Tel était le trouble des esprits, que Périer jugeait parfois
impossible d'y résister, ou même semblait en être personnellement
atteint. On pourrait noter plus d'un symptôme de cette faiblesse. Par
exemple, à un moment où la population échauffée n'avait certes pas
besoin d'être encouragée à la révolte, le gouvernement s'honorait de
«célébrer la mémoire du 14 juillet 1789», première émeute d'où tant
d'autres étaient sorties, et accordait une pension de cinq cents
francs aux «vainqueurs de la Bastille» qui «justifieraient de leur
coopération à cette oeuvre mémorable»; les révolutionnaires, en cela
plus logiques que le pouvoir, répondaient à cette avance, en préparant
ouvertement, pour le jour de cette fête, des désordres qu'il fallait
réprimer avec un grand déploiement de troupes. Une autre fois, le
ministère laissait voter par la Chambre des députés, sans oser même
intervenir, l'abrogation de la loi qui avait institué le deuil
national du 21 janvier; vote aussitôt interprété par la presse comme
la réhabilitation ou tout au moins l'absolution du meurtre de Louis
XVI. Heureusement, il se trouva, à la Chambre des pairs, des voix pour
dire ce que le gouvernement ne disait pas. Le duc de Broglie montra,
avec une particulière élévation, que, si l'on pouvait oublier les
fautes des hommes, on ne devait pas oublier les leçons des événements.
«Quant au 21 janvier lui-même, s'écria-t-il, point de molle
complaisance, point de sophisme, point d'oubli non plus. Au temps où
nous vivons, lorsque l'ouragan des révolutions gronde sur la tête des
peuples et des rois, il importe à la France, il importe au monde de
n'en pas perdre la mémoire.» Et, le lendemain, Casimir Périer disait
un peu tristement à M. Guizot: «Le duc de Broglie est bien heureux; il
a pu dire ce que pensent tous les honnêtes gens[74].» Le ministère ne
s'opposa pas davantage, dans la Chambre des députés, au rétablissement
du divorce, mais la Chambre des pairs le repoussa.
[Note 74: Le projet voté par la Chambre des députés portait: «La loi
du 19 janvier 1816, relative à l'anniversaire du 21 janvier, est
abrogée.» La Chambre des pairs le modifia ainsi: «Art. 1er. Le 21
janvier demeure un jour de deuil national.--Art. 2. Toutes les autres
dispositions de la loi du 19 janvier 1816 sont abrogées.» La Chambre
des députés ayant persisté dans son premier vote, la question revint,
en 1833, à la Chambre des pairs, qui, cette fois, s'arrêta à la
rédaction suivante: «La loi du 19 janvier 1816, relative à
l'anniversaire du jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier
1793, est abrogée.» Cette rédaction fut adoptée par la Chambre des
députés.]
L'obligation où le gouvernement croyait être de faire la part des
passions et des préjugés apparut plus encore dans un débat autrement
important. L'heure était venue de résoudre cette question de
l'organisation de la pairie que, lors de la révision de la Charte, on
avait renvoyée à la session de 1831, et qui, aux dernières élections,
avait tenu tant de place dans les manifestes de tous les candidats.
C'était ce que M. de Salvandy appelait alors «la grande bataille de la
politique révolutionnaire». Personnellement, Périer était pour le
maintien de l'hérédité. Néanmoins l'opinion lui paraissait si montée,
il craignait tant d'être abandonné par beaucoup des partisans
habituels du ministère, qu'il ne jugea pas possible même d'essayer une
résistance. M. Guizot s'est demandé après coup si l'impossibilité
n'était pas plus grande en apparence qu'en réalité. Toujours est-il
que ni lui ni aucun de ses amis n'avaient cru pouvoir alors
conseiller la lutte; les principaux membres de la majorité, réunis et
consultés par le ministre, s'étaient pour la plupart prononcés contre
l'hérédité, et ceux qui lui étaient favorables avaient déclaré qu'il y
aurait témérité périlleuse à la défendre.
Ce ne dut pas être sans une douloureuse angoisse et le sentiment amer
de son humiliation que Périer se résigna à sacrifier une institution
si importante devant la clameur démocratique. Aussi, quand, le 27 août
1831, il apporta le projet qui conservait au Roi le droit de nommer
les pairs, mais enlevait à ceux-ci l'hérédité, le président du conseil
ne portait pas la tête aussi haute que d'habitude. Il ne dissimula pas
que ce qu'il proposait était contraire à son sentiment propre; il
rendit «hommage au mérite» de l'hérédité, en même temps qu'il
proclamait «la puissance du fait» qui la condamnait; mettant en
balance «l'intérêt à venir du pays» qui voudrait le maintien de
l'hérédité et «ses opinions actuelles» qui en exigeaient la
suppression, il se déclara tristement obligé à tenir compte de ces
«opinions». «Ici, dit-il, la législation transige avec la politique,
et l'intérêt à venir du pays avec ses opinions actuelles.» Puis il
ajouta: «Oui, messieurs, puisqu'une indépendance constitutionnelle
qu'on doit, en théorie, regarder comme protectrice de la liberté
politique est confondue, dans l'imagination des peuples, avec
l'ancienne aristocratie nobiliaire, oppressive de nos libertés
civiles; puisque notre devoir, notre besoin est de consulter
l'impression populaire, en attendant la conviction nationale, nous
vous proposons, comme ministres chargés de recueillir les voeux
publics et d'y satisfaire en tout ce qui n'est pas contraire à la
justice, nous vous proposons, comme dépositaires des intérêts d'ordre
public, mais en vous laissant à vous, messieurs, comme législateurs,
votre part, une grande part de responsabilité dans cette
détermination, nous vous proposons de déclarer que la pairie cesse
d'être héréditaire.» Périer n'avait pas accoutumé ses auditeurs à un
langage si embarrassé. Il demanda seulement,--satisfaction bien
illusoire donnée à ses scrupules,--que cet article de la Charte pût
être revisé ultérieurement, le jour où la nation, mieux inspirée,
voudrait réformer l'oeuvre d'une époque de trouble. Quel plaisir ce
fut, pour tous les journaux opposants, d'insister avec une malice
impertinente sur la capitulation de ce ministre d'ordinaire si fier,
de le montrer n'osant pas soutenir son opinion, bien plus, s'offrant
lui-même à immoler l'institution dont il se déclarait partisan!
Le débat s'ouvrit, le 20 septembre, à la Chambre des députés.
Abandonnée par le ministère, l'hérédité n'en trouva pas moins
d'illustres champions, qui mirent leur honneur à faire comme de
magnifiques funérailles à cette nouvelle victime de la révolution.
Fait curieux, une thèse qu'on appelait aristocratique fut surtout
défendue par quatre bourgeois. M. Berryer, M. Guizot, M. Thiers et M.
Royer-Collard firent assaut d'éloquence, au service de cette cause
perdue d'avance[75]. Entre tous, le discours de M. Royer-Collard fut
un «événement»; c'est le mot dont se servait alors même Carrel. Cette
grande voix, naguère si écoutée et si populaire, s'était tue depuis la
révolution. On eût dit que l'illustre doctrinaire, dont on sait le
rôle considérable sous la Restauration[76], avait regardé ce rôle
comme terminé par la chute de Charles X. Il affectait de n'être plus
qu'un spectateur découragé, avec un fond de raillerie un peu
méprisante. Sa nature d'esprit se complaisait d'ailleurs à cette
abstention hautaine et chagrine. Sous le régime précédent, ne
l'avait-on pas vu se dérober soigneusement à l'action et au pouvoir,
par l'effet de sentiments complexes où l'orgueil avait plus de part
que la modestie, et où quelque égoïsme se mêlait à une fierté
désintéressée? En juillet 1830, quand la résistance parlementaire dont
il avait été l'un des chefs s'était brusquement tournée en révolution,
on l'avait entendu dire: «Je suis parmi les victorieux, mais la
victoire est bien triste.» Sans blâmer ceux qui prenaient part à
l'établissement d'une dynastie nouvelle, il les avait encore moins
approuvés et surtout ne leur avait pas promis le succès. Dans ses
lettres ou dans sa conversation intime, il déclarait volontiers qu'il
«ne s'entendait pas avec le présent», craignait l'avenir et ne vivait
qu'avec les souvenirs du passé. Il insistait sur ce qu'il appelait «la
contradiction des principes du nouveau gouvernement». «Je n'avais,
disait-il encore, de vocation libérale qu'avec la légitimité; la
quasi-légitimité n'est pas un contre-poids suffisant; elle aura
bientôt usé les honnêtes gens qui s'y sont confiés.» De là, ce silence
qu'il avait gardé à la Chambre, depuis l'avénement de la nouvelle
monarchie, silence qu'il savait, du reste, rendre presque aussi
imposant que l'avait été sa parole. Néanmoins, si étranger qu'il
voulût demeurer à l'expérience faite par les hommes de 1830, la
suppression de l'hérédité de la pairie lui parut un pas considérable
dans la descente démocratique, et il crut devoir à son pays, surtout
se devoir à lui-même, une suprême protestation. Rarement son éloquence
s'était élevée aussi haut: ce fut moins l'argumentation d'un
contradicteur que l'avertissement d'un prophète. «La démocratie dans
le gouvernement, dit-il, est de sa nature violente, guerrière,
banqueroutière. Avant de faire un pas décisif vers elle, dites un long
adieu à la liberté, à l'ordre, à la paix, au crédit, à la prospérité.»
Puis, au milieu du recueillement profond de la Chambre qui l'écoutait
non sans une sorte d'effroi intime, M. Royer-Collard terminait ainsi:
«Messieurs, je contiens les pressentiments dont je ne puis me
défendre; mes paroles n'ont point franchi la question qui vous occupe.
Cependant, quelque grave qu'elle soit, elle révèle une situation plus
grave encore, et dont nous faisons nous-mêmes partie. Il nous est
donné, peut-être pour la dernière fois, de la changer si nous arrêtons
enfin, dans cette grande circonstance, le cours de nos destructions,
je n'ose le dire, de nos dévastations. C'est assez de ruines,
messieurs, assez d'innovations tentées contre l'expérience. La fatigue
générale vous invite au repos. Les plus ignorants savent démolir, les
plus habiles échouent à reconstruire. Maintenez avec fermeté,
consacrez de nouveau l'hérédité de la pairie, et vous n'aurez pas
seulement sauvé une institution protectrice de la liberté comme de
l'ordre, vous aurez repoussé l'invasion de l'anarchie, vous aurez
relevé l'édifice social qui penche vers sa ruine.»
[Note 75: Nous avons dit ailleurs l'importance qu'a eue, dans la
carrière politique et oratoire de M. Thiers, le discours qu'il a
prononcé en cette circonstance.]
[Note 76: J'ai eu plus d'une fois l'occasion de marquer l'action de M.
Royer-Collard et d'esquisser sa puissante et originale figure dans mon
étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_. (Cf. notamment p.
80 et 418.)]
Pour défendre la loi, Périer ne pouvait se placer aussi haut; il fut
réduit à arguer de la nécessité politique, et à reproduire les
explications embarrassées de son exposé des motifs. À droite comme à
gauche, on avait vivement critiqué cette attitude d'un ministère
laissant voir que la loi qu'il présentait était contraire à son
opinion. «Quel est donc, s'était écrié M. Berryer, le devoir du
législateur, si ce n'est de résister fortement à ce qu'il regarde
comme dangereux, à ce qui répugne à sa conscience, à sa conviction, à
ce qu'il considère comme une manifestation d'erreur publique! Honte à
ceux qui, dans ce cas, désertent leur propre conviction. Je cherche en
vain une expression pour qualifier cette conduite: une seule un peu
forte, vous me la passerez, peut rendre mon idée, c'est celle de
trahison.» Périer répondit que les règles parlementaires ne pouvaient
s'appliquer en présence de la Charte qui précisait la date de la
révision, des passions soulevées contre l'hérédité et des élections
qui l'avaient condamnée. «Il n'appartient à personne, ajoutait-il, de
changer la situation, d'en ajourner les exigences, ou d'en modifier
l'effet; la loi n'avait en quelque sorte qu'à la constater. Ce n'était
donc pas la conscience du ministère qui se trouvait engagée contre les
principes, c'était son action qui était toute tracée par les faits. Sa
propre conviction n'était plus la question dominante; la loi
paraissait tout écrite dans les circonstances.»
De l'aveu de tous, l'honneur du débat avait été pour la cause de
l'hérédité. «C'est dommage que ceci finisse sitôt, disait le général
Bugeaud à M. Guizot; vous n'aviez pas vingt voix au commencement; vous
en aurez davantage.» Au vote, il y en eut quatre-vingt-six;
qu'était-ce pour résister aux deux cent six députés qui, partageant ou
servant les préjugés du jour, se prononcèrent contre l'hérédité? Ce
premier vote émis, Périer retrouva un peu de son énergie pour
défendre le droit de nomination royale contre l'élection: «Je prie la
Chambre d'observer, dit-il, qu'il ne s'agit ici ni d'une question de
pouvoir ministériel ni de la pairie, mais que c'est ici la question de
la royauté tout entière qui s'agite devant elle.» Il fut décidé que le
Roi nommerait les pairs, sauf obligation de les choisir dans certaines
catégories. Sur un autre point, le président du Conseil fut moins
heureux; malgré sa vive insistance, il ne put faire adopter l'article
qui réservait aux Chambres la faculté de reviser plus tard cette
disposition de la Charte; les adversaires de l'hérédité exigèrent une
condamnation irrévocable.
Périer n'était pas encore au bout de ses peines. Il restait à imposer
à la haute Chambre elle-même sa propre mutilation. Pour lui arracher
un vote qu'au fond il déplorait, le ministre dut faire une «fournée de
pairs» et s'engager à fond dans le débat. Au cours de son
administration, il eut sans doute à soutenir des luttes autrement
violentes et tragiques; il n'en connut pas peut-être de plus pénibles
et de plus mortifiantes.
La ruine était consommée. Dépouillée de ce qui faisait son
indépendance et son autorité, la Chambre des pairs n'existait plus
qu'à l'état de conseil administratif ou de tribunal politique.
Vainement était-elle riche en capacités, en expériences, en renommées,
elle avait désormais perdu toute influence sur la direction du
gouvernement; on ne pouvait y trouver ni un obstacle, ni un appui.
Dans l'atmosphère démocratique où nous vivons aujourd'hui, nous
n'avons plus même l'idée d'une Chambre héréditaire. C'est précisément
parce que de telles institutions, une fois détruites, ne sauraient
être rétablies artificiellement, qu'il eût fallu se garder d'y porter
légèrement atteinte. En 1830, l'hérédité de la pairie existait; les
libéraux de la Restauration, à la suite de Benjamin Constant, y
avaient vu l'un des principes essentiels du gouvernement
parlementaire. Après la crise de Juillet, l'hérédité eût dû apparaître
plus utile encore: il n'y avait plus d'autre contre-poids aux forces
populaires, tant accrues par la révolution. Mais la bourgeoisie
victorieuse, par peur ou haine d'un fantôme aristocratique qui ne
pouvait gêner son ambition, se jeta du côté de la démocratie, qui
était sa vraie rivale, sa menaçante et impatiente héritière; dans son
aveuglement, elle ne comprit pas que les démocrates avaient contre la
prépondérance des classes moyennes la même animosité, contre le
principe de la monarchie les mêmes objections que contre l'hérédité de
la pairie. Ce qui aggrave sa faute et sa responsabilité, c'est qu'elle
agit ainsi par de petits motifs: sottes rancunes, jalousies mesquines,
lâcheté ou timidité à remonter le courant. La monarchie se trouvait
désormais sans point d'appui, en face d'une Chambre élue qui était
d'autant plus portée à exagérer sa prépondérance, qu'elle pouvait se
flatter d'avoir seule créé la royauté et fait la constitution. Qui eût
osé affirmer que cette monarchie née de la veille, sortie d'une
révolution, suspecte à l'Europe, trouverait en elle-même de quoi
compenser cette diminution de force?