Constance défendit d'employer les amulettes et les charmes à la guérison
des maladies. Cette loi, rapportée par Ammien Marcellin, fut exécutée si
sévèrement, que Valentinien fit punir de mort une vieille femme qui ôtait
la fièvre avec des paroles charmées, et qu'il fit couper la tête à un jeune
homme qui touchait un certain morceau de marbre en prononçant sept lettres
de l'alphabet pour guérir le mal d'estomac[1].
[Note 1: Voyez Ammien-Marcellin, lib. XVI, XIX, XXIX, et le P.
Lebrun, liv. III, ch. 2.]
Mais comme il fallait des préservatifs aux esprits fourvoyés, qui forment
toujours le plus grand nombre, on trouva moyen d'éluder la loi. On fit des
talismans et des amulettes avec des morceaux de papier chargés de versets
de l'Écriture sainte. Les lois se montrèrent moins rigides contre cette
singulière coutume, et on laissa aux prêtres le soin d'en modérer les abus.
Les Grecs modernes, lorsqu'ils sont malades, écrivent le nom de leur
infirmité sur un morceau de papier de forme triangulaire qu'ils attachent à
la porte de leur chambre. Ils ont grande foi à cette amulette.
Quelques personnes portent sur elles le commencement de l'Évangile de saint
Jean comme un préservatif contre le tonnerre; et ce qui est assez
particulier, c'est que les Turcs ont confiance à cette même amulette, si
l'on en croit Pierre Leloyer.
Une autre question est de savoir si c'est une superstition de porter sur
soi les reliques des saints, une croix, une image, une chose bénite par les
prières de l'Église, un _Agnus Dei_, etc., et si l'on doit mettre ces
choses au rang des amulettes, comme le prétendent les protestants.--Nous
reconnaissons que si l'on attribue à ces choses la vertu surnaturelle de
préserver d'accidents, de mort subite, de mort dans l'état de péché, etc.,
c'est une superstition. Elle n'est pas du même genre que celle des
amulettes, dont le prétendu pouvoir ne peut pas se rapporter à Dieu; mais
c'est ce que les théologiens appellent vaine observance, parce que l'on
attribue à des choses saintes et respectables un pouvoir que Dieu n'y a
point attaché. Un chrétien bien instruit ne les envisage point ainsi; il
sait que les saints ne peuvent nous secourir que par leurs prières et par
leur intercession auprès de Dieu. C'est pour cela que l'Église a décidé
qu'il est utile et louable de les honorer et de les invoquer. Or c'est un
signe d'invocation et de respect à leur égard de porter sur soi leur image
ou leurs reliques; de même que c'est une marque d'affection et de respect
pour une personne que de garder son portrait ou quelque chose qui lui ait
appartenu. Ce n'est donc ni une vaine observance ni une folle confiance
d'espérer qu'en considération de l'affection et du respect que nous
témoignons à un saint, il intercédera et priera pour nous. Il en est de
même des croix et des _Agnus Dei_.
On lit dans Thyraeus[1] qu'en 1568, dans le duché de Juliers, le prince
d'Orange condamna un prisonnier espagnol à mourir; que ses soldats
l'attachèrent à un arbre et s'efforcèrent de le tuer à coups d'arquebuse;
mais que les balles ne l'atteignirent point. On le déshabilla pour
s'assurer s'il n'avait pas sur la peau une armure qui arrêtât le coup; on
trouva une amulette portant la figure d'un agneau; on la lui ôta, et le
premier coup de fusil l'étendit raide mort.
[Note 1: _Disp. de Daemoniac._ pars III, cap. XLV.]
On voit, dans la vieille chronique de dom Ursino, que quand sa mère
l'envoya, tout petit enfant qu'il était, à Saint-Jacques de Compostelle,
elle lui mit au cou une amulette que son mari avait arrachée à un chevalier
maure. La vertu de cette amulette était d'adoucir la fureur des bêtes
cruelles. En traversant une forêt, une ourse enleva le prince des mains de
sa nourrice et l'emporta dans sa caverne. Mais, loin de lui faire aucun
mal, elle l'éleva avec tendresse; il devint par la suite très fameux sous
le nom de dom Ursino, qu'il devait à l'ourse, sa nourrice sauvage, et il
fut reconnu par son père, à qui la légende dit qu'il succéda sur le trône
de Navarre.
Les nègres croient beaucoup à la puissance des amulettes. Les Bas-Bretons
leur attribuent le pouvoir de repousser le démon. Dans le Finistère, quand
on porte un enfant au baptême, on lui met au cou un morceau de pain noir,
pour éloigner les sorts et les maléfices que les vieilles sorcières
pourraient jeter sur lui.
Helinand conte qu'un soldat nommé Gontran, de la suite de Henry, archevêque
de Reims, s'étant endormi en pleine campagne, après le dîner, comme il
dormait la bouche ouverte, ceux qui l'accompagnaient et qui étaient
éveillés, virent sortir de sa bouche une bête blanche semblable à une
petite belette, qui s'en alla droit à un ruisseau assez près de là. Un
homme d'armes la voyant monter et descendre le bord du ruisseau pour
trouver un passage tira son épée et en fit un petit pont sur lequel elle
passa et courut plus loin...
Peu après, on la vit revenir, et le même homme d'armes lui fit de nouveau
un pont de son épée. La bête passa une seconde fois et s'en retourna à la
bouche du dormeur, où elle rentra...
Il se réveilla alors; et comme on lui demandait s'il n'avait point rêvé
pendant son sommeil, il répondit qu'il se trouvait fatigué et pesant, ayant
fait une longue course et passé deux fois sur un pont de fer.
Mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il alla par le chemin qu'avait
suivi la belette; qu'il bêcha au pied d'une petite colline et qu'il déterra
un trésor que son âme avait vu en songe.
Le diable, dit Wierus, se sert souvent de ces machinations pour tromper les
hommes et leur faire croire que l'âme, quoique invisible, est corporelle et
meurt avec le corps; car beaucoup de gens ont cru que cette bête blanche
était l'âme de ce soldat, tandis que c'était une imposture du diable...
MONDE DES ESPRITS
I.--NATURE DES ESPRITS
«Il y a, dit un manuscrit de magie[1], plusieurs sortes d'esprits de
différents ordres et de différents pouvoirs. Les terrestres sont les gnomes
qui sont les gardiens des trésors cachés... Les nimphes résident aux eaux.
Les silphes habitent dans les airs. Les salamandres habitent dans la région
du feu. Il faut noter que tous ces esprits sont sous la domination des sept
planètes.»
[Note 1: _Opérations des sept esprits des planètes_, manuscrit de
la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 70, p. 1.]
Pour Taillepied[1], les corps des esprits sont de l'air. «Pour résolution
donc de ce point, dit-il, il faut conclure que les corps des esprits, quand
ils se veulent apparoistre, sont de l'air. Et comme l'eau s'amasse en
glace, et quelquefois se durcit et devient cristal, ainsi l'air duquel les
esprits s'enveloppent, s'espaissit en corps visible. Que si l'air ne peut
suffire, ils peuvent rester parmi quelque chose de vapeur ou d'eau, pour
leur donner couleur, comme nous voyons cela advenir en l'arc qui est aux
nuées, lequel, comme dit le poëte au quatriesme des Énéides:
[Note 1: _Traicté de l'apparition des esprits, etc._, par F.-N. Taillepied.
Paris, Fr. Julliot, 1617, in-12, p. 186.]
Du clair soleil à l'opposite estant
Mille couleurs diverses va portant.
Il n'est pas bon d'attribuer aux esprits angéliques tant bons que mauvais,
les membres de vie, comme les poulmons, le coeur et le foye: car ils ne
vestent pas des corps pour les vivifier ains seulement pour se faire voir
et s'en servir comme d'instruments. Il est vray qu'ils boyvent et mangent,
mais ce n'est pas par nécessité, c'est afin que, se manifestant à nous par
quelques arguments, ils nous donnent à entendre la volonté de Dieu.»
«Loys Vivès, au premier livre _de la Vérité de la religion chrestienne_,
escrit, dit le même auteur[1], qu'ès terres nouvellement descouvertes n'y a
chose si commune que les esprits qui apparoissent environ midy, tant ès
villes comme aux champs, parlent aux hommes, leur commandent ou défendent
quelque chose, les tourmentent, espouvantent et battent aussy... Olaus le
Grand, archeveque d'Upsale, escrit au second livre de son _Histoire des
peuples septentrionaux_, chapitre troisième, qu'il y a en Irlande des
esprits qui apparoissent en forme d'hommes qu'on aura cogneus, ausquels
ceux du pays touchent en la main avant que de sçavoir rien de la mort de
ceux qu'ils touchent. Quelques-uns pensent que ce ne sont pas ames des
trespassez, ains seulement démons surnommez par les anciens Lémures ou
loups garoux, Faunes, Satyres, Larves ou masques, Manes, Pénates ou dieux
tutélaires et domestiques, Nymphes, Demy-dieux, Luittons, Fées et d'une
multitude d'autres noms; mais comme il n'y a point de répugnance que les
démons, soient bons ou mauvais, ne se représentent aux hommes sous quelque
forme visible, aussi, il ne répugne point que les âmes séparées ne
s'apparoissent ainsy, le tout par la permission de Dieu et sa volonté.»
[Note 1: Page 100.]
Le comte de Gabalis[1] raconte que «Un jour il fut transporté en la caverne
de Typhon, qui n'est pas fort esloignée des sources du Nil du costé de la
Libie, par une jeune sylfe qui avoit conceu une forte passion d'amour pour
luy; il y trouva une salamandre qui après un long discours qu'elle luy fit
de la nature des estres spirituels et nuisibles, de leur naissance et de
leur mort, ajouta: «Je suis sur le poinct de voir finir une vie qui a desjà
duré 9715 ans et qui doit aller jusqu'à 9720 ans qui est l'aage des
demy-dieux; voicy, comte, un présent que je vous fais dont vous ne
connoistrez bien le prix qu'après que vous l'aurez gardé quelque temps,
je vous prie de l'estimer pour l'amour de moy», puis elle disparut.
C'estoit des secrets merveilleux escritz sur des escorces d'arbre, en
langue égyptienne, que la belle sylfe luy expliqua... et d'où il prétendoit
avoir tiré son excellent livre.
[Note 1: _Les Sorts égyptiens_, manuscrit de la Bibliothèque de
l'Arsenal, n° 94, préface.]
«Le plus célèbre des gnomes, d'après M. Alf. Maury[1], est Alberick, qui
était commis à la garde du trésor des Niebelungen. Les gnomes fuient la
présence du jour, habitent sous les pierres, comme nous l'apprend
l'Avismal, et dans les cavernes, ainsi qu'on le dit dans les Niebelungen.
Plusieurs légendes racontent comment des gnomes ont été découverts sous des
pierres, derrière lesquelles ils étaient blottis. Telle est la légende dans
laquelle il est question d'un de ces nains, qu'un jeune berger trouva près
de Dresde, sous une pierre, et qu'il employa dès lors à garder ses
troupeaux.»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 70.]
S'il y a dans le monde des esprits quelques géants, en général ils se
présentent plutôt sous la forme de nains.
«Dans toutes les contrées septentrionales, les croyances relatives aux
Elfes sont associées à d'autres relatives aux nains, dit M. A. Maury[1].
Les légendes sur ces êtres singuliers sont fort nombreuses en Allemagne;
elles nous les représentent comme les génies de la terre et du sol; mais
outre les nains proprements dits, les _dwergs_ ou _dwerfs_ et les
_bergmännchen_, tout le peuple des esprits participe de ce caractère de
petitesse. Les Elfes, les Nix, les Trolls nous sont représentés comme d'une
taille plus qu'enfantine. Les Berstuc, les Koltk[2] n'ont que quelques
pouces de hauteur. En Bretagne, il en est de même des fées ou Korrigans.
Mille contes, mille _Mährchen_ disent comment des laboureurs, des paysans
les ont découverts cachés sous une motte de terre reposant à l'ombre d'un
brin d'herbe[3].»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 80.]
[Note 2: Berstuc, Maskrop et Koltk sont les noms que reçoivent les
nains chez les Wendes. Cf. Mash, _Obotritische alterthumer_, III,
39. Les nains, sont appelés en danois, _dverg_; en allemand,
_zwerg_; en vieil allemand, _duuerch_; en flamand, _dwerg_; aux
îles Feroe, _drorg, drôrg_; en écossais, _duergh_; en anglais,
_dwarf_.]
[Note 3: Voyez, par exemple, dans Keightley, la légende de
Reichest, t. I, p. 24.]
D'après les croyances bretonnes, il existe des génies de la taille des
pygmées, doués, ainsi que les fées, d'un pouvoir magique, d'une science
prophétique. Mais loin d'être blancs et aériens comme celles-ci, ils sont
noirs, velus et trapus; leurs mains sont armées de griffes de chat et leurs
pieds de cornes de bouc; ils ont la face ridée, les cheveux crêpus, les
yeux creux et petits, mais brillants comme des escarboucles, la voix sourde
et cassée par l'âge.
II.--FOLLETS ET LUTINS
«Les Elfes, dit M. A. Maury[1], attachent souvent leurs services à un homme
ou à une famille, et suivant les contrées, ils ont reçu dans ce cas des
noms différents. On les appelle _nis, kobold_, en Allemagne; _brownie_, en
Écosse; _cluircaune_, en Irlande; le vieillard _Tom Gubbe_ ou _Tonttu_, en
Suède; _niss-god-drange_, dans le Danemark et la Norwège; _duende, trasgo_,
en Espagne; _lutin, goblin_ ou _follet_ en France; _hobgoblin, puck, robin
good-fellow, robin-hood_, en Angleterre; _pwcca_, dans le pays de Galles.
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 76.]
En Suisse, des génies familiers sont attachés à la garde des troupeaux; on
les appelle _servants_. Le pasteur de l'Helvétie leur fait encore sa
libation de lait.
«Le cluricaune se distingue des Elfes, parce qu'on le rencontre toujours
seul. Il se montre sous la figure d'un petit vieillard, au front ridé, au
costume antique; il porte un habit vert foncé à larges boutons; sa tête est
couverte d'un chapeau à bords retroussés. On le déteste à raison de ses
méchantes dispositions, et son nom est employé comme expression de mépris.
On parvient quelquefois par les menaces ou la séduction à le soumettre
comme serviteur; on l'emploie alors à fabriquer des souliers. Il craint
l'homme, et lorsque celui-ci le surprend, il ne peut lui échapper. Le
cluricaune connaît en général, ainsi que les nains, les lieux où sont
enfouis les trésors; et, comme les nains bretons, on le représente avec une
bourse de cuir à la ceinture, dans laquelle se trouve toujours un shelling.
Quelquefois il a deux bourses, l'une contient alors un coin de cuivre. Le
cluricaune aime à danser et à fumer; il s'attache en général à une famille,
tant qu'il en subsiste un membre; il a un grand respect pour le maître de
la maison, mais entre dans de violents accès de colère lorsque l'on oublie
de lui donner sa nourriture.»
«En plusieurs lieux, les servants s'appellent _drôles_, mot qui est la
corruption de _troll_. Les trolls sont, dans certaines légendes, de
véritables génies domestiques. Dans le Perche, on trouve des croyances
analogues; des servants prennent soin des animaux et promènent quelquefois
d'une main _invisible_ l'étrille sur la croupe du cheval[1]. Dans la
Vendée, moins complaisants, ils s'amusent seulement à leur tirer les
crins[2]. Cependant, en général, les soins de tous ces êtres singuliers ne
sont qu'à moitié désintéressés, ils se contentent de peu, mais néanmoins
ils veulent être payés de leur peine[3].
[Note 1: Fret, _Chroniques percheronnes_, tome I, p. 67. L'auteur
du _Petit Albert_, rapporte l'histoire d'un de ces invisibles
palefreniers qui, dans un château, étrillait les chevaux depuis six
ans.]
[Note 2: A. de la Villegille, _Notice sur Chavagne en Paillers_, p.
30. _Mém. des antiq. de France_, nouv. série, tome VI.]
[Note 3: Suivant Shakspeare (_Midsummer night's dream_, Acte. II,)
Robin Good Fellow est chargé de balayer la maison à minuit, de
moudre la moutarde; mais si l'on n'a pas soin de laisser pour lui
une tasse de crème et de lait caillé, le lendemain le potage est
brûlé, le feu ne peut pas prendre.]
Don Calmet[1] raconte certains faits singuliers qu'il rapporte aux follets:
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 246.]
«Pline[1] le Jeune avoit un affranchi, nommé Marc, homme lettré, qui
couchoit dans un même lit avec son frère plus jeune que lui. Il lui sembla
voir une personne assise sur le même lit, qui lui coupoit les cheveux du
haut de la tête; à son réveil il se trouva rasé, et ses cheveux jetés par
terre au milieu de la chambre. Peu de temps après, la même chose arriva à
un jeune garçon qui dormoit avec plusieurs autres dans une pension:
celui-ci vit entrer par la fenêtre deux hommes vêtus de blanc, qui lui
coupèrent les cheveux comme il dormoit, puis sortirent de même par la
fenêtre; à son réveil, il trouva ses cheveux répandus sur le plancher. A
quoi attribuer tout cela, sinon à un follet?
[Note 1: Plin. l. VII. Epist. 27 et suiv.]
«Tritheme dans sa chronique d'Hirsauge[1], sous l'an 1130, raconte qu'au
diocèse d'Hildesheim en Saxe, on vit assez longtemps un esprit qu'ils
appeloient en allemand _Heidekind_, comme qui diroit _génie champêtre:
Heide_ signifie vaste campagne, _Kind_, enfant. Il apparoissoit tantôt sous
une forme, tantôt sous une autre; et quelquefois sans apparoître il faisoit
plusieurs choses qui prouvoient et sa présence et son pouvoir. Il se mêloit
quelquefois de donner des avis importants aux puissances: souvent on l'a vu
dans la cuisine de l'évêque aider les cuisiniers et faire divers ouvrages.
Un jeune garçon de cuisine qui s'étoit familiarisé avec lui lui ayant fait
quelques insultes, il en avertit le chef de cuisine, qui n'en tint compte;
mais l'Esprit s'en vengea cruellement: ce jeune garçon, s'étant endormi
dans la cuisine, l'Esprit l'étouffa, le mit en pièces et le fit cuire. Il
poussa encore plus loin sa fureur contre les officiers de la cuisine et les
autres officiers du prince. La chose alla si loin qu'on fut obligé de
procéder contre lui par censures, et de le contraindre par les exorcismes à
sortir du pays.
[Note 1: _Chronic. Hirsaug., ad ann. 1130_.]
«Olaus Magnus dit que dans la Suède et dans les pays septentrionaux, on
voyait autrefois des esprits familiers qui, sous la forme d'hommes ou de
femmes, servaient des particuliers.
«Un nouveau voyage des pays septentrionaux, imprimé à Amsterdam en 1708,
dit que les peuples d'Islande sont presque tous sorciers; qu'ils ont des
démons familiers qu'ils nomment _Troles_, qui les servent comme des valets,
qui les avertissent des accidents ou des maladies qui leur doivent arriver:
ils les réveillent pour aller à la pêche quand il y fait bon, et s'ils y
vont sans l'avis de ces génies, ils ne réussissent pas.
«Le père Vadingue rapporte d'après une ancienne légende manuscrite, dit dom
Calmet[1], qu'une dame nommée Lupa, avoit eu pendant treize ans un démon
familier qui lui servoit de femme de chambre, et qui la portoit à beaucoup
de désordres secrets, et à traiter inhumainement ses sujets. Dieu lui fit
la grâce de reconnoître sa faute, et d'en faire pénitence par
l'intercession de saint François d'Assise et de saint Antoine de Padoue, en
qui elle avoit toujours eu une dévotion particulière.»
[Note 1: _Traité sur l'apparition des esprits_, t. Ier, p. 252.]
«Cardan parle d'un démon barbu de Niphus qui lui faisait des leçons de
philosophie.
«Le Loyer raconte que dans le temps qu'il étudioit en droit à Toulouse, il
étoit logé assez près d'une maison où un follet ne cessoit toute la nuit de
tirer de l'eau d'un puits et de faire crier la poulie. D'autres fois il
sembloit tirer sur les degrés quelque chose de pesant; mais il n'entroit
dans les chambres que très rarement et à petit bruit.»
«On m'a raconté plusieurs fois qu'un religieux de l'ordre de Cîteaux avoit
un génie familier qui le servoit, accommodoit sa chambre, et préparoit
toutes choses lorsqu'il devoit revenir de campagne. On y étoit si
accoutumé, qu'on l'attendoit à ces marques, et qu'il arrivoit en effet. On
assure d'un autre religieux du même ordre qu'il avoit un esprit familier
qui l'avertissoit non seulement de ce qui se passoit dans la maison, mais
aussi de ce qui arrivoit au dehors; et qu'un jour, il fut éveillé par trois
fois, et averti que des religieux s'étoient pris de querelles et étoient
prêts à en venir aux mains, il y accourut et les arrêta.
«On nous a raconté plus d'une fois qu'à Paris, dans un séminaire, il y
avoit un jeune ecclésiastique qui avoit un génie qui le servoit, lui
parloit, arrangeoit sa chambre et ses habits. Un jour le supérieur passant
devant la chambre de ce séminariste l'entendit qui parloit avec quelqu'un;
il entra, et demanda avec qui il s'entretenoit: le jeune homme soutint
qu'il n'y avoit personne dans sa chambre, et en effet le supérieur n'y vit
et n'y découvrit personne; cependant comme il avoit ouï leur entretien, le
jeune homme lui avoua qu'il avoit depuis quelques années un génie familier,
qui lui rendoit tous les services qu'auroit pu faire un domestique, et qui
lui avoit promis de grands avantages dans l'état ecclésiastique. Le
supérieur le pressa de lui donner des preuves de ce qu'il disoit: il
commanda au génie de présenter une chaise au supérieur; le génie obéit.
L'on donna avis de la chose à Monseigneur l'archevêque, qui ne jugea pas à
propos de la faire éclater. On renvoya le jeune clerc, et on ensevelit dans
le silence cette aventure si singulière.»
«Guillaume, évêque de Paris[1], dit qu'il a connu un baladin qui avoit un
esprit familier qui jouoit et badinoit avec lui, et qui l'empêchoit de
dormir, jettant quelque chose contre la muraille, tirant les couvertures du
lit, ou l'en tirant lui-même lorsqu'il étoit couché. Nous sçavons par le
rapport d'une personne fort sensée qu'il lui est arrivé en campagne et en
plein jour de se sentir tirer le manteau et les bottes, et jetter à bas le
chapeau; puis d'entendre des éclats de rire et la voix d'une personne
décédée et bien connue qui sembloit s'en réjouir.»
[Note 1: Guillelm. Paris, 2 part. quaest. 2, c. 8.]
«Voici, rapporte dom Calmet[1], une histoire d'un esprit, dont je ne doute
non plus que si j'en avois été témoin, dit celui qui me l'a écrite. Le
comte Despilliers le père, étant jeune, et capitaine des cuirassiers, se
trouva en quartier d'hiver en Flandre. Un de ses cavaliers vint un jour le
prier de le changer d'hôte, disant que toutes les nuits il revenoit dans sa
chambre un esprit qui ne le laissoit pas dormir. Le comte Despilliers
renvoya son cavalier, et se mocqua de sa simplicité. Quelques jours après
le même cavalier vint lui faire la même prière; et le capitaine pour toute
réponse voulut lui décharger une volée de coups de bâton, qu'il n'évita que
par une prompte fuite. Enfin il revint une troisième fois à la charge, et
protesta à son capitaine qu'il ne pouvoit plus résister, et qu'il seroit
obligé de déserter si on ne le changeoit de logis. Despilliers qui
connoissoit le cavalier pour brave soldat et fort raisonnabe lui dit en
jurant: Je veux aller cette nuit coucher avec toi et voir ce qui en est.
Sur les dix heures du soir, le capitaine se rend au logis de son cavalier,
et ayant mis ses pistolets en bon état sur la table, se couche tout vêtu,
son épée à côté de lui, près de son soldat, dans un lit sans rideaux. Vers
minuit, il entend quelque chose qui entre dans la chambre et qui en un
instant met le lit sans dessus dessous et enferme le capitaine et le soldat
sous le matelas et la paillasse. Despilliers eut toutes les peines du monde
à se dégager, et à retrouver son épée et ses pistolets, et s'en retourna
chez lui fort confus. Le cavalier fut changé de logis dès le lenmain, et
dormit tranquillement chez un nouvel hôte. M. Despilliers racontoit cette
aventure à qui vouloit l'entendre; c'étoit un homme intrépide et qui
n'avoit jamais sçu ce que c'étoit que de reculer. Il est mort maréchal de
camp des armées de l'empereur Charles VI et gouverneur de la forteresse de
Segedin. M. son fils m'a confirmé depuis peu la même aventure comme l'ayant
apprise de son père.»
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 267.]
III.--GNOMES. ESPRITS DES MINES. GARDES DES TRÉSORS.
«George Agricola[1] qui a sçavamment traité la matière des mines, des
metaux, et de la maniere de les tirer des entrailles de la terre,
reconnoit, dit dom Calmet[2], deux ou trois sortes d'esprits qui
apparoissent dans les mines: les uns sont fort petits, et ressemblent à des
nains ou des pygmées; les autres sont comme des vieillards recourbés et
vêtus comme des mineurs, ayant la chemise retroussée et un tablier de cuir
autour des reins; d'autres font, ou semblent faire ce qu'ils voient faire
aux autres, sont fort gais, ne font mal à personne; mais de tous leurs
travaux il ne résulte rien de réel.»
[Note 1: _De mineral. subterran._, p. 504.]
[Note 2: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p, 248.]