III

Quelque cas et quelque usage que Casimir Périer fît de la répression

armée ou judiciaire, ce n'était pas la force sur laquelle il comptait

le plus pour avoir définitivement raison du désordre. Demeuré libéral

en pratiquant avec énergie la politique de résistance, il prétendait

surtout agir par l'opinion, à laquelle il faisait sans cesse appel.

C'était chez lui une habitude, un goût, un système, de provoquer et

d'apporter, dans chaque occasion, des explications publiques et

complètes. Il disait à la tribune, le 30 mars 1831, peu de jours après

avoir pris le pouvoir: «Devant l'étranger, comme devant le pays, nous

expliquons ouvertement notre politique, nous l'expliquons aux

fonctionnaires comme aux Chambres. Cette franchise est à nos yeux le

premier besoin de l'époque; c'est la première garantie pour les

peuples et pour le pouvoir surtout, qui, après des déclarations si

franches, ne craint pas que des promesses faites au dehors, ni des

programmes réservés au dedans, puissent le compromettre jamais aux

yeux de la France ni de l'Europe.» Il mettait en demeure ses

adversaires d'en faire autant: «Accoutumés depuis quinze ans,

disait-il, à savoir ce que nous voulons, nous devons souhaiter que

tous les hommes d'État ou hommes de parti expliquent aussi clairement

ce qu'ils veulent.»

Dans ces discussions, Périer avait recours à la presse, notamment au

_Journal des Débats_, alors résolument conservateur,--ses adversaires

disaient même: «cyniquement réactionnaire»; il encourageait les

habiles directeurs de cette feuille, MM. Bertin. Quelquefois, le soir,

il venait aux bureaux du journal faire une partie de whist avec M.

Bertin de Vaux, le comte de Saint-Cricq et M. Guizot. «C'était, a

raconté ce dernier, le moment des conversations intimes sur l'état des

affaires, les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et

nous nous retirions, M. Périer, content de se sentir bien soutenu dans

la presse comme à la tribune, M. Bertin de Vaux, satisfait de

l'importance de son journal et de la sienne propre.» Le président du

conseil faisait aussi insérer dans le _Moniteur officiel_ des articles

d'apologie et de polémique, écrits directement sous ses yeux.

Toutefois, sur ce terrain de la presse, le nombre était contre lui;

pour quelques rares journaux qui le défendaient, presque tous les

autres l'attaquaient violemment[10]. Le vrai champ de bataille pour

Périer, celui où il aimait que toutes les luttes vinssent aboutir et

se décider, c'était le parlement. Celui-ci siégea presque en

permanence, depuis le commencement jusqu'à la fin du ministère[11]. Ce

n'est pas que l'oeuvre purement législative ait été alors bien

importante, et surtout que le président du conseil y ait pris grande

part; mais les débats politiques se succédaient fréquents, passionnés,

retentissants, et Casimir Périer y trouvait son principal moyen de

gouvernement. Dans cette société où la révolution avait détruit ou

ébranlé toutes les forces morales et matérielles du pouvoir, il

cherchait son point d'appui à la tribune et dans la majorité. C'était

par des discours et des votes qu'il s'efforçait de défendre et

d'assurer l'ordre et la paix. Il lui plaisait d'ailleurs d'aborder ses

adversaires face à face, en un champ clos où ceux-ci ne pouvaient se

dérober, de les contraindre, sinon à confesser, du moins à entendre la

vérité, de serrer de près leurs équivoques, leurs sophismes et leurs

calomnies. À défaut même du succès immédiat, il avait conscience de

préparer ainsi la justice future, et cela l'aidait à se consoler des

mensonges des partis: «Après tout, que m'importe? disait-il à ses

amis; j'ai le _Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des

Chambres pour les expliquer et l'avenir pour les juger.»

[Note 10: Le _National_ disait, le 23 avril 1831: «Un seul journal

soutient aujourd'hui avec chaleur le ministère du 13 mars: c'est le

ci-devant journal de la légitimité, le _Journal des Débats_.» Le

_Temps_, pourtant plutôt favorable au cabinet, disait, à la même

époque, «qu'avec la presse périodique, telle que nos troubles

l'avaient faite, le gouvernement n'avait qu'à choisir entre une

existence assez mal assurée et neuf morts bien certaines».]

[Note 11: Périer, en prenant le pouvoir, trouva une session en cours

qui se prolongea jusqu'au 20 avril 1831. La nouvelle Chambre siégea

ensuite d'une façon continue, du 23 juillet 1831 au 24 avril 1832.]

Cet homme qui prétendait gouverner au moyen du parlement était-il

donc, par le don du génie ou la perfection de l'art, un orateur de

premier ordre? Non; tel de ses adversaires, et surtout de ses alliés,

le primait sous ce rapport, surtout quand il s'agissait de ces

discours préparés à l'avance comme un ministre est souvent obligé d'en

prononcer. Banquier, il n'avait pas pu se faire à écrire ses lettres.

À plus forte raison se sentait-il incapable d'écrire ses discours. Au

début de son ministère, quand pareille nécessité s'imposait à lui, il

recourait à la plume de M. de Rémusat ou de M. Vitet. Mais bien que

ces derniers ne fissent que mettre en oeuvre les idées que le ministre

leur avait exprimées dans de longues conversations, ils avaient trop

d'esprit pour être des secrétaires absolument dociles. Dans ce qu'ils

lui apportaient, Périer ne trouvait pas toujours entièrement ou

seulement sa pensée. C'est ce qui le décida à recourir à la plume

moins habile, mais plus soumise, d'un nommé Lingay, alors chargé des

articles officiels du _Moniteur_. Se sentait-il préoccupé du sujet de

son discours, il faisait appeler Lingay, qui s'installait à côté de

lui. Alors il causait, ou plutôt il se mettait en colère: «... Ces

misérables-là, ils croient me tenir... Eh bien, non... et voici ce que

je leur dirai... je leur dirai...» Ainsi se déroulaient ses idées,

sous une forme irrégulière, heurtée, mais toujours vive et pressante.

Lingay écoutait, prenait des notes, se pénétrait le mieux qu'il

pouvait de ce qu'il entendait. Le lendemain, il apportait un discours

écrit que le ministre corrigeait et que souvent il faisait revoir par

M. de Rémusat ou M. Vitet[12]. Périer était bien plus à son affaire

dans les improvisations. Il se trouvait alors avoir précisément les

qualités de son rôle. «Attitude, accent, langage, a écrit un bon juge,

tout était d'un maître[13].» Même quand l'idée et la forme n'avaient

rien de saillant, ses auditeurs étaient saisis par l'impression toute

vive d'une volonté énergique, d'une impétueuse passion. À la tribune,

Périer agissait plus encore qu'il ne discourait; il commandait,

entraînait plus qu'il ne persuadait. Profondément ému lui-même, il

ébranlait de son émotion ceux qui l'écoutaient. Au milieu de ses

emportements,--et il en avait de singulièrement violents et

tragiques,--la pensée restait généralement nette et maîtresse

d'elle-même. D'ailleurs, s'il n'était pas toujours adroit, il était

toujours puissant. Quand, se dressant de toute sa grande taille à la

tribune, pâli par la fièvre et la colère, il menaçait ses adversaires

de sa main crispée; ou bien quand, bondissant sous une interruption,

il rejetait le manuscrit où sa prudence avait d'abord contenu sa

pensée, et écrasait, sous quelque formidable apostrophe, ceux qui

avaient osé lui lancer un défi, la Chambre se sentait vraiment

dominée. «C'était, a dit justement M. Guizot, la puissance de l'homme

bien supérieure à celle de l'orateur.»

[Note 12: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 13: _Souvenirs du feu duc de Broglie._]

Cette énergie de la volonté et de la parole servit tout d'abord à

raffermir la majorité. Nous avons dit quelles difficultés Périer avait

rencontrées, dès le début, pour la constituer, et comment, un jour, en

août 1831, il avait paru désespérer du succès[14]. Alors, sans doute,

le péril immédiat avait été conjuré, et le vote de l'Adresse avait été

favorable au ministère. Mais la Chambre ne s'était pas pour cela

dégagée des défauts qu'elle devait à son origine, à la révolution, aux

habitudes prises pendant l'opposition de quinze ans. Ces défauts

étaient même si visibles que les contemporains en étaient frappés et

presque découragés. «Cette Chambre, écrivait alors M. Duvergier de

Hauranne, s'est fait de son indépendance et de sa conscience l'idée la

plus mesquine, la plus ridicule. Lui parlez-vous d'appuyer constamment

le ministère, elle s'effraye. Lui parlez-vous de le renverser, elle

s'effraye encore plus. «On prétend, disait naïvement dans la

discussion de l'Adresse un honnête député, que si nous n'approuvons

pas le système ministériel, les ministres se retireront. Ce serait une

trahison. Nous venons pour combattre le ministère, non pour le

renverser.» M. Duvergier de Hauranne ajoutait: «On ne saurait

concevoir au reste combien, sur ce chapitre, la Chambre se montre

chatouilleuse. C'est pour elle une sorte de virginité qu'elle a

mission de défendre contre le téméraire qui voudrait y toucher. Aussi

que de peines pour lui faire dire oui ou non! Ce n'est en quelque

sorte que par surprise qu'on peut lui arracher un vote. Encore

n'est-il jamais bien certain que, le lendemain, elle ne le rétractera

pas... Dans aucune Chambre les commissions n'ont été aussi peu

écoutées. La majorité pourtant les nomme à son gré; mais, une fois

nommées, elle s'en méfie comme d'une autorité[15].» M. Guizot avait la

même impression; il écrivait, le 18 octobre 1831, à un de ses amis

retenu à l'étranger par ses fonctions: «L'incapacité, la subalternité,

le tatillonnage, le commérage, voilà le vice radical et incurable de

cette Chambre. Elle n'est ni violente ni avide. Il n'y a, je crois,

point de grande sottise qu'on n'y puisse faire échouer; mais la

rendre propre au gouvernement, c'est une chimère. Du reste, on n'a

jamais mené une telle vie si harassante, si dénuée de relâche. Ce sont

les forêts d'Amérique à défricher que ces esprits-là. Avez-vous vu

dans les montagnes les bergers et leurs chiens conduisant un grand

troupeau le long d'un précipice et suant sang et eau pour l'empêcher

de s'y précipiter[16]?» La duchesse de Broglie disait finement, le 9

septembre 1831: «La Chambre n'entend guère qu'on la gouverne; elle

trouve cela malhonnête[17].» Et elle ajoutait, le 28 octobre: «Casimir

Périer n'est pas content de la Chambre. Elle se décide un jour et

revient le lendemain sur son vote... Elle joint à très-peu de lumières

toutes les incertitudes d'une conscience chimérique, secondée par de

mauvaises passions[18].» De loin, M. de Barante n'avait pas meilleure

impression: il écrivait, le 27 août 1831: «Cette Chambre est, comme

vous dites, vulgaire, bornée, méfiante, venue de bas lieux. Pourtant

la majorité a évidemment bonne intention et craint le désordre.

Aura-t-on le temps de faire son éducation avant qu'elle ait amené

beaucoup de mal? C'est ce que nous allons voir.» Et le 8 octobre: «La

Chambre semble s'être rangée à la raison. Bien évidemment elle ne veut

ni la guerre, ni les émeutes. Mais il lui en coûte beaucoup qu'on ne

puisse maintenir le bon ordre dans un pays, sans y avoir un

gouvernement et sans y laisser quelques-uns au-dessus des autres. Pas

de pouvoir et nulle supériorité, c'est le beau idéal de la médiocrité

française[19].» Cette assemblée avait un défaut plus vilain encore,

autre forme d'un esprit petit et bas: elle manquait de courage. On le

voyait bien dans les grandes crises. Après les premières nouvelles de

l'insurrection de Lyon, il y eut une certaine période d'incertitude;

on ne savait guère ce qui se passait; des bruits sinistres

circulaient, et plus d'un prophète de malheur annonçait que la

monarchie de Juillet ne se relèverait pas de ce coup. «C'eût été le

cas, écrivait un contemporain, pour une Chambre courageuse, de se

compromettre promptement et franchement. Au lieu de cela, ce ne fut

qu'avec une répugnance extrême, et comme malgré elle, que la majorité

se décida à voter une Adresse et à promettre son appui. À la pâleur de

certains visages, à l'embarras de certains discours, il était clair

que, d'avance, on se préparait, sinon à saluer le vainqueur, du moins

à abandonner le vaincu[20].»

[Note 14: Voir, au tome précédent, le chapitre Ier du livre II.]

[Note 15: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 16: _Documents inédits._]

[Note 17: _Ibid._]

[Note 18: _Ibid._]

[Note 19: _Ibid._]

[Note 20: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ces témoignages pris sur le moment même, dans les confidences des

contemporains, permettent d'apprécier quelles difficultés et aussi

quel mérite Périer avait à maintenir la majorité dans une telle

Chambre. Il lui fallait une vigilance et un effort de tous les

instants. Chaque jour il devait recommencer le travail de la veille.

«La Chambre, écrivait un des collaborateurs du premier ministre, a

toujours besoin d'être avertie de la gravité des questions. Quand nous

nous taisons, nous nous perdons[21].» Au milieu de la bataille, en

même temps qu'il faisait face aux attaques de l'ennemi, le ministre

devait empêcher la débandade de ses propres troupes. Si grand besoin

qu'il eût de cette majorité, il ne la flattait pas et la rappelait

volontiers à la modestie de son rôle; l'un de ses alliés les plus

actifs, M. Dupin, ayant, un jour, parlé d'une question où «le

gouvernement, disait-il, avait plus que jamais besoin de la tutelle

des Chambres», Périer interrompit avec véhémence: «La tutelle?

s'écria-t-il; il n'y a pas de tutelle des Chambres!» On pouvait même

trouver parfois qu'il ne contenait ou ne voilait pas assez la colère

méprisante que lui inspirait l'état d'esprit de la majorité. Loin

d'user des moyens de séduction par lesquels les ministres d'ordinaire

retiennent leurs partisans ou en gagnent de nouveaux, il ne savait

même pas s'astreindre aux égards, aux politesses les plus simples.

«Comment, disait un député conservateur, voulez-vous qu'on aime un

pareil ministre? Il ne sait pas seulement les noms de ceux qui votent

pour lui[22].» M. de Rémusat écrivait à un ami, le 28 octobre 1831:

«Le ministère est considéré par la Chambre comme nécessaire, mais il

ne lui est pas agréable. Entre nous, c'est elle qui a raison. Il est

difficile d'être plus étranger au manége parlementaire que nos

ministres. C'est avec l'administration intérieure leur mauvais côté.

Le ministère a les grandes vertus, il lui manque toutes les petites.

En temps ordinaire, il ne pourrait subsister quinze jours[23].» Oui,

mais il avait précisément ces grandes vertus, et notamment il donnait

à chacun l'impression d'une volonté puissante qui dominait toutes les

hésitations, en imposait à toutes les prétentions d'indépendance,

donnait courage aux plus poltrons. «La volonté forte de M. Périer

soutient tout[24]», écrivait, le 18 octobre 1831, la duchesse de

Broglie. D'ailleurs, s'il malmenait souvent la Chambre, il savait

aussi éveiller chez elle une noble ambition en lui montrant la

grandeur de sa tâche; il lui parlait de la reconnaissance dont elle

serait entourée, quand elle aurait satisfait ce pays qui lui demandait

avant, tout «du repos, du calme, de la confiance et de l'avenir». Il

veillait à ce que cette ambition ne s'égarât point; ce n'était pas

chose facile, car les têtes étaient tournées par la fausse gloire de

la révolution; les plus conservateurs se laissaient aller à débiter ou

à accepter sur ce sujet les déclamations courantes. «Songez,

messieurs, leur disait alors le président du conseil, qu'il y a plus

de gloire pour ceux qui finissent les révolutions que pour ceux qui

les commencent.» Cette majorité manquait surtout de courage; Périer

s'efforçait de lui communiquer un peu de celui dont il était rempli.

Écoutez ses viriles exhortations: «C'est la peur qui sert les partis,

qui les grandit, qui les crée; car c'est elle qui fait croire à leur

pouvoir; et ce pouvoir imaginaire ne réside que dans la faiblesse des

majorités qui livrent sans cesse le monde aux minorités, dans la

mollesse de la raison tremblante devant les passions, dans la lâcheté,

disons le mot, des citoyens qui craignent de défendre, d'avouer, avec

leurs égaux, leurs opinions. Il y a dans cet état des esprits le

symptôme d'un mal grave dont il appartient à une assemblée française

d'arrêter les progrès, en apprenant, par son exemple, à tous les

citoyens à mépriser la vaine popularité du jour et à n'ambitionner que

la reconnaissance de l'avenir[25].» Grâce à ces efforts continus, la

majorité «grossissait et se systématisait[26]». En somme, si elle ne

s'était pas absolument dégagée des hésitations qui tenaient au fond

même de sa nature, elle ne fit défaut à Périer dans aucune

circonstance décisive. Par moment même, on eût dit qu'il était parvenu

à la pénétrer et à l'animer de ses propres passions: à sa voix, sous

son impulsion, ces bourgeois, naguère si froids, si incertains, si

timides, sentaient s'allumer en eux des ardeurs, des colères qu'ils ne

se connaissaient pas, et on les voyait, par l'effet d'une sorte

d'imitation, frémir, trépigner, menacer, maudire, à l'unisson du

ministre.

[Note 21: Lettre de M. de Rémusat à M. de Barante, en date du 28

octobre 1831. (_Documents inédits._)]

[Note 22: _Documents inédits._]

[Note 23: _Documents inédits._]

[Note 24: _Ibid._]

[Note 25: Discours du 9 août 1831.--Un autre jour, le 21 septembre de

la même année, Périer demandait que «les amis du gouvernement se

montrassent comme ses ennemis», car, ajoutait-il, «ce sont les

incertitudes d'en haut qui font les inquiétudes d'en bas».]

[Note 26: Expression de M. de Rémusat dans une lettre à M. de Barante.

(_Documents inédits._) M. Duvergier de Hauranne, naguère si sévère

pour la Chambre, reconnaissait lui-même ce changement, non sans un

certain étonnement. Il écrivait à ce propos: «Élue dans un temps de

trouble et de désordre, bourrée de préjugés, étrangère, dans une forte

portion de ses membres, aux lois les plus simples du mécanisme

constitutionnel, avide enfin de popularité, la Chambre de 1831, par la

seule force de son bon sens et de son honnêteté, par le seul besoin de

rétablir l'ordre et de sauver la société menacée, a su, par degrés,

vaincre ses préjugés.» (_Notes inédites._)]

Il importait d'autant plus à Périer de pouvoir s'appuyer sur une

majorité fidèle, que le parti de l'émeute trouvait plus de complices,

ou tout au moins de complaisants, dans l'opposition parlementaire.

Celle-ci avait pour tactique de nier le péril révolutionnaire. Telle

est sa thèse dans la discussion de l'Adresse, en août 1831. Que lui

parlez-vous d'un parti républicain? Il n'existe que dans l'imagination

craintive des ministres. Tout au plus y a-t-il quelques jeunes gens

généreux, quelques rêveurs inoffensifs, dont il ne convient ni de

blâmer ni de réprimer la conduite. Le péril est du côté des carlistes.

«C'est la Restauration, la Restauration tout entière qui est au

pouvoir, dit M. Mauguin, et l'on vient nous faire peur de la

république!» S'il y a malaise, la faute en est à la politique du

ministère. L'émeute a-t-elle éclaté, ne peut-elle être niée,

s'est-elle manifestée terrible et sanglante comme à Lyon, alors

l'opposition s'en prend au gouvernement, cause de tout le mal. «Il n'y

a pas de faute dans un peuple, s'écrie M. Mauguin, sans que le

gouvernement soit coupable; si le peuple se rend coupable, c'est que

le gouvernement n'a pas su trouver le sentiment national[27].» Ce qui

fait dire au _Journal des Débats_: «Toute la politique de l'opposition

est dans ce raisonnement: Chaque désordre, chaque émeute, est une

réclamation juste, légitime, un droit qui cherche à se faire jour dans

les lois. Satisfaites ce droit et ce sentiment qui frémit de son

exclusion; plus de réclamations, alors plus d'émeutes[28].»

[Note 27: Discours du 19 septembre 1831.]

[Note 28: _Journal des Débats_, 1er mai 1832.]

Quelques orateurs ont un procédé plus simple encore pour tout imputer

au pouvoir; ils voient dans les troubles l'oeuvre d'une «police

ténébreuse[29]», ou du moins reprochent au ministère de les avoir

laissés volontairement grossir. Ils demandent à grand bruit des

enquêtes, non sur le crime de la révolte, mais sur celui de la

répression. Pendant que l'opposition affecte, en parlant des insurgés,

une impartialité ou une compassion hypocrites, elle réserve sa

sévérité pour ceux qui ont eu la charge de défendre l'ordre; elle

accuse le commandement de précipitation cruelle, l'armée d'animosité

contre la population. Quelqu'un ayant soutenu que les soldats, qui

venaient de réprimer une émeute, avaient même droit à la

reconnaissance que les «combattants de Juillet», parce que, dans les

deux cas, on luttait pour la loi, un député de la gauche, le général

Demarçay, protestait contre cette assimilation: «Les soldats,

disait-il, obéissaient à la voix de leur chef; rien n'obligeait la

population de Paris à se dévouer. Les soldats n'affrontaient qu'une

mort; les combattants de Juillet en affrontaient deux: les balles

premièrement et, en cas de défaite, les supplices.» Aussi comprend-on

que, dans un de ces débats scandaleux, soulevés par l'opposition après

chaque révolte, M. Dupin fût autorisé à dire: «Il n'éclate pas un

désordre, on ne voit pas une émeute, qui ne trouvent dans la Chambre

des excuses et des apologies.» Et il demandait «comment pouvait

marcher le gouvernement, quand, dans la représentation nationale, la

première impulsion était de donner tort à l'autorité et de donner

raison au désordre».

[Note 29: Discours de M. Mauguin, 19 et 20 septembre 1831; de M.

Pagès, 9 avril 1832. Voyez aussi, dans le même sens, le _National_ des

15, 30 mai et 16 juillet 1831.]

Cette détestable tactique n'était pas suivie seulement par les ennemis

de la monarchie; elle était aussi celle de la partie de la gauche qui

se piquait de constituer une opposition dynastique. Nous l'avons déjà

vue, dans les questions étrangères, tout en se défendant de désirer la

guerre, seconder ceux qui y poussaient; de même, à l'intérieur, tout

en ne voulant pas la république, elle ne semblait avoir d'autre rôle

que de couvrir les républicains, de plaider leur innocence, ou au

moins leur innocuité, de détourner d'eux la responsabilité et

l'irritation, pour les rejeter toutes sur le gouvernement. Écoutez son

principal orateur, M. Odilon Barrot: «On vient nous parler des

troubles, des émeutes, des républicains. Est-ce que c'est là la

véritable cause du malaise du pays? J'ai plus de confiance que vous

dans la force de nos institutions, dans le bon sens national. Jamais

je n'ai partagé vos terreurs, jamais je ne me suis associé à cette

politique de la peur[30].» Il ajoutait que ce malaise venait

uniquement de la politique méfiante et réactionnaire de Périer. Au

lendemain des émeutes, il se plaignait qu'on eût employé la violence

au lieu de «borner les moyens de répression» à cette «force morale», à

cette «persuasion[31]», dont lui-même avait fait un si heureux et si

honorable usage, lors du procès des ministres et du sac de

Saint-Germain l'Auxerrois.

[Note 30: Un peu plus tard, M. Barrot s'est-il fait une idée plus

juste du parti républicain? Toujours est-il qu'en avril 1832, il crut

devoir écrire une lettre publique pour se distinguer de ce parti. (O.

BARROT, _Mémoires_, t. I, p. 213.)]

[Note 31: Voyez la plaidoirie de M. Barrot pour le _National_, après

l'émeute du 14 juillet 1831, ou son discours à la Chambre, dans le

débat qui suivit les événements de Grenoble, 20 mars 1832.]

Casimir Périer tenait tête à tous ces adversaires, qu'ils fussent

violents ou lâches, perfides ou niais. À ceux qui se laissaient

entraîner hors de l'opposition constitutionnelle, il adressait cet

avertissement que les partis de gauche ont si souvent mérité en France:

«Qu'il me soit permis de dire à l'opposition qu'il n'y a, dans cette

voie, ni présent ni avenir pour elle; de lui dire que ce n'est pas à de

telles conditions qu'on se prépare à gouverner; qu'elle ne s'aperçoit

pas que, si elle avait le malheur d'arriver ou de retourner au pouvoir

par ces voies de destruction, par cette route couverte de ruines, elle

aurait brisé elle-même d'avance ses moyens d'action et de force. Elle ne

gouvernerait pas, elle serait gouvernée; car elle n'aurait derrière elle

que des passions pour la pousser au lieu de convictions pour la

soutenir. Tout gouvernement lui serait impossible, parce qu'elle aurait

professé l'opinion qu'il ne faut pas gouverner notre révolution, mais la

suivre, et qu'une révolution que l'on suit ne s'arrête jamais que dans

l'abîme.» Contre ceux qui osaient l'accuser d'avoir fait faire l'émeute

par la police, le ministre se portait à son tour accusateur: «Messieurs,

s'écriait-il, il y va, non pas de notre honneur, que nous croyons, que

vous croyez sans doute placé à l'abri de ces accusations, mais il y va

de l'honneur de l'accusateur lui-même... C'est nous, à notre tour, qui

l'interpellons... C'est nous qui venons, à notre tour, le sommer de

répondre, au nom des lois, au nom de l'honneur.»

Spectacle émouvant et parfois grandiose que celui de cet homme,

soutenant la lutte à la fois sur tous les terrains. Considérez-le, par

exemple, à l'une des heures les plus tragiques de son ministère, en

septembre 1831, quand la nouvelle de la prise de Varsovie a soulevé

l'émeute dans Paris, mis la Chambre en feu, et que l'on peut se

demander si, dans le trouble général, le gouvernement ne sera pas

abandonné par une partie de ses défenseurs. La foule s'est ameutée,

tumultueuse, menaçante, devant le ministère des affaires étrangères.

Tout à coup, la porte s'ouvre, et un coupé sort. La populace, qui y

reconnaît le président du conseil et le général Sébastiani, se

précipite et arrête la voiture. Les ministres mettent pied à terre.

Périer, pâle de colère, l'oeil en feu, marche vers les plus animés.

«Que voulez-vous?--Vive la Pologne! nous voulons nos libertés.--Vous

les avez, qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter, me menacer,

moi, le représentant de la loi qui vous protége tous!» Et comme la

foule hurlait: «Les ministres! les ministres!»--«Vous demandez les

ministres! s'écrie Périer, les voici. Et vous, qui êtes-vous,

prétendus amis de la liberté, qui menacez les hommes chargés de

l'exécution des lois?» L'accent dominateur de sa voix, son regard, sa

haute stature, saisissent les émeutiers, qui s'écartent et laissent

les deux ministres entrer à la chancellerie.

Suivez, dans ces mêmes journées, le président du Conseil à la Chambre,

où M. Mauguin reprend les attaques de la rue. Périer «arrive dans la

salle des séances, raconte un témoin[32], couvert d'une longue

redingote grisâtre, semblable au vêtement historique de Napoléon,

jette, d'un geste menaçant son portefeuille sur son pupitre, se croise

les bras, comme pour défier ses ennemis de venir jusqu'à lui. Son air

est si imposant, que sa petite cour, qui d'ordinaire lui faisait

cortége à son entrée, reste immobile sur ses places, et que M. Thiers

lui-même, qu'on voyait voltiger sans cesse autour du banc des

ministres, s'arrête à moitié de la route. Il y a dans son attitude,

sur son visage, quelque chose de ce qui, tout à l'heure, a fait

reculer l'émeute. Par moments, il se lève pour aller donner des ordres

aux officiers qui viennent lui apporter des nouvelles. «Je sors aussi

pour le voir, raconte le même témoin; il est nuit déjà, et je le

trouve, dans l'enceinte extérieure, pressant la main de plusieurs

officiers de la garde municipale et de la grosse cavalerie qui

l'entouraient, et leur disant d'une voix forte: «À la vie et à la

mort, messieurs! C'est notre affaire à tous. On ne nous épargnerait

pas plus les uns que les autres!» Vous jugez de la réponse. C'est un

bruit de sabres et d'éperons, un cliquetis d'armes et de jurements.»

Puis le ministre rentre dans la salle, et, pour ranimer ses troupes

parlementaires comme il vient de faire des autres, il monte à la

tribune. Son émotion et sa colère sont telles, qu'au premier moment il

a peine à parler; il reste à la tribune, l'oeil étincelant, les

narines ouvertes, soufflant comme un lion qui se prépare à combattre.

Enfin la parole parvient à se frayer un passage, et jaillit vibrante,

brève, saccadée: phrases un peu incohérentes, où l'orateur fait entrer

on ne sait trop comment le cri de: Vive le Roi! et de: Vive la France!

«Délibérez tranquillement, messieurs, dit-il en terminant; tant que le

pouvoir nous sera confié, nous saurons le défendre et le faire

respecter par les factieux.» C'est peu de chose, mais rien n'est plus

«imposant», dit encore notre témoin; «l'émotion de Casimir Périer, la

chaleur de son apostrophe, l'impossibilité où il est de parler d'une

manière suivie, le poing qu'il lève avec fureur contre les bancs de

l'opposition, le danger qu'il a couru le matin de ce même jour où il a

failli périr sur la place publique, le bruit du tambour et les rumeurs

qu'on entend au dehors, tout, jusqu'à l'obscurité qui règne dans la

salle, contribue à faire de ce moment l'une des scènes les plus

solennelles de notre histoire parlementaire». Et quel est l'enjeu de

cette terrible partie? Il ne s'agit pas d'une lutte de rhéteurs ou

d'un conflit d'ambitieux se rencontrant sur quelque problème factice,

comme il arrive parfois dans les assemblées politiques. Ordre ou

anarchie, paix ou guerre, telle est l'alternative. La cause que Périer

tient en main, c'est le salut de la France et le repos du monde.

[Note 32: M. LOÈVE-VEIMARS, _Lettres sur les hommes d'État de la

France_.]

Vainement le ministre remporte-t-il une victoire, le lendemain tout

est à recommencer, et il doit de nouveau faire face aux mêmes

attaques: le dégoût qu'il en éprouve ne lasse pas son courage. À la

suite de la sanglante révolte de Lyon, M. Mauguin tente encore

d'innocenter les révoltés pour charger le gouvernement; et trouvant

sans doute, dans le cas particulier, sa cause trop mauvaise, il

réveille toutes les méchantes querelles soulevées à propos des émeutes

précédentes, notamment la prétendue histoire des bandes «d'assommeurs»

embrigadés par la police lors des troubles du 14 juillet. Périer

répond; sa voix est frémissante, sa lèvre trahit son mépris et sa

colère. Pâle, épuisé, c'est à croire, en plus d'un moment, qu'il ne

pourra continuer; mais sa passion et les applaudissements d'un

auditoire auquel il a communiqué son indignation lui redonnent chaque

fois comme un nouvel élan. Le débat dure plusieurs jours, le ministre

n'a voulu laisser aucune calomnie, sans en faire justice; puis, avant

de descendre de la tribune, il dit avec une fierté mélancolique: «Je

persiste à défendre notre politique, la vôtre, non nos personnes. Car,

il faut le dire enfin, (et après cette triste explication, j'en

éprouve plus que jamais le besoin), il faut dire, permettez-le-moi une

seule fois, que jamais je n'ai désiré le pouvoir, qu'entré aux

affaires en homme de coeur, je n'ai d'autre ambition que d'en sortir

en homme d'honneur; que je demande, que j'ai droit de demander à mon

pays son estime, parce que ma conscience me dit que je l'ai

méritée.»--«Oui! oui! bravo!» crie-t-on des bancs de l'assemblée et

même des tribunes, où le public n'a pu contenir son émotion. M. Odilon

Barrot tâche de couvrir la retraite de l'opposition, en engageant la

Chambre à se montrer «indulgente» pour le ministre. «Je n'accepte pas

votre indulgence, je ne demande que justice», s'écrie dédaigneusement

Périer; et la Chambre lui rend cette justice, en votant à une immense

majorité l'ordre du jour qu'il demandait[33].

[Note 33: 21 décembre 1831.]

De telles luttes étaient singulièrement douloureuses à celui qui en

portait le poids. Périer avait des heures d'abattement. Toute

provocation de l'ennemi, toute attaque mettant son honneur en jeu et

son courage en demeure, lui faisaient aussitôt relever la tête.

Seulement, au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, pour

cet homme déjà malade avant de prendre le pouvoir! Plus d'une fois,

baigné de sueur, la voix altérée, le corps défaillant, il était obligé

de s'interrompre et même de quitter la séance, comme faisait, quelques

années auparavant, cet autre héroïque malade, M. de Serre.

L'opposition semblait prendre un plaisir cruel à entretenir chez le

ministre une irritation qui l'usait. M. Mauguin, surtout, s'attachait

à cette oeuvre meurtrière. C'était lui qui, avec sa faconde

présomptueuse, engageait les campagnes, interpellant, pérorant à toute

occasion, ressassant les mêmes déclamations. Il s'était constitué

l'antagoniste personnel de Périer, antagoniste indigne, mais qui

n'était pas, hélas! inoffensif. Il s'acharnait après lui avec une

ténacité froide et méchante; sa main sûre le dardait de ses traits

envenimés. «J'ai piqué le taureau», disait-il. Au lieu de répondre par

le mépris, le ministre bondissait sous la blessure, s'épuisait en

colère impétueuse, livrant son âme, là où l'autre ne jouait que de son

esprit, et se fatiguait à frapper à coups de massue sur l'ennemi

mobile qui se dérobait, en souriant d'avoir torturé une si noble

victime. Victime en effet! Chaque heure de ces débats rapprochait de

la tombe l'homme dont la vie était si précieuse à la France.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 14 / 85 题