(Mars 1831--mai 1832)
I. Lutte de Casimir Périer contre le parti révolutionnaire.
Répression des émeutes. Celles-ci deviennent plus rares.
Insurrection de Lyon, en novembre 1831. Troubles de Grenoble, en
mars 1832.--II. Procès politiques. Le jury. Scandale de ses
acquittements. Violences qui suivent ses rares condamnations.
Audace des accusés à l'audience. Le ministre continue néanmoins à
ordonner des poursuites.--III. Périer fait surtout appel à
l'opinion. Comme il use de la presse et de la tribune. Périer
orateur. Il raffermit et échauffe la majorité. Il combat
l'opposition. Tactique de celle-ci pour seconder ou couvrir les
séditieux. Langage que lui tient le ministre. Attitude de Périer
en face des émeutes et des débats qui suivent la prise de
Varsovie et dans la discussion sur la révolte de Lyon. Il souffre
et s'épuise dans ces luttes sans cesse renouvelées.
I
À peine arrivé au pouvoir, Casimir Périer engage contre le parti
révolutionnaire la lutte qui va remplir son ministère; lutte
offensive et défensive, de tous les instants et sur tous les
terrains: lutte si nécessaire et si méritoire, que le seul fait de
l'avoir entreprise et soutenue, pendant un peu plus d'une année, a
suffi à sa gloire. Il n'hésite, ni ne parlemente, ni ne capitule,
comme ses prédécesseurs. Toutes les forces que, dans cette société
bouleversée et désarmée par une récente révolution, il trouve encore
debout ou parvient à reconstituer, hommes et institutions, moeurs et
lois, il les concentre dans ses mains, les oppose à l'ennemi, les
anime en quelque sorte de son courage et de sa volonté. Seulement,
s'il use hardiment de toutes les armes que lui fournit le droit
commun, il n'en veut pas d'autres; quelque grave que soit le péril,
quelque extraordinaires que soient les circonstances, il met son point
d'honneur à ne pas proposer les lois d'exception auxquelles beaucoup
de conservateurs lui conseillent de recourir[1].
[Note 1: Faut-il croire cependant qu'à certaines heures d'irritation,
Périer était tenté de ne plus se contenter du droit commun?
Louis-Philippe, après la mort de Périer, causant avec les chefs de la
gauche, et cherchant un peu, il est vrai, à se faire valoir, aux
dépens de son ministre, leur disait, après avoir rappelé la nécessité
de la liberté de la presse et du jury: «Aussi me suis-je constamment
opposé aux mesures d'exception que Périer me proposait souvent, quand
il était dans ces accès de colère qui nous ont nui plus d'une fois.»
(_Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 607-608.)]
Avant tout, Périer doit avoir raison des émeutes qui, dans les
premiers mois de son ministère, d'avril à septembre, se succèdent
d'une façon presque continue. Rien, chez lui, de cette timidité qui,
depuis la révolution, embarrassait et arrêtait les ministres quand il
leur fallait bousculer, dans la rue, le peuple souverain ou toucher à
une de ces barricades que le souvenir de Juillet semblait rendre
sacrées. Dès le premier jour, ayant constaté l'insuffisance de la loi
contre les attroupements, il en présente et en fait voter une
nouvelle[2]. Jusqu'alors, on n'avait osé se servir contre l'émeute que
de la garde nationale, dont il fallait subir les variations, les
exigences et les défaillances. Périer ne peut se passer de cette
milice, en laquelle il n'a qu'une confiance médiocre[3]; mais il veut
l'encadrer dans des éléments plus solides. Il s'applique donc aussitôt
à faire sortir l'armée, la garde municipale, la gendarmerie, de l'état
de disgrâce et de suspicion où la révolution les avait mises et où le
gouvernement les avait laissées; il leur fait comprendre qu'il compte
sur elles, et qu'aussi elles peuvent compter sur lui. Résolu à dégager
la préfecture de police des compromissions révolutionnaires où
l'avaient entraînée les hommes politiques qui s'y étaient succédé
depuis 1830, il y appelle un personnage nouveau dans les affaires
publiques, mais d'un dévouement sûr, d'une intelligence et d'une
hardiesse remarquables, M. Gisquet, ancien employé de sa maison de
banque. Aussi, dès les premiers troubles qui éclatent le 16 avril
1831, à la suite de l'acquittement de Godefroy Cavaignac et de ses
compagnons, la population voit avec un sentiment d'étonnement et de
sécurité mettre en ligne des masses considérables d'infanterie et de
cavalerie; après que des commissaires de police à cheval ont fait les
sommations légales, ces troupes balayent vivement les rues et les
quais; les factieux, désorientés par une vigueur à laquelle ils
n'étaient pas accoutumés, sont promptement en déroute. Quelques jours
plus tard, le 5 mai, le maréchal Lobau disperse une foule tumultueuse
en la noyant avec des pompes à incendie: exécution grotesque et
méprisante qui montre bien que le gouvernement ne se croit plus obligé
de traiter l'émeute avec déférence. Aux troubles de Juin, des gens du
peuple se joignent à la force publique et bâtonnent les factieux, ce
dont les journaux se vengent, en accusant bruyamment la police d'avoir
organisé des bandes «d'assommeurs». La répression, loin de se
dissimuler et d'avoir honte d'elle-même, comme naguère, se montre au
grand jour et s'annonce fièrement. «Le gouvernement, dit le _Moniteur_
du 16 juin, ne manquera à aucun de ses devoirs, et saura déployer,
dans ses mesures, la sévérité nécessaire; c'est la société qu'on
menace, sous prétexte de l'attaquer lui-même; il la défendra par tous
les moyens qu'elle lui a confiés.» Et encore: «La société ne se
manquera pas plus à elle-même que le gouvernement ne lui manquera.»
C'est un autre langage que celui des proclamations de M. Odilon Barrot
ou du général La Fayette, pendant le procès des ministres!
[Note 2: Mars-avril 1831.]
[Note 3: Périer estimait que l'organisation de la garde nationale et
surtout l'élection de ses officiers présentaient de grands périls.
«Cela ne peut pas durer, disait-il un jour à La Fayette;... il faut
que ces anomalies disparaissent.»]
Après chaque effort, après chaque combat, Périer soutient
énergiquement, contre les plaintes hypocrites ou les colères
vindicatives, tous ceux qui se sont compromis sous ses ordres; il
assume, au besoin, la responsabilité des fautes commises par excès de
zèle, sachant bien qu'à ce prix seulement, surtout au lendemain d'une
révolution, le gouvernement peut s'assurer le dévouement et l'énergie
de ses agents. Par contre, le ministre frappe sans merci ceux qui
faiblissent. Le 25 septembre 1831, la garde nationale de Strasbourg
s'est mutinée pour obtenir l'abolition d'un droit d'octroi; le préfet
a parlementé et même capitulé, en promettant la réduction du droit. À
peine informé, le ministre, par télégraphe, révoque le préfet et
ordonne que la totalité du droit soit exigée.
L'énergie de la répression finit enfin par gêner un peu l'audace des
perturbateurs; à partir du mois de septembre, les troubles, pour être
encore trop fréquents, ne sont plus permanents. Les associations
révolutionnaires n'ont cependant pas désarmé: seulement elles prennent
de plus en plus le caractère de sociétés secrètes; l'émeute à ciel
ouvert fait place au complot mystérieusement tramé. À la fin de 1831
et au commencement de 1832, on peut relever trois ou quatre complots
républicains, sans compter deux complots légitimistes et un
bonapartiste. Les uns sont découverts par la police avant explosion,
les autres avortent au premier essai d'exécution.
Entre temps, le gouvernement se voyait aux prises avec une révolte
d'un caractère absolument différent. À la fin de novembre 1831, on
apprenait à Paris, non sans terreur, que Lyon était tombé au pouvoir
de quatre-vingt mille ouvriers en armes, et que le drapeau noir y
flottait, avec cette sinistre devise: «Vivre en travaillant ou mourir
en combattant.» Cette révolte était née de la misère. La crise que
l'industrie lyonnaise traversait déjà avant 1830 s'était trouvée
singulièrement aggravée par les événements de Juillet. Réduction des
salaires ou même complet chômage, telles avaient été, pour les
ouvriers, les conséquences de cette révolution qui, en même temps, les
rendait plus impatients du joug et de la souffrance. Les prédications
de quelques saint-simoniens ou fouriéristes, venus en mission à Lyon,
n'avaient pas peu contribué à troubler encore davantage les cerveaux
et à irriter les coeurs. En septembre et octobre 1831, la fermentation
était à son comble. Les ouvriers émirent la prétention qu'un tarif de
salaires fût imposé aux fabricants. Le préfet, M. Bouvier-Dumolard,
séduit par le rôle de pacificateur, flatté de s'entendre appeler le
«père des ouvriers», se laissa aller à favoriser ces derniers, plus
qu'il ne convenait à l'impartialité administrative. Sous ses auspices
et au mépris de toutes les lois économiques, un tarif fut arrêté.
C'était engager les ouvriers dans une voie sans issue. L'impossibilité
d'appliquer ce tarif fut bientôt manifeste; le peuple en réclama
l'exécution avec colère, et la révolte finit par éclater générale et
terrible. Les incertitudes et l'impuissance d'une résistance,
politiquement et militairement mal conduite, rendirent facile la
victoire des ouvriers; la garde nationale passa presque tout entière à
l'émeute; après des alternatives de combats ou de négociations, les
troupes de ligne, peu nombreuses d'ailleurs, furent réduites à battre
en retraite hors de Lyon; encore durent-elles s'ouvrir un chemin à
coups de canon, non sans laisser derrière elles plus d'un cadavre. Le
préfet, à bonne intention sans doute, ne suivit pas l'armée et demeura
seul au milieu de l'insurrection triomphante; si l'inspiration était
courageuse, la conduite le fut moins; exagérant encore ses concessions
du début, il mit sa signature au bas de proclamations qui
justifiaient, sanctionnaient la révolte et promettaient de la
récompenser; en même temps, pour rétablir un peu d'ordre matériel dans
la ville, il demanda et obtint le concours des insurgés, dont il
semblait être devenu le chef ou plutôt l'agent.
On devine ce que Casimir Périer dut penser d'une pacification achetée
au prix de semblables capitulations. Si désireux qu'il fût d'éviter
une nouvelle effusion de sang, il voulut avant tout que l'autorité du
gouvernement fût intégralement rétablie, sans concessions ni
conditions. Des troupes nombreuses furent massées autour de Lyon; le
maréchal Soult, ministre de la guerre, et le duc d'Orléans, qui fit
preuve en cette circonstance d'une grande décision et d'un rare
sang-froid, se mirent à leur tête. Les insurgés, convaincus de
l'infériorité de leurs forces, embarrassés d'ailleurs de leur première
victoire dont ils n'avaient su quel parti tirer, n'essayèrent même pas
d'opposer la moindre résistance. La garde nationale fut dissoute, la
population désarmée, le tarif aboli, le préfet rappelé et remplacé par
M. de Gasparin, quelques-uns des chefs militaires disgraciés. En même
temps, sous l'inspiration du duc d'Orléans, des mesures charitables
étaient prises pour soulager la misère trop réelle des ouvriers.
Cet événement avait surpris et vivement ému l'opinion. On avait
reconnu tout de suite qu'il n'y avait là rien de semblable aux
troubles si fréquents depuis les journées de Juillet; la main d'aucun
parti, républicain, bonapartiste ou carliste, n'y apparaissait; tout
était né d'une question de salaire. Certains beaux esprits de la
bourgeoisie alors dirigeante crurent trouver là une raison de se
rassurer. C'était avoir la vue courte. Pour qui regardait au delà des
frontières un peu étroites du Parlement ou des partis, cette première
entrée en scène du socialisme armé n'était-elle pas au contraire le
plus menaçant des symptômes? Et d'ailleurs ne suffisait-il pas
d'observer comment les agitateurs républicains et les émissaires des
sociétés secrètes avaient aussitôt cherché à se glisser dans les rangs
des ouvriers lyonnais, pour s'apercevoir que, dès le premier jour, un
lien s'établissait entre la révolution politique et la révolution
sociale?
Le carnaval de mars 1832 fut, dans plusieurs villes de France,
l'occasion de désordres que réprimèrent aussitôt les autorités
locales, fidèles à l'impulsion donnée par Périer. À Grenoble,
toutefois, des complications se produisirent qui fournirent au
ministère une occasion nouvelle de marquer sa politique. Par le fait
d'un préfet, peut-être un peu ardent, la troupe avait chargé la foule
avec quelque précipitation; une dizaine de curieux avaient été
blessés; grand émoi, aussitôt exploité par les agitateurs qui
réclamèrent tumultueusement l'éloignement du régiment accusé «d'avoir
versé le sang du peuple». Le général Saint-Clair, commandant à
Grenoble, ne sut pas faire tête à ces criailleries, et, un moment
prisonnier de l'émeute, il consentit à tout ce qu'elle exigeait de
lui; le 35e de ligne dut quitter honteusement la ville, où il fut
remplacé par un autre régiment venant de Lyon. Une pareille
défaillance rendait à l'émeute la confiance qu'elle enlevait à
l'armée. Aussi le gouvernement n'hésita-t-il pas un instant: il
prononça la dissolution de la garde nationale de Grenoble, mit en
disponibilité le général Saint-Clair et le commandant de la place,
enfin donna ordre de faire rentrer le 35e à Grenoble, musique en tête
et enseignes déployées. Le même jour, le ministre de la guerre publia
une proclamation à l'armée, où il disait: «L'ordre public a été
troublé à Grenoble; le 35e régiment de ligne, chargé de le rétablir, a
parfaitement rempli son devoir. Sa conduite a été telle qu'on pouvait
l'attendre du bon esprit et de l'excellente discipline qui distinguent
tous les régiments de l'armée. Le Roi a ordonné que des témoignages de
sa satisfaction fussent adressés au 35e. Sa Majesté n'a point approuvé
que ce régiment se fût retiré de Grenoble. Le lieutenant général
Delort, commandant supérieur de la 7e division militaire, a reçu
l'ordre de le faire rentrer dans la ville, avec les autres troupes qui
y sont dirigées. Aucune sorte de transaction relativement au 35e
régiment n'avait été et n'avait pu être faite entre de prétendus
députés de Grenoble et l'autorité supérieure militaire: elle la
désavoue formellement... Soldats! depuis le jour où le drapeau
national vous a été rendu, vous n'avez cessé de l'honorer par votre
dévouement, votre courage et votre discipline. Vous avez entouré le
trône et les institutions de Juillet d'un rempart, au pied duquel les
partis sont venus expirer. Soldats! le Roi et la France vous
remercient.» Quand un gouvernement parle ainsi à l'armée, il peut
compter sur elle, et dès lors il est assuré de demeurer maître de la
rue.