II

Périer ne croyait pas son oeuvre complète parce qu'il avait employé la

force des armes contre le désordre; il voulait aussi lui opposer la

force du droit. De là, les poursuites nombreuses intentées pour

complots, violences factieuses, associations illégales, délits de la

parole, de la plume ou du crayon. Jamais les procès de ce genre,

notamment ceux de presse, n'ont été plus fréquents[4]. On a dit du

gouvernement de Juillet qu'il était «processif»; M. Guizot a même paru

croire, après coup, qu'il l'avait été trop. Ce n'est pas en tout cas

le fait d'un pouvoir arbitraire et despotique, et nul n'oserait

justifier les violences que l'on demandait alors à la justice de

condamner. Le malheur était que trop souvent on ne parvenait pas à

obtenir cette condamnation.

[Note 4: On a calculé, par exemple, que, de la révolution de Juillet

au 1er octobre 1832, il y avait eu 281 saisies de journaux et 251

jugements: 86 journaux avaient été condamnés, dont 41 à Paris. Le

total des mois de prison s'était élevé à 1226, et celui des amendes à

347,550 francs. En juillet 1835, la _Tribune_ se vantait d'être à son

114e procès et d'avoir subi 199,000 francs d'amende. Or, pendant toute

la Restauration, il n'y avait eu que 181 condamnations pour délits de

presse.]

La compétence du jury en matière de délits politiques et de délits de

presse était, avec la garde nationale, l'un des principes de l'école

libérale, peut-être devrait-on dire l'une de ses illusions. Impossible

de la modifier, puisqu'on en avait fait, un peu précipitamment, un

article de la Charte revisée. Quoi qu'on doive penser de cette

juridiction à une époque de paix, de stabilité et de sang-froid, elle

était certainement détestable au lendemain d'une révolution, quand tout

était fait pour exciter, chez les jurés, les passions qu'ils devaient

réprimer, pour troubler en eux la notion du bien et du mal politique,

pour leur enlever cette sécurité qui peut seule donner aux timides le

courage de braver certains ressentiments. Le jury acquittait presque

toujours. Dans les premiers mois du ministère Périer, sur cinq

poursuites pour complot ou émeute, il n'y eut pas une condamnation;

pourtant, loin de nier ce qu'on leur imputait, les accusés s'en

faisaient un titre de gloire. Dans l'une de ces affaires, le jury avait

déclaré tous les faits constants, en même temps qu'il proclamait les

accusés «non coupables». La _Société des Amis du peuple_, cinq ou six

fois poursuivie, sortait de ces procès toujours indemne. À un banquet

républicain, en mai 1831, M. Évariste Gallois avait brandi un poignard,

en s'écriant: «À Louis-Philippe, s'il trahit!» Il avouait le propos,

déclarait avoir voulu provoquer par là le meurtre du Roi, au cas où

«celui-ci sortirait de la légalité pour resserrer les liens du peuple»;

et il ajoutait que «la marche du gouvernement devait faire supposer

qu'on en viendrait là». Le jury acquittait M. Gallois. Les articles de

journaux les plus factieux, les plus outrageants pour le Roi,

demeuraient impunis. Le _National_ entre autres n'était presque jamais

frappé. M. Antony Thouret, gérant de la _Révolution_, feuille jacobine

et bonapartiste de la dernière violence, poursuivi trente fois, était

acquitté vingt-deux fois. Dans certaines villes de province, le

rédacteur de la feuille locale était si assuré de ne pas être condamné,

que le procès devenait pour lui une formalité indifférente; il y

affectait une sorte d'impertinence ricaneuse à l'égard des juges et de

familiarité amicale avec les jurés[5]. Et quel retentissement donné à

ces verdicts! Applaudissements à l'audience, ovations tumultueuses dans

la rue, cris de victoire dans la presse, sarcasmes contre le

gouvernement et les magistrats. Partant de cette formule que «le jury

était le pays», on prétendait que, par ces acquittements, le «pays»

avait condamné le gouvernement ou même le Roi[6].

[Note 5: M. Degouve-Denunques, rédacteur du _Progrès du

Pas-de-Calais_, se vantait, en 1838, d'avoir été 24 fois poursuivi et

24 fois acquitté. De même, l'_Écho du peuple_, journal républicain de

Poitiers, en 1835, comptait 13 acquittements sur 13 poursuites. M.

Anselme Petétin, rédacteur d'une feuille radicale de Lyon, poursuivi

13 fois en trois ans, n'avait été condamné qu'une fois, et encore

disait-il que c'était faute d'avoir bien fait les récusations. En

1846, pour la première fois, le jury de Toulouse condamna une feuille

légitimiste. Sur d'autres points, à Paris notamment, le jury se

montrait sévère contre les «carlistes», pendant qu'il acquittait les

républicains.]

[Note 6: Le _Constitutionnel_, qui n'était cependant que centre

gauche, déclarera, quelques années plus tard (3 janvier 1832), à

propos d'un acquittement de journal, que les échecs parlementaires de

l'opposition étaient plus que compensés par le succès judiciaire

qu'elle venait d'obtenir; car, disait-il, le jury était le pays

lui-même, tandis que la Chambre n'en était que la représentation.

C'est à propos de ces déclamations sur le jury que M. Thiers, dans la

discussion des lois de septembre, dénonçait «ces grands mots

pédantesques que les partis aiment à créer, et avec lesquels ils

veulent écraser la vérité».]

Le jury se décide-t-il à affirmer la culpabilité, le scandale n'est

pas moindre. Le condamné est aussitôt hissé sur une sorte de

piédestal; il devient un opprimé, un martyr, pour lequel tout bon

patriote doit prendre fait et cause. On ouvre des souscriptions

publiques afin de payer ses amendes, et La Fayette annonce qu'il sera

prêt à prendre part à toutes les souscriptions de ce genre[7]. Les

journaux frappés impriment en gros caractères, quelquefois pendant

plusieurs mois, le nom des jurés avec leur adresse. La _Révolution_,

condamnée le 19 février 1832, publie, le lendemain, que cette

condamnation est due à l'animosité de MM. Lachèze, avoué, et Billaud,

agent de change. Une petite feuille satirique, les _Cancans_, se venge

ainsi du verdict prononcé contre elle: «Ferme, messieurs les jurés,

courage, déchaînez-vous... Pour commencer à m'acquitter envers vous,

je vous condamne à figurer trois fois de suite en tête de mes

_Cancans_. Je vous attache à ce poteau populaire, nouveau pilori,

index vengeur de la liberté de la presse, où deux cent mille Français

viendront vous saluer des noms qu'on prodigue toujours au _courage_ ou

à l'_indépendance_... Ah! la France entière saura vos noms... J'ai

fait tirer leur honte à vingt mille exemplaires.» Les jurés, pour

échapper à cette persécution, prennent, vers le commencement de 1832,

l'habitude de voter secrètement. Fureur de la _Tribune_, qui ne veut

pas qu'on lui arrache ses victimes; elle prétend que les jurés sont

des hommes publics dont la presse a le droit d'enregistrer les actes;

elle annonce même l'intention de publier la liste de toutes les

condamnations, avec les noms des jurés en regard. Ces dénonciations,

déjà, par elles seules, fort pénibles pour des bourgeois d'habitudes

peu militantes, ont parfois des suites matérielles: témoin ce notaire

du faubourg Saint-Antoine qui sera dévalisé, dans les journées de juin

1832, pour avoir condamné la _Tribune_[8].

[Note 7: Lettre du 26 octobre 1831. (_Mémoires de La Fayette_, t.

VI.)]

[Note 8: Le fait a été cité par M. Persil, à la tribune, le 9 avril

1833.]

D'ailleurs, que le procès se termine par un acquittement ou, ce qui

est beaucoup plus rare, par une condamnation, les accusés ont soin de

transformer leur sellette en une tribune, d'où ils appellent le peuple

à la révolte et jettent au gouvernement le défi, l'accusation et

l'outrage. Hubert avait donné l'exemple, en septembre 1830, lors du

premier procès des _Amis du peuple_; Godefroy Cavaignac et ses

compagnons l'ont suivi, en avril 1831. Depuis lors, c'est comme une

enchère de scandale entre les accusés. L'un d'eux répond au magistrat

qui lui demande sa profession: «Émeutier.» Le 11 juin 1831, dans une

affaire de complot, les amis des prévenus insultent les témoins, les

juges, les jurés, envahissent le prétoire et accueillent par des

sifflets et des huées les ordres du président. En janvier 1832, un

nouveau procès contre les _Amis du peuple_ amène sur les bancs de la

cour d'assises MM. Raspail, Thouret, Blanqui, Hubert, Trélat, etc.;

l'un d'eux, faisant allusion à la liste civile qu'on discutait alors à

la Chambre, déclare qu'il «faudrait enterrer tout vivant, sous les

ruines des Tuileries, tout homme qui demanderait au pauvre peuple

quatorze millions pour vivre»; le jury, cependant, les acquitte; la

cour seule les condamne à raison des délits commis à l'audience. «Nous

avons encore des balles dans nos cartouches», s'écrie alors Thouret.

Parfois les magistrats eux-mêmes se laissent gagner par la faiblesse

du jury, ou tout au moins trahissent une hésitation inquiète. Ceux

d'entre eux qui montrent quelque fermeté sont aussitôt personnellement

attaqués avec une violence sans pareille. Cette insolence des accusés

était un des signes tristement caractéristiques de l'époque. M.

Pasquier, dont la carrière et l'expérience étaient déjà longues,

écrivait à ce propos: «Je n'ai jamais, dans ma vie au travers des

révolutions, rien vu de semblable. Babeuf lui-même portait plus de

respect à ses juges. Je sais que cette circonstance semble frapper

beaucoup les étrangers et surtout les Anglais[9].»

[Note 9: Lettre à M. de Barante en date du 13 janvier 1832.

(_Documents inédits._)]

Dans ces conditions, ne pouvait-on pas se demander si les poursuites

n'aggravaient pas le désordre, au lieu de le réprimer? Casimir Périer,

cependant, ne se décourageait pas de les ordonner. Estimait-il que

cette fermeté, obstinée malgré l'insuccès, était une leçon nécessaire

à l'esprit public? Se flattait-il que le scandale répété des

acquittements finirait par provoquer une réaction, et que le jury

prendrait courage, à mesure que les ministres le convaincraient mieux

de leur force et de leur résolution? En effet, vers la fin du

ministère, la proportion des condamnations devint un peu plus élevée;

pas assez cependant pour qu'on pût voir dans cette juridiction une

garantie de répression sérieuse. Aussi, quelques années plus tard,

lors des lois de septembre 1835, le législateur, instruit par

l'expérience, cherchera-t-il à éluder autant que possible la

disposition de la Charte qui l'obligeait à recourir au jury en matière

politique.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 13 / 85 题