Âgé de quarante-trois ans, M. Guizot avait seulement quelques années
de moins que M. Dupin. L'éclat de son enseignement à la Faculté des
lettres, le rôle politique qu'il avait joué pendant la Restauration à
côté de ses amis les doctrinaires, son passage au ministère de
l'intérieur après 1830, tout contribuait à le mettre en vue.
Cependant, entré dans la Chambre seulement en janvier 1830, il y était
encore trop nouveau pour être en pleine possession de son talent
oratoire. De ses années de professorat, il avait gardé, avec un
ensemble de connaissances qu'on eût vainement cherché chez ses rivaux
politiques, des habitudes de parole qui ne convenaient pas toutes aux
débats du Parlement. Il y a loin, en effet, d'un monologue en
Sorbonne, préparé à loisir, écouté avec déférence, au dialogue imprévu
et violemment contredit de la tribune. M. Guizot s'en aperçut, et tout
en s'étudiant à une transformation dont il sentait la nécessité mieux
qu'il n'en avait peut-être précisé d'abord toutes les conditions, il
se tenait un peu sur la réserve, tâtait le terrain avant de s'engager,
et ne faisait pas emploi de tous les trésors d'éloquence qu'il
possédait, mais que lui-même ne connaissait pas encore complétement.
Il n'en était pas moins, dès cette époque, l'un des premiers orateurs
de la Chambre, laissant voir en germe ces qualités rares qui
s'épanouiront bientôt, ce je ne sais quoi de sévère et de passionné,
cette voix et cette action si belles, ce don de tout généraliser et de
tout élever, cet accent qui dominait l'auditoire, non par une énergie
impétueuse et emportée comme celle de Périer, mais par une assurance
austère et dogmatique.
La place de M. Guizot était naturellement marquée parmi les défenseurs
du ministère. Dès le lendemain de la révolution, après quelques
incertitudes, il s'était posé en champion de la politique de
résistance; il avait commencé le 25 septembre 1830, lors du débat sur
les clubs, et avait ensuite marqué davantage cette attitude à mesure
qu'avec M. Laffitte apparaissaient plus manifestes les périls et les
misères du laisser-aller[38]. Il a raconté plus tard l'évolution qui
s'était alors accomplie dans son esprit; il a dit comment il avait été
épouvanté et illuminé au spectacle des suites de Juillet, de «cette
société attaquée de toutes parts, impuissante à se défendre, et près
de se dissoudre»; à la vue de ce «vaste flot d'idées insensées, de
passions brutales, de velléités perverses, de fantaisies terribles,
s'élevant, grossissant de minute en minute, et menaçant de tout
submerger sur un sol qu'aucune digue ne défendait plus»; à «cette
révélation soudaine des abîmes sur lesquels vit la société, des frêles
barrières qui l'en séparent, et des légions destructives qui en
sortent dès qu'ils s'entr'ouvrent»; «c'est à cette heure, ajoutait-il,
que j'ai appris les conditions vitales de l'ordre social, et la
nécessité de la résistance pour le salut[39].» Dès lors il ne les
oubliera plus, sauf en 1839, pendant le malheureux intermède de la
coalition. Sous le ministère Périer, nul ne dénonçait avec un accent
plus alarmé le péril social et l' «anarchie croissante[40]»; nul ne
prenait plus hardiment à partie la faction révolutionnaire et
républicaine[41]; nul ne défendait plus vigoureusement la paix contre
les témérités belliqueuses[42]; nul ne posait plus nettement la
question entre les deux politiques, entre «la timidité qui ménage le
mauvais parti et la franchise qui le combat ouvertement[43]».
[Note 38: «La liberté, s'écriait alors M. Guizot, est née quelquefois
après les révolutions, et je ne doute pas qu'elle ne vienne après la
nôtre, de même que l'ordre est venu quelquefois après le despotisme;
mais l'esprit de révolution, l'esprit d'insurrection est un esprit
radicalement contraire à la liberté.» Il montrait la cause de cette
«anarchie croissante de la société et des esprits» dans «ces restes
d'idées, de passions et d'habitudes anarchiques, venues soit de la
Révolution française, soit des tentatives continuelles de complots, de
conspirations contre le gouvernement déchu». (Discours des 28
novembre, 29 décembre 1830 et 27 janvier 1831.) Quelques mois
auparavant, le ministère dont M. Guizot était un des membres
importants, s'était associé officiellement à une manifestation en
place de Grève, qui était une réparation solennelle faite à la mémoire
des «sergents de la Rochelle» condamnés, en 1822, pour conspiration.]
[Note 39: _La Démocratie en France_, par M. Guizot (1849).]
[Note 40: Discours du 5 octobre 1831.]
[Note 41: M. Guizot définit ainsi ce parti: «_Caput mortuum_ de ce qui
s'est passé chez nous de 1789 à 1830, collection de toutes les idées
fausses, de toutes les mauvaises passions, de tous les intérêts
illégitimes qui se sont alliés à notre glorieuse révolution et qui
l'ont corrompue quelque temps, pour la faire échouer aussi quelque
temps.» (Discours du 11 août 1831.)]
[Note 42: Discours du 20 septembre 1831.]
[Note 43: Discours du 11 août 1831.]
Au milieu de conservateurs qui étaient alors presque tous plus ou
moins empiriques et hommes d'expédient, M. Guizot avait cette
originalité, qu'il se préoccupait des principes. Il déclarait redouter
plus encore l'anarchie des idées que celle des faits, ne croyait pas
tout fini quand on avait rétabli l'ordre matériel, estimait que «le
premier devoir d'un gouvernement» était de «résister, non-seulement au
mal, mais au principe du mal, non-seulement au désordre, mais aux
passions et aux idées qui enfantent le désordre». Ne pouvant supprimer
la révolution de Juillet ni répudier toutes ses conséquences, il
aurait voulu au moins faire entre celles-ci un départ et en conserver
le moins possible[44]. Il s'efforçait surtout de dégager la royauté
nouvelle de l'origine élective que ses amis eux-mêmes semblaient
disposés à lui attribuer. Dans la prétention des bourgeois qui
croyaient avoir créé une dynastie et se rengorgeaient en parlant du
«roi de leur choix», il ne voulait voir que «l'illusion d'une
badauderie vaniteuse». Avec quelle ingénieuse persévérance ne
cherchait-il pas à imaginer une théorie plus monarchique qui pût
s'adapter au compromis révolutionnaire de 1830, montrant dans
Louis-Philippe non pas un roi «élu» ou «choisi», mais «un prince,
heureusement trouvé près du trône brisé, que la nécessité avait fait
roi», et qui, dès lors, héritait des droits historiques de la branche
aînée[45]! C'est ce qu'on a pu appeler, d'un mot que M. Guizot se
défendait du reste d'avoir jamais employé, la théorie de la
«quasi-légitimité». Sans doute, en pure logique, cette théorie avait
bien des côtés critiquables, et il était malaisé de se maintenir sur
un terrain si étroit et si fragile, entre les royalistes d'un côté,
les révolutionnaires de l'autre. On avait donné prise aux attaques des
uns et aux exigences des autres, le jour où l'on était une fois sorti
du droit héréditaire. M. Guizot gémissait de cette faiblesse: «Ce qui
nous manque, disait-il, c'est un point d'arrêt, une force indépendante
qui se sente appelée à dire au mouvement révolutionnaire: Tu iras
jusque-là, et pas plus loin.» Il doutait que la «royauté nouvelle» pût
«suffire à cette tâche», parce «qu'elle était elle-même d'origine
révolutionnaire[46]». «Que faisons-nous depuis quinze mois? disait-il
encore. Nous cherchons péniblement à retrouver les principes du
gouvernement, les bases les plus simples du pouvoir. Cette révolution
si légitime est si grave, qu'elle a ébranlé tous les fondements de
l'édifice politique et que nous avons grand'peine à le rasseoir[47].»
Ces difficultés, douloureusement avouées, montrent, sans doute, une
fois de plus, le prix dont il faut payer les révolutions; mais
n'est-ce pas un spectacle intéressant que celui des efforts par
lesquels M. Guizot, presque seul alors avec le duc de Broglie et
quelques intelligences d'élite, tâchait ainsi d'arracher le
gouvernement aux conséquences de son origine, ou tout au moins de les
limiter? Ce n'est certes pas la tentative d'un esprit médiocre, et
mieux vaut en louer le courage que se donner le facile plaisir d'y
signaler quelques contradictions.
[Note 44: M. Guizot devait écrire plus tard: «Un peuple qui a fait une
révolution n'en surmonte les périls et n'en recueille les fruits que
lorsqu'il porte lui-même sur les principes, les intérêts, les
passions, les mots qui ont présidé à cette révolution, la sentence du
jugement dernier, séparant le bon grain de l'ivraie et le froment de
la paille destinée au feu. Tant que ce jugement n'est pas rendu, c'est
le chaos; et le chaos, s'il se prolongeait au sein d'un peuple, ce
serait la mort.» (_La Démocratie en France_, 1849.)]
[Note 45: Voyez notamment le discours du 21 décembre 1831.]
[Note 46: Discours du 5 octobre 1831.]
[Note 47: Discours du 21 décembre 1831.]
Cette tentative n'eut pas tout d'abord grand succès. Les vainqueurs de
Juillet étaient plus portés à voir, dans la monarchie nouvelle, un
compromis avec la révolution que l'héritière par substitution de la
légitimité. La théorie de M. Guizot offusquait leurs petits instincts
non moins que leurs grandes passions, leur vanité bourgeoise autant
que leur orgueil démocratique. Aussi la dénonçaient-ils comme un
retour à la Restauration; accusation alors redoutable et qu'on
cherchait à rendre plus plausible, en rappelant sans cesse les
services rendus aux Bourbons par l'ami de M. Royer-Collard et de M. de
Serre, le fameux voyage à Gand en 1815 et le concours donné aux
ministres de Louis XVIII. M. Guizot ne semblait, d'ailleurs, rien
faire pour retenir ou regagner la faveur publique. L'austérité simple
de son intérieur, la dignité de sa tenue en imposaient aux plus
ennemis; mais une sorte de sécheresse calviniste, plus visible à cette
époque qu'elle ne le sera dans la sérénité de sa vieillesse, une
roideur à laquelle il s'appliquait comme à une des conditions de la
fermeté, tenaient les autres à distance; ceux-ci, même quand il
cherchait à les élever jusqu'à lui, ne se sentaient pas pleinement à
l'aise. On eût dit parfois qu'il mettait son point d'honneur à exposer
avec une opiniâtreté dédaigneuse les idées qui étaient le moins dans
le courant général, et son hautain dogmatisme irritait plus la gauche,
effarouchait plus le centre que les emportements agressifs de Périer.
Il était alors admis par tous que M. Guizot était impopulaire. Les
conservateurs, dont nous connaissons la timidité de caractère et
l'incertitude de doctrine, tout en l'admirant de braver ainsi le
sophisme révolutionnaire, avouaient volontiers qu'ils le trouvaient un
peu absolu et compromettant. On lui en voulait de signaler trop haut
et trop tôt des périls qu'on eût voulu oublier ou au moins taire, et
il entendait souvent murmurer à ses oreilles,--c'est lui qui le
raconte dans ses Mémoires,--les paroles de Prusias à Nicomède: «Ah! ne
me brouillez pas avec la république!»
Le Roi, qui, de lui-même et au début, n'avait pas cru possible de
placer aussi haut l'origine de sa royauté, était trop intelligent pour
ne pas comprendre de quel intérêt ce serait pour lui de voir prévaloir
les idées de M. Guizot; et plus tard il lui dira sans cesse: «Vous
avez mille fois raison, c'est au fond des esprits qu'il faut combattre
le mal révolutionnaire; c'est là qu'il règne.» Mais, vers 1831, par
crainte d'aliéner beaucoup de ses partisans, il n'osait approuver
ouvertement le grand doctrinaire; il se bornait à lui témoigner son
estime et à lui donner plus ou moins clairement à entendre qu'au fond
ils étaient du même avis. Quant à Périer, s'il était par nature peu
porté aux méditations philosophiques, et si, dans le combat qu'il
soutenait, il ne s'inquiétait pas beaucoup des théories et des
principes, il en sentait d'instinct la valeur, et était bien aise que
d'autres s'en occupassent à côté de lui, au profit de sa cause, et
sous son drapeau. Là même lui paraissait être l'avenir du parti
conservateur. Il se considérait modestement comme un précurseur, un
chef d'avant-garde chargé de déblayer le terrain: «Je ne suis,
disait-il à M. Guizot, qu'un homme de circonstances et de lutte; la
discussion parlementaire n'est pas mon fort. Vous reviendrez un jour
ici, à ma place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira
aux affaires étrangères.» Un autre jour, prévoyant l'heure où il ne
pourrait continuer sa tâche: «Je ne m'en irai pas sans m'être donné
des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver ce que j'ai
fait.» Là-dessus, il entra dans de longs détails sur quelques-uns de
ses alliés, les drapant de main de maître: «Ce n'est pas avec ces
hommes-là, ajouta-t-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais que
les doctrinaires ont de grands défauts et qu'ils n'ont pas l'art de se
faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent
franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.
Nous avons gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir:
ce sera ma condition[48].»
[Note 48: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 237, 313.]