de plus
honorable ne s'est passé pour l'humanité[108].»
[Note 108: _La Monarchie de_ 1830, passim. Cette brochure a été
publiée à la fin de 1831.]
Récusera-t-on comme suspect le témoignage du ministre ou de ses amis?
Il faudra bien accepter celui des républicains constatant que le
«système» de Périer avait seul préservé la monarchie d'une ruine
certaine. Quelques années plus tard, une discussion rétrospective
s'engageait entre les conservateurs et les opposants dynastiques:
ceux-ci soutenaient qu'au lieu de combattre la révolution, comme
l'avait fait Périer, la monarchie nouvelle aurait eu intérêt à lui
tendre une main amie, ainsi que le lui avaient conseillé MM. Laffitte,
La Fayette, O. Barrot, Mauguin. C'était la querelle bien ancienne et
non encore vidée entre la politique de résistance et celle de
laisser-aller. Carrel intervint dans la controverse. Il pouvait être
tenté de se montrer partial pour les opposants dynastiques, ses alliés
dans les combats de chaque jour. «Nous savons, disait-il, qu'il serait
de bonne tactique de déplorer que Louis-Philippe n'ait pas connu ses
véritables amis», La Fayette et les autres; «mais ne mentons pas, car
la situation du pays est trop grave pour que ce ne soit pas un devoir
de dire la vérité, si étrange ou si inhabile qu'elle puisse paraître.»
Carrel déclarait donc que, si l'on n'eût pas suivi la politique de
Casimir Périer, «la royauté de Louis-Philippe n'existerait peut-être
plus, ou, si elle existait encore, ce serait tout au plus à l'état
d'impuissance absolue, de suspicion ou de demi-captivité qui précéda,
pour Louis XVI, la catastrophe du 10 août, et dont Ferdinand VII ne
fut tiré, en 1823, que par l'invasion étrangère. Voilà la vérité telle
que nous la sentons, sans exagération comme sans réticence. Pourquoi
ne dirions-nous pas toute la vérité? Pourquoi chercherions-nous à
tromper les autres, quand nous ne pourrions pas réussir à nous tromper
nous-mêmes, et que, malgré nous, l'évidence nous pénètre, nous
entraîne et nous force à parler?» Puis, précisant ce qu'auraient été
les opposants dynastiques au pouvoir, si Périer ne les en avait pas
écartés avec une résolution si décisive, le journaliste républicain
ajoutait: «En voulant nous rendre la monarchie plus attrayante ou
moins repoussante, ils l'auraient peu à peu désarmée; ses victoires
contre les agitations populaires eussent été moins complètes; on eût
eu moins peur d'elle; on aurait regardé ses conseillers patriotes
comme des espèces d'auxiliaires introduits dans la place pour en
diminuer les défenses, au risque de leur propre salut. La royauté du
7 août aurait eu successivement ses Necker, ses Bailly, ses Roland,
ses Clavières..... Ces hommes n'auraient pas recruté des majorités
furibondes pour les pousser contre les justes réclamations de nos
classes inférieures, retombées dans l'ilotisme après leur glorieux,
humain et magnanime règne des trois jours. Ils auraient peut-être
risqué la guerre pour sauver la nationalité polonaise, pour appuyer la
révolution en Italie, en Suisse et sur les bords du Rhin, ou tout au
moins pour soutenir la non-intervention révolutionnaire contre
l'action incessante et cruelle du principe absolutiste. Si habiles
qu'ils eussent été, ces hommes eussent perdu la royauté de
Juillet[109].»
[Note 109: Carrel prévoit l'objection: N'est-ce pas la complète
justification de la politique de résistance qu'il a de tout temps
combattue?--«Oui, répond-il, aux yeux de ceux qui voulaient faire
sortir une monarchie de la révolution de 1830.» Mais, ajoute-t-il, «ce
qui a pu être fort avantageux à la dynastie a pu être fort mauvais au
pays». C'est le point de vue républicain. (_National_, article du 7
novembre 1834.)]
La politique dont amis et adversaires s'accordaient à reconnaître
l'efficacité, apparaissait bien l'oeuvre propre de Casimir Périer: on
eût dit qu'elle était attachée à sa personne. C'était lui qui en avait
eu l'idée et qui lui avait imprimé sa marque. C'était lui qui, dans
l'incertitude, le désarroi et l'abandon général, avait révélé à la
nation ce dont elle avait besoin et ce qu'elle devait faire, «la
comprenant et la défendant mieux qu'elle ne savait se comprendre et se
défendre elle-même[110]». Cette volonté, cette énergie, cette passion
si nouvelles, qui, depuis lors, s'étaient manifestées dans l'opinion
conservatrice et dans les pouvoirs publics, c'étaient la volonté,
l'énergie, la passion de Périer. La confiance si nouvelle aussi que
l'on commençait à ressentir en France et hors de France, c'était la
confiance dans Périer. Il paraissait le garant de la paix extérieure
et de la sécurité intérieure. Le monde le regardait avec une
attention émue, et calculait ses chances avec angoisse. «On admire et
on plaint M. Périer», écrivait de l'étranger M. de Barante. Les hommes
d'État d'Europe, comme les boutiquiers de Paris, avaient le sentiment
que s'il disparaissait, tout serait remis en péril[111]. En même temps
que les gens d'affaires ne juraient que par lui, un soldat éminent, le
général Bugeaud, écrivait à un de ses amis, le 22 janvier 1832: «Je
suis dans un redoublement d'admiration pour M. Casimir Périer. On a
voté pour M. de Richelieu une récompense nationale; je ne mets pas en
doute son mérite, mais, selon moi, il n'y a rien de comparable au
président du conseil. Son courage et son dévouement sont bien
au-dessus des héros qui gagnent des batailles.» L'ascendant, et, si
l'on peut ainsi parler, la nécessité de ce ministre, étaient reconnus
par la foule aussi bien que par l'élite. On disait couramment alors
que c'était le seul homme vraiment supérieur qui se fût manifesté en
France depuis Napoléon[112]. Quelque chose de cette impression si
générale pénétrait jusque dans le château fermé de Prague où l'exil
avait conduit Charles X, et le vieux Roi s'écriait, en causant avec le
comte de Bouillé: «Si j'avais donné du pouvoir à Casimir Périer! Il a
prouvé qu'il avait caractère et talent[113].» Cet homme d'État en
imposait même à ses adversaires. Il leur portait sans doute des coups
trop rudes pour ne pas être détesté par eux et surtout redouté: on
l'injuriait, on le calomniait, on cherchait à lui faire les blessures
les plus meurtrières. Mais nul n'eût songé à feindre le dédain à son
égard, à essayer de le ridiculiser. Un jour que quelqu'un paraissait
vouloir rire du ministre, l'un des opposants les plus acharnés
interrompit le rieur: «Croyez-moi, lui dit-il, cet homme n'est pas
moquable.» Les pamphlétaires de gauche étaient plutôt disposés à lui
prêter une sorte de grandeur monstrueuse et satanique. Henri Heine,
qui s'inspirait alors auprès d'eux, écrivait à la _Gazette
d'Augsbourg_, le 1er mars 1832: «Le frisson me saisit toutes les fois
que je l'approche. Je suis resté naguère, pendant une heure, comme
enchaîné auprès de lui par un charme mystérieux, et j'observais cette
figure sombre qui s'est placée si hardiment entre les peuples et le
soleil de Juillet. Si cet homme tombe, me disais-je alors, la grande
éclipse de soleil finira, et l'étendard tricolore du Panthéon
reprendra son éclat inspirateur, et les arbres de la liberté
fleuriront de nouveau. Cet homme est l'Atlas qui porte sur ses épaules
la Bourse et tout l'échafaudage des puissances européennes, et, s'il
tombe, tomberont aussi les comptoirs de change, et les cours, et
l'égoïsme, et la grande boutique où l'on a trafiqué des espérances les
plus nobles de l'humanité[114].» Un tel langage, dans la bouche d'un
ennemi, est un hommage à la grandeur de celui qu'on attaque. En somme,
jamais un homme qui n'avait gagné aucune bataille, écrit aucun livre,
qui n'était même pas un orateur de premier ordre, n'était arrivé si
vite à tenir une si grande place dans son pays, à y exercer une
prépondérance si incontestée. Jamais aussi le régime parlementaire,
loyalement pratiqué, n'avait abouti à un gouvernement plus personnel.
Le pouvoir, l'influence, l'action se trouvaient tellement concentrés
dans un seul homme, qu'on a pu dire de Périer qu'il avait exercé une
«dictature libérale[115]».
[Note 110: Expression de M. Guizot.--Le _Journal des Débats_ disait
aussi, le 29 octobre 1831: «Le grand danger des époques
révolutionnaires, c'est que les esprits ne savent plus à quoi se
rattacher, et que cette incertitude peut les livrer aux
expérimentateurs politiques. L'homme ou le principe qui les tire de
cette incertitude et qui a su deviner, au fond de leurs hésitations,
vers quelle pensée ou quel intérêt ils penchaient le plus
généralement, a trouvé le plus sûr moyen d'influence et souvent de
succès. C'est ce qu'a su faire le ministre de la Charte et de la
paix.»]
[Note 111: Le _Journal des Débats_ pouvait écrire, le 13 mars 1832,
sans que personne l'accusât d'adulation exagérée: «...Dès aujourd'hui,
nous le disons hautement, M. Casimir Périer trouve la récompense de
son courage et de ses nobles efforts dans la confiance sans bornes que
la France lui accorde... Cette confiance, l'Europe la partage. Le nom
de M. Périer est une garantie de paix pour l'Europe.»]
[Note 112: «Il y a des bonnes gens à qui M. Périer a réussi à
persuader qu'il n'y a plus d'ordre, plus de liberté, plus de
gouvernement possible en France, s'il venait à quitter le ministère.»
(_National_ du 25 juillet 1831.)]
[Note 113: _Mémoires du vicomte de la Rochefoucauld_, t. XIII, p.
183.]
[Note 114: Henri HEINE, _De la France_.]
[Note 115: Expression de M. Vitet.]
Et cependant, plus la situation de ce ministre grandissait, plus son
âme semblait envahie par une mélancolie souvent pleine d'amertume. À
la fierté avec laquelle il affirmait son succès quand il était en vue
de ses adversaires, se mêlait, quand il était seul en face de son
oeuvre, un sentiment de doute et d'inquiétude. On eût dit vraiment
qu'arrivé presque au terme, il était plus triste qu'au début, lorsque
tout avait paru désespéré. Était-ce le contre-coup d'un état maladif
qui s'aggravait chaque jour et le pressentiment d'une mort prochaine?
Était-ce l'effet de cette susceptibilité douloureuse qui rendait ce
grand batailleur si sensible aux blessures et le laissait meurtri
jusqu'au plus profond de son âme, même après ses plus belles
victoires? Se sentait-il pris de découragement en voyant ce qui
restait, malgré tout, de sottise et de lâcheté dans ce public et
jusque dans ce parlement qu'il s'était tant efforcé de redresser et
d'aguerrir, découragement qui lui arrachait ces plaintes, vers la fin
de son ministère: «Personne ne fait tout son devoir; personne ne vient
en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis pas
tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornière à moi tout seul. Je suis
pourtant un bon cheval; je me tuerai, s'il le faut, à la peine. Mais
que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de
collier; sans cela la France est perdue[116].»
[Note 116: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 311-312.]
Cette tristesse du ministre venait peut-être d'un doute plus poignant
encore, doute qui portait non plus seulement sur ses auxiliaires, mais
sur son oeuvre elle-même. Peut-être commençait-il à se demander si,
dans son grand effort pour rétablir l'ordre à la surface, il ne
laissait pas subsister au fond le désordre moral. Royer-Collard, grand
admirateur cependant de Périer, était un penseur assez perspicace pour
voir cette lacune, et il se complaisait trop dans son pessimisme
chagrin pour la taire. «C'est la nécessité, écrivait-il le 21 janvier
1832, qui défend Roi, ministre, gouvernement dit représentatif, ordre
dans les rues, la paix enfin. La raison morale? Il n'y en a pas, ni
dans le commandement ni dans l'obéissance. Le bien, le mal, le vrai,
le faux sont hors de tous les esprits; le sentiment du respect est
éteint; mais la nécessité étend partout son sceptre. Périer, sans
remonter plus haut, reste debout, battu par tous les vents. C'est
qu'il est l'expression de la nécessité... Est-ce de la doctrine?
Hélas! non. C'est le témoignage grossier de mes sens. Il suffit de
voir, d'entendre ce malheureux ministre au milieu de cette Chambre
dont les trois quarts ne l'aiment pas, mais qui s'arrête et tremble
au moindre danger de le renverser.» Périer différait absolument de
Royer-Collard, dont il n'avait ni les qualités ni les défauts. Comme
nous avons déjà eu l'occasion de le constater, sa nature le portait à
se préoccuper plus des faits matériels et extérieurs que des
doctrines. Mais son âme avait grandi par l'héroïsme de la lutte; son
esprit s'était ouvert par l'usage du gouvernement; il était alors
mieux en mesure de sentir l'absence et le prix de cette «raison
morale» dont parlait Royer-Collard. Éclairé tardivement sur les idées
fausses et les illusions dont il s'était nourri pendant sa longue
opposition, pénétrant plus à fond le mal de toutes nos révolutions, y
compris celle de 1830, discernant plus clairement les germes de
faiblesse et de dissolution dont elles avaient infecté notre organisme
politique et social, il pressentait probablement que sa victoire d'un
jour, pour avoir arrêté et même fait reculer le mal, ne l'avait pas
guéri ou étouffé, et il entrevoyait, par delà ce court répit, les
déceptions, les avortements et les ruines nouvelles que l'avenir
réservait à notre malheureux pays. De là ces doutes, ces inquiétudes
presque mêlées de remords, qui oppressaient davantage sa pensée, lui
arrachaient des aveux plus douloureux, des prédictions plus sombres, à
mesure que son succès paraissait plus complet et plus universellement
reconnu.
Sa physionomie trahissait cette angoisse intérieure. À la fin de son
ministère, dans ces premiers mois de 1832, que restait-il du Périer de
la Restauration, souriant, l'oeil brillant de confiante hardiesse,
portant haut la tête, secouant d'un air vainqueur une forêt de cheveux
noirs? Sa figure était encore belle, majestueuse, mais ravagée, son
crâne à peine couvert de rares cheveux gris, son long corps amaigri et
tout courbé. Une seule chose subsistait, l'énergie de l'attitude et la
flamme du regard, mais avec quelque chose de sombre, d'amer et de
souffrant, qui frappait tout le monde et où les adversaires
affectaient de voir les tourments intérieurs du «libéral
renégat[117]». Par toutes ces souffrances morales et physiques,
n'était-ce pas une victime toute préparée au choléra qui s'avançait?
[Note 117: C'est ainsi que Henri Heine le représentait alors, «le
coeur dévoré par tous les serpents du remords et la tête chargée de
toutes les malédictions de l'humanité». Et il ajoutait: «Les damnés de
l'enfer se consoleraient entre eux, en se racontant les tourments de
cet homme.»]