«En effet, on entendit trois coups seulement; d'ordinaire il en frappait
plusieurs. Il se faisait entendre aussi à la fontaine où l'on allait puiser
de l'eau, et troublait le voisinage, se manifestant par des coups
redoublés, un gémissement, un coup de sifflet ou un cri lamentable. Cela
dura environ six mois.»
«Au bout d'un an, et peu après son anniversaire, il se fit entendre de
nouveau plus fort qu'auparavant. On lui demanda ce qu'il souhaitait: il
répondit d'une voix rauque et basse: «Faites venir, samedi prochain, le
curé et mes enfants.»
«Le curé étant malade ne put venir que le lundi suivant, accompagné de bon
nombre de personnes. On demanda au mort s'il désirait des messes? Il en
désira trois; s'il voulait qu'on fît des aumônes? il dit: «Je souhaite
qu'on donne aux pauvres huit mesures de grain; que ma veuve fasse des
cadeaux à tous mes enfants, et qu'on réforme ce qui a été mal distribué
dans ma succession,» somme qui montait à vingt florins.»
«Sur la demande qu'on lui fit, pourquoi il infestait plutôt cette maison
qu'une autre, il répondit qu'il était forcé par des conjurations et des
malédictions. S'il avait reçu les sacrements de l'Église? «Je les ai reçus,
dit-il, du curé, votre prédécesseur.» On lui fit dire avec peine le _Pater_
et l'_Avé_, parce qu'il en était empêché, à ce qu'il assurait, par le
mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de dire au curé beaucoup d'autres
choses.»
«Le curé, qui était un prémontré de l'abbaye de Toussaints, se rendit à son
couvent afin de prendre l'avis du supérieur. On lui donna trois religieux
pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent à la maison, et dirent à
Humbert de frapper la muraille; il frappa assez doucement. «Allez chercher
une pierre, lui dit-on alors, et frappez plus fort.» Ce qu'il fit.»
«Quelqu'un dit à l'oreille de son voisin, le plus bas possible: «Je
souhaite qu'il frappe sept fois,» et aussitôt l'âme frappa sept fois.»
«On dit le lendemain trois messes que le revenant avait demandées; on se
disposa aussi à faire un pèlerinage qu'il avait spécifié dans le dernier
entretien qu'on avait eu avec lui. On promit de faire les aumônes au
premier jour, et dès que ses dernières volontés furent exécutées, Humbert
Birck ne revint plus[1].»
[Note 1: _Livre des prodiges_, édit de 1821, p. 75.]
III.--FANTÔMES
Un autre auteur[1] raconte cette singulière apparition: «Au mois d'avril
1567 on vit... en celle grande plaine qui est dite d'Heyton souz Mioland
(en Savoie) par l'espace de six jours continuels sortir d'une isle non
habitée trois hommes vestuz de noir, incogneuz de chacun, et chacun
desquels tenoit une croix en la main et après iceux marchoit une dame
accoustrée en dueil et ainsi que se vestent coustumièrement les vefves,
laquelle suyvant ces porte-croix, se tourmentoit et démenoit avec une si
triste contenance qu'on eut dit qu'elle estoit attainte de quelque douleur,
et angoisse désespérée. Cecy n'est rien si un grand escadron de peuple
n'eust suivy ces vestus de dueil qui marchoient en procession, et
l'habillement duquel représentoit plus de joye que des quatre premiers, en
tant que toute ceste multitude estoit vestue à blanc, et monstrant plus de
plaisir et allegresse que la susdite femme. La course de ces pourmeneurs
s'estendoit tout le long de la campagne susnommée jusques à une autre isle
voisine, où tous ensemble s'esvanouyssaient, et n'en voyait on rien n'en
plus que si jamais il n'en eut esté mémoire, et au reste dès que quelcun
approchoit pour les voir de plus près il en perdoit incontinent la vue...»
[Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
auteurs, etc._ Paris, Jean de Bordiane, 2 tomes, 1571, in-8°, p.
320.]
Suivant Job Fincel, cité par Goulart[1], «Il y a un village en la duché de
Brunswic, nommé Gehern, à deux lieues de Blommenaw. L'an 1555, un paysan
sorti au matin de ce lieu avec son chariot et ses chevaux pour aller querir
du bois en la forest, descouvrit à l'entrée d'icelle quelques troupes de
reitres couverts de cuirasses noires. Estonné de ceste rencontre, il
retourne en porter les nouvelles au village. Les plus anciens du lieu,
accompagnez de leur curé ou pasteur, sortent incontinent en campagne suivis
de cent personnes, tant hommes que femmes, pour voir ceste cavalerie, et
content quatorze bandes ou troupes distinctes, lesquelles en un instant se
mirent en deux gros, comme pour combatre à l'opposite l'un de l'autre. Puis
après on aperceut sortir de chasque gros un grand homme de contenance fiere
et fort effroyable à voir. Ces deux de costé et d'autre descendent de
cheval, faisant soigneuse reveue de leurs troupes: quoy fait, tous deux
remontent. Incontinent les troupes commencent à s'avancer et à courir une
grande campagne, sans se choquer: ce qui dura jusques à la nuict toute
close, en présence de tous les paysans. Or en ce temps ne se parloit en la
duché de Brunswic ni es environs d'aucune entreprise de guerre, ni d'amas
de reitres: ce qui fit estimer que telle vision estoit un présage des maux
avenus depuis par le juste jugement de Dieu.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I. p. 510.]
Au récit de Torquemade[1], «Antoine Costille, gentil-homme espagnol
demeurant à Fontaines de Ropel, sortit un jour de sa maison bien monté,
pour aller à quelques lieues de là expédier des affaires, ausquelles ayant
pourveu, et la nuict aprochant, il delibere retourner en sa maison. Au
sortir du village où il estoit allé, il trouve un petit hermitage et
chappelle garnie de certain treillis de bois au devant, et une lampe
allumée au dedans. Descendu de cheval il fait ses devotions, puis jettant
la veuë dedans l'hermitage, void, ce lui semble, sortir de dessouz terre
trois personnes qui venoyent à lui les testes couvertes, puis se tenir
coyes. Les ayant un peu contemplés, voyant leurs cheveux estinceller, quoy
qu'il fust estimé fort vaillant, il eut peur, et remonté à cheval commence
à picquer. Mais levant les yeux il descouvre ces personnes qui marchoyent
un peu devant luy, et sembloyent l'accompagner. Se recommandant sans cesse
à Dieu, il tourne de part et d'autre, mais ceste troupe estoit tousiours
autour de lui. Finalement il coucha une courte lance qu'il portoit et
brocha des esperons contre, pour donner quelque atteinte: mais ces
fantosmes alloyent de mesme pas que le cheval, de manière qu'Antoine fut
contraint les avoir pour compagnie jusques à la porte de son logis, où il y
avoit une grande cour. Ayant mis pied à terre, il entre et trouve ces
fantosmes: monte à la porte d'une chambre où sa femme estoit, qui ouvrit à
sa parole, et comme il entroit, les visions disparurent. Mais il aparut
tout esperdu, si desfait et troublé que sa femme estima qu'il avoit eu
quelque rude traictement de la part de ses ennemis, en ce voyage. S'en
estant enquise, et ne pouvant rien tirer de lui, elle envoyé appeller un
grand ami qu'il avoit, homme fort docte, lequel vint tout à l'heure: et le
trouvant aussi passé qu'un mort, le pria instamment de descouvrir son
avanture. Costille lui ayant fait le discours, cest ami tascha de le
resoudre, puis le fit souper, le conduisit en sa chambre, le laissa sur son
lict avec une chandelle allumée sur la table, et sortit pour le laisser en
repos. A peine fust-il hors de la chambre, que Costille commence à crier
tant qu'il peut: A l'aide! à l'aide! secourez-moi! Lors tous les
domestiques rentrèrent en la chambre, ausquels il dit que les trois visions
estoyent venues à luy seul et qu'ayant creusé la terre de leurs mains,
elles la lui avoyent jettée dessus les yeux, de manière qu'il ne voyoit
goutte. Pourtant ne l'abandonnèrent plus ses domestiques, ains à toute
heure il estoit bien accompagné, mais leur assistance et vigilance ne le
peut garder de mourir le septiesme jour suivant, sans autre accident de
maladie.»
[Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart,
_Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 541.]
Le même[1] rapporte cette vision singulière:
[Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart,
_Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 547.]
«Un chevalier espagnol, riche et de grande authorité, s'amouracha d'une
nonnain, laquelle s'accordant à ce dont il la requeroit, pour lui donner
libre entrée, lui conseilla de faire forger des clefs semblables à celles
des portes de l'église, où elle trouveroit moyen d'entrer par autre endroit
pour se rendre en certain lieu designé. Le chevalier fit accommoder deux
clefs, l'une servant ouvrir la porte du grand portail de l'eglise, l'autre
pour la petite porte d'icelle eglise. Et pour ce que le couvent des
nonnains estoit un peu loin de son village, il partit sur la minuict fort
obscure tout seul: et laissant son cheval en certain lieu seur, marcha vers
le couvent. Ayant fait ouverture de la première porte, il vid l'eglise
ouverte, et au dedans grande clairté de lampes et de cierges, et force gens
qui chantoyent et faisoyent le service pour un trespassé. Cela l'estonna:
neantmoins il s'approche, pour voir que c'estoit, et regardant de tous
costez, apperçoit l'eglise pleine de moines et de prestres qui chantoyent
aussi à ces funérailles, ayans au milieu d'eux un aix en forme de tombeau
fort haut, couvert de noir, et à l'entour force cierges allumez en leurs
mains. Son estonnement redoubla quand entre tous ces chantres il n'en peut
remarquer pas un de sa cognoissance. Pourtant apres les avoir bien
contemplez, il s'approche de l'un des prestres, et lui demande pour qui
l'on faisoit ce service. Le prestre respond que c'estoit pour un chevalier,
designant le nom et surnom de celui qui parloit, adjoustant que ce
chevalier estoit mort et qu'on faisoit ses funérailles. Le chevalier se
prenant à rire respond: Ce chevalier que vous me nommez est en vie: par
ainsi vous vous abusez. Mais le prestre répliqua: Oui bien vous, car pour
certain il est mort, et est ici pour estre enseveli; quoy dit il se remit à
chanter. Le chevalier fort esbahi de ce devis, s'adresse à un autre et lui
fait la mesme demande. Ce deuxiesme fait mesme response, affermant vrai ce
que le premier avoit dit. Alors le chevalier tout estonné, sans attendre
davantage, sortit de l'eglise, remonte à cheval, et s'achemine vers sa
maison. Il est suivi et acompagné de deux grands chiens noirs qui ne
bougent de ses costez, et quoi qu'il les menaçast de l'espée, ils ne
l'abandonnent point. Mettant pied à terre à la porte de son logis, et
entrant dedans, ses serviteurs le voyans tout changé le prient instamment
de leur réciter son avanture: ce qu'il fait de poinct en poinct. On le
mesne en sa chambre, où achevant de raconter ce qui estoit passé, les deux
chiens entrent, se ruent furieusement sur lui, l'estranglent et despecent
sans qu'aucun des siens peust le secourir.»
«Un mien ami nommé Gordian, personnage digne de foy, m'a recité, dit
Alexandre d'Alexandrie[1], qu'allant vers Arezze avec certain autre de sa
connoissance, s'estans esgarez en chemin ils entrerent en des forests, où
ils ne voyent que de la neige, des lieux inaccessibles, et une effrayable
solitude. Le soleil estant fort bas, ils s'assirent par terre tous recreus.
Sur ce leur fut avis qu'ils entendoyent une voix d'homme assez pres de là;
ils approchent et voyent sur une terre proche trois gigantales et
espouvantables formes d'hommes, vestus de longues robes noires, comme en
deuil, avec grands cheveux et fort longues barbes, lesquels les
appellerent. Comme ces deux passans approchoyent, les trois fantosmes se
firent plus grands de beaucoup qu'à la première fois: et l'un d'iceux
paroissant nud, fit des fauts mouvemens et contenances fort deshonnestes.
Ces deux fort estonnez de tel spectacle commencerent à fuir de vitesse à
eux possible, et ayans traversé des precipices et chemins, du tout
fascheux, se rendirent à toute peine en la logette d'un paysan, où ils
passèrent la nuict.»
[Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. IX, cité par S.
Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 534.]
«Ce que j'ay par tesmoignage de moy-mesme, et dont je suis bien asseuré, je
l'adjouste, continue le même auteur. Estant malade à Rome, et couché dedans
le lict, où j'estois bien éveillé, m'apparut un fantosme de belle femme,
laquelle je regardai longuement tout pensif et sans dire mot, discourant en
moy-mesme si je resvois, ou si j'estois vrayement esveillé. Et conoissant
que tous mes sens estoyent en leur pleine vigueur, et que ce fantosme se
tenoit toujours devant moy, je lui demande qui elle estoit. Elle se
sousriant repetoit les mesmes mots, comme par mocquerie, et m'ayant
contemplé longuement s'en alla.»
Torquemada[1] nous apprend encore que «Antoine de la Cueva, chevalier
espagnol, pour raisons à nous incongnues, et par la permission de Dieu, fut
tenté et travaillé en la vie de fantosmes et visions, de manière que pour
la continuation il en avoit finalement perdu la crainte, combien qu'il ne
laissast pas d'avoir tousiours de la lumière en la chambre où il couchoit.
Une nuict, estant en la couche, et lisant en un livre, il sentit du bruit
dessous la couche, comme s'il y eust quelque personne: et ne sachant que ce
pouvoist estre, vid sortir d'un costé du lict un bras nud, qui sembloit
estre de quelque more, lequel empoignant la chandelle la jetta à bas, avec
le chandelier et l'esteignit. Alors le chevalier sentit ce more monter et
se mettre avec lui en la couche. Comme ils se fusrent empoignez et
embrassez ils commencerent à lutter de toute leur force, menans tel bruit
que ceux de la maison se resveillerent, et venans voir que c'estoit ne
trouverent autre que le chevalier, lequel estoit tout en eau, comme s'il
fust sorti d'un bain et tout enflammé. Il leur conta son avanture, et que
ce more les sentant venir s'estoit desfait de lui, et ne sçavoit qu'il
estoit devenu.»
[Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart,
_Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 547.]
Au recit de Goulart[1], «Le sieur de Voyennes, gentil-homme picard, en ses
devis ordinaires, limitoit ses jours au signe de Taurus. Un jour estant à
table en bonne compagnie, avis lui fut qu'il voyoit acourant à lui un
taureau furieux. Lors tout esperdu il commença à s'escrier: Ha, messieurs,
ce meschant animal me perce de ses cornes. Disant telles paroles, il cheut
mort au bas de sa chaise.»
[Note 1: Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p.
329.]
Cardan[1], cité par Goulart[2], raconte que «Jacques Donat, riche
gentil-homme vénitien, estant couché avec sa femme, et ayant un cierge
allumé en sa chambre, deux nourrices dormantes en une couchette basse près
d'un petit enfant, vid qu'on ouvroit tout bellement l'huis de sa chambre,
et un homme inconnu mettant la teste à la porte. Donat se leve, empoigne
son espée, fait allumer deux grands cierges, et, accompagné des nourrices,
entre en sa salle et trouve tout clos. Il se retire en sa chambre fort
esbahi. Le lendemain, ce petit enfant aagé d'un an non encore accompli et
qui se portoit bien meurt.»
[Note 1: Au XVIe livre de la _Diversité des choses_, ch. XCIII.]
[Note 2: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.]
D'après Bartelemi de Bologne[1], «Antoine Urceus, la nuict dernière de sa
vie, estant couché, pensa voir un fort grand homme, lequel avoit la teste
rase, la barbe pendante jusqu'en terre, les yeux estincellans, deux
flambeaux es mains, se hérissant depuis les pieds jusques à la teste,
auquel Antoine demanda: Qui es-tu, qui seul en équipage de furie, te
promènes ainsi hors heures, et quand chacun repose? Di moy, que
cherches-tu? En disant cela, Antoine se jette en bas du lict pour se sauver
arrière de ce visiteur, et mourut misérablement le lendemain.»
[Note 1: En la _Vie d'Urceus_, citée par Goulart, _Thrésor
d'histoires admirables_, t. I, p. 530.]
Gilbert Cousin[1] raconte que «L'an 1536, un marchant sicilien allant de
Catane à Messine, logea le vingt-unième jour de mars à Torminio, dit des
anciens Taurominium. Remontant à cheval le lendemain matin, n'estant encore
gueres esloigné de la ville, il rencontre dix massons, ce lui sembloit,
tous chargez d'outils de leur mestier. Enquis de lui où ils alloyent,
respondirent: Au Montgibel. Tost après, il en retrouva dix autres qui font
mesme response que les precedens: et adjoustent que leur maistre les
envoyoit à cause de quelque bastiment au Montgibel. Quel maistre? replique
le marchant. Vous le verrez bien tost fit l'un d'entre eux. Incontinent
apres lui vint à la rencontre en ce mesme chemin un géant, avec une fort
longue barbe noire, comme le plumage d'un corbeau, lequel, sans autre
préface ni salutation, s'enquiert du marchant s'il avoit point rencontré
ses ouvriers en ce chemin. J'ay, dit l'autre, veu quelques massons
prétendant aller bastir au Montgibel, mais je ne scay par le commandement
de qui: si vous estes l'entrepreneur de tel bastiment, je désire entendre
comment vous pensez faire en une montagne tellement couverte de neige, que
le plus habile piéton du monde seroit bien empesché d'en sortir. Ce maistre
bastisseur commence à respondre qu'il avoit la science et les moyens pour
en venir à bout, voire pour faire plus grandes choses quand bon lui
sembleroit; que le marchant qui ne faisoit gueres d'estat des paroles en
croiroit bien tost ses propres yeux: quoi disant, il disparut en l'air. Le
marchant esperdu de telle vision commence à paslir et chanceller, et peu
s'en fallut qu'il n'esvanouyt sur la place. Il tourne bride demi mort vers
la ville, où ayant raconté à gens dignes de foy ce qu'il avoit veu, donné
ordre à ses afaires et pensé à sa conscience, il rend l'âme le soir de ce
mesme jour. Au commencement de la nuict du jour suivant, qui estoit le
vingt-troisiesme jour de mars, un horrible tremblement de terre se fit, et
du faiste de ce Montgibel, du costé d'Orient, sortit avec bruit merveilleux
une extraordinaire abondance de feu qui s'eslançoit fort impetueusement de
ce mesme coté: dont les habitans de Catane estans bien estonnez,
s'amasserent crians: Miséricorde! et continuans en supplications et prières
jusques à ce que le feu vint à diminuer et s'esteindre.»
[Note 1: Au VIIIe livre de ses _Recueils et récits_, cité par
Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 532.]
D'après les _Curiositez inouyes_ de Gaffarel[1], «Cardan asseure que dans
la ville de Parme il y a une noble famille de laquelle, quand quelqu'un
doit mourir, on void toujours en la sale de la maison une vieille femme
incogneue assise sous la cheminée, mais si assurément qu'elle ne manque
jamais.»
[Note 1: Page 59.]
IV.--VAMPIRES
«Les revenans de Hongrie, ou les Vampires, sont, d'après dom Calmet[1], des
hommes morts depuis un temps considérable, quelquefois plus, quelquefois
moins long, qui sortent de leurs tombeaux et viennent inquiéter les vivans,
leur sucent le sang, leur apparoissent, font le tintamare à leurs portes,
et dans leurs maisons et enfin leur causent souvent la mort. On leur donne
le nom de Vampires ou d'Oupires, qui signifie, dit-on, en esclavon une
sangsue. On ne se délivre de leurs infestations qu'en les déterrant, en
leur coupant la tête, en les empalant, en les brûlant, en leur perçant le
coeur.»
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, tome II, p. 2.]
«J'ai appris, dit dom Calmet[1], de feu monsieur de Vassimont, conseiller
de la chambre des comtes de Bar, qu'ayant été envoyé en Moravie par feu Son
Altesse royale Léopold premier, duc de Lorraine, pour les affaires de
monseigneur le prince Charles, son frère, évêque d'Olmutz et d'Osnabruck,
il fut informé par le bruit public qu'il étoit assez ordinaire dans ce
pays-là de voir des hommes décédés quelque tems auparavant se présenter
dans les compagnies et se mettre à table avec les personnes de leur
connoissance sans rien dire; mais que faisant un signe de tête à quelqu'un
des assistans, il mourroit infailliblement quelques jours après. Ce fait
lui fut confirmé par plusieurs personnes, et entre autres par un ancien
curé, qui disoit en avoir vu plus d'un exemple.»
[Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 31.]
Charles-Ferdinand de Schertz raconte[1] «Qu'en un certain village, une
femme étant venuë à mourir munie de tous ses sacremens, fut enterrée dans
le cimetière à la manière ordinaire. Quatre jours après son décès, les
habitans du village ouïrent un grand bruit et un tumulte extraordinaire, et
virent un spectre qui paroissoit tantôt sous la forme d'un chien, tantôt
sous celle d'un homme, non à une personne, mais à plusieurs, et leur
causoit de grandes douleurs, leur serrant la gorge, et leur comprimant
l'estomac jusqu'à les suffoquer: il leur brisoit presque tout le corps, et
les réduisoit à une faiblesse extrême, en sorte qu'on les voyoit pâles,
maigres et exténués. Le spectre attaquoit même les animaux, et l'on a
trouvé des vaches abbatues et demi-mortes; quelquefois il les attachoit
l'une à l'autre par la queue. Ces animaux par leurs mugissements marquoient
assez la douleur qu'ils ressentoient. On voyoit les chevaux comme accablés
de fatigue, tout en sueur; principalement sur le dos, échauffés, hors
d'haleine, chargés d'écume comme après une longue et pénible course. Ces
calamités durèrent plusieurs mois.»
[Note 1: _Magia posthuma_, Olmutz, 1706, cité par dom Calmet,
_Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 33.]
Le même auteur rapporte l'exemple d'un pâtre du village de Blow, près de la
ville de Kadam en Boheme, qui parut pendant quelque tems et qui appelloit
certaines personnes, lesquelles ne manquoient pas de mourir dans la
huitaine. Les paysans de Blow déterrèrent le corps de ce pâtre, et le
fichèrent en terre avec un pieu, qu'ils lui passèrent à travers le corps.
Cet homme en cet état se moquoit de ceux qui lui faisoient souffrir ce
traitement, et leur disoit qu'ils avoient bonne grâce de lui donner ainsi
un bâton pour se défendre contre les chiens. La même nuict il se releva, et
effraya par sa présence plusieurs personnes, et en suffoqua plus qu'il
n'avoit fait jusqu'alors. On le livra ensuite au bourreau, qui le mit sur
une charrette pour le transporter hors du village et l'y brûler. Ce cadavre
hurloit comme un furieux et remuoit les pieds et les mains comme vivant; et
lorsqu'on le perça de nouveau avec des pieux, il jetta de très-grands cris,
et rendit du sang très-vermeil, et en grande quantité. Enfin on le brûla,
et cette exécution mit fin aux apparitions et aux infestations de ce
spectre.
«Il y a environ quinze ans, rapporte dom Calmet[1], qu'un soldat étant en
garnison chez un paysan haïdamaque, frontière de Hongrie, vit entrer dans
la maison, comme il étoit à table auprès du maître de la maison son hôte,
un inconnu qui se mit aussi à table avec eux. Le maître du logis en fut
étrangement effrayé, de même que le reste de la compagnie. Le soldat ne
savoit qu'en juger, ignorant de quoi il étoit question. Mais le maître de
la maison étant mort dès le lendemain, le soldat s'informa de ce que
c'étoit. On lui dit que c'étoit le père de son hôte, mort et enterré depuis
plus de dix ans, qui s'étoit ainsi venu asseoir auprès de lui, et lui avoit
annoncé et causé la mort.
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I. p. 37.]
«En conséquence on fit tirer de terre le corps de ce spectre, et on le
trouva comme un homme qui vient d'expirer, et son sang comme d'un homme
vivant. Le comte de Cabreras lui fit couper la tête, puis le fit remettre
dans son tombeau. Il fit encore informations d'autres pareils revenans,
entr'autres d'un homme mort depuis plus de trente ans, qui étoit revenu par
trois fois dans sa maison à l'heure du repas, avoit sucé le sang au col, la
première fois à son propre frère, la seconde à un de ses fils, et la
troisième à un valet de la maison; et tous trois en moururent sur-le-champ.
Sur cette déposition, le commissaire fit tirer de terre cet homme, et, le
trouvant comme le premier, ayant le sang fluide comme l'aurait un homme en
vie, il ordonna qu'on lui passât un grand clou dans la tempe, et ensuite
qu'on le remît dans le tombeau.
«Il en fit bruler un troisième qui étoit enterré depuis plus de seize ans,
et avoit sucé le sang et causé la mort à deux de ses fils.»