III

La faiblesse que nous venons de noter chez Périer apparaissait dans sa

politique religieuse. Non, sans doute, que l'avénement du ministère

n'eût marqué, sous ce rapport comme sous les autres, un changement

considérable et un heureux progrès. Dans le discours où il exposait

son programme, le président du Conseil annonçait solennellement que

«la liberté des cultes serait protégée comme le droit le plus précieux

des consciences qui l'invoquent». Parole significative, au lendemain

du jour où le ministère Laffitte avait honteusement laissé saccager

Saint-Germain l'Auxerrois[77]. Le clergé, depuis la révolution, avait

souffert surtout par les vexations arbitraires des pouvoirs locaux,

particulièrement des municipalités. Dès les premiers jours d'avril,

le ministre des cultes, M. de Montalivet, invita les préfets à

«rappeler à MM. les maires qu'ils n'avaient aucune injonction à faire

aux curés et desservants touchant l'exercice du culte»; il ajouta «que

l'autorité locale et la garde nationale devaient protection à tout

citoyen français et à ses propriétés; que, dès lors, quels que fussent

les torts qu'aurait un prêtre, il ne pouvait être puni que

conformément aux lois, ce qui excluait et rendait coupable tout acte

arbitraire contre sa personne et son domicile». Il termina en

indiquant comment «toute atteinte portée au respect que doivent

inspirer les temples et les signes que chaque religion a le droit

d'offrir à la vénération des peuples devait être nécessairement

prévenue ou réprimée».

[Note 77: Peu après l'avénement de Périer, l'_Ami de la religion_

disait de lui: «On assure qu'il blâme les vexations exercées en tant

de lieux contre le clergé, et qu'il s'est prononcé, entre autres,

très-fortement contre les enlèvements et destructions de croix.»]

Louis-Philippe, de son côté, s'employait à rétablir une confiance et

une sécurité que trop de faits avaient ébranlées. Dans le voyage qu'il

fit, en juin et juillet 1831, à travers les départements du Nord et de

l'Est, il accueillit partout avec bienveillance les évêques ou les

curés, mit un soin remarqué à les «assurer» qu'ils «recevraient toute

la protection à laquelle la loi leur donnait droit», et leur promit

«de soutenir toujours de tout son pouvoir le respect qui était dû à la

religion». Par contre, il demanda au clergé de «le seconder», réclama

de lui «quelque chose de plus que la soumission aux lois». «Il

fallait, dit le Roi, qu'on crût que le clergé entretenait l'esprit

d'obéissance et d'affection pour le gouvernement[78].» Ce ne furent

pas seulement de vaines paroles: Périer n'était pas depuis quelques

mois au pouvoir, que l'opposition l'accusait de «faire trop de

concessions au clergé». Celui-ci, de son côté, ne tarda pas à

reconnaître le changement heureux qui s'était accompli. Un prélat

justement considéré et nullement suspect de faiblesse politique, Mgr

Devie, évêque de Belley, écrivait à ses prêtres, le 18 juillet 1831:

«Dans le moment présent, on déclame moins contre les ecclésiastiques,

même dans les journaux; il n'est plus question de renverser les croix,

de dévaster les églises, de nous accuser d'avoir des armes, de faire

l'exercice, de correspondre avec les ennemis de l'État; la foi n'est

point attaquée légalement; on nous laisse la liberté d'exercer notre

ministère; on respecte même et l'on fait respecter les ecclésiastiques

dont la conduite sage, mesurée et toute religieuse est concentrée dans

l'accomplissement de leurs devoirs.» Et le pieux évêque ajoutait:

«Faisons en sorte qu'on n'aperçoive parmi nous qu'un seul esprit,

l'amour de la paix, le dégagement des choses de la terre, le désir

constant et si raisonnable des biens éternels[79].»

[Note 78: Voyez entre autres les discours prononcés à Amiens, à Meaux,

à Besançon, etc., etc. (_Ami de la religion_, passim.)]

[Note 79: _Vie de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 21.]

Ce langage montre que ce n'était pas du clergé qu'on pouvait attendre

un obstacle au plein rétablissement de la paix religieuse. Sans doute,

beaucoup de prêtres conservaient pour les Bourbons une affection,

ressentaient de leur chute un regret, que la conduite du gouvernement,

depuis la révolution, n'avait pas toujours été faite pour affaiblir.

Néanmoins, que ce fût intimidation ou plutôt prudence chrétienne, chez

la plupart, ces sentiments, demeurés au fond des coeurs, ne se

traduisirent par aucun acte d'hostilité, n'empêchèrent ni la

soumission loyale, ni même une sorte de bonne volonté conciliante

envers la monarchie nouvelle. Nous ne parlons pas de l'école de

l'_Avenir_, qui, dans sa rupture avec les légitimistes, allait d'un

bond presque jusqu'à l'opposition révolutionnaire; nous parlons de la

masse plus tranquille et plus rassise du clergé paroissial. Tel fut

notamment, sauf de rares exceptions, l'attitude des évêques. À

l'instar de Mgr Devie, dont nous citions tout à l'heure la lettre

pastorale, ils recommandaient avec insistance à leurs prêtres de

demeurer étrangers à toutes les divisions de parti; de se renfermer,

avec le moins de bruit possible, dans l'exercice de leur ministère;

d'éviter, non-seulement dans leur langage public, mais dans leur vie

privée et dans leurs conversations intimes, tout ce qui pouvait

fournir un prétexte aux préventions dont ils étaient l'objet[80]. Le

moindre acte de bienveillance ou seulement de justice les trouvait

prompts à la reconnaissance. Avaient-ils à se plaindre, ce qui était

alors trop fréquent, ils ne le faisaient qu'à huis clos, et même avec

une timidité qui étonne un peu; formés dans l'esprit du vieux clergé,

sans expérience des armes nouvelles de la publicité et de la liberté,

s'en méfiant d'autant plus que l'_Avenir_ les leur avait rendues

suspectes par ses excès, ils n'avaient pas encore, dans leurs rapports

avec le pouvoir, tant du moins que la foi n'était pas en jeu, cette

indépendance plus virile, plus facilement militante, qu'ils devaient

bientôt apprendre en faisant campagne, à côté de M. de Montalembert,

pour la liberté d'enseignement. Tant de modération était faite pour

frapper un homme d'État qui pouvait avoir conservé des préventions,

mais qui n'avait nulle animosité; aussi, vers la fin de son ministère,

après avoir vu l'Église de France à l'oeuvre, Périer rendait

publiquement témoignage de sa sagesse; il déclarait que «les plaintes

reçues» par le gouvernement contre ce clergé tant attaqué étaient, en

somme, «très-peu de chose», et qu'au contraire, «dans une très-grande

partie, il voyait une parfaite soumission aux lois[81]».

[Note 80: Voyez notamment les lettres pastorales des archevêques ou

évêques de Tours, Sens, Belley, Strasbourg, Troyes, Angers, des

vicaires capitulaires d'Avignon. (Cf. passim, _Ami de la religion_ de

1830 et 1831.)]

[Note 81: Séance du 13 février 1822.]

Cette attitude des évêques était conforme aux instructions et aux

exemples de la cour romaine. Après les journées de Juillet, le nonce

avait quitté Paris; la nonciature ne devait être rétablie qu'en 1843.

Un simple chargé d'affaires était demeuré en France: c'était l'abbé

Garibaldi. Par son tact fin, son adroite modestie, son esprit délié,

ouvert et conciliant, sa connaissance et son intelligence des affaires

françaises, ses relations faciles avec les hommes du jour, il ne

contribua pas peu, dans une crise si périlleuse, à empêcher une

rupture entre Rome et la France de 1830, et même à remettre petit à

petit les rapports sur un bon pied. Dès le début, un incident s'était

produit, qui avait manifesté les dispositions du Saint-Siége. Pie

VIII, interrogé par plusieurs évêques sur la possibilité de prêter

serment au nouveau gouvernement, avait répondu affirmativement par un

bref en date du 29 septembre 1830; dans ce bref, il se félicitait des

«sentiments dont son très-cher fils en Jésus-Christ, le nouveau roi

Louis-Philippe, se disait animé pour les évêques et tout le reste du

clergé». Causant plus librement avec l'envoyé de Mgr de Quélen, le

Pape lui avait dit: «Il ne faut pas briser le roseau penché, et je

pense qu'on ne réussira à améliorer l'état actuel des choses que par

les seuls moyens de douceur et de persuasion; aussi, j'en suis

tellement convaincu, que je promets d'avance, et vous pouvez le dire,

qu'à moins qu'on ne vienne attaquer la religion, tout le temps qu'il

plaira à Dieu de prolonger mon pontificat, on ne verra émaner d'ici

que des mesures de douceur et de bienveillance.» Il exprimait, en

outre, très-fermement cette opinion, «que le clergé ne devait en rien

se mêler de politique[82]». Grégoire XVI, qui succéda à Pie VIII, le 2

février 1831, n'eut pas une autre conduite; il désapprouvait les

membres du clergé qui gardaient, par esprit de parti, une attitude

hostile envers le gouvernement. Il savait d'autant plus gré à Périer

de contenir la révolution en France et d'empêcher la propagande au

dehors, qu'il était lui-même, dans ses États, en lutte contre de

redoutables insurrections. Ces insurrections mirent la diplomatie

française en relations plus fréquentes et plus étroites avec le

Saint-Siége; grâce surtout à M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur à

Rome, ces relations furent cordiales et confiantes, sauf lors des

difficultés momentanées auxquelles donna lieu l'expédition d'Ancône.

[Note 82: _Vie de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 5.--_Vie de

Mgr de Quélen_, par M. D'EXAUVILLEZ, t. II., p. 45-46.]

C'était beaucoup, sans doute, d'en être là, moins d'un an après cette

révolution de 1830, à laquelle les circonstances avaient donné le

caractère d'une victoire et d'une sorte de revanche de l'irréligion

contre le clergé et le catholicisme. Qui songe aux préjugés et aux

passions de l'opinion régnante, qui se rappelle la situation faite à

l'Église de France pendant les sept premiers mois de la monarchie

nouvelle, ne peut sans injustice méconnaître ce qui est dû à Périer.

Comparée à ce qui avait précédé et à ce qui semblait la conséquence

fatale de Juillet, cette partie de la politique ministérielle

témoigne, comme les autres, d'un réel progrès. Toutefois, comparée à

ce qui doit être la politique d'une époque régulière, elle présente

encore de graves lacunes: lacunes qui sont plus le malheur du temps

que l'effet d'une volonté mauvaise. Périer n'avait personnellement

aucune hostilité contre le catholicisme. Si sa nature d'esprit, son

éducation et les occupations de sa vie ne l'avaient pas porté à

réfléchir assez sérieusement sur les mystères de l'âme et sur ses

rapports avec Dieu, sa conduite n'était nullement celle d'un homme qui

veut rester en dehors de l'Église; elle marquait, au contraire, un

respect sincère pour la foi et le culte chrétiens, peut-être même

davantage[83]. Madame Périer était pieuse jusqu'à la dévotion, et son

mari, si impérieux, si despote dans son intérieur, acceptait sans

difficulté, au foyer domestique, les témoignages extérieurs de cette

dévotion. Mais, hors de la vie privée, il n'était guère préparé soit

par lui-même, soit par les idées alors dominantes, à comprendre tous

les devoirs du gouvernement envers la religion. Comme la plupart de

ses contemporains, il n'avait pas toujours, dans une mesure

suffisante, l'intelligence profonde, la vue haute, le souci délicat

des problèmes soulevés par les rapports de l'État avec l'Église. S'il

ne voulait plus de violences contre le clergé, c'est surtout parce

qu'il y voyait une des formes de ce désordre matériel qu'il détestait

et dont il se donnait mission de purger la France de 1830; il se

croyait volontiers quitte, quand il avait fait la police autour des

églises, ainsi qu'il l'eût fait autour d'un café-concert ou d'un

cirque forain; il trouvait même, qu'avec un clergé aussi impopulaire,

une telle conduite était méritoire, et il accusait sincèrement

d'«ingratitude» les prêtres qui ne se montraient pas satisfaits à ce

prix. Mais ne lui demandez pas de se beaucoup préoccuper du désordre

moral, du mal intellectuel d'un État où la religion n'a pas, dans la

croyance et la confiance des populations, dans le respect et la

protection des pouvoirs publics, la place à laquelle elle a droit. Il

ne sentait pas quel intérêt il y avait, intérêt social et politique, à

combattre ce désordre; il ne comprenait pas comment le gouvernement y

pouvait quelque chose, comment, sans toucher aucunement à la liberté

de conscience, il avait, en cette matière, des devoirs à remplir, des

exemples à donner, un usage à faire de sa puissance. Périer désirait

éviter avec l'Église des conflits qui lui paraissaient un ennui

inutile et un désagréable embarras; son bon sens eût même trouvé

particulièrement absurde et misérable de perdre son temps et ses

forces dans des querelles de sacristie, à une époque où il lui fallait

chaque jour livrer bataille, au Parlement ou dans la rue, contre les

ennemis mortels de la monarchie et de la société. Mais était-ce assez?

L'absence de guerre ne suffit pas à constituer la paix entre les

puissances politiques, à plus forte raison entre l'Église et l'État.

Pour posséder cette paix des esprits, plus nécessaire que celle de la

place publique à l'ordre vrai d'un pays, il faut un accord

bienveillant et confiant entre les deux pouvoirs temporel et

spirituel. C'est encore ce que Périer ne paraissait pas toujours bien

comprendre. Sous l'empire de la réaction générale contre «l'union du

trône et de l'autel», ses idées s'étaient faussées et obscurcies. Rien

de mieux, sans doute, que de repousser toute combinaison politique qui

transformerait le clergé en instrument d'un parti, au grand détriment

de l'un et de l'autre; mais le tort était de ne pas voir quelle force

le gouvernement peut trouver dans cette harmonie féconde qui laisse à

chacun des deux pouvoirs sa sphère propre et son indépendance

légitime, qui fournit à l'Église, assurée de sa pleine liberté,

reconnaissante de se sentir protégée et respectée, les moyens de

répandre la vertu de discipline, de prêcher le devoir de sacrifice et

de résignation, fondements les plus fermes de la concorde et de la

prospérité des États; le tort était surtout de ne pas voir que ce

concours de l'Église était plus précieux, plus indispensable encore, à

une époque troublée où toutes les autres forces matérielles et morales

dont peut disposer un gouvernement étaient détruites ou ébranlées par

une récente révolution. Périer était d'autant moins porté à attendre

et à chercher un tel concours, que le clergé lui paraissait un vaincu

dont l'influence était pour longtemps compromise. Peu habitué à

réfléchir par lui-même sur cet ordre de sujets, il semblait presque

parfois croire sur parole les philosophes qui annonçaient, avec un

sentiment mêlé d'orgueil et de tristesse, «les funérailles d'un grand

culte», et il disait alors à des ecclésiastiques, nullement par

animosité personnelle, seulement pour constater un fait: «Le moment

arrive où vous n'aurez plus pour vous qu'un petit nombre de

dévotes[84].» D'ailleurs, si bien que Périer eût dépouillé le vieil

homme, quelque changement que la pratique du pouvoir et les rapports

avec les évêques apportassent chaque jour dans ses idées d'autrefois,

il restait chez lui un peu des préventions du «libéral» longtemps en

guerre contre le «parti prêtre». Quand certaines apparences

l'induisaient en erreur, il se retrouvait trop facilement disposé à

voir dans une fraction du clergé moins une force sociale dont il avait

intérêt à rechercher et à mériter l'alliance, qu'un parti politique,

suspect, presque ennemi, qu'il devait surveiller et parfois

combattre[85].

[Note 83: Un homme politique qui s'est trouvé, en 1829, accompagner

Périer aux bains de Louèche a remarqué qu'il ne manquait jamais la

messe le dimanche, et que, le plus souvent même, il assistait aux

vêpres.]

[Note 84: Ces paroles sont rapportées dans une lettre écrite, en 1843,

par Mgr Devie, au ministre des cultes. (_Vie de Mgr Devie_, par l'abbé

COGNAT, t. II, p. 225.)]

[Note 85: Dans une circulaire, en date du 2 septembre 1831, relative à

la surveillance à exercer sur les carlistes, Casimir Périer disait à

ses préfets: «Recommandez aux maires de vous signaler avec exactitude

le déplacement clandestin des ecclésiastiques, et faites-le-moi

connaître.» Dans l'état des esprits et avec les dispositions de

beaucoup de municipalités, on conçoit quels abus pouvait encourager

une semblable recommandation. Faut-il s'étonner que, peu après, le 8

octobre, l'évêque de Saint-Dié fût réduit à engager ses prêtres «à se

refuser la consolation de visiter leurs confrères», afin d'éviter «ce

qui pourrait dégénérer en sujet de trouble, par la prévention maligne

d'un oeil qui, n'étant pas bon pour vous, ne voit jamais vos actions,

même les plus simples, que sous un jour peu favorable»? «Les visites,

dit-il, que les prêtres pourraient se faire mutuellement ne seraient

pas sans désagrément pour leurs personnes et sans préjudice pour la

religion.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 22 / 85 题