(Mars 1831--mai 1832)
I. Casimir Périer sait grouper autour de lui les orateurs les
plus considérables. M. Dupin. Son importance à cette époque. Sa
fidélité et sa résolution au service de Périer. Ses rancunes
contre le parti révolutionnaire et ses inquiétudes personnelles.
Caractère de sa résistance.--II. M. Guizot. Ce qu'était alors son
talent oratoire. Champion décidé de la résistance. Sa
préoccupation des principes. Sa thèse sur l'origine de la
monarchie nouvelle. Son impopularité. Ce que pensaient de lui le
Roi et Périer.--III. M. Thiers. Ses variations au lendemain de
1830. Successivement collaborateur du baron Louis et de M.
Laffitte. Défenseur ardent de Casimir Périer. Son défaut
d'autorité. En quoi sa conception de la monarchie différait de
celle de M. Guizot. Son discours en faveur de la pairie. Ses
débuts oratoires. Il est très-attaqué par la gauche. La
supériorité de talent est du côté du ministère.
I
La lutte que Casimir Périer soutenait dans le parlement, pour l'ordre
intérieur et la paix de l'Europe, était vraiment son oeuvre propre; il
en avait pris l'initiative, gardé la direction; il lui avait imprimé
la marque de son caractère, de son tempérament et de sa volonté. Il
serait injuste cependant d'oublier ceux qui le secondaient
efficacement dans ces débats. Tels étaient d'abord les autres
ministres, tous zélés, courageux, dociles, quelques-uns orateurs de
mérite, mais si manifestement commandés, dominés, absorbés par leur
chef, que leur personnalité en était un peu effacée. Périer
rencontrait, en dehors du cabinet, ses auxiliaires les plus
importants. Il avait su faire accepter son autorité, non-seulement aux
simples soldats, mais, ce qui est plus rare, à ceux qui, par leur
situation et leur talent, pouvaient justement se croire des chefs. On
sait de quelle difficulté il est, en temps de guerre, de trouver, pour
le commandement supérieur, un général dont ses camarades et même ses
anciens acceptent la prééminence sans envie ni indocilité. Périer
était, dans les combats parlementaires, un de ces chefs d'armée
incontestés. Autour de lui se groupaient tous les hommes considérables
de l'opinion conservatrice, divers d'origine, de tendance et de
nature, destinés après lui à se jalouser, à se diviser et à se
combattre, mais consentant, pour le moment, à être ses lieutenants, se
dépensant, s'exposant autant que s'ils étaient eux-mêmes au pouvoir,
et ne connaissant alors entre eux d'autre rivalité que celle du
dévouement au ministère et à sa politique. Au premier rang, il
convient de nommer M. Dupin, M. Guizot et M. Thiers.
On peut être aujourd'hui surpris de voir M. Dupin placé à côté des deux
autres; mais, en 1831, il n'avait pas encore été distancé par M. Guizot
et M. Thiers, qui n'en étaient qu'à leurs débuts parlementaires. L'âge
de M. Dupin,--il avait quarante-sept ans,--le renom qu'il avait acquis
au barreau, le rôle qu'il avait joué dans les assemblées politiques
depuis 1828, et même dès 1815, pendant les Cent-Jours, lui assuraient
une sorte de supériorité et faisaient de lui l'un des personnages les
plus importants de la Chambre. Périer aurait désiré l'avoir pour
collègue; lors de la formation du cabinet, il lui avait proposé, sans
succès, d'être garde des sceaux. L'offre avait été renouvelée à
l'occasion de la crise ministérielle, un moment ouverte en août 1831.
Tout en refusant de prendre aucun portefeuille, M. Dupin avait promis un
concours auquel le président du Conseil attachait le plus grand prix.
Toutes les fois que la lutte devenait un peu chaude: «Parlez, parlez,
Dupin», disait Périer. Aussi, peu d'orateurs ont pris une part plus
active aux débats de cette époque. Son talent était alors en pleine
maturité; toujours les mêmes qualités qui s'étaient manifestées déjà
dans les Chambres de la Restauration[34]: don d'improvisation prompte
et brusque, souple dans sa rudesse; verve caustique, d'une familiarité
vigoureuse, procédant à coups de boutoir pour l'attaque comme pour la
défense; pensée courte, superficielle, mais parfois saisissante; façon
de trouver un tour vif et pittoresque pour les idées vulgaires, et de
donner ainsi une sorte d'originalité à ce que sent et dit tout le
monde[35]; saillies de franc et sain bon sens contre la sottise et la
déclamation démocratiques.
[Note 34: Voyez le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 421 à
424.]
[Note 35: «J'aime tant le naturel, disait M. Thiers, qu'il n'est pas
jusqu'à ce plat de Dupin à qui je ne pardonne toujours parce qu'il est
naturel.» (SAINTE-BEUVE, _Notes et Pensées_, t. XI des _Causeries du
lundi_.)]
Pendant toute la durée du ministère, M. Dupin le défendit et le servit
avec une fidélité et une résolution assez rares de la part de cet
esprit égoïste, ombrageux et mobile, qui se montrera bientôt si rétif
à toute discipline, si facilement effarouché de toute solidarité et de
toute compromission. C'est que le danger se présentait alors, comme
plus tard en 1848, sous la forme tangible et matérielle qui seule
touchait M. Dupin. C'est aussi que ce dernier était sous l'empire
d'une inquiétude et d'un ressentiment personnels. Avait-il, par
quelqu'une de ses boutades, blessé au vif la vanité révolutionnaire?
Toujours est-il que dès le lendemain des journées de Juillet, entre
les hommes de la politique de résistance, il avait été l'un des plus
maltraités dans les journaux, les caricatures et les clubs. L'avocat
«libéral» et «gallican», hier encore en pleine jouissance de la
popularité facile qu'il avait gagnée en plaidant pour Béranger et le
_Constitutionnel_, en pourfendant les aristocrates ou le «parti
prêtre», avait été fort troublé de se voir, à son tour, tympanisé
comme réactionnaire, courtisan et même «jésuite»; aussi sous ce titre:
_Réponse aux calomnies_, avait-il publié une brochure apologétique,
sûr moyen d'exciter encore plus l'animosité de ses détracteurs et de
piquer au jeu leur malice. Il en était venu à se croire menacé dans sa
vie et à se faire protéger par des agents de police[36]. Le _Journal
des Débats_ déplorait de le voir ainsi «persécuté», et le _Temps_
croyait faire «acte de courage», en osant le louer. Dans la soirée du
14 février 1831, après le sac de Saint-Germain l'Auxerrois, une bande
avait cherché à envahir sa maison, aux cris de: «Dupin est un
carliste, un jésuite! À mort! Nous voulons sa tête!»
[Note 36: DUPIN, _Mémoires_, t. II, p. 304.]
Si conservateur et si «résistant» que M. Dupin se montrât sous
l'empire de la peur et de l'irritation, il l'était avec je ne sais
quoi d'un peu court et incomplet, qui était la marque de sa nature.
Pendant les journées de Juillet, par prudence plus que par scrupule,
il avait été l'un des plus timides et des plus lents à s'associer au
mouvement; la révolution une fois faite, il avait voulu la limiter;
toutefois, loin de chercher à rattacher la royauté nouvelle à
l'ancienne, il prétendait l'en distinguer et la rabaisser, sinon au
niveau démocratique, du moins au niveau bourgeois. Nul ne combattait
avec plus d'insistance ce qu'il appelait la «quasi-restauration» et la
«quasi-légitimité» de l'école doctrinaire. Repoussant la souveraineté
populaire comme la tradition monarchique, il avait sur l'origine de ce
qu'il appelait, dans un langage peu royal, l' «établissement de 1830»,
une thèse, non de jurisconsulte, mais de procureur, nullement faite,
ni dans le fond ni dans la forme, pour augmenter le prestige, la
dignité et la solidité de cet «établissement». Dans toutes les
discussions contre le parti révolutionnaire, il ne parlait que la
langue de l'intérêt égoïste, subalterne; reprochant surtout à l'émeute
de faire «fermer les boutiques»; opposant à la propagande belliqueuse
la formule peut-être sensée, mais un peu étroite, du «chacun chez
soi»; souvent vulgaire alors même qu'il était dans le vrai, ce qui
faisait dire au duc de Broglie: «Argumenter à la Dupin par des raisons
de coin de rue[37].» Mais, jusque par ses défauts, cet orateur
n'était-il pas plus apte que tout autre à se faire entendre d'une
partie de l'opinion victorieuse, à éveiller ses alarmes et sa colère,
à la retourner contre le parti révolutionnaire, sans cependant
s'élever à des régions où il n'eût pas été suivi et dont la hauteur
eût même paru suspecte?
[Note 37: _Papiers inédits._]