de Halberstad, ville renommée en Allemagne, tenoit d'ordinaire fort bonne
table, se donnant en ce monde tous les plaisirs qu'il pouvoit imaginer, si
peu soigneux de son salut, qu'un jour il osa vomir ce blasphème entre ses
escornifleurs, que s'il pouvoit tousiours passer ainsi le temps en délices,
il ne désireroit point d'autre vie. Mais au bout de quelques jours et outre
sa pensée, il fut contraint mourir. Après sa mort on voyoit tous les jours
en sa maison superbement bastie, des fantosmes survenant au soir, tellement
que les domestiques furent contraints cercher demeure ailleurs. Ce riche
aparoissoit entre autres, avec une troupe de banquetteurs en une sale qui
ne servoit de son vivant qu'à faire festins. Il estoit entouré de
serviteurs qui tenoyent des flambeaux en leurs mains, et servoyent sur
table couverte de coupes et gobelets d'argent doré, portans force plats,
puis desservans: outre plus on oyoit le son des flustes, luths, espinettes
et autres instrumens de musique, bref, toute la magnificence mondaine dont
ce riche avoit eu son passetemps en sa vie. Dieu permit que Satan
représentast aux yeux de plusieurs de telles illusions, afin d'arracher
l'impiété du coeur des Epicuriens.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 539.]
[Note 2: Au IIe livre des _Merveilles de notre temps_.]
Des Caurres[1] raconte «comment l'an 1555 en une bourgade, près de Damas en
Syrie, nommée Mellula, mourut une femme villageoise, qui demeura six jours
au sepulchre; le septiesme jour elle commença à crier dessous terre, à la
voix de laquelle s'assemblèrent une grande multitude de gens et appelèrent
les parens et mary de la defuncte, devant lesquels elle fut tirée vive du
sepulchre et ressuscitée. Et voulant son mary la conduire à sa maison, ne
vouloit, mais à grande instance demandoit estre amenée à l'église des
chrestiens, ce que le mary et parens ne vouloient: mais elle persistait à
prier qu'on la y menast, car vouloit estre baptisée et estre chrestienne.
Les parens indignez la menèrent à la grande ville de Damas, et la livreront
ez mains de la justice, à fin que comme hérétique elle fut punie. Le bruit
en courut par tout le pays. Dont s'assembla en Damas une infinité de peuple
pour ceste chose nouvelle. Elle fut présentée à celuy qui est juge des
choses appartenans à la religion, le cadi, à laquelle dit le juge: O
insensée! veux-tu suivre la foy damnée des chrestiens pour estre condamnée
à damnation éternelle en enfer? Auquel respondit, disant: Je veux estre
chrestienne pour évader les peines que tu dis, à cause que nul n'est sauvé
que les chrestiens: à laquelle respondit le cadi: Et quelle certitude as-tu
de cecy? Elle respond que tous ceux laquelle avoit cogneu en leur vie qui
estoient trespassez, les avoit tous veus en enfer. Alors crièrent tous ceux
qui estoient la présens: Adonc nous sommes tous damnez? elle respond
qu'ouy; ce que entendant, le peuple avec grande fureur la voulurent
lapider, les autres crioient que comme infidelle fut bruslée. Le cadi dit
qu'il n'en estoit pas d'avis, afin que les chrestiens ne s'en glorifiassent
au grand mespris d'eux et de leur foy, mais pour nostre gloire traittons la
comme folle et insensée et la renvoyons pour telle, par instrument public.
Ce que fut fait; à l'heure ceste bonne femme s'en vint à l'église des
chrétiens, et receut la foy et le baptesme: et depuis vesquit avec les
chrestiens en la religion chrestienne, et en icelle mourut.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 376.]
«Certain Italien, dit Alexandre d'Alexandrie[1], ayant fait enterrer
honnestement un sien ami trespassé, et comme il revenoit à Rome, la nuict
l'ayant surpris, il fut contraint s'arrester en une hostellerie, sur le
chemin, où, bien las de corps et affligé d'esprit, il se met en la couche
pour reposer. Estant seul et bien esveillé, il lui fut avis que son ami
mort, tout pasle et descharné, lui aparoissoit tel qu'en sa dernière
maladie, et s'aprochoit de lui, qui levant la teste pour le regarder et
transi de peur, l'interrogue, qu'il estoit? Le mort ne respondant rien se
despouille, se met au lict, et commence à s'approcher du vivant, ce lui
sembloit. L'autre ne sçachant de quel costé se tourner, se met sur le fin
bord, et comme le défunct aprochoit tousiours, il le repousse. Se voyant
ainsi rebuté, ce fut à regarder de travers le vivant, puis se vestir, se
lever du lict, chausser ses souliers et sortir de la chambre sans plus
aparoir. Le vivant eut telles affres de ceste caresse, que peu s'en falut
aussi qu'il ne passast le pas. Il recitoit que quand ce mort aprocha de lui
dans le lict, il toucha l'un de ses pieds, qu'il trouva si froid que nulle
glace n'est froide à comparaison.»
[Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. IX, cité par
Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 533.]
Goulart[1] rapporte, d'après divers auteurs résumés par Camerarius[2], les
apparitions des morts dans certains cimetières: «Un personnage digne de
foy, dit-il, qui avoit voyagé en divers endroits de l'Asie et de l'Egypte,
tesmoignoit à plusieurs avoir veu plus d'une fois en certain lieu, proche
du Caire (où grand nombre de peuple se trouve, à certain jour du mois de
mars, pour estre spectateur de la résurrection de la chair, ce disent-ils),
des corps des trespassez, se monstrans, et se poussans comme peu à peu hors
de terre: non point qu'on les voye tout entiers, mais tantost les mains,
parfois les pieds, quelquesfois la moitié du corps: quoi faict ils se
recachent de mesme peu à peu dedans terre. Plusieurs ne pouvans croire
telles merveilles, de ma part désirant en sçavoir de plus près ce qui en
est, je me suis enquis d'un mien allié et singulier ami, gentilhomme autant
accompli en toutes vertus qu'il est possible d'en trouver, eslevé en grands
honneurs, et qui n'ignore presque rien. Iceluy ayant voyagé en pays
susnommez, avec un autre gentil-homme aussi de mes plus familiers et grands
amis, nommé le seigneur Alexandre de Schullembourg, m'a dit avoir entendu
de plusieurs que ceste apparition estoit chose très-vraye, et qu'au Caire
et autres lieux d'Egypte on ne la revoquoit nullement en doute. Pour m'en
asseurer d'avantage, il me monstra un livre italien, imprimé à Venise,
contenant diverses descriptions des voyages faits par les Ambassadeurs de
Venise en plusieurs endroits de l'Asie et de l'Afrique: entre lesquels s'en
lit un intitulé _Viaggio di Messer Aluigi, di Giovanni, di Alessandria
nelle Indie_. J'ay extrait d'icelui, vers la fin quelques lignes tournées
de l'italien en latin (et maintenant en françois) comme s'ensuit. Le 25e
jour de mars, l'an 1540, plusieurs chrestiens, accompagnez de quelques
janissaires, s'acheminèrent du Caire vers certaine montagnette stérile,
environ à demi lieue de là, jadis désignée pour coemitiere aux trespassez:
auquel lieu s'assemble ordinairement tous les ans une incroyable multitude
de personnes, pour voir les corps morts y enterrez, comme sortans de leurs
fosses et sepulchres. Cela commence le jeudi, et dure jusques au samedi,
que tous disparoissent. Alors pouvez-vous voir des corps envelopez de leurs
draps, à la façon antique, mais on ne les void ni debout, ni marchans: ains
seulement les bras, ou les cuisses, ou autres parties du corps que vous
pouvez toucher. Si vous allez plus loin, puis revenez incontinent, vous
trouvez que ces bras ou autres membres paroissent encore d'avantage hors de
terre. Et plus vous changez de place, plus ces mouvements se font voir
divers eslevez. En mesmes temps il y a force pavillons tendus autour de la
montagne. Car et sains et malades qui vienent là par grosses troupes
croyent fermement que quiconque se lave la nuict precedente le vendredi, de
certaine eau puisée en un marest proche de là, c'est un remede pour
recouvrer et maintenir la santé, mais je n'ai point veu ce miracle. C'est
le rapport du Venitien. Outre lequel nous avons celui d'un jacopin d'Ulme,
nommé Félix, qui a voyagé en ces quartiers du Levant, et a publié un livre
en alemand touchant ce qu'il a veu en la Palestine et en Egypte. Il fait le
mesme récit. Comme je n'ai pas entrepris de maintenir que ceste apparition
soit miraculeuse, pour confondre ces superstitieux et idolastres d'Egypte,
et leur monstrer qu'il y a une resurrection et vie à venir, ni ne veux non
plus refuter cela, ni maintenir que ce soit illusion de Satan, comme
plusieurs estiment; aussi j'en laisse le jugement au lecteur, pour en
penser et résoudre ce que bon lui semblera.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 42.]
[Note 2: _Méditations historiques_, ch. LXXIII.]
«J'adjousteray, dit Goulart, quelque chose à ce que dessus, pour le
contentement des lecteurs. Estienne du Plais, orfevre ingénieux, homme
d'honneste et agreable conversation, aagé maintenant d'environ
quarante-cinq ans, qui a esté fort curieux en sa jeunesse de voir divers
pays, et a soigneusement consideré diverses contrées de Turquie et
d'Egypte, me fit un ample recit de ceste apparition susmentionnée, il y a
plus de quinze ans, m'affermant en avoir esté le spectateur Claude Rocard,
apoticaire à Cably en Champagne, et douze autres chrestiens, ayans pour
trucheman et conducteur un orfevre d'Otrante en la Pouille, nommé Alexandre
Maniotti, il me disoit d'avantage avoir (comme aussi firent les autres)
touché divers membres de ces ressuscitans. Et comme il vouloit se saisir
d'une teste chevelue d'enfant, un homme du Caire s'escria tout haut: _Kali,
kali, anté matarafdé_: c'est-à-dire, Laisse, laisse, tu ne sçais que c'est
de cela. Or, d'autant que je ne pouvois bonnement me persuader qu'il fust
quelque chose de ce qu'il me contoit apporté de si loin, quoy qu'en divers
autres récits, conferez avec ce qui se lit en nos modernes, je l'eusse
toujours trouvé simple et veritable, nous demeurasmes fort longtemps en
ceste opposition de mes oreilles à ses yeux, jusques à l'an 1591, que luy
ayant monstré les observations susmentionnées du docteur Camerarius: Or
cognoissez-vous (me dit-il) maintenant que je ne vous ay point conté des
fables. Depuis, nous en avons devisé maintesfois, avec esbahissement et
reverence de la sagesse divine. Il me disoit la dessus qu'un chrestien
habitant en Egypte, lui a raconté par diverses fois, sur le discours de
ceste apparition ou resurrection, qu'il avoit aprins de son ayeul et pere,
que leurs ancestres recitoyent, l'ayant receu de longue main, qu'il y a
quelques centaines d'années, que plusieurs chrestiens, hommes, femmes,
enfans, s'estans assemblez en ceste montagne, pour y faire quelque exercice
de leur religion, ils furent ceints et environnez de leurs ennemis en tres
grand nombre (la montagnette n'ayant gueres de circuit) lesquels taillerent
tout en pièces, couvrirent de terre ces corps, puis se retirerent au Caire;
que depuis, ceste resurrection s'est demonstrée l'espace de quelques jours
devant et apres celui du massacre. Voila le sommaire du discours d'Estienne
du Plais, par lui confirmé et renouvellé à la fin d'avril 1600, que je
descrivois ceste histoire, à laquelle ne peut prejudicier ce que recite
Martin de Baumgarten en son voyage d'Egypte, faict l'an 1507, publié par
ses successeurs, et imprimé à Nuremberg l'an 1594. Car au XVIIIe chap. du
Ier liv. il dit que ces apparitions se font en une mosquée de Turcs pres du
Caire. Il y a faute en l'exemplaire: et faut dire Colline ou Montagnette,
non à la rive du Nil, comme escrit Baumgarten, mais à demie lieuë loin,
ainsi que nous avons dit.»
«Ceux qui ont remarqué, dit un écrivain anonyme[1], les gestes ou escript
la vie des papes sont autheurs que le pape Benoist 9e du nom, apparut après
sa mort vagant çà et là, avec une façon fort horrible, ayant le corps d'un
ours, la queue d'un asne, et qui interrogué d'où luy estoit advenue une
telle métamorphose, il répondit: Je suis errant de ceste forme, pour ce que
j'ay vescu en mon pontificat sans loy comme une beste.»
[Note 1: _Histoires prodigieuses extraites de plusieurs fameux
auteurs, etc._]
Le Loyer[1] rapporte l'histoire d'une Péruvienne qui reparut après sa mort.
«C'est d'une Catherine, Indienne native de Peru, qui desdaignant de se
confesser et morte impénitente, apparut toute en feu, et jettant de grandes
flammes par la bouche, et par toutes les jointures du corps, tourmentant et
inquiétant premièrement ceux de la maison où elle était décédée jusques à
jetter pierres et puis à la fin se monstrant particulièrement à une
servante, à laquelle ceste Catherine confessa qu'elle estoit damnée et luy
en dit la cause. Il se remarque qu'elle avoit en horreur une chandelle de
cire bénite ardente, qu'avoit la servante en main, et qu'elle pria la
servante de la jetter par terre et l'estaindre parce qu'elle r'engregeoit
sa peine. Les épistres de quelques jésuites attestent cette vision
véritable, et produisent tant de personnes dignes de foy à tesmoignage, que
force est d'en croire quelque chose et par les merveilles veues en ce
siècle apprendre à ne se rendre trop incrédules aux miracles du passé.»
[Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 658.]
«L'an 1534, dit Taillepied[1] la femme d'un prévost de la ville d'Orléans
se sentant desjà de la farine luthérienne, pria son mary qu'on l'enterrast
après son décez sans pompe ne bruit de cloche, ny d'aucunes prières
d'église. Le mary qui portoit fort bonne affection à sa femme fit selon
qu'elle avoit ordonné et la fit enterrer aux cordeliers, dans l'église
aupres de son père et de son ayeul. Mais la nuict ensuyvant, ainsy qu'on
disoit matines, l'esprit de la deffuncte s'apparut comme sur la voute de
l'église, qui faisoit un merveilleux bruit et tintamarre. Les religieux
advertirent les parents et amys de la deffuncte, ayant soupçon que ce
bruict inaccoutumé venoit d'elle qui avoit été ainsi inhumée sans
solennité. Et comme le peuple se fut trouvé en telle heure et qu'on eut
adjuré l'esprit, il dit qu'il estoit damné pour s'estre adonné à l'hérésie
de Luther, et commandoit que son corps fut déterré et porté hors de terre
sainte. Et comme les cordeliers deliberoient de ce faire, ils furent
empeschez par gens mal sentans de la foy, lesquels pour se purger firent
comme les ariens envers Athanase.»
[Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 123.]
«Chacun sçait, dit Alexandre d'Alexandrie[1], que durant la grande
prospérité de Ferdinand Ier, roi d'Arragon, la ville et le royaume de
Naples ne voyant près ni loin de soi tant soit petite apparence de guerre
ou autre redoutable changement, un sainct homme nommé Catalde, lequel près
de mille ans auparavant avoit esté evesque de l'église de Tarente, qui
depuis le tenoit pour son patron, une fois aparut sur la minuit en vision à
un prestre d'icelle église, et l'admonesta soigneusement de fouiller en
certain endroit qu'il lui désigna, ou il trouveroit un livre, par lui
escrit durant sa vie, dedans lequel y avoit beaucoup de secrets, escrits
par mandement exprès de Dieu; qu'ayant trouvé ce livre, il le portast
promptement au roi Ferdinand Ier. Le prestre adjoustant peu de foi à ceste
vision, laquelle lui aparut encore plusieurs fois depuis en son repos,
avint un jour que s'estant levé fort matin, et se trouvant seul en
l'église, l'evesque Catalde se présente à lui, la mittre en teste, couvert
de chape episcopale, et fit au prestre veillant et le contemplant le mesme
commandement susmentionné, adjoustant des menaces s'il n'executoit ce qu'il
lui estoit enjoint. Le jour, ce prestre, suivi de grande multitude de
peuple, s'achemina en procession solennelle vers la cachette où estoit le
livre, qui fut trouvé en placques ou tablettes de plomb, bien attachées et
clouées, contenant ample déclaration de la ruine, des misères, désolations,
et pitoyables confusions du royaume de Naples, au temps de Ferdinand Ier.
De fait sur les aprests de la guerre, Ferdinand mourut. Charles VIII, roi
de France, envahit le royaume de Naples; Alfonse, fils aisné de Ferdinand,
des son advenement à la couronne dechassé, fut contraint s'enfuir en exil,
où il mourut. Son fils, Ferdinand le Jeune, prince de très grande
espérance, héritier du royaume, fut envelopé en guerre, et mourut en fleur
d'aage. Puis les François et Espagnols partagèrent le royaume, chassans
Frideric, fils puisné de Ferdinand, firent des desordres et saccagemens
incroyables partout le pays. Enfin les Espagnols en chassèrent du tout les
François.»
[Note 1: Au IIIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. XV, cité par
Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV, p. 331.]
«Sabellic[1] escrit que la commune voix fut, lors que Charles VIII
entreprit la conqueste de Naples par l'aveu du pape Alexandre VI, que le
fantosme de Ferdinand Ier, mort peu auparavant, aparut par diverses fois de
nuict à un chirurgien de la maison du roi, nommé Jaques, et du commencement
en gracieux langage, puis avec menasses et rudes paroles, lui enjoignit de
dire à son fils Alfonse, qu'il n'esperast pouvoir faire teste au roi de
France: d'autant qu'il estoit ordonné que sa race, après avoir passé par
infinis dangers, seroit privée de ce beau royaume, et finalement anéantie.
Que leurs pechez seroyent cause de ce changement, spécialement un forfait
commis par le conseil de Ferdinand dans l'église de Sainct-Leonard à
Pouzzol, près de Naples. Ce forfait ne fut point déclaré. Tant va
qu'Alfonse quitta Naples, et avec quatre galères chargées de ce qu'il avoit
de plus précieux se sauva en Sicile. Bref en peu de temps, la maison
d'Arragon perdit le royaume de Naples.»
[Note 1: Au IXe livre de ses _Histoires_, Ennead. 10, cité par
Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV, p. 332.]
Arluno[1], cité par Goulart[2] rapporte que «Deux marchans italiens estans
en chemin pour passer de Piedmont en France, rencontrèrent un homme de
beaucoup plus haute stature que les autres, lequel les appelant à soy leur
tint tels propos: Retournez vers mon frère Ludovic, et lui baillez ces
lettres que je luy envoye. Eux fort estonnez, demandent: Qui estes-vous? Je
suis, dit-il, Galeas Sforce, et tout soudain s'esvanouit. Eux tournent
bride vers Milan, de là à Vigevene, où Ludovic estoit pour lors. Ils prient
qu'on les face parler au Duc, disans avoir lettres à lui bailler de la part
de son frère. Les courtisans se mocquent d'eux; et pour ce qu'ils faisoyent
tousiours instance de mesme, on les emprisonne, on leur présente la
question: mais ils maintienent constamment leur premiere parole. La dessus
les conseillers du duc furent en dispute, de ce qu'il faloit faire de ces
lettres, ne sachans que respondre tant ils estoyent esperdus. Un d'entr'eux
nommé le vicomte Galeas empoigne les lettres escrites et un papier plié en
forme de briefs de Rome, le fermant attaché de menus filets de laiton, dont
le contenu estoit: Ludovic, Ludovic, pren garde à toy; les Venitiens et
François s'allieront ensemble pour te ruiner, et renverser entierement tes
afaires. Mais si tu me fournis trois mille escus, je donneray ordre que les
coeurs s'adouciront, et que le mal qui te menace s'eslongnera, me confiant
d'en venir à bout, si tu veux me croire. Bien te soit. Et au bas: L'esprit
de ton frère Galeas. Les uns estonnez de la nouveauté du fait, les autres
se mocquant de tout cela, plusieurs conseillans qu'on mist les trois mille
escus en depost au plus pres de l'intention de Galeas, le Duc estimant
qu'on se mocqueroit de lui, s'il laschoit tant la main, s'abstint de
desbourser l'argent et de le commettre en l'estrange main, puis renvoya les
marchans en leurs maisons. Mais au bout de quelque temps, il fut dejetté de
sa duché de Milan, prins et emmené prisonnier.»
[Note 1: En la première section de l'_Histoire de Milan_.]
[Note 2: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.]
«En 1695, un certain M. Bézuel (qui depuis fut curé de Valogne), étant
alors écolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d'un procureur
nommé d'Abaquène, écoliers comme lui. L'aîné était de son âge; le cadet, un
peu plus jeune s'appelait Desfontaines; c'était celui des deux frères que
Bézuel aimait davantage. Se promenant tous deux en 1696, ils
s'entretenaient d'une lecture qu'ils avaient faite de l'histoire de deux
amis, lesquels s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait
dire des nouvelles de son état au survivant. Le mort revint, disait-on, et
conta à son ami des choses surprenantes.»
«Le jeune Desfontaines proposa à Bézuel de se faire mutuellement une
pareille promesse. Bézuel ne le voulut pas d'abord; mais quelques mois
après il y consentit, au moment où son ami allait partir pour Caen.
Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu'il tenait tout prêts,
l'un signé de son sang, où il promettait, en cas de mort, de venir voir
Bézuel; l'autre où la même promesse était écrite, fut signée par Bézuel.
Desfontaines partit ensuite avec son frère, et les deux amis entretinrent
correspondance.»
«Il y avait six semaines que Bézuel n'avait reçu de lettres, lorsque, le 31
juillet 1697, se trouvant dans une prairie, à deux heures après midi, il se
sentit tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse, laquelle néanmoins
se dissipa; le lendemain, à pareille heure, il éprouva le même symptôme; le
surlendemain, il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui
lui faisait signe de revenir à lui... Comme il était assis, il se recula
sur son siège. Les assistants remarquèrent ce mouvement.»
«Desfontaines n'avançant pas, Bézuel se leva pour aller à sa rencontre; le
spectre s'approcha alors, le prit par le bras gauche et le conduisit à
trente pas de là dans un lieu écarté.»
«Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais
vous le dire: je me suis noyé avant-hier dans la rivière, à Caen, vers
cette heure-ci. J'étais à la promenade; il faisait si chaud qu'il nous prit
envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l'eau, et je coulai.
L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea; je saisis son pied, mais soit
qu'il crût que ce fût un saumon, soit qu'il voulût promptement remonter sur
l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup dans
la poitrine, et me jeta au fond de la rivière, qui est là très profonde.»
«Desfontaines raconta ensuite à son ami beaucoup d'autres choses.»
«Bézuel voulut l'embrasser, mais alors il ne trouva qu'une ombre.
Cependant, son bras était si fortement tenu qu'il en conserva une douleur.»
«Il voyait continuellement le fantôme, un peu plus grand que de son vivant,
à demi nu, portant entortillé dans ses cheveux blonds un écriteau où il ne
pouvait lire que le mot _in_... Il avait le même son de voix; il ne
paraissait ni gai ni triste, mais dans une tranquillité parfaite. Il pria
son ami survivant, quand son frère serait revenu, de le charger de dire
certaines choses à son père et à sa mère; il lui demanda de réciter pour
lui les sept Psaumes qu'il avait eus en pénitence le dimanche précédent, et
qu'il n'avait pas encore récités; ensuite il s'éloigna en disant:
«_Jusqu'au revoir_,» qui était le terme ordinaire dont il se servait quand
il quittait ses camarades.»
«Cette apparition se renouvela plusieurs fois. L'abbé Bézuel en raconta les
détails dans un dîner, en 1718, devant l'abbé de Saint-Pierre, qui en fait
une longue mention dans le tome IV de ses _Oeuvres politiques_[1].
[Note 1: _Dictionnaire des sciences occultes_, de l'abbé Migac.]
Dans ses _Mémoires_, publiés en 1799, la célèbre tragédienne Clairon
raconte l'histoire d'un revenant qu'elle croit être l'âme de M. de S...,
fils d'un négociant de Bretagne, dont elle avait rejeté les voeux, à cause
de son humeur haineuse et mélancolique, quoiqu'elle lui eût accordé son
amitié. Cette passion malheureuse avait conduit le jeune insensé au
tombeau. Il avait souhaité de la voir dans ses derniers moments; mais on
avait dissuadé Mlle Clairon de faire cette démarche; et il s'était écrié
avec désespoir: «Elle n'y gagnera rien, je la poursuivrai autant après ma
mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie!...»
«Depuis lors, Mlle Clairon entendit, vers les onze heures du soir, pendant
plusieurs mois, un cri aigu; ses gens, ses amis, ses voisins, la police
même, entendirent ce bruit, toujours à la même heure, toujours partant sous
ses fenêtres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air.»
«Ces cris cessèrent quelque temps. Mais ils furent remplacés, toujours à
onze heures du soir, par un coup de fusil tiré dans ses fenêtres, sans
qu'il en résultât aucun dommage.»
«La rue fut remplie d'espions, et ce bruit fut entendu, frappant toujours à
la même heure dans le même carreau de vitre, sans que jamais personne ait
pu voir de quel endroit il partait. A ces explosions succéda un claquement
de mains, puis des sons mélodieux. Enfin, tout cessa après un peu plus de
deux ans et demi[1]».
[Note 1: _Mémoires d'Hippolyte Clairon_, édit. de Buisson, p. 167.]
«Le samedi qui suivit les obsèques d'un notable bourgeois d'Oppenheim,
Birck Humbert, mort en novembre 1620, peu de jours avant la Saint-Martin,
on ouït certains bruits dans la maison où il avait demeuré avec sa première
femme; car étant devenu veuf, il s'était remarié. Son beau-frère
soupçonnant que c'était lui qui revenait, lui dit: