M. Thiers était plus jeune que M. Guizot et M. Dupin; il n'avait que
trente-quatre ans. Sa notoriété, cependant, était déjà grande.
L'initiative audacieuse que, simple journaliste, il avait prise dans
les journées de Juillet, la part qu'il avait eue au renversement des
Bourbons et à l'élévation du duc d'Orléans, l'avaient mis fort en
lumière et désigné pour jouer un rôle dans le gouvernement nouveau; le
talent ne lui manquait pas, et il n'était pas d'humeur à se laisser
oublier. Seulement de quel côté se rangerait-il? Rien, dans son passé,
n'avait fait prévoir qu'il serait un jour, à côté de Périer, l'un des
champions de la politique de résistance. Son attitude sous la
Restauration[49], ses livres, ses articles de journaux, ses amitiés
semblaient plutôt le destiner à être l'allié de La Fayette, de
Laffitte, de Barrot, de Carrel, de tous ceux qui voulaient pousser à
gauche la monarchie de 1830. Au lendemain même de la révolution, il
fut d'abord difficile de voir où se fixerait cette étoile déjà
brillante, mais singulièrement mobile. Une seule chose apparut
nettement, c'est que, de journaliste d'avant-garde, M. Thiers voulait
passer homme d'État; las de la vie d'écrivain et d'opposant dont il
avait rapidement épuisé toutes les satisfactions, il avait soif de
mettre la main aux affaires, de dépouiller des dossiers, de faire
jouer les ressorts administratifs, de donner des ordres au lieu
d'écrire des articles, d'agir au lieu de parler. Était-ce seulement
chez lui une ambition que son intelligence d'ailleurs justifiait, ou
cette impatience de posséder, de jouir et de commander, fréquente chez
ceux qui, partis de rien, sont les propres artisans de leur fortune?
C'était peut-être plus encore une sorte de curiosité: curiosité toute
vive, alerte, souple, active jusqu'à en être un peu brouillonne,
audacieuse, parfois téméraire, avec des côtés presque ingénus et
enfantins, en belle humeur de tout connaître, de tout manier, de
parler sur tout, s'amusant à découvrir même ce qui était connu
auparavant; qualité ou défaut qui demeurera jusqu'à la vieillesse l'un
des caractères dominants de cette vie si changeante et de cette nature
toujours si jeune.
[Note 49: Sur le rôle de M. Thiers avant 1830, voyez le _Parti libéral
sous la Restauration_, p. 201, 457, 465, etc.]
Sous le premier cabinet, M. Thiers, nommé conseiller d'État, avait été
détaché auprès du baron Louis pour remplir des fonctions analogues à
celles d'un secrétaire général. Les circonstances lui avaient ouvert
les finances; il s'y était jeté. Il se fût jeté aussi bien et même
plus volontiers dans les affaires étrangères ou militaires, prêt à
tout, même à commander une armée, se croyant assuré de réussir
partout, parce qu'il se sentait capable de tout comprendre et de tout
expliquer. Bien que, par ce début, il eût été le collaborateur intime
d'un ministre ouvertement dévoué à la résistance, il faut croire que
son choix personnel n'était pas encore définitivement fait entre les
deux politiques, car à peine, en novembre 1830, lors de la dissolution
du premier cabinet, s'était-il retiré avec le baron Louis, qu'il
rentrait avec M. Laffitte, ayant cette fois le titre formel de
secrétaire général du ministère des finances. Sa position était même
devenue beaucoup plus importante. Le baron Louis n'était pas un de ces
ministres fainéants qui tolèrent un maire du palais; M. Thiers, qu'il
traitait avec une bienveillance protectrice, n'avait eu auprès de lui
qu'un rôle subalterne et contenu, profitable à son instruction, mais
ne donnant pas satisfaction à son goût d'initiative. M. Laffitte, au
contraire, vaniteux et indolent, était prêt à laisser entière liberté
à qui lui épargnerait l'ennui du travail: le jeune secrétaire général
en profita pour toucher à tout avec une hardiesse, intelligente sans
doute, mais singulièrement inexpérimentée. Cette vie l'amusait par sa
nouveauté et son activité, ce qui ne l'empêchait pas de se plaindre
déjà qu'on lui eût fait «abandonner ses études, perdre son repos, et
échangé une situation tranquille et sûre contre une situation agitée
et précaire[50]». Bien que M. Thiers fût parvenu à saisir une petite
part du gouvernement, on ne le prenait pas encore beaucoup au sérieux.
On le jugeait volontiers outrecuidant et peu sûr. Ses discours
n'avaient pas grand succès. Dans la Chambre, on reprochait à M.
Laffitte la confiance qu'il témoignait à son secrétaire général.
N'a-t-on pas raconté que quand le ministre voulait faire passer un
projet contesté, il croyait prudent de promettre que M. Thiers ne le
défendrait pas en qualité de commissaire? Les ennemis de ce dernier
répandaient même, sur sa probité administrative, des accusations
absolument calomnieuses que son renom de légèreté, son défaut de
tenue, et surtout son fâcheux entourage, firent accueillir trop
facilement par une partie du public.
[Note 50: Il est difficile de prendre au sérieux ce regret de «ses
chères études» que M. Thiers s'est plu à témoigner jusqu'au dernier
jour. Il avait, au contraire, la passion de l'action. Un jour, en
1852, causant avec M. Senior, il se plaignait de n'être plus
rien.--«Mais, interrompit son interlocuteur, n'est-ce donc rien, après
avoir été l'un des deux premiers hommes d'État, d'être encore l'un des
premiers écrivains du pays?--Écrire, répondit M. Thiers, est peu de
chose, quand on a été habitué à agir. Je donnerais dix bonnes
histoires pour une bonne session ou pour une bonne campagne
militaire.» Il a dit un autre jour: «Que l'homme soit ou ne soit pas
destiné au bonheur, il est certain, du moins, que jamais la vie ne lui
est insupportable, lorsqu'il agit fortement; alors il s'oublie.»]
M. Thiers était-il définitivement engagé à la suite de M. Laffitte
dans la politique de laisser-aller? Divers symptômes eussent pu alors
le faire croire. Il se montrait, disait-on, d'un patriotisme presque
belliqueux, et professait la stratégie révolutionnaire aux vieux
généraux qui fréquentaient les salons de son ministre. Il passait pour
avoir regardé d'un oeil indifférent, presque complaisant, le sac de
l'archevêché[51]. D'autre part, cependant, il avait eu soin de ne pas
se compromettre publiquement dans les questions de politique générale:
il ne parlait que rarement à la tribune et se renfermait dans les
questions spéciales de son ministère. Plus M. Laffitte se
discréditait, plus son secrétaire général gardait de réserve. Au
dernier jour, quand le Roi, embarrassé d'avoir à rompre, ne savait
comment faire comprendre à son ministre qu'il devait se retirer, M.
Thiers se chargea de la commission. Enfin, il fit si bien, qu'après la
constitution du ministère du 13 mars, il se trouva, grâce à une
nouvelle et rapide conversion, au rang de ses plus ardents défenseurs;
combattant, par la plume et la parole, aussi bien les anarchistes du
dedans que les belliqueux du dehors, fort assidu auprès de Périer et
ne mettant plus les pieds chez M. Laffitte. Tout est curieux dans les
commencements d'un homme qui va jouer si vite un rôle si considérable;
c'est pourquoi nous avons noté ces premières évolutions que nous ne
songeons pas, du reste, à juger bien sévèrement. Cette jeune ambition
cherchait encore sa voie, et les tâtonnements étaient explicables. Qui
donc aurait pu lui jeter la pierre, dans l'étrange confusion de ce
lendemain de révolution, alors que les partis étaient si mal classés,
que les hommes politiques savaient si peu ce qu'ils voulaient, et que
presque tous les ministres de Casimir Périer venaient d'être les
collègues de M. Laffitte? Toutefois, l'incertitude de ce début nuisait
au crédit de M. Thiers auprès des conservateurs; ceux-ci ne
s'habituaient qu'avec quelque peine à le regarder comme un des leurs.
Périer se servait de lui, appréciait ses ressources d'orateur ou
d'écrivain, et était bien aise de pouvoir en disposer, mais sans
l'admettre au même rang, ni le traiter avec les mêmes égards que M.
Guizot ou M. Dupin. S'il faut en croire un témoin peu bienveillant et
suspect par plus d'un côté, le président du Conseil ne dissimulait pas
son agacement quand, à la tribune, M. Thiers disait «nous», en parlant
du ministère. Ce témoin prétend même qu'un jour, M. Mauguin ayant
appelé M. Thiers «l'organe du gouvernement», Périer, hors de lui, se
serait écrié assez haut pour être entendu: «Ça, un organe du
gouvernement! M. Mauguin se moque de nous[52]!» Le _National_,
énumérant, en juillet 1831, «les trois grandes renommées
conservatrices derrière lesquelles se rangeaient ses adversaires»,
nommait MM. Périer, Dupin et Guizot; il ne jugeait pas à propos de
citer M. Thiers, alors moins considérable et surtout moins considéré.
[Note 51: Nous avons déjà eu occasion, en parlant de l'émeute des 14
et 15 février 1831, de signaler l'étrange attitude de M. Thiers en
cette circonstance.]
[Note 52: LOÈVE-VEIMARS, _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre
1835.--Le même écrivain a prétendu que M. Thiers recevait de Périer
une somme de 2,000 francs par mois, prise sur les fonds secrets. Cette
assertion, reproduite par d'autres, n'a pas été, à notre connaissance,
démentie. Toutefois, ce témoignage n'a pas assez d'autorité pour que
nous regardions le fait comme établi.]
Tout en se mettant, sans compter, au service de la politique de
résistance, nouvelle pour lui, M. Thiers conservait quelque chose de
son propre passé. On remarquait en lui une affectation à accompagner
d'une certaine rhétorique révolutionnaire des conclusions pratiquement
conservatrices. Il louait les conventionnels d'avoir «régénéré la
France» et se vantait d'avoir été leur apologiste, au moment où il
tâchait d'empêcher qu'on ne suivît leur exemple; il rachetait toute
attaque contre les républicains par des invectives bien autrement
âpres contre la Restauration et ses partisans. Il ne cherchait pas,
comme M. Guizot, à rétablir les doctrines ébranlées ou détruites par
la révolution. Plus attentif par nature au succès qu'aux principes,
dédaignant même ceux-ci avec une sorte d'impertinence étourdie, n'en
prenant, du moins, que ce qui était dans le courant vulgaire et ne
pouvait devenir gênant, il se fût volontiers proclamé en 1831, comme
il le fera plus tard en 1846, «le très-humble serviteur des faits».
Pourquoi, du reste, eût-il travaillé à rendre à la monarchie ce que
Juillet lui avait retiré? Ce qui lui importait, c'était que toute
autorité fût subordonnée à la majorité parlementaire dont il comptait
bien devenir le meneur et le mandataire. Tels étaient pour lui la
raison d'être, le sens et le résultat de la révolution. Il repoussait
vivement la théorie de la souveraineté populaire, mais pour y
substituer ce qu'il appelait «la souveraineté de la majorité». Il ne
regrettait pas que la secousse de 1830 eût arraché à la monarchie tout
pouvoir distinct et antérieur qui lui eût permis de traiter la
majorité en inférieure ou seulement en égale; c'est pour cela,
disait-il, qu'il «fallait forcément une atteinte à la légitimité»,
qu'il «fallait rompre la ligne des préjugés royaux, prendre une
dynastie fondée sur un droit nouveau» et ayant tout reçu de «la
volonté nationale». «Si cette royauté, ajoutait M. Thiers, est aux
Tuileries, comme l'ancienne, elle y est pour prouver que les Tuileries
étaient à nous et que nous avons pu les lui donner; elle y est, mais
tout le monde peut y entrer et l'y voir[53].» Conception bien
différente de celle de M. Guizot! La royauté n'est plus, pour M.
Thiers, cette institution permanente créée par les siècles, qui a été
de tout temps le moteur principal de la vie nationale, et qui trouve
prestige et puissance dans son long et glorieux passé; l'historien de
la Révolution n'a guère regardé en arrière plus loin que la
Constituante; pour lui, le Roi-citoyen de 1830 est un peu le
successeur du Roi-fonctionnaire de 1791; il prend la royauté comme un
expédient nécessaire à la nation, et où sa propre ambition trouve son
compte; il n'y voit même qu'une sorte de république: erreur analogue à
celle qu'il commettra plus tard en prétendant voir dans la république
une sorte de monarchie. C'est, du reste, presque à chaque pas que,
dans cette première période conservatrice de M. Thiers, on trouve le
germe des erreurs de doctrine ou de conduite par lesquelles il servira
plus tard la cause révolutionnaire. Dans la brochure que nous avons
déjà citée et qu'il publiait alors pour défendre la politique de
Casimir Périer, il demandait que le gouvernement de Louis-Philippe se
plaçât, non sans doute à l'extrême gauche, mais à gauche; et il
ajoutait: «Un gouvernement est dans sa vraie position quand il a
derrière lui le parti ennemi et un peu en avant de lui son propre
parti.» Cette formule ne semble guère à sa place dans un écrit fait au
service d'un ministère qui professait et pratiquait au plus haut degré
l'union conservatrice. À y bien regarder, n'est-ce pas le présage de
l'oeuvre néfaste que M. Thiers commencera, à partir de 1836, en
dissolvant la majorité conservatrice au moyen du centre gauche, oeuvre
qu'il reprendra encore après 1871?
[Note 53: Cf. _passim_, dans la _Monarchie de 1830_, brochure publiée
par M. Thiers, en novembre 1831.]
La nature de M. Thiers était, avant tout, pleine d'imprévu; ses
préjugés révolutionnaires ne l'empêchaient pas de se faire parfois
l'avocat des thèses les plus contraires aux préventions, non-seulement
démocratiques, mais bourgeoises. Tel il se montra dans un débat
important dont nous aurons à rendre compte, sur l'organisation de la
Chambre haute. À côté de M. Guizot, de M. Royer-Collard et de M.
Berryer, il fut du petit nombre de ceux qui, combattant pour l'honneur
plus que pour le succès, défendirent l'hérédité de la pairie. Ce
discours excita vivement la curiosité et provoqua un étonnement que M.
Thiers attendait sans doute et désirait. Peut-être, après tant de
hardiesses dans un autre sens, lui avait-il paru opportun de faire un
coup d'éclat conservateur. Quel meilleur moyen de n'être plus confondu
avec les irréguliers et les démolisseurs de la presse de gauche, et de
se faire enfin recevoir au rang des hommes de gouvernement?
On a prétendu que ce discours célèbre, qui marquait une évolution si
considérable dans l'attitude politique de M. Thiers, en marquait une
aussi dans son talent oratoire. On a raconté qu'il avait jusque-là
cultivé, sans grand succès, la rhétorique révolutionnaire, tâchant de
copier les montagnards et les girondins dont il avait raconté
l'histoire, essayant les grandes phrases et les grands mouvements qui
convenaient mal à sa petite taille et à sa petite voix; puis, à jour
fixe, dans cette discussion sur la pairie, une transformation soudaine
se serait accomplie, sur les conseils discrets de M. de Talleyrand; le
rhéteur emphatique et violent de la veille serait devenu d'un seul
coup, devant un auditoire surpris d'abord, bientôt captivé, un causeur
naturel et alerte, abondant et varié, parlant comme on fait «dans un
salon d'honnêtes gens», et non plus «dans un forum antique»; il aurait
créé, de toutes pièces, en une séance mémorable, ce genre nouveau, si
bien fait pour dérouter tous les classificateurs de l'art oratoire, et
par lequel il arrivait à l'éloquence sans avoir rien de ce qui
paraissait constituer même l'orateur. L'exactitude historique ne
comporte pas d'ordinaire tant de mise en scène. La vérité est qu'à ses
débuts de tribune, M. Thiers avait un peu cherché sa voie. La note de
ses premiers discours était violente. Mal accueilli, interrompu
souvent par les murmures, il comprit son erreur, et, dès la discussion
de l'adresse, en août 1831, plusieurs mois avant le débat sur la
pairie, il avait modifié son ton, pour prendre, avec un succès reconnu
par ses adversaires les plus jaloux[54], ce que ceux-ci appelaient «le
genre de la conversation sans façon[55]». Le discours sur l'hérédité
ne fit donc que continuer un changement déjà commencé qui ne
s'accomplit pas en un jour et comme par un coup de théâtre. C'est peu
à peu que l'orateur arriva à la pleine possession de l'art merveilleux
par lequel il devait charmer tant de générations successives, sans
jamais les fatiguer ni se fatiguer lui-même.
[Note 54: Le _National_ disait, le 10 août 1831: «M. Thiers a gagné
incontestablement, comme orateur, depuis la dernière session; mais il
fera bien de se défaire de la mauvaise habitude de traiter d'absurdes,
d'insensées, de sottes toutes les opinions qui ne sont pas les
siennes.»]
[Note 55: _National_ du 5 octobre 1831.]
L'un des actes parlementaires les plus considérables de M. Thiers à
cette époque fut son rapport sur le budget de 1832. Depuis la
révolution de Juillet, le gouvernement n'avait vécu financièrement que
d'expédients votés au jour le jour. Le budget préparé en 1829 pour
1830 s'était trouvé naturellement bouleversé par la révolution, par
les diminutions de recettes et les augmentations de dépenses qui en
étaient résultées[56]. M. Laffitte avait quitté le pouvoir en mars
1831, sans avoir fait voter le budget de l'année courante, et il
laissait une situation si embarrassée, si périlleuse, que la
banqueroute paraissait imminente[57]. «L'état des finances est
déplorable, écrivait, le 2 avril 1831, l'un des collaborateurs intimes
de Casimir Périer; il y a des chances de banqueroute dès le mois
prochain[58].» L'énergie du baron Louis et surtout la confiance, la
sécurité, dues à la politique générale du nouveau cabinet, éloignèrent
ce péril; mais il n'était plus temps, pour 1831, de sortir du régime
des crédits extraordinaires et des douzièmes provisoires[59]. Le
ministère était le premier à sentir la nécessité de mettre fin à un
état aussi irrégulier[60]; aussi, dès le mois d'août 1831, il soumit
à la Chambre qui venait d'être élue le budget de 1832. La commission
de trente-six membres, nommée pour examiner ce projet, choisit M.
Thiers pour rapporteur. Les études furent longues et le rapport
général, impatiemment attendu, ne fut déposé que le 30 décembre 1831.
«La tâche d'une commission des finances est toujours difficile, disait
en débutant le rapporteur; elle l'était encore davantage cette année,
car le budget que nous vous apportons est, pour ainsi dire, le premier
budget de notre nouveau gouvernement. Tant d'assertions
contradictoires ont été avancées sur notre administration, sur son
système, sur ses dépenses, qu'il était grave d'avoir à émettre le
premier avis sur ces vastes questions.» Un point surtout attirait
l'attention. Pendant les quinze années de la Restauration, la thèse
favorite de l'opposition avait été de crier au gaspillage, de
prétendre que l'on pouvait faire des économies considérables. Le
public avait pris ces belles phrases au sérieux: aussi attendait-il
que l'opposition arrivée au pouvoir réalisât le gouvernement à bon
marché dont on l'avait si longtemps leurré. Mais voici que, sans même
faire entrer en compte les dépenses extraordinaires d'armements, le
budget ordinaire, présenté par le ministère pour 1832, atteignait le
même chiffre que le dernier budget de la monarchie précédente, soit un
peu plus de 950 millions: il était sans doute en diminution sur
certains chapitres, sur le clergé, les pensions, la liste civile, la
garde royale; mais ces économies étaient compensées par l'intérêt des
emprunts contractés depuis 1830, par les retraites des officiers ou
des fonctionnaires privés de leurs emplois pour cause politique, et
par les allocations plus élevées accordées à certains services. La
commission avait eu beau chercher, elle n'avait trouvé à rogner qu'une
dizaine de millions. Force lui était donc d'avouer et de faire
comprendre au public qu'il n'était pas possible de gouverner à
meilleur marché. M. Thiers entreprit hardiment cette démonstration.
«Il n'est pas facile, dit-il, de réduire des sommes aussi
considérables que celles dont on a parlé quelquefois; il faudrait que
l'administration fût bien dilapidatrice, bien coupable, pour vous
laisser des cinquantaines de millions à retrancher sur un budget.» Et
pourtant, ajoutait-il, «la commission n'a rien épargné de ce qui lui a
paru un abus; elle ne s'est arrêtée que lorsqu'elle avait la
conviction qu'en allant au delà elle désorganiserait... Qu'on lise
sérieusement la longue énumération des dépenses de l'État, et on
jugera si les retranchements sont aussi faciles que certaines
personnes semblent le penser.» Il répondait ensuite à ceux qui
prétendaient qu'il «fallait changer de système». «Nulle part,
disait-il, nous n'avons trouvé ce système nouveau et puissant qui,
substitué au système dans lequel on s'obstine, dit-on, à vivre,
devrait vous procurer des économies immenses... Aujourd'hui, après
tant de bouleversements, après Napoléon, après quinze ans de
gouvernement représentatif, c'est méconnaître les efforts de tant de
générations, que de dire encore que le système est à changer; non,
messieurs, il est à perfectionner, à perfectionner lentement, et c'est
pourquoi des hommes consciencieux, après des mois de travail, ne
trouvent que dix millions d'économie à vous présenter.» L'ancien
opposant voulait devenir homme de gouvernement et il en tenait le
langage. Une telle démonstration était déplaisante à la Chambre et au
public; mais nul mieux que M. Thiers, avec son bon sens lucide,
n'était capable de la faire accepter. La majorité fut bien obligée de
reconnaître que le rapporteur avait raison; malgré le grappillage
souvent mesquin auquel elle se livra sur tous les gros traitements,
elle ne put retrancher que quelques centaines de mille francs dans les
chiffres de la commission, et les dépenses du budget ordinaire
demeurèrent fixées à 962 millions. On croyait alors que c'était un
gros budget.
[Note 56: Les recettes ordinaires de 1830 avaient été évaluées par le
projet de budget à 979,787,135 francs, les dépenses à 972,839,879
francs. Par suite de la révolution, les recettes ne s'élevèrent qu'à
968,236,623 francs, et au contraire les dépenses montèrent à
997,874,109 francs. De plus, sur le budget extraordinaire, il y eut un
excédant de 34,097,625 francs, ce qui fit un excédant total de
dépenses de 63,735,111 francs.]
[Note 57: M. Dupin dit dans ses Mémoires (t. II, p. 544), que le
Trésor avait à payer, du 20 au 21 mars, 65,500,000 francs; on n'avait
que 14 millions; on était donc au-dessous des besoins de 51,500,000
francs.]
[Note 58: Lettre de M. de Rémusat à M. de Barante. (_Documents
inédits._)]
[Note 59: Ces ressources extraordinaires mises à la disposition du
gouvernement, sauf réalisation, s'élevaient à 356,458,808 francs,
savoir: 1º 3 millions de rente 3 pour 100, représentant un capital de
54 millions; 2º obligations, aliénations de bois et négociations de
rente pour 200 millions; 3º addition au principal de la contribution
foncière, 46,458,808 francs; 4º crédit en rentes jusqu'à concurrence
de 50 millions; 5º retenues sur les traitements, 6 millions. Le
ministère eût voulu moins demander à l'emprunt et plus à l'impôt; la
Chambre s'y refusa. En 1831, l'excédant des dépenses sur les recettes
fut de 266,007,933 francs, qui joint au déficit de 1830, formait un
découvert total de 329,743,044 francs.]
[Note 60: Le ministre des finances disait, le 19 août 1831, à la
Chambre: «C'est un désordre grave, dans le gouvernement d'un peuple
libre, que d'administrer sans budget.»]
À mesure que M. Thiers se compromettait davantage avec les
conservateurs; qu'il prenait, au milieu d'eux, par son talent et son
zèle, une place plus importante et plus assurée, il était moins ménagé
par ses anciens amis de la gauche. Ceux-ci le regardaient comme un
transfuge, à la défection duquel ils se croyaient le droit d'attribuer
les plus bas motifs. Moins impopulaire que M. Guizot, il était moins
respecté et plus maltraité. Son ancien journal lui-même, le
_National_, par la plume de Carrel, commençait à parler, avec une
amertume contenue mais sévère, de «ceux qui avaient écrit l'histoire
de la Révolution et qui s'en repentaient[61]». D'autres attaquaient M.
Thiers, non-seulement dans ses opinions, mais dans son caractère, dans
ses moeurs, dans sa probité. La Société _Aide-toi, le ciel t'aidera_,
composée de tous ceux qui avaient fait campagne avec le rédacteur du
_National_, à la fin de la Restauration, publiait contre le député
conservateur un grossier et haineux pamphlet[62]. M. Thiers
retournait-il à Aix et à Marseille? son pays natal lui donnait un
charivari; les habitants se réunissaient à sa porte, les uns soufflant
dans des cornets à bouquin, les autres frappant des chaudrons et des
casseroles avec des pelles et des pincettes, ou cognant à tour de
bras, avec des maillets monstrueux, sur des tonneaux vides; avec cela,
un orage de sifflets, de hurlements, d'invectives, où les journaux de
gauche, fort empressés à faire connaître cette manifestation de la
«justice populaire», avaient recueilli ces injures: «À bas le patriote
apostat! À bas le traître à son pays, le traître à la Pologne, le
traître à l'Italie! À bas le trafiquant d'emplois, le protégé perfide
du banquier de la grande semaine! À bas! À bas!» M. Viennet,
compatissant, adressait à M. Thiers, sur les _Charivaris_, une épître
qui débutait ainsi:
L'émeute a donc sur toi porté sa griffe impure;
Et des charivaris la glorieuse injure
Vient enfin, brave Thiers, d'accueillir ton retour
Dans la noble cité qui te donna le jour.
[Note 61: «Où mène l'esprit qui n'est que l'esprit?» disait encore le
_National_ à propos de M. Thiers, et il ajoutait: «Ce n'est pas sans
douleur que nous le voyons s'égarer au service d'une politique basse,
petite, misérable, à laquelle les inspirations du coeur, toujours si
sûres, si fécondes, n'ont point de part.»]
[Note 62: Voici quelques extraits de ce factum, publié en 1831:
«Justice sévère, honte même à l'homme doué d'autant de talent que
d'énergie, qui, grandi d'abord à l'ombre de la bannière que la France
vient de reconquérir au prix de son sang, la renie ensuite avec
scandale, fournit aux oppresseurs de la liberté l'appui d'un talent
qu'il prêtait naguère à la liberté même!... Orateur loquace et
superficiel, doué d'une facilité déplorable, M. Thiers occupe la
tribune des heures entières, et fatigue, assourdit, éblouit ses
auditeurs. Il a la conscience d'un charlatan et la volubilité d'une
femme en colère. Il embrouille et noie les questions les plus simples
dans la fluidité confuse de son langage, tourne, déplace, escamote les
difficultés, s'embourbe dans le gâchis de ses sophismes, et finit par
rire le premier de la crédulité de ceux qui l'entourent.»]
Que le baume de cette poésie suffit à guérir toutes les blessures du
jeune député, on ne pourrait l'affirmer; mais il était trop
intelligent pour ne pas comprendre que tout ce qu'il perdait en faveur
révolutionnaire, il le gagnait en crédit auprès des conservateurs et
du Roi; or, pour le moment, c'est de ce côté qu'il visait.
Thiers, Guizot, Dupin, quelle réunion de forces et de talents autour
de Casimir Périer! Ne nous inquiétons pas de leurs divergences, si
profondes qu'elles soient; elles disparaissent et sont comme emportées
dans le puissant courant que détermine et dirige la volonté vraiment
maîtresse du président du conseil. Cette variété même ne sert qu'à
étendre le cercle où sont recrutés les adhérents de la politique
ministérielle; M. Guizot, à l'aile droite, rassure les monarchistes
constitutionnels; M. Thiers, à l'aile gauche, rallie tout ce qui peut
être rallié des anciens ennemis de la Restauration; M. Dupin, au
centre, affermit les timides, enlève les indécis, contient les
indépendants. L'administration fait imprimer et distribuer leurs
discours en même temps que ceux de Périer. Jamais ministère n'a eu,
nous ne dirons pas de tels protecteurs, le mot ne conviendrait pas,
mais de tels alliés, on pourrait presque dire de tels serviteurs.
L'opposition parlementaire ne présente alors rien de comparable. La
Fayette, chaque jour plus vieilli, est un nom plutôt qu'un orateur; M.
Odilon Barrot ne fait qu'essayer sa solennité oratoire; Garnier-Pagès
l'aîné, entré à la Chambre dans les premiers mois de 1832, n'a pas
encore donné la mesure de sa froide et âpre éloquence; Mauguin, le
plus en vue, commence à s'user et à ne plus faire illusion à personne
par sa superficielle faconde. Aussi M. Thiers peut-il écrire à cette
époque: «On a remarqué que la plus grande masse des talents a couru
du côté du pouvoir.»