IV

Ce que nous venons de dire explique, atténue même les fautes commises

par Périer dans les questions religieuses, mais ne les justifie pas,

et surtout ne dispense pas l'histoire de les noter au passage. Le

nouveau ministère, qui n'eût certes pas toléré, comme M. Laffitte, le

sac d'une église ou d'un évêché, se montrait singulièrement hésitant à

en réparer les conséquences. Depuis la hideuse journée du 14 février

1831, Saint-Germain l'Auxerrois était demeuré fermé par mesure

administrative; le clergé et les fidèles de cette paroisse étaient

réduits, pour leurs offices, à solliciter l'hospitalité de

Saint-Eustache. Prolonger cet état de choses, ce n'était pas seulement

entraver gravement l'exercice du culte, c'était surtout paraître

sanctionner la désaffectation sacrilége exigée par l'émeute. Le

ministère eût désiré donner satisfaction aux catholiques qui

réclamaient la réouverture de l'église; par moments, il y paraissait

presque décidé, commençait même certains travaux, mais il finissait

toujours par reculer devant les criailleries de la presse et les

menaces de troubles. Dans les matières qui lui tenaient vraiment à

coeur, il n'était pas si timide. Encore devait-on s'estimer heureux

qu'il n'acceptât pas l'expédient que lui offraient plusieurs journaux,

entre autres le _Constitutionnel_. Cet expédient, d'un vandalisme

impudent, consistait à raser une charmante église devenue

politiquement embarrassante; on prenait pour prétexte une grande

opération de voirie destinée à dégager les abords du Louvre.

Saint-Germain l'Auxerrois échappa à la démolition, un moment

menaçante; mais il ne devait être rendu au culte qu'en 1838, sous le

ministère de M. Molé.

Ce fut par une timidité analogue que le gouvernement, au lieu de faire

droit aux réclamations de l'archevêque de Paris qui demandait la

reconstruction de son palais et offrait même de l'entreprendre à ses

frais, affecta au logement du prélat un hôtel de la rue de Lille, et

mit en adjudication la démolition définitive du vieil archevêché. Mgr

de Quélen fut fort ému d'une décision qui consommait officiellement la

ruine commencée par la violence populaire, et qui dépouillait l'Église

de Paris de la demeure où ses chefs avaient vécu pendant des siècles,

à l'ombre de leur cathédrale. Il protesta avec vivacité et adressa à

ses curés une lettre publique où, généralisant ses griefs, il

signalait en termes émus «les malheurs de la religion», le culte

public entravé, les églises fermées[86]. Irrité de ces plaintes, le

gouvernement y répondit, dans le _Moniteur_[87], par un article d'un

ton singulièrement agressif, accusant l'archevêque «d'injustice» et

«d'ingratitude», déclarant que «ses plaintes et ses protestations

reposaient sur un prétexte frivole», lui reprochant «d'irriter au lieu

de calmer les consciences pieuses», et de «n'avoir pas contenu le zèle

fanatique» comme le gouvernement avait «maîtrisé les passions impies».

Prélat d'une grande dignité de caractère et d'une vertu incontestée,

Mgr de Quélen était, sans doute, par ses sympathies personnelles et

par les traditions de sa vieille race bretonne, fort attaché à la

royauté déchue. Ces sentiments le rendaient, à l'égard du

gouvernement, moins prompt à la conciliation que tels autres de ses

collègues: plus tard, on pourra lui reprocher une obstination

boudeuse, une froideur un peu méprisante que le Saint-Siége

n'approuvera pas, et où l'honneur du gentilhomme aura peut-être plus

de part que la sollicitude épiscopale. Mais, en 1831, après que cet

évêque avait été deux fois chassé par l'émeute de son palais saccagé,

sans que le pouvoir lui eût jamais accordé la protection due au plus

humble citoyen; après qu'il avait été obligé de se cacher, pendant

plusieurs mois, dans sa ville épiscopale, comme le fait un

missionnaire en Corée; au moment où, même sous le ministère de Périer,

il se sentait à ce point menacé, qu'il était réduit, le 17 avril 1831,

à procéder de nuit et à la dérobée, dans une chapelle de couvent, au

sacre de Mgr Gallard, le nouvel évêque de Meaux; quand on lui refusait

la réouverture ou la réparation des temples dévastés par la populace,

et que l'administration des domaines vendait, sous ses yeux, à

l'encan, les croix brisées et profanées qu'on avait arrachées des

églises, franchement le gouvernement était-il en droit d'adresser à ce

prélat un reproche «d'ingratitude»?

[Note 86: Lettre du 29 août 1831.]

[Note 87: _Moniteur_ du 13 septembre 1831.]

Ce n'était pas seulement à Paris que le ministère hésitait à défaire

l'oeuvre de l'émeute. Celle-ci, le 17 février 1831, à la nouvelle des

désordres de la capitale, avait envahi et saccagé le grand séminaire

de Nancy. Même désordre s'était produit à Metz dès le 6 octobre 1830.

Depuis lors, ces établissements avaient été fermés administrativement,

mesure arbitraire qui interrompait absolument dans ces diocèses le

recrutement du clergé. Vainement les autorités ecclésiastiques

réclamaient-elles avec insistance, le gouvernement, qui reconnaissait

au fond la légitimité de leur plainte, alléguait, pour n'y pas faire

droit, la crainte d'une émeute et les dispositions mauvaises des

gardes nationales. Toutefois, la réparation, bien que tardive, finit

par venir, et cette fois Périer n'en laissa pas l'honneur à ses

successeurs. Le séminaire de Metz fut rouvert en février 1832, et

celui de Nancy au mois d'avril suivant, après une interruption qui,

pour chacun de ces établissements, avait duré plus d'une année.

Le ministère ne se contentait pas de refuser ou de retarder la

réparation des violences antérieures, lui-même en commettait. Dans les

populations royalistes de l'Ouest, la révolution de Juillet avait

naturellement causé une vive émotion. Quelques bandes de chouans, qui

toutes, il est vrai, n'étaient pas mues par des motifs politiques,

s'étaient formées et parcouraient la contrée. Les autorités, sans

cesse sur le qui-vive, recueillaient de vagues rumeurs de complot et

de soulèvement. Se rendant imparfaitement compte du changement qui

s'était opéré, depuis quarante ans, dans les moeurs et jusque dans la

disposition des lieux, elles se demandaient si ce n'était pas le

prélude d'une nouvelle guerre de Vendée. Dès le début de son

ministère, l'attention de Périer avait été attirée de ce côté; le 16

mai 1831, il avait nommé le général Bonnet «commissaire

extraordinaire dans l'Ouest», avec des pouvoirs étendus qui mettaient

sous ses ordres cinquante mille hommes de bonnes troupes, et à sa

disposition tous les fonctionnaires administratifs ou judiciaires.

C'est dans ces circonstances que les «bleus» de la Loire-Inférieure

dénoncèrent avec insistance, comme l'un des centres de l'agitation

carliste, la Trappe de la Meilleraye, située sur la frontière de la

Bretagne et de la Vendée. L'abbé du monastère, le R. P. Antoine, de

son nom de famille M. Saulnier de Beauregard, religieux austère et

homme du monde accompli, était particulièrement signalé comme un

redoutable conspirateur. Le conseil d'arrondissement de Châteaubriant

appelait les rigueurs du gouvernement sur cet «établissement

très-dangereux pour la tranquillité publique, formé après la

Restauration comme un de ses moyens d'abrutissement, devenu maintenant

un véritable foyer de conspiration». Le conseil général de la

Loire-Inférieure demandait la suppression du monastère.

L'administration locale appuyait ces plaintes par des rapports

alarmants.

À la fin du siècle dernier, des moines, obligés par la Terreur de fuir

la France, avaient fondé à Lulworth, en Angleterre, une Trappe,

bientôt très-florissante. Louis XVIII les y avait connus et admirés

pendant son exil. Monté sur le trône, il avait désiré ramener dans son

royaume ces incomparables défricheurs, et s'était occupé lui-même de

les établir à la Meilleraye, dans une région de landes et de

marécages, où une ferme modèle était particulièrement utile. La liste

civile subventionna le monastère, et la famille royale lui marqua plus

d'une fois son bienveillant patronage. Le succès de cette fondation

fut complet. Au bout de quelques années, le couvent, en pleine

ferveur, comptait environ cent quatre-vingts religieux, dont

quatre-vingts Anglais ou Irlandais. Les résultats agricoles et

industriels étaient merveilleux: les conditions matérielles du pays

avaient été transformées; le bienfait était grand pour la masse de la

population; mais un tel changement n'avait pu s'opérer sans froisser

des intérêts particuliers et éveiller des jalousies qui furent sans

doute pour beaucoup dans les dénonciations de 1831. Qu'y avait-il de

fondé dans ces dénonciations? Que quelques-uns des religieux, que

l'abbé notamment, ancien émigré de 1792, restassent dévoués à la

famille royale qui avait fondé et protégé leur monastère; qu'ils

entretinssent des relations avec les propriétaires de leur voisinage,

presque tous ardents légitimistes; que, dans des correspondances ou

dans des conversations, ils eussent, plus qu'il ne convenait à des

moines, exprimé des regrets et des espérances, peut-être même engagé à

prier pour Henri V, ou distribué quelques-unes de ces prophéties

apocryphes qui sont, dans l'épreuve, la consolation d'une certaine

classe de royalistes: ces faits paraissent, les uns certains, les

autres probables. Du complot menaçant, de l'agitation délictueuse dont

on les accusait, les perquisitions les plus sévères n'ont jamais pu

faire saisir le moindre indice.

Ce fut cependant sur la foi de ces accusations que le gouvernement se

décida à agir. Déjà, sous l'empire de préoccupations analogues, il

avait, dans cette même région, fermé le petit séminaire de Beaupréau

et celui de Vitré. Il fit prendre, le 5 août 1831, par le préfet de la

Loire-Inférieure, un arrêté qui prononçait la dissolution de la

communauté religieuse de la Meilleraye; l'arrêté visait la loi du 28

vendémiaire an VI relative à l'expulsion des étrangers, les lois

révolutionnaires de 1790 et de 1792 contre les congrégations, et ce

décret napoléonien du 3 messidor an XII que récemment on a de nouveau

exhumé. Une répugnance naturelle retarda quelque temps l'exécution.

Cependant, le 28 septembre, des troupes nombreuses cernèrent la

Trappe, et en dépit des protestations de l'abbé, quarante-cinq

religieux français reçurent des passeports pour se rendre dans leurs

communes natales; les étrangers furent avisés qu'ils devaient

prochainement retourner dans leur pays; sauf les malades et vingt

hommes valides laissés pour l'exploitation, l'administration exigeait

la dispersion de tous les autres moines; un détachement de gendarmerie

fut installé au couvent pour surveiller l'exécution de ces mesures.

À peine informée de ces événements, l'Agence pour la défense de la

liberté religieuse, fondée par les rédacteurs de l'_Avenir_, y vit une

occasion excellente d'employer son zèle et d'appliquer ses principes.

Elle prit en main la cause des Trappistes, et ouvrit à grand bruit,

par toute la France, des souscriptions destinées à couvrir les frais

de la lutte. Un de ses membres, M. de Regnon, vint s'établir au

monastère et conseilla aussitôt de résister hardiment à la violence du

gouvernement, en se plaçant sur le terrain du droit commun, de la

Charte et de la liberté pour tous. Sur ses indications, le 8 novembre,

les religieux, demeurés au couvent, reprirent la vie monastique

interrompue par l'exécution de l'arrêté préfectoral, revêtirent le

saint costume qu'ils avaient dépouillé, sonnèrent leur cloche

silencieuse depuis plusieurs semaines et recommencèrent leurs offices.

En même temps l'abbé signifia, par ministère d'huissier, qu'il

entendait jouir librement de ses droits de citoyen et de propriétaire,

avec les ouvriers qu'il lui plaisait d'employer à son exploitation, et

se refusa à fournir plus longtemps la nourriture des cinquante

gendarmes qui avaient envahi et occupaient illégalement son domicile.

Ce changement d'attitude troubla et irrita les ennemis des Trappistes.

Par effarement ou par perfidie, ils répandirent le bruit que la

Meilleraye était en pleine révolte et qu'on y sonnait le tocsin pour

appeler aux armes les «carlistes» des environs. Les autorités crurent

ou feignirent de croire à ce péril. Une nouvelle expédition militaire

fut faite, plus brutale que la première; elle aboutit à enlever et à

embarquer immédiatement les soixante-dix-huit religieux anglais ou

irlandais qui étaient encore au monastère. Dès lors, il ne restait

plus à la Meilleraye, avec l'abbé propriétaire, que vingt-huit

religieux.

Toujours sur les conseils et par les soins de l'Agence, l'abbé entama

une double instance. Il demanda d'abord à la Chambre l'autorisation de

poursuivre M. Casimir Périer comme auteur responsable de l'attentat

commis contre le monastère et ses habitants; le rapporteur, M.

Bérenger, conclut à la légalité des actes du gouvernement et au refus

de l'autorisation, non toutefois sans appeler de ses voeux une

législation plus libérale[88]; ses conclusions furent adoptées, après

un court débat où M. Dubois, l'ancien rédacteur du _Globe_, défendit

la liberté des religieux, et où M. Dupin, au contraire, saisit avec

joie l'occasion de reprendre, contre une autre congrégation, la petite

guerre qu'il avait commencée, sous Charles X, contre les Jésuites[89].

En même temps, le tribunal de Nantes était saisi d'une action civile

dirigée contre le préfet par l'abbé de la Meilleraye, agissant comme

propriétaire et chef d'exploitation agricole; celui-ci demandait sa

réintégration, le libre exercice de son industrie et 150,000 francs de

dommages-intérêts pour le trouble qui lui avait été causé; le procès

fut plaidé, avec quelque éclat, par Me Janvier, pour les Trappistes,

et par Me Billault, pour le préfet; le tribunal se déclara

incompétent[90].

[Note 88: M. Bérenger exprimait le regret que, «sous un gouvernement

et après une révolution qui consacrent cette liberté, des citoyens ne

pussent, sans opposition, se vêtir et prier Dieu comme ils

l'entendaient, dans leur maison, alors surtout qu'on ne demandait à la

loi d'autre protection que celle qui est due à tous les citoyens».]

[Note 89: Séance du 31 décembre 1831.]

[Note 90: Jugement du 20 janvier 1832.]

Devant ces violences, dont le caractère arbitraire tranche si

complétement avec la conduite habituelle de Périer, avec l'espèce de

point d'honneur qu'il s'était fait de n'employer, même contre les

pires factieux du parti révolutionnaire, ni l'état de siége, ni aucune

loi d'exception, on ne peut s'empêcher de donner raison à Me Janvier,

disant devant le tribunal de Nantes: «Plus M. Périer se montre grand

et fort, et plus il était au-dessous de lui de condescendre à devenir

un persécuteur des Trappistes. Ce rôle ne lui va pas; en le subissant,

il s'est manqué à lui-même; il a trahi ces magnifiques paroles

prononcées par lui dans l'effusion de son coeur: _Qu'il ne concéderait

jamais la liberté d'écraser les vaincus_.» Le plus grand châtiment de

cette faute est qu'elle ait pu servir de précédent à d'autres

violences, qu'elle ait fourni, à des personnages indignes d'un tel

rapprochement, prétexte à se couvrir du nom de Périer. Non, sans

doute, que nous acceptions sans réserve ce rapprochement. Pour être

fondée sur les mêmes prétendues lois que des attentats récents, et

pour avoir été exécutée par des procédés analogues[91], la dispersion

des Trappistes de la Meilleraye n'avait pas été faite par les mêmes

motifs, dans les mêmes conditions politiques et morales: elle avait

été ordonnée, non par une pensée de persécution contre les

congrégations en général, mais sous l'impression mal fondée d'un péril

local, passager, exceptionnel, d'une crainte de complot et de guerre

civile; comme l'a dit M. Bérenger, dans son rapport à la Chambre,

cette mesure «se rattachait à la pacification des départements de

l'Ouest». Aussi quand, à cette époque, des journaux de gauche, mis en

goût par cette première violence, demandèrent qu'on procédât de même

contre certains couvents, notamment contre les Trappistes de

Bellefontaine, le gouvernement, plus honteux probablement de son

premier exploit que désireux de l'étendre, fit la sourde oreille. Tous

les autres monastères furent laissés en paix, et le trop fameux décret

de messidor rentra dans la poudre d'où un ministre soucieux du droit

et de la liberté n'eût jamais dû le faire sortir. Les religieux,

laissés à la Meilleraye avec leur abbé, reprirent leur costume et

leurs exercices. Seulement, pendant plusieurs années, il leur fut

interdit d'augmenter leur nombre. Ce ne fut qu'en 1838 qu'ils purent

accepter des novices, qui affluèrent aussitôt et eurent avant peu

comblé les vides produits par la violence de 1831. Celle-ci n'avait

eu, en définitive, qu'un résultat: elle avait amené la fondation de

deux nouvelles Trappes, créées par les expulsés, l'une à

Mount-Melleray, en Irlande, l'autre au Mont Saint-Bernard, en

Angleterre. C'est souvent ce que l'on gagne à persécuter les moines.

[Note 91: Dans l'éloquente plaidoirie qu'il a prononcée, en 1884,

devant le tribunal des conflits, pour d'autres religieux dispersés, Me

Sabatier a noté, entre les exécutions de 1830 et celle de la

Meilleraye, une différence importante, au point de vue juridique. À la

Meilleraye, il y avait eu grand déploiement de force armée, sans doute

parce qu'on se croyait sous la menace d'une insurrection carliste;

mais cette force armée paraît n'avoir été mise en action contre la

personne des religieux que lors de la seconde expédition et seulement

contre les étrangers; dans ce cas, en effet, elle était brutale, mais

n'avait rien d'illégal. Quant aux religieux français expulsés lors de

la première expédition, ils avaient protesté, mais avaient fini par se

disperser volontairement. Rien n'avait été fait contre eux qui pût

être comparé aux portes crochetées et brisées, aux citoyens français

arrachés de force de leurs domiciles, à toutes les violences

scandaleusement illégales dont nous avons été témoins. Même, d'après

les instructions du ministre de 1831, citées dans le rapport de M.

Bérenger, le sous-préfet devait, en cas de refus des moines, «requérir

immédiatement l'intervention du procureur du Roi», ce qui semble

signifier un recours aux voies judiciaires.]

Sous la Restauration, les processions et autres cérémonies extérieures

du culte avaient été en grande faveur, et plus d'une fois Charles X y

avait pris part. Les interdire parut à plusieurs, après 1830, une

représaille naturelle. Il ne fallait pas s'attendre que le

gouvernement résistât bien vigoureusement à cette intolérance. Aucune

mesure générale et uniforme ne fut prise pour les processions de la

Fête-Dieu, en 1831; les autorités locales agirent à leur guise. Ce fut

un sujet de bruyantes polémiques et même une occasion de troubles

provoqués par ces étranges «libéraux» que révoltait la seule vue d'une

cérémonie religieuse. Le ministère, effrayé de leurs dispositions et

de leurs exigences, interdit, par circulaire, à tous les évêques, la

procession du voeu de Louis XIII, qui se faisait le 15 août. Ce

n'était pas qu'il tînt beaucoup à être obéi: dans plusieurs villes on

trouva moyen de tourner la prohibition, et la procession eut lieu, en

l'honneur de l'Assomption, sinon en souvenir de Louis XIII; à Vannes

même, elle fut suivie par le préfet et par les autres fonctionnaires.

Est-ce par une concession aux mêmes exigences, qu'à cette époque, on

fit enlever de Notre-Dame les belles statues à genoux de Louis XIII et

de Louis XIV[92]? Ces statues y avaient été placées en 1715, pour

rappeler le voeu fait à la Vierge par le premier de ces rois et

confirmé par le second. Craignait-on qu'elles ne fussent détériorées

par ceux qui déclaraient ne plus vouloir de «roi à genoux[93]»?

[Note 92: _Ami de la religion_, t. LXIX, p. 102 et 117.]

[Note 93: Ces statues ont été plus tard portées dans la chapelle du

château de Versailles. Elles n'ont été replacées à Notre-Dame,

derrière le maître-autel, que sous le second empire, lors de la

restauration dirigée par M. Viollet-Leduc.]

Ce clergé qu'on prétendait renfermer dans l'intérieur de ses églises,

au moins l'y laissait-on pleinement libre? Le gouvernement en avait le

désir; mais ce désir incertain et débile ne l'empêchait pas, à la

première occasion, de porter à l'indépendance du sanctuaire des

atteintes dont il ne paraissait même pas comprendre la gravité

sacrilége. Grégoire, ancien évêque constitutionnel et membre de la

Convention, était mort en mai 1831, sans avoir voulu renier son passé

et faire les rétractations exigées par l'archevêque de Paris. L'Église

ne pouvait être tenue de rendre les honneurs à celui qui s'était ainsi

séparé d'elle. Cette vérité évidente de conscience et de bon sens

échappa aux ministres ou du moins leur parut primée par une

considération supérieure. Ils virent seulement, en cette affaire, le

désordre matériel dont le refus de service religieux pourrait être

l'occasion; ils ne virent pas le désordre moral dont ils allaient se

rendre eux-mêmes coupables. Par leurs ordres, le préfet de police,

alléguant un décret du 23 prairial an XII, signifia au curé de

l'Abbaye-aux-Bois sa prétention de disposer malgré lui de son église;

il recruta quelques prêtres étrangers au diocèse de Paris, tous plus

ou moins interdits, trouva, on ne sait où,--certains disent à la

chapelle des Tuileries,--des ornements sacerdotaux, et, dans le temple

occupé de force, fit célébrer par ces intrus les obsèques religieuses

de l'évêque schismatique. Les discours prononcés au cimetière

couronnèrent dignement cette scandaleuse cérémonie. On y entendit

Raspail appeler les générations nouvelles à la guerre «contre les

hommes du jour». Thibaudeau, ancien régicide, remercia la révolution

de Juillet «d'avoir associé la Convention nationale au trône» et

«d'avoir enfin ouvert aux conventionnels, pour leur défense, cette

tribune de la mort». Puis il ajouta, en parlant des hommes de 1830:

«Que leur a-t-il manqué pour être ce que, par un haineux abus de la

langue, ils ont appelé régicide? que Charles X fût fait prisonnier et

que le peuple le leur livrât[94].» En présence d'un tel langage, le

gouvernement ne dut pas se sentir bien fier d'avoir pris le parti des

amis de Grégoire contre le clergé catholique et d'avoir assumé la

responsabilité d'obsèques ainsi commentées. Le lendemain, cependant,

il faisait insérer dans le _Moniteur_ un article, où il se félicitait

presque naïvement de sa conduite[95]. Son procédé pour s'emparer des

églises et y faire célébrer des offices malgré l'autorité religieuse

lui parut même si heureusement trouvé, qu'il s'empressa d'en user de

nouveau, au mois d'octobre suivant, pour les obsèques de M.

Deberthier, autre évêque constitutionnel. L'archevêque de Paris

écrivit une circulaire à son clergé, afin de protester contre le

renouvellement de ce scandale.

[Note 94: Dans ce même discours, Thibaudeau s'écriait, en s'adressant

aux mânes de Grégoire: «Tant qu'un souffle de vie nous animera, à ton

exemple, nous le consacrerons au culte de la liberté et de la patrie.»

Est-ce pour tenir ce serment si solennel, qu'en 1852, au lendemain du

coup d'État, ce dernier survivant des régicides se faisait porter sur

la première liste des membres du Sénat impérial?]

[Note 95: On lisait dans cet article, en date du 31 mai 1831: «Les

obsèques de M. l'abbé Grégoire, ancien évêque de Blois, ont eu lieu

aujourd'hui, 30 mai, avec toute la régularité et la décence

qu'exigeait une cérémonie de ce genre... On savait que l'autorité

ecclésiastique ne croyait pas pouvoir accorder les prières de la

communion catholique à cet ancien évêque. Sans vouloir examiner

jusqu'à quel point cette détermination était compatible avec de hautes

considérations d'État, et sans oublier que les libertés religieuses

font aussi partie des libertés françaises, le gouvernement ne dut

s'appliquer qu'à prévenir les fâcheuses interprétations ou les

prétextes de troubles qui pouvaient résulter de ce refus.» Puis, après

avoir raconté comment s'était faite la cérémonie, le _Moniteur_

ajoutait: «Les lieux ont été remis régulièrement à M. le curé de

l'Abbaye-aux-Bois. Tout est calme. Nous voilà bien loin des scandales

qui, il y a peu d'années, accompagnaient des conflits de ce genre.

C'est un des fruits de la raison publique... On comprend mieux toutes

les libertés; on les possède plus sûrement; on en jouit avec plus de

sagesse.» Le lendemain, cependant, le _Moniteur_ jugea nécessaire de

protester contre le discours de Thibaudeau.]

Quelques-uns des amis du cabinet avaient cependant, en ces matières,

une idée plus haute et plus raisonnable des conditions de la liberté

religieuse; tel était le _Journal des Débats_, qui disait, quelques

mois après: «De bonne foi, il faut convenir qu'un misérable esprit de

réaction s'est manifesté contre l'autorité légitime des ministres du

culte. Il y a des gens qui se moquent tout haut des lois de l'Église,

qui ne croient ni à ses dogmes, ni à l'efficacité de ses sacrements,

ni à la sainteté de ses pratiques... Mais que le prêtre refuse à un

cercueil les derniers offices de la religion, et cela parce que sa

conscience le lui ordonne, aussitôt voilà le zèle pieux de ces

incrédules qui se rallume; ils enfoncent les portes de l'église dans

laquelle peut-être ils n'avaient pas mis le pied depuis leur baptême

ou leur première communion; ils sonnent les cloches, ils récitent des

prières avec le plus grand recueillement, comme on a bien soin de le

dire, et finissent, dans leur sainte ferveur, par piller et brûler la

maison du curé. Ce n'est pas une simple hypothèse, c'est

malheureusement le récit exact des scènes honteuses et coupables dont

la ville de Clermont vient d'être le théâtre[96].» Le dernier trait

seul avait manqué aux obsèques de Grégoire et de Deberthier.

[Note 96: _Journal des Débats_, février 1832.]

La mort de Grégoire donna lieu à une autre difficulté qui touchait à une

question singulièrement grave, celle du choix des évêques par le

gouvernement. Au moment où le prélat schismatique refusait obstinément,

sur son lit de mort, les rétractations exigées par l'archevêque de

Paris, un prêtre, professeur à la Sorbonne et aumônier de la Reine,

l'abbé Guillon, avait consenti à lui donner les derniers sacrements.

S'il y avait eu erreur de sa part, elle était un peu volontaire, et la

faiblesse envers le pouvoir civil y avait sa part. Frappé

disciplinairement par l'archevêque, l'abbé Guillon voulut se défendre;

il s'ensuivit une polémique qui fit quelque scandale. Or ce prêtre se

trouvait avoir été désigné par le gouvernement, le 25 novembre 1830,

pour l'évêché de Beauvais. Le clergé de ce diocèse s'émut de la conduite

tenue par son futur chef; des protestations se signèrent; des adresses

furent envoyées au Pape pour le supplier de ne pas ratifier le choix du

gouvernement. Cette difficulté arrivait d'autant plus mal à propos qu'au

même moment le ministère Périer appelait aux siéges vacants de Dijon et

d'Avignon deux ecclésiastiques, M. Rey et M. d'Humières, dont les moeurs

et la foi n'avaient encouru aucun reproche, mais que leur caractère et

leurs habitudes d'esprit rendaient peu dignes et peu capables de ces

hautes fonctions. De telles nominations n'étaient-elles pas des

arguments pour la thèse que l'_Avenir_ venait de soulever si

témérairement au sujet de la rupture du Concordat? Le Saint-Siége

montra, en cette circonstance délicate, l'esprit de conciliation qui

l'animait. Faisant la part du temps, il agréa, malgré leurs défauts, MM.

Rey et d'Humières, qui furent préconisés le 6 mars 1832; mais il

n'accepta pas M. Guillon. Le gouvernement, qui désirait sincèrement

éviter le conflit et qui avait péché par ignorance des choses

religieuses plutôt que par volonté mauvaise, ne pressa point le Pape.

Bientôt, du reste, M. Guillon fit honorablement sa soumission à

l'archevêque de Paris et donna sa démission d'évêque nommé à Beauvais;

il devait recevoir, en 1832, un canonicat à Saint-Denis et le titre

d'évêque de Maroc _in partibus infidelium_. Quant à MM. d'Humières et

Rey, leur élévation avait été si mal vue dans le monde ecclésiastique,

qu'ils ne purent trouver, en France, de prélat consécrateur; il fallut

recourir au ministère d'un évêque étranger, et se faire autoriser à

remplacer par de simples prêtres les évêques assistants. Mgr d'Humières

mourut un an après son sacre, sans avoir exercé les fonctions

épiscopales. Mgr Rey troubla si profondément le diocèse de Dijon, qu'au

bout de sept ans il dut donner sa démission que lui demandaient à la

fois le gouvernement et le Pape[97]. Ces fautes du début, la monarchie

de Juillet ne les répétera plus. Mieux éclairée par la suite, elle fera,

au contraire, de son droit de désigner les évêques, un usage qui lui

méritera, à plusieurs reprises, les éloges reconnaissants du

Saint-Siége.

[Note 97: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 114 et

146.]

Quand le gouvernement lui-même méconnaissait l'indépendance de

l'Église, comme il l'avait fait lors des obsèques de Grégoire et de

Deberthier, on peut se figurer ce dont étaient capables des

municipalités à la fois moins éclairées et plus passionnées. Sans

doute, le ministère, dès le premier jour, par une circulaire que nous

avons citée, avait annoncé l'intention de prévenir et de réprimer les

ingérences de ces municipalités dans l'exercice du culte, leurs

atteintes à la liberté religieuse; et il essayait de le faire toutes

les fois que le scandale était trop grossier; le plus souvent,

cependant, son action était un peu molle pour en imposer beaucoup; il

ne paraissait pas prendre assez à coeur les droits qu'il recommandait

de respecter. N'eût-il pas fallu surtout que son exemple ne vînt

jamais contredire ses recommandations? Aussi les vexations et les

intrusions des pouvoirs locaux, pour être devenues moins fréquentes,

étaient loin d'avoir complétement cessé. Des maires, sous prétexte que

le curé ne chantait pas le _Domine salvum_ à leur gré, pénétraient

dans l'église, interrompaient bruyamment l'office, criaient tout haut

leurs reproches et leurs injonctions. Un autre, trouvant que, pour le

jour de la fête du Roi, on n'avait pas allumé assez de cierges, allait

en chercher dans la sacristie et les posait de force sur l'autel.

Celui-ci abattait violemment, en pleine procession, les panaches du

dais, sous prétexte qu'ils étaient blancs et, par suite, suspects de

carlisme. Celui-là, qui croyait avoir à se plaindre du curé, lui

notifiait interdiction de dire sa messe le dimanche de Quasimodo.

Beaucoup faisaient installer dans l'église un buste de Louis-Philippe.

Aux messes pour l'anniversaire des journées de Juillet, plusieurs se

conduisaient comme si eux et leurs partisans s'étaient emparés

d'assaut du temple; ils prétendaient diriger l'office à leur

fantaisie, faisaient étouffer, par des roulements de tambour, la voix

du curé, chantaient la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_ au moment de

l'élévation, et, en plus d'un endroit, le populaire ainsi échauffé

terminait la pieuse cérémonie en saccageant le presbytère[98].

[Note 98: Sur toutes ces petites persécutions des municipalités, cf.

l'_Ami de la religion_ de 1831 et de 1832, _passim_, notamment t.

LXVII, p. 587; t. LXIX, p. 104, 134, 152, 169, 183; t. LXX, p. 215,

247, 281; t. LXXI, p. 596.]

Si le gouvernement avait parfois la prétention de pénétrer de force

dans les églises pour y célébrer les cérémonies du culte malgré

l'autorité ecclésiastique, il paraissait cependant préoccupé d'écarter

systématiquement la religion et presque le nom de Dieu des actes de sa

vie publique. M. de Salvandy se plaignait, en 1831, que, «dans le

temps même où cette autre religion, qui est le mysticisme de

l'anarchie, s'avançait hautement vers la jeunesse française, le jeune

grand maître de l'Université[99], quand il parlait aux élèves pressés

dans le champ de mai des grands concours et célébrait avec raison

devant eux la patrie et la liberté, ne murmurât même pas le nom du

Dieu qui a mis ces biens sur la terre». Il dénonçait, dans «ce

silence, une concession au génie fatal qui nous dominait[100]».

Voulait-on rendre hommage aux morts des «trois journées», le Roi et

les pouvoirs publics se rendaient, le 27 juillet 1831, au Panthéon

dont la croix venait d'être arrachée quelques jours auparavant, et y

célébraient je ne sais quelle cérémonie païenne, où, en guise d'hymnes

religieux, les artistes de l'Opéra chantaient la _Marseillaise_ et la

_Parisienne_. Cette solennité laissa une impression pénible à toutes

les âmes un peu hautes. En en sortant, la duchesse de Broglie, qui

était protestante, ne pouvait se contenir, et, rencontrant M. Thiers,

elle lui dit: «_Bienheureux les morts qui meurent au Seigneur_; cela

vaut mieux, monsieur, que tout ce que nous venons d'entendre.» Son

accent indigné, la flamme de son regard, l'émotion de son noble et

beau visage, tout cela était fort imposant, et M. Thiers ne sut trop

que répondre. «Je ne puis m'empêcher de trouver, disait à ce même

propos M. de Salvandy, qu'il y a un grand vide dans ces pompes, et je

demande à Dieu que le déchaînement des passions mauvaises ne le comble

pas.» Puis il ajoutait cette phrase que nous avons déjà eu occasion de

citer: «Il y a quelques mois on mettait partout le prêtre; aujourd'hui

on ne met Dieu nulle part.» Cette prétention d'organiser une sorte de

culte civil, en dehors du christianisme, se manifesta de nouveau au

parlement, lors de la discussion sur les honneurs à décerner, dans le

Panthéon, aux morts illustres[101]. Ce fut une occasion de répéter les

déclamations odieuses ou niaises des rhéteurs de la première

révolution. Le gouvernement n'osa rien faire pour arrêter la Chambre,

mais les législateurs ne purent même pas s'entendre sur la liste des

grands hommes qu'ils proposeraient à la dévotion civique. Le débat se

prolongea pendant plusieurs jours, violent et désordonné. Tout avorta

dans une ridicule impuissance, et, une fois de plus, la confusion des

langues vint châtier l'orgueil humain en révolte contre Dieu. Les

journaux raillèrent ce fiasco, et M. Saint-Marc Girardin put écrire

dans le _Journal des Débats_, après l'une des séances: «Arbitres de

l'immortalité, ayez donc un peu de dignité et de décence! En faisant

des dieux, soyez au moins des hommes!»

[Note 99: M. de Montalivet était alors ministre de l'instruction

publique.]

[Note 100: M. DE SALVANDY, _Seize Mois, ou la Révolution et les

révolutionnaires_, p. 420.]

[Note 101: Février 1832.]

Si «laïque» cependant que voulût être le gouvernement, il n'eût pas

cru possible alors d'exclure la religion de l'enseignement populaire.

Le 24 octobre 1831, M. de Montalivet déposait un projet dont l'article

1er indiquait, en tête des matières enseignées dans l'école primaire,

«l'instruction morale et religieuse», ajoutant seulement que «le voeu

des pères de famille serait toujours consulté et suivi, en ce qui

concernait la participation de leurs enfants à l'instruction

religieuse». De plus, bien qu'on fût alors en pleine réaction contre

l'intervention du clergé dans les choses administratives, le projet

réservait une place de droit aux ministres du culte dans les comités

divers auxquels étaient confiées la direction, la surveillance et

l'inspection des écoles. Enfin, dans son exposé des motifs, le

ministre n'hésitait pas à faire l'éloge «des Frères des Écoles

chrétiennes, hommes laborieux et utiles, véritables fondateurs de

l'enseignement élémentaire, repoussés aujourd'hui par des préventions

exagérées, comme gens de routine et d'obscurantisme». Ce projet de loi

ne devait pas aboutir. Toutefois, après avoir été soumis à une

commission de la Chambre, il fut l'objet d'un rapport rédigé par un

ancien conventionnel non suspect de «cléricalisme», M. Daunou[102]. Le

rapport n'hésitait pas un instant à prescrire l'instruction

religieuse. La présence de droit des ministres du culte dans les

comités de l'enseignement avait été discutée au sein de la commission;

la majorité l'avait maintenue «afin, disait le rapporteur, d'assurer à

la première instruction le caractère religieux qu'elle doit

conserver». M. Daunou répudiait hautement l'idée «des libéraux» qui

voulaient refuser ou limiter la liberté d'enseignement, par crainte

qu'elle ne profitât à leurs adversaires[103]. Il écartait notamment

toute mesure restrictive contre les congréganistes. «Que des

instituteurs, disait-il, appartiennent ou non à quelque société, nous

n'avons vu en eux que des individus jouissant de la même liberté et

soumis aux mêmes règles dans l'exercice de leur profession.»

[Note 102: Séance du 22 décembre 1831.]

[Note 103: Le rapporteur se pose cette question: La liberté

d'enseignement n'est-elle pas dangereuse pour la liberté publique, en

fournissant à ses ennemis des armes nouvelles, ardemment désirées par

eux? Il répond: «Les ennemis de la révolution de Juillet auraient

contre nous trop d'avantages s'il leur suffisait de réclamer les lois

justes, les institutions sages qu'elle promettait, pour nous disposer

à nous en priver, et s'il fallait nous refuser à nous-mêmes tous les

biens dont ils se flattent de profiter. Ce sont, depuis quarante ans,

des alarmes de cette espèce qui nous ont valu tant de lois funestes,

et, de tous les maux que nous ont faits les partisans de l'ancien

despotisme, le plus profond peut-être consiste dans l'injustice ou

l'imprudence des résolutions législatives, dictées, à diverses

époques, par les peurs qu'ils inspirèrent... La liberté publique jouit

contre eux de toutes ses forces, quand ils jouissent eux-mêmes de tous

ses bienfaits et quand elle ne leur refuse que des priviléges. Vous

remplirez donc le voeu exprimé par l'article 69 de la Charte. Vous

garantirez la liberté des écoles privées, et vous avouerez qu'elle

serait chimérique, si le gouvernement intervenait dans leur régime

intérieur, par des nominations, des injonctions, des prohibitions, par

d'autres actes enfin que ceux qui tiendraient à l'exécution des

dispositions précises de la loi. Vous affranchirez surtout les écoles

particulières de l'empire d'un corps enseignant qui, jusqu'en 1830, ne

leur a laissé ni permis aucune indépendance.»]

Ces conclusions sont d'autant plus significatives que le monde

parlementaire était alors animé d'une trop réelle malveillance contre

la religion; malveillance mesquine qui, n'osant «faire grand», se

rattrapait sur les petites choses. Ne donnait-elle pas sa mesure, par

exemple, quand elle faisait décider, contrairement à tous les usages

et à toutes les convenances, que la Chambre siégerait le jour de

l'Assomption et celui de la Toussaint? Telle également elle se

manifesta dans le débat sur le budget du ministère des cultes, en

février 1832. Il ne fut pas question de mesures radicales, mais, par

animosité plus encore que par parcimonie, on s'appliqua à rogner

misérablement les diverses parties de ce budget, déjà cependant réduit

par les propositions du gouvernement. C'était dans le même esprit que

presque tous les conseils généraux et beaucoup de conseils municipaux

avaient, en 1831, supprimé les subventions allouées au clergé. «Il y a

quelque chose de blessant, disait le _Journal des Débats_, pendant

cette discussion du budget, à voir ainsi tout ce que les hommes

respectent, tarifé, marchandé, mis au rabais.» Vainement ce journal

rappelait-il que «la religion était encore bien forte, quoi qu'on pût

en penser», et qu'il était imprudent «de lui donner juste sujet de se

plaindre», ces avertissements n'étaient guère écoutés. On eût dit que,

pour une bonne partie des députés encore imbus de leurs préjugés

d'avant 1830, le principal ennemi était toujours «le parti

prêtre[104]». Le ministre des cultes, M. de Montalivet, auquel Casimir

Périer laissa presque exclusivement la charge de ce débat, essaya de

retenir la Chambre dans la voie détestable où elle s'engageait; après

avoir cédé sur plusieurs points, il parvint à faire écarter

quelques-uns des amendements les plus graves, notamment celui qui

diminuait le nombre des évêchés sans entente avec le Pape; mais il ne

put empêcher l'adoption de certains autres, par exemple de celui qui

réduisait le traitement des évêques. Et pourtant que de concessions il

faisait, dans sa manière même de discuter, aux préventions qu'il

voulait contenir; affectant de poursuivre le même but et de ne

différer que sur les moyens; se faisant honneur d'avoir opéré de son

propre mouvement plus de réductions sur le budget des cultes que n'en

avait demandé l'opposition avant 1830; se vantant même d'avoir retenu

le traitement des ecclésiastiques dont politiquement il croyait avoir

à se plaindre, mesure arbitraire et absolument illégale!

[Note 104: Un député, M. Aug. Giraud, disait, aux applaudissements de

ses collègues: «Jamais je n'ai redouté le parti républicain: il est si

peu nombreux, qu'il est impuissant à faire le mal. Il n'en est pas de

même du parti carliste et du parti prêtre. C'est sur ce parti que nous

devons fixer nos regards.»]

Sur un tel sujet, et en face de telles attaques, on eût souhaité, de la

part du gouvernement, un langage plus haut et plus ferme. Ce langage, il

se trouva, en dehors du cabinet et à côté de lui, quelqu'un pour le

tenir. M. Guizot eut ce mérite et cet honneur. Les honteuses violences

des 14 et 15 février 1831 lui avaient causé une profonde impression; il

n'y avait pas vu seulement, comme la plupart des conservateurs de ce

temps, un désordre matériel à réprimer, mais surtout le signe d'un mal

moral à guérir[105]. Quand il prit la parole dans la discussion du

budget des cultes, il ne craignit pas de traiter de «misérables» les

amendements soumis à la Chambre pour réduire tels ou tels crédits. Puis,

s'élevant plus haut, il se demanda quelle devait être, envers l'Église,

la conduite de tout gouvernement, particulièrement du gouvernement de

Juillet. Il concédait qu'il pût y avoir, dans le passé, «des motifs fort

naturels de rancune et des raisons fort légitimes de défiance».

Seulement, ajoutait-il aussitôt, «ce ne sont pas les souvenirs du passé,

ce sont les intérêts et les besoins du présent qui doivent régler notre

conduite»; parlant de la «masse ecclésiastique tranquille, pacifique»,

il déclarait «que non-seulement on ne lui devait pas de la froideur et

de l'indifférence, mais qu'on lui devait bienveillance». Si «le pouvoir

politique» du clergé est fini, il faut lui faire voir que «son existence

religieuse n'est pas compromise». «Nous souffrons, disait-il, de ce que

nos convictions politiques et morales sont incertaines, nous en

souffrons d'autant plus que nous avons à lutter contre le fanatisme

révolutionnaire. C'est la religion seule qui peut nous donner ce dont

nous manquons, répandre et fortifier les sentiments nécessaires pour

combattre le péril qui nous menace.» Puis il ajoutait ces paroles vraies

de tout temps, mais particulièrement remarquables à cette époque: «La

religion fait quelques fanatiques; oui, mais, pour un fanatique, la

religion fait cent citoyens soumis aux lois, respectueux pour tout ce

qui est respectable, ennemis du désordre, du dévergondage et du cynisme.

C'est par là qu'indépendamment de tout pouvoir politique, la religion

est un principe éminemment social, l'allié naturel, l'appui nécessaire

de tout gouvernement régulier; il n'est arrivé, sans grave péril, à

aucun gouvernement régulier de se séparer complétement de cet appui, et

de se rendre hostile la première force morale du pays. Et non-seulement,

permettez-moi de le dire avec franchise, la religion répand et fortifie,

dans tous les esprits, l'amour de l'ordre et les instincts honnêtes,

mais elle donne à tout gouvernement un caractère d'élévation et de

grandeur qui manque trop souvent sans elle. Je me sens obligé de le

dire. Il importe extrêmement à la révolution de Juillet de ne pas se

brouiller avec tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans la nature

humaine et dans le monde. Il lui importe de ne pas se laisser aller à

rabaisser, à rétrécir toutes choses, car elle pourrait fort bien à la

fois se trouver abaissée et rétrécie elle-même. L'humanité ne se passe

pas longtemps de grandeur; elle a besoin de se voir elle-même grande et

glorifiée: et permettez-moi d'ajouter que le gouvernement qui

prétendrait se fonder uniquement sur le bien-être matériel du peuple

s'abuserait étrangement... Je crois que la révolution de Juillet et le

gouvernement qui en est né seront bien conseillés s'ils s'appliquent à

rechercher l'alliance de la religion, à donner satisfaction à cette

portion considérable du clergé qui veut rester paisible et se renfermer

dans sa mission religieuse. Ne nous trompons pas par les mots: il ne

s'agit pas de formes polies, de respect extérieur, de pure convenance;

il faut donner au clergé la ferme conviction que le gouvernement porte

un respect profond à sa mission religieuse, qu'il a un profond sentiment

de son utilité sociale; il faut que le clergé prenne confiance dans le

gouvernement, sente sa bienveillance. Il lui donnera en retour l'appui

dont je parlais tout à l'heure, et qui peut, plus qu'un autre, vous

mettre en état de lutter contre les ennemis dont vous êtes investis.»

[Note 105: M. Guizot avait écrit, à ce propos, dans la _Revue de

Paris_ du 6 mars 1831, les réflexions suivantes, qui contrastent

singulièrement avec tout ce qu'on disait alors autour de lui: «La

liberté religieuse a été violée, les croix insultées, brisées; tout ce

que nos pères adoraient, tout ce que nous vénérons a été livré à la

destruction et à l'outrage; une église antique n'a été protégée qu'en

devenant une mairie, et il a fallu la déguiser pour la sauver. Les

catholiques,--et ils sont plus nombreux aujourd'hui qu'avant le 14

février, parce que tout honnête homme se souvient de sa religion quand

il la voit outragée,--les catholiques sont inquiets dans toute la

France. Les députés belges ont pu conter dans la Flandre catholique

comment, à Paris, on traite les églises. La capitale de la France a pu

passer aux yeux des étrangers pour une ville d'irréligion fanatique,

et, ce qu'il y a de pis, c'est que tous ces maux, vous ne pourrez pas

les réparer. Il n'est pas en votre pouvoir de faire remettre une

croix abattue sur une église chrétienne.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 23 / 85 题