I. Périer est obligé de combattre avec des armes émoussées et
faussées. On rappelle aux ministres leur passé. État des esprits
dans le parti conservateur. Le sentiment monarchique y fait
défaut. Question de la liste civile. Pamphlets de M. de Cormenin.
Débat de la Chambre.--II. Concessions que Périer se croit obligé
de faire au trouble des esprits. Question de la pairie. Discours
de Royer-Collard. Suppression de l'hérédité.--III. Politique
religieuse. Amélioration produite par l'avénement de Périer.
Dispositions du clergé. Attitude du Pape. Sentiments personnels
de Périer. Le gouvernement n'ose rouvrir Saint-Germain
l'Auxerrois et rebâtir l'archevêché. Dispersion des Trappistes de
la Meilleraye. Interdiction des processions. Obsèques de l'évêque
Grégoire. Affaire de l'abbé Guillon. Vexations des municipalités.
Le christianisme banni de toutes les solennités officielles. La
religion maintenue dans l'enseignement public. Le budget des
cultes à la Chambre. Langage élevé de M. Guizot.
I
Nous avons pleinement admiré Casimir Périer, nous avons porté
très-haut l'homme et son oeuvre. Loin de nous la pensée de revenir sur
ce jugement. Mais, si énergique que fût la résistance opposée par
Périer au désordre, elle avait ses faiblesses; si lumineuse que fût la
figure du ministre, elle avait ses ombres. Force nous est de montrer
les unes et les autres. L'histoire doit tout dire; elle n'a le droit
de rien voiler par complaisance ou par respect. Nous pourrons ainsi,
au premier abord, surprendre et peiner ceux qui, avec nous, ont admiré
Périer; après réflexion, ils comprendront que cet homme est de ceux
qui peuvent supporter sans dommage la pleine vérité. Ils se rendront
compte que les défaillances secondaires ont laissé subsister les
parties principales, décisives et vraiment méritoires de l'oeuvre de
résistance; ils verront surtout que ces défaillances ont été moins
encore la faute de l'homme que le malheur d'une époque troublée.
Presque tout ce que Périer a fait de bon vient de lui-même; ses
erreurs et ses échecs viennent, pour une notable part, des passions ou
des préjugés alors régnant. Ainsi apparaît toujours ce mal
révolutionnaire dont le ministre subissait lui-même l'influence, au
moment où il le combattait si courageusement.
Déjà nous avons eu, plus d'une fois, l'occasion de constater les
conditions défavorables dans lesquelles Périer devait soutenir la
lutte; on a vu comment, par l'effet de la révolution, les armes dont
il se servait étaient émoussées, faussées, comme branlantes, et
trahissaient parfois la vigueur de son effort; on a vu l'inconsistance
de la majorité parlementaire, les acquittements scandaleux du jury,
les défaillances de certains préfets ou de certains généraux, la
défection des gardes nationales passant à l'émeute au lieu de la
réprimer, et même parfois, au début, l'hésitation de l'armée[63]. Les
ministres et ceux qui, à leur côté, s'étaient le plus courageusement
engagés dans la résistance n'échappaient pas entièrement à cette
faiblesse générale et originelle; alors même que leur énergie
demeurait entière, leur autorité morale se trouvait atteinte. Ils
n'avaient pas trempé naguère dans la révolution, à quelque degré que
ce fût, sans être un peu embarrassés pour la combattre. Quand ils
voulaient parler ou agir contre le parti anarchique, celui-ci leur
objectait qu'ils avaient fait eux-mêmes, à leur jour, ce qu'ils lui
reprochaient maintenant. À M. Barthe, devenu garde des sceaux, on
rappelait qu'il avait été membre actif des sociétés secrètes, fauteur
des conspirations, et La Fayette le nommait malicieusement, à la
tribune, «son vieux complice[64]»; à M. Thiers, qu'il avait inauguré
contre l'ancienne royauté, dans le _National_ de 1830, la tactique
reprise maintenant contre la nouvelle; à M. Guizot, qu'il avait été le
collègue et l'allié des républicains dans la société _Aide-toi, le
ciel t'aidera_. Il n'était pas jusqu'à Casimir Périer qu'on ne se plût
à mettre en contradiction avec son passé. À l'heure de ses plus
tragiques combats, en septembre 1831, après la chute de Varsovie, les
opposants de la Chambre, auxquels il reprochait avec une énergie si
haute de s'appuyer sur l'émeute du dehors, se croyaient autorisés à
répondre que lui-même leur avait donné, quelques années auparavant,
l'exemple de prendre la révolte sous sa protection et de s'en servir
pour peser sur le Parlement. Il leur suffisait de remonter aux
désordres qui avaient accompagné, en 1820, la discussion de la loi
électorale, et de rappeler les véhémentes harangues où Périer, chef
d'attaque, avait fait un crime au gouvernement d'alors de la plus
légitime répression, protesté contre «les excès des soldats conduits
par des hommes coupables», et parlé avec menace du «danger de
développer tous les jours l'appareil militaire, au milieu d'une
population où chacun pouvait se rappeler qu'il avait été soldat». En
1820, ainsi qu'en 1831, c'était un grand ministre qui avait tenu tête,
par sa seule parole, par son seul courage, à la coalition de la rue et
de la tribune; et, pour compléter la ressemblance, chez M. de Serre,
comme, plus tard, chez Casimir Périer, une santé détruite, la force
physique toujours sur le point de manquer à une âme vaillante, et
l'opposition, devenue par là vraiment meurtrière, pouvant mesurer, sur
le front de son illustre victime, l'avance que de telles scènes
faisaient prendre à une mort, hélas! trop proche.
[Note 63: À Tarascon, le 23 mai 1831, la troupe avait refusé de
marcher contre les émeutiers.]
[Note 64: Dans le procès d'avril, quelques années plus tard, l'un des
accusés interpella M. Barthe, pour lui rappeler qu'ensemble ils
avaient juré haine à la royauté sur le même poignard. M. Barthe était,
du reste, bien revenu de ses entraînements révolutionnaires. Le roi
Louis-Philippe disait de lui, un jour, à M. Guizot: «Bien peu
d'avocats comprennent les conditions du gouvernement; Barthe y est
arrivé. Ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumière.»]
Les ministres ou leurs alliés reprochaient-ils à l'opposition qui se
prétendait dynastique de faire campagne avec la faction républicaine,
c'était encore en rappelant leur conduite sous la Restauration que
leur répondait Carrel. «Qui les soutenait alors? disait-il, qui les
applaudissait au dehors? Qu'entendaient-ils, dans ce temps-là, par ce
parti libéral à qui ils demandaient la popularité?... Ne savaient-ils
pas que, sur les mêmes bancs où ils s'asseyaient, il y avait des
ennemis déclarés des Bourbons, bonapartistes, partisans d'un 1688
français, ou républicains?... C'est alors que nos hypocrites de
légalité, nos hommes gouvernementaux d'aujourd'hui eussent dû
proclamer hautement ce qu'ils pensaient et des bonapartistes, et des
républicains, et des admirateurs de la Convention, et des théoriciens
plus aventureux encore qui prétendaient que Babeuf et ses amis avaient
péri innocemment... Non, on ne repoussait pas l'alliance de toutes ces
sectes politiques. Alors on n'exécrait aucune nuance des opinions
révolutionnaires, on ne répudiait aucune alliance.» Du côté du
pouvoir, flétrissait-on, avec un juste mépris, la «presse de la rue»,
le _National_ répliquait: «Et qu'êtes-vous, vous-mêmes? D'où
venez-vous? Est-ce que votre royauté n'est pas la royauté de la
rue?... Royauté de la rue, ministres de la rue, députés de la rue,
sans cette investiture de la rue, qui vous releva de vos serments
envers trois générations de Bourbons, vous ne seriez que des traîtres
qui auriez déserté la monarchie légitime, au jour où elle vous
appelait à la défendre contre la rue[65].» Sans doute, l'opposition ne
se justifiait pas ainsi, mais elle embarrassait les ministres et leurs
amis; elle leur faisait, dans les discussions, une situation fausse
qui n'était de nature ni à augmenter la force morale du gouvernement,
ni à relever les moeurs publiques, ni à redresser l'opinion.
[Note 65: Jusqu'à la fin, l'opposition, avec la clairvoyance de la
haine, se servira de cette origine pour rabaisser la monarchie. La
veille de la crise de février 1848, M. Mauguin disait encore à la
tribune: «Pourquoi prononcer de grands mots contre les révolutions?
Mais notre gouvernement, nos Chambres, nos ministres, la couronne
elle-même, est-ce que tout cela n'est pas révolutionnaire? Est-ce que
vous n'avez pas ici jugé un roi? Est-ce que vous trouvez quelque chose
de plus révolutionnaire que de prononcer la déchéance d'un roi, de
déclarer la vacance d'un trône, de décerner une couronne? Vous êtes un
gouvernement révolutionnaire.»]
Cette opinion était singulièrement dévoyée. Elle aussi se ressentait
de la révolution. Le mal apparaissait non-seulement dans les régions
acquises à l'opposition, mais aussi dans celles où le gouvernement
cherchait un appui. La masse conservatrice d'alors, malheureusement
appauvrie par l'hostilité des éléments légitimistes, avait conservé
des événements de Juillet bien des préjugés, des exigences et des
passions. Périer y dénonçait un «sentiment de jalousie sociale», un
«esprit de vertige», tels que, si l'on y cédait, on «n'aurait bientôt
ni armée ni administration, et, il faut le dire, plus de pays».
Ajoutez ce malaise que M. de Rémusat dépeignait ainsi à M. Guizot, le
29 juin 1831: «L'état général des esprits me préoccupe... C'est un
mélange d'irritation et de découragement, de crainte et de besoin de
mouvement; c'est une maladie d'imagination qui ne peut ni se motiver
ni se traduire, mais qui me paraît grave. Les esprits me semblent tout
à fait à l'état révolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent à un
changement, à une crise, qu'ils l'attendent, l'appellent, sans
qu'aucun puisse dire pourquoi.»
Ce qui manquait le plus aux conservateurs de ce temps, c'était le
sentiment monarchique. Le malheur du régime de 1830, on l'a dit, était
que les vrais royalistes n'y criaient pas: Vive le Roi! Parmi les
partisans de ce régime, plusieurs eussent été surpris, peut-être même
blessés, si on les avait traités de royalistes. Carrel a esquissé
plaisamment d'après nature le bourgeois de ce temps. «Avez-vous
quelquefois interrogé, dit-il, un de ces gens paisibles, excellents
citoyens au fond, mais peu prévoyants, et qui s'étaient laissé
enrégimenter dans le juste milieu, sous M. Périer?... Demandez à cet
homme s'il est royaliste, il vous répondra qu'il est abonné depuis
quinze ans au _Constitutionnel_, et que sans doute vous vous
moquez.--Républicain? Pas davantage; mais il veut les conséquences de
la révolution de Juillet.--Propagandiste? Il a horreur du mot, depuis
qu'il a lu le discours de M. Périer; mais il tiendrait beaucoup
cependant à ce que la France fût encore la grande nation, car il a
dans sa bibliothèque, à côté d'un beau Voltaire, une superbe édition
des _Victoires et conquêtes_, de M. Panckoucke, et il a été révolté de
l'abandon de la Pologne. Notre homme n'est rien de ce qui fait un
royaliste; il est, au contraire, implacable ennemi des chouans, des
prêtres, des émigrés et de la Sainte-Alliance; il a toute l'étoffe
d'un républicain, seulement il ne le sait pas; il a peur du mot et
pas de la chose. Il prendrait son parti de la république, si elle
pouvait venir sans trouble; mais, en attendant, il est pour l'ordre
public, ou mieux encore _pour la tranquillité_.» Qui pourrait nier la
part de vérité contenue dans cette satire? Le haut esprit du duc de
Broglie notait alors, avec dégoût et tristesse, chez ceux qui
l'entouraient, «cet appétit pervers, naturel aux époques de
révolution, de tout abaisser, la royauté surtout». «Si l'on est
obligé, ajoutait-il, de laisser subsister cette royauté», on cherche
du moins à «la compromettre de plus en plus dans les idées et les
intérêts révolutionnaires[66]». La vanité des petites gens se plaisait
à mettre sans cesse cette monarchie en face de son origine; ils
avaient la bouche pleine, quand ils parlaient du «roi qu'ils avaient
fait[67]», et se croyaient au moins ses égaux; lors des illuminations
du 28 juillet 1831, un Parisien avait mis à sa fenêtre son propre
portrait et celui du Roi, avec ce distique écrit sur un transparent:
Il n'est point de distance entre Philippe et moi;
Il est roi-citoyen, je suis citoyen-roi.
[Note 66: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
[Note 67: «Des bourgeois de province engendrer un roi de France! Cela,
en effet, valait la peine d'être crié sur les toits, et ne se voit pas
tous les jours; aussi n'entendis-je longtemps retentir à mes oreilles,
à la Chambre et dans les couloirs, que ces mots ronflants et superbes:
_Le Roi que nous avons fait! Oui, le Roi que nous avons fait!_ Comme
ils en remplissaient leur bouche!» (CORMENIN, _Livre des orateurs_,
Appendice, t. II, p. 375.)]
Il n'était pas jusqu'aux moeurs simples du prince dont on n'abusât
pour le traiter avec un sans gêne irrespectueux. M. Doudan l'a dit:
«L'homme est un animal insolent qui n'aime l'extrême simplicité que
pour lui grimper sur les épaules»; et ce fin observateur en concluait
plaisamment que, «s'il était par accident chef des peuples, il vivrait
au milieu de la foudre et des éclairs, surtout, ajoutait-il, dans les
temps où les idées d'égalité absolue auraient miné le monde[68]». La
vue des outrages dont la royauté était alors accablée par ses
adversaires ne rappelait pas ses partisans à plus de respect. À voir
même ces étranges conservateurs faire aux caricatures de Philipon et
de ses collaborateurs un succès de curiosité, n'eût-on pas dit que le
ridicule et la boue jetés sur le Roi flattaient en eux je ne sais quel
arrière-fond d'envie[69]?
[Note 68: _Lettres de Doudan_, t. II, p. 178-179.]
[Note 69: Un observateur avisé, madame Émile de Girardin, dira,
quelques années plus tard: «Nous sommes maintenant un peuple d'envieux
qui voulons rire de nos maîtres.» (_Lettres parisiennes du vicomte de
Launay_, t. III, p. 73.)]
C'est que, chez la plupart de ceux qui soutenaient la monarchie
nouvelle, le coeur n'était pas assez intéressé. On eût vainement
cherché en eux ce mélange de tendresse et de foi, qui marquait
autrefois les rapports du sujet et du Roi, et qui avait, dans une
certaine mesure, reparu sous la Restauration[70]. Bien au contraire,
ils se vantaient d'avoir répudié cette sentimentalité et cette
religiosité monarchiques. «Nous ne sommes pas des Vendéens», disait
l'un d'eux à Louis-Philippe. Beaucoup n'étaient même pas des whigs.
S'ils s'attachaient à la royauté, ce n'était ni par affection ni par
principe; ce n'était guère que par intérêt. Cette royauté leur
paraissait être, comme on l'a dit, «un paratonnerre pour protéger les
boutiques». Sa force était surtout de pouvoir répéter à la bourgeoisie
ce que l'astrologue de Louis XI disait à ce prince, pour se mettre en
garde contre ses fantaisies meurtrières: «Je mourrai juste trois jours
avant Votre Majesté.» Est-il vrai, comme l'ont soutenu des esprits qui
se piquaient d'être désabusés et positifs, que l'intérêt est pour la
monarchie un fondement meilleur que le sentiment? Sans doute,
l'intérêt peut, à un moment donné, assurer des concours nombreux; mais
sont-ce les plus sûrs et les plus dévoués? Une telle fidélité a besoin
d'être stimulée et entretenue par un danger en quelque sorte tangible;
avec la sécurité, vient l'indifférence, et une indifférence accessible
à tous les caprices, à toutes les excitations malveillantes. Cet
intérêt manque même de clairvoyance; il se trompe facilement sur la
réalité du danger, et souvent il ne commence à s'en émouvoir que quand
le temps est passé de l'écarter. Ainsi fera-t-il en 1848. C'est en ce
sens que, dès 1832, un fin observateur disait à Henri Heine: «Le parti
du Roi est très-nombreux, mais il n'est pas fort.»
[Note 70: M. de Vigny écrivait dans son journal, le 21 août 1830,
quelques jours après la révolution: «En politique, je n'ai plus de
coeur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait ôté: il gênait ma tête. Ma
tête seule jugera dorénavant et avec sévérité. Hélas!»]
Presque à chaque pas, apparaissait alors ce défaut de véritable
royalisme: on eût dit que, parmi les partisans de la monarchie
nouvelle, beaucoup voulaient lui faire payer leur appui en la
contrariant, et, pour nous servir d'une expression appropriée à la
vulgarité d'une telle conduite, en lui faisant la vie dure. Cette
tendance se manifesta surtout à propos de la fixation de la liste
civile. Il eût importé à la dignité de la monarchie nouvelle qu'une
telle question fût résolue largement et promptement, sans marchandage
et presque sans débat. Quand, sous la Restauration, la liste civile de
Louis XVIII avait été fixée à 34 millions, celle de Charles X à 32
millions, il n'y avait pas eu une objection. Si les choses ne se
passèrent pas de même après 1830, la faute en fut au moins autant à la
timidité ou aux idées fausses des partisans de la monarchie qu'aux
manoeuvres de ses adversaires. Les conservateurs s'étaient nourris de
phrases sur le «gouvernement à bon marché». Une royauté bourgeoise qui
régnerait au rabais et qui serait mise en garde contre l'orgueil par
de salutaires humiliations, tel était leur idéal. N'était-on pas
d'ailleurs parvenu, à force de calomnies ouvertes ou de perfides
insinuations, à leur persuader qu'il fallait se méfier de l'avarice de
Louis-Philippe? Ce bâtisseur infatigable qui devait laisser après lui
une liste civile obérée, on le présentait comme étant possédé d'une
parcimonie et d'une avidité mesquines, vices les plus propres, après
la lâcheté, à discréditer un prince en France; et plus d'un badaud
avait fini par croire que le Roi ne songerait qu'à économiser et à
thésauriser les millions de sa dotation. Certaine manière d'être de
Louis-Philippe aidait sur ce point la méchanceté de ses ennemis. Par
amour de l'ordre, par souci surtout de l'avenir de ses enfants qu'il
craignait de voir, un jour, «sans pain»[71], il avait, en ces
questions de fortune, une préoccupation soigneuse, qui était plus d'un
propriétaire prudent et d'un bon père de famille que d'un prince.
Peut-être lui eût-il été profitable d'avoir quelques défauts de plus,
un peu de l'insouciance, de l'imprévoyance en fait d'argent, qui, à
tort ou à raison, paraissent en France la marque du gentilhomme. Tout
en dépensant beaucoup et utilement, il n'avait pas, dans la forme,
cette magnificence qu'un aventurier eût peut-être feinte avec plus
d'adresse, et grâce à laquelle quelques louis jetés avec désinvolture
font plus d'effet sur la foule que des millions dépensés avec une
régularité bourgeoise. Néanmoins, rien dans tout cela ne pouvait
justifier ou même seulement excuser cette imputation d'avarice qui ne
fut pas la machine de guerre la moins efficace contre la monarchie
nouvelle. Des injustices nombreuses auxquelles Louis-Philippe était
exposé, nulle ne lui fut plus sensible, plus douloureuse, et la
première fois que, dans son intimité, il prononça le mot d'abdication,
ce fut après une attaque de ce genre.
[Note 71: C'est à M. Guizot que le Roi disait, un jour, en lui prenant
tout à coup les mains avec effusion: «Je vous dis, mon cher ministre,
que mes enfants n'auront pas de pain.»]
En décembre 1830, M. Laffitte avait déposé un projet fixant la liste
civile à 18 millions; mais, surpris et effrayé de l'opposition qui
s'éleva, il ne pressa pas la discussion, et, dans la commission, se
hâta d'abandonner le chiffre qu'il avait proposé. Périer, lui-même,
sentit l'opinion si excitée, qu'il montra une timidité à laquelle il
n'avait habitué ni ses amis ni ses adversaires. Ce fut seulement le 4
octobre 1831 qu'il se décida à présenter un nouveau projet: encore y
laissa-t-il en blanc le chiffre de la dotation, voulant, disait-il,
par un sentiment de haute convenance et par déférence pour une auguste
volonté, remettre à la Chambre le soin de le fixer elle-même. Cette
réserve, bien loin de désarmer les oppositions, les rendit au
contraire plus audacieuses. On se livra, dans la presse, à toutes
sortes de calculs perfides, de lamentations hypocrites, d'insinuations
calomnieuses: sous prétexte de liste civile, ce fut le Roi, dans sa
vie privée, avec ses goûts supposés, qu'on mit sur la sellette et
qu'on travestit outrageusement. Dès ce moment, un homme se fit une
spécialité de cette diffamation factieuse: c'était M. de Cormenin.
Ancien membre du conseil d'État sous l'Empire et sous la Restauration,
connu comme juriste administratif, dynastique zélé sous ces deux
régimes, gratifié par faveur du titre de vicomte, rien dans son passé
ne l'avait préparé au rôle qu'il allait jouer. Il était député et
s'appliquait, depuis Juillet, à voter avec le parti le plus avancé,
mais sans tenir grande place dans la Chambre. À la tribune, le regard
effrayé et la parole hésitante, il faisait piteuse figure. Est-ce pour
cela qu'il préféra s'embusquer dans de petits pamphlets qu'il pouvait
écrire sans avoir ses contradicteurs en face? Son titre de député ne
lui était pas cependant inutile, puisqu'il lui assurait une
inviolabilité fort avantageuse en ce rôle de calomniateur: ce qui ne
l'empêchait pas de dire au «peuple» que, par amour pour lui, il
s'exposait «aux sépulcres vivants de Pélagie». Ses lettres sur la
liste civile, publiées en décembre 1831, eurent un grand
retentissement. La valeur en était cependant médiocre; langue pénible,
sans naturel, guindée et limée, tout en étant singulièrement
incorrecte[72]; phrases courtes, sans être toujours rapides; traits
laborieux, railleries plus dénigrantes que malicieuses, rire plus
nerveux que gai, émotion de rhéteur à froid; voilà ce qu'on prétendait
égaler au style pur, délicat, parfois exquis, à l'esprit vif, bien
qu'un peu sec, de Paul-Louis Courier. N'osa-t-on même pas prononcer,
avec sérieux, le nom de Pascal? À défaut de mérite littéraire, ces
pamphlets avaient une efficacité malfaisante. Leur dialectique
vulgaire et sophistique imposait aux badauds. Des chiffres perfidement
disposés donnaient à la critique une apparence de précision. L'auteur
par son instinct propre devinait ce qui pouvait le mieux flatter les
petits sentiments, exciter les envies mesquines et les haines
souffreteuses. Ainsi mettait-il en regard la paille nécessaire à la
litière des écuries royales, et celle qui manquait au lit de tant de
pauvres familles, ou calculait-il combien, à quinze sous par jour, on
nourrirait de paysans avec les millions de la liste civile. Au profit
de qui l'ancien auditeur du premier Empire, le récent maître des
requêtes de la Restauration, le futur conseiller d'État de Napoléon
III, faisait-il alors cette vilaine campagne? On serait embarrassé de
répondre. Peut-être obéissait-il surtout à des ressentiments médiocres
et à un naturel besoin de dénigrement. Pour le moment, il se disait
républicain, et les républicains l'acceptaient comme un des leurs, en
attendant qu'en 1848, ils reçussent de ses mains le suffrage
universel, et lui confiassent, comme au plus compétent, la préparation
de leur constitution.
[Note 72: A. Karr s'est amusé, dans ses _Guêpes_, à relever la phrase
suivante de M. de Cormenin: «Le budget est un _livre_ qui _pétrit_ les
_larmes_ et les _sueurs_ du peuple pour en tirer de l'or,... un
_livre_ qui _chamarre_ d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
_nourrit_ leurs coursiers fringants, et _tapisse_ de coussins moelleux
leurs boudoirs.»]
Ces polémiques n'avaient que trop d'effet sur une opinion mal
disposée. Enfin la discussion s'ouvrit à la Chambre, en janvier 1832.
Elle ne dura pas moins de huit jours, âpre, violente, mesquine; on eût
dit «un marchandage avec un entrepreneur avide et rusé dont les
demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les
bénéfices[73]». Une partie des conservateurs, au lieu de décourager et
d'étouffer un débat mortel au prestige même de la royauté, suivait à
demi l'opposition, ou du moins paraissait l'entendre sans déplaisir.
Casimir Périer voyait bien la faute d'une telle conduite; il conjurait
ses amis de se rappeler que «ce n'était plus une question financière»,
mais «une question politique», et comme il le disait justement, une
«question de royauté». Néanmoins il sentait avoir affaire à des
affections si froides et à des préjugés si vifs, que lui-même était
craintif, embarrassé, «comme s'il eût demandé plus qu'il n'avait droit
ou chance d'obtenir». Des incidents bruyants et passionnés marquèrent
ce triste et long débat. Un jour, M. de Montalivet était amené, au
cours de son argumentation, à parler du Roi et de ses «sujets».
Aussitôt éclate un effroyable tumulte sur les bancs de l'opposition:
«Il n'y a plus de sujets depuis la révolution de Juillet!
crie-t-on.--Les hommes qui font des rois ne sont pas des sujets! À
l'ordre, l'Excellence!» On ne permet pas au ministre de s'expliquer:
c'est une rétractation qu'on exige; le trouble est tel, qu'il faut
lever la séance. Vainement expose-t-on à ces «citoyens» que les
Anglais ne sont pas moins libres, pour se dire les «sujets» du Roi;
vainement leur rappelle-t-on qu'eux-mêmes, depuis 1830, s'étaient déjà
servis plusieurs fois de cette expression; ils ne veulent rien
entendre, et M. Odilon Barrot rédige gravement une protestation que
signent cent soixante-sept députés, tous fiers de cette résistance
héroïque au despotisme royal. Quand vint le moment de voter sur les
articles de la loi, il ne fut plus même question des 18 millions,
d'abord proposés par M. Laffitte et provisoirement alloués au Roi
depuis la révolution. Le chiffre de 14 millions, appuyé par les
ministres, fut repoussé comme trop élevé; il fallut se rabattre à 12
millions.
[Note 73: Guizot, _Mémoires_, t. II, p. 224.]