«Il ne faut plus douter, ajoute le même auteur[1], si Lucius Apuleius

Platonic auroit été sorcier, et s'il auroit esté transformé en asne,

d'autant qu'il en fut tiré en justice par devant le proconsul d'Affrique,

du temps de l'empereur Antonin premier, l'an de J.-C. 150, comme Appoloine

Tiance, longtemps avant luy, soubz Domitian, l'an 60, fut aussi actionné

pour mesme fait. Et plus de trois ans après ce bruit persista jusqu'au

temps de sainct Augustin qui estoit africain, qui l'a escrit et confirmé;

comme aussi de son temps le père d'un Prestantius fut transmué en cheval,

ainsi que ledit l'assura audit sainct Augustin... Son père estant décédé,

il despendit en peu de temps la plus grande partie de ses biens, usant des

arts magiques, et pour fuir la pauvreté pourchassa de se marier avec

Pudentille, femme veufve et riche d'Oer, fort longtemps, et y persista tant

qu'elle acquiesça. Bientôt après mourut un fils unique héritier qu'elle

avoit eu de son autre mary. Ces choses passées en ceste façon firent

conjecturer qu'il avoit par art magique séduit Pudentille, que plusieurs

illustres personnes n'avoyent pu faire condescendre à se marier, pour

parvenir aux biens du susdit fils. On disoit aussi que le grand et profond

sçavoir qui estoit en luy, pour les grandes et difficiles questions qu'il

résolvoit ordinairement passoit le commun des autres hommes, pour ce qu'il

avoit un démon ou diable familier. Plus, on lui avoit vu faire beaucoup de

choses admirables, comme se rendre invisible, autres fois se transformer en

cheval ou en oyseau, se percer le corps d'une espée, sans se blesser, et

plusieurs autres choses semblables. Il fut en fin accusé par un Sicilius

Aemilianus, censeur, devant Claude Maxime, proconsul d'Affrique, qu'on

disoit estre chrestien: on ne trouve point de condamnation contre luy. Or

qu'il aye esté transformé en asne, sainct Augustin le tient pour tout

asseuré, l'ayant lu dans certains autheurs véritables et dignes d'estre

creuz, aussi qu'il estoit du mesme pays: et ceste transformation lui advint

en Thessalie avant qu'il fust versé en la magie, par une sorcière qui le

vendit, laquelle le recouvra après qu'il eut servi de son mestier d'asne

quelques ans, ayant les mesmes forces et façons de manger et braire que les

autres asnes, l'ame raisonnable neantmoins demeura entière et saine, comme

luy-mesme atteste. Et à fin de couvrir son fait parce que le bruit estoit

tel et vraysemblable, il en a composé un livre qu'il a intitulé l'_Asne

d'or_, entremeslé de beaucoup de fables et discours, pour démonstrer les

vices des hommes de son temps, qu'il avoit ouy lire ou veu faire, durant sa

transformation, avec plusieurs de ses travaux et peines qu'il souffrit

durant sa métamorphose.»

[Note 1: _Les diverses leçons_.]

«Quoy qu'il puisse estre, ledit sainct Augustin, au livre de la _Cité de

Dieu_, livre XVIII, chap. XVII et XVIII, récite que de son temps, il y

avoit es Alpes certaines femmes sorcières qui donnoyent à manger de certain

formage aux passants et soudainement estoyent transformez en asnes ou en

autres bestes de sommes, et leur faisoyent porter des charges jusqu'à

certains lieux; ce qu'ayant exécuté, leur rendoyent la forme humaine.»

«L'évesque de Tyr, historien, escrit que de son temps, qui pouvoit estre

1220, il y eut quelques Anglois que leur Roy envoyoit au secours des

Chrestiens qui guerroyoient en la terre saincte, qui estans arrivez en une

havre de l'isle de Cypre, une femme sorcière transmua un jeune soldat

anglois en asne, lequel voulant retourner vers ses compagnons dans le

navire fut chassé à coups de baston, lequel s'en retourna à la sorcière,

qui s'en servit jusqu'à ce qu'on s'apperceut que l'asne s'agenouilla dans

une Église, faisant choses qui ne pouvoyent partir que d'un animal

raisonnable, et par suspicion la sorcière qui le suivoit estant prise par

authorité de justice, le restitua en forme humaine trois ans après sa

transformation, laquelle fut sur le champ exécutée à mort.»

«Nous lisons, reprend Loys Guyon[1] qu'Ammonius, philosophe peripateticien,

avoit ordinairement à ses leçons et lors qu'il enseignoit un asne, qui

estoit du temps de Lucius Septimius Severus, empereur, l'an de J.-C. 196.

Je penseroy bien que cest asne eust esté autrefois homme, et qu'il

comprenait bien ce que ledit Ammonius enseignoit, car ces personnes

transformées, la raison leur demeure comme l'asseure le dit sainct Augustin

et plusieurs autres auteurs.»

[Note 1: _Diverses leçons_, t. I, p. 426.]

«Fulgose escrit, livre VIII, chap. II, que du temps du pape Léon, qui

vivoit l'an 930, il y avoit en Allemagne deux sorcières hostesses qui

avoyent accoustumé de changer ainsi quelques fois leurs hostes en bestes,

et comme une fois elles changèrent un jeune garçon basteleur en asne, qui

donnoit mille plaisirs aux passans, n'ayant point perdu la raison, leur

voisin l'acheta bien cher, mais elles dirent à l'acheteur qu'elles ne le

luy garantiraient pas et qu'il le perdoit s'il alloit à la rivière. Or

l'asne s'estant un jour eschappé, courant au lac prochain où s'étant plongé

en l'eau, retourna en sa figure. Nostre Apuleius dit qu'il reprint sa forme

humaine pour avoir mangé des roses.»

«On voit encore aujourd'huy en Egypte des asnes qu'aucuns mènent en la

place publique lesquels font plusieurs tours d'agilité, et des singeries,

entendans tout ce qu'on leur commande, et l'exécutent: comme de monstrer la

plus belle femme de la compagnie, ce qu'ils font, et plusieurs austres

choses qu'on ne voudroit croire: ainsi que le récite Belon, medecin, en ses

observations, qu'il a veus et d'autres aussi, qui y ont esté, qui me l'ont

affirmé de mesme.»

«On amena un jour à sainct Macaire l'Egyptien, dit dom Calmet[1], une

honnête femme qui avoit été métamorphosée en cavalle par l'art pernicieux

d'un magicien. Son mari et tous ceux qui la virent crurent qu'elle étoit

réellement changée en jument. Cette femme demeura trois jours et trois

nuits sans prendre aucune nourriture, ni propre à l'homme, ni propre à un

cheval. On la fit voir aux prêtres du lieu, qui ne purent y apporter aucun

remède. On la mena à la cellule de sainct Macaire, à qui Dieu avoit révelé

qu'elle devoit venir. Ses disciples vouloient la renvoyer, croyant que

c'étoit une cavalle, ils avertirent le saint de son arrivée, et du sujet de

son voyage. Il leur dit: Vous êtes de vrais animaux, qui croyez voir ce qui

n'est point; cette femme n'est point changée, mais vos yeux sont fascinés.

En même temps, il répandit de l'eau bénite sur la tête de cette femme, et

tous les assistants la virent dans son premier état. Il lui fit donner à

manger, et la renvoya saine et sauve avec son mari. En la renvoyant, il lui

dit: Ne vous éloignez point de l'église, car ceci vous est arrivé, pour

avoir été cinq semaines sans vous approcher des sacremens de notre

Sauveur.»

[Note 1: _Traité des apparitions des esprits_, t. I, p. 102.]

IV.--SORTILÈGES

On appelle sortilèges ou maléfices toutes pratiques superstitieuses

employées dans le dessein de nuire aux hommes, aux animaux ou aux fruits de

la terre. On appelle encore maléfices les malapies et autres accidents

malheureux causés par un art infernal et qui ne peuvent s'enlever que par

un pouvoir surnaturel.

Il y a sept principales sortes de maléfices employés par les sorciers: 1°

ils mettent dans le coeur une passion criminelle; 2° ils inspirent des

sentiments de haine ou d'envie à une personne contre une autre; 3° ils

jettent des ligatures; 4° ils donnent des maladies; 5° ils font mourir les

gens; 6° ils ôtent l'usage de la raison: 7° ils nuisent dans les biens et

appauvrissent leurs ennemis. Les anciens se préservaient des maléfices à

venir en crachant dans leur sein.

En Allemagne, quand une sorcière avait rendu un homme ou un cheval impotent

et maléficié, on prenait les boyaux d'un autre homme ou d'un cheval mort,

on les traînait jusqu'à quelque logis, sans entrer par la porte commune,

mais par le soupirail de la cave, ou par-dessous terre, et on y brûlait ces

intestins. Alors la sorcière qui avait jeté le maléfice sentait dans les

entrailles une violente douleur, et s'en allait droit à la maison où l'on

brûlait les intestins pour y prendre un charbon ardent, ce qui faisait

cesser le mal. Si on ne lui ouvrait promptement la porte, la maison se

remplissait de ténèbres avec un tonnerre effroyable, et ceux qui étaient

dedans étaient contraints d'ouvrir pour conserver leur vie[1]. Les

sorciers, en ôtant un sort ou maléfice, sont obligés de le donner à quelque

chose de plus considérable que l'être ou l'objet à qui ils l'ôtent: sinon,

le maléfice retombe sur eux. Mais un sorcier ne peut ôter un maléfice s'il

est entre les mains de la justice: il faut pour cela qu'il soit pleinement

libre.

[Note l: Bodin, _Démonomanie_.]

On a regardé souvent les épidémies comme des maléfices. Les sorciers,

disait-on, mettent quelquefois, sous le seuil de la bergerie ou de l'étable

qu'ils veulent ruiner, une touffe de cheveux, ou un crapaud, avec trois

maudissons, pour faire mourir étiques les moutons et les bestiaux qui

passent dessus: on n'arrête le mal qu'en ôtant le maléfice. De Lancre dit

qu'un boulanger de Limoges, voulant faire du pain blanc suivant sa coutume,

sa pâte fut tellement charmée et maléficiée par une sorcière qu'il fit du

pain noir, insipide et infect.

Une magicienne ou sorcière, pour gagner le coeur d'un jeune homme marié,

mit sous son lit, dans un pot bien bouché, un crapaud qui avait les yeux

fermés; le jeune homme quitta sa femme et ses enfants pour s'attacher à la

sorcière; mais la femme trouva le maléfice, le fit brûler, et son mari

revint à elle[1].

[Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.]

Un pauvre jeune homme ayant quitté ses sabots pour monter à une échelle,

une sorcière y mit quelque poison sans qu'il s'en aperçut, et le jeune

homme, en descendant, s'étant donné une entorse, fut boiteux toute sa

vie[1].

[Note 1: De Lancre, _De l'inconstance, etc._]

Une femme ensorcelée devint si grasse, dit Delrio, que c'était une boule

dont on ne voyait plus le visage, ce qui ne laissait pas d'être

considérable. De plus, on entendait dans ses entrailles le même bruit que

font les poules, les coqs, les canards, les moutons, les boeufs, les

chiens, les cochons et les chevaux, de façon qu'on aurait pu la prendre

pour une basse-cour ambulante.

Une sorcière avait rendu un maçon impotent et tellement courbé, qu'il avait

presque la tête entre les jambes. Il accusa la sorcière du maléfice qu'il

éprouvait; on l'arrêta, et le juge lui dit qu'elle ne se sauverait qu'en

guérissant le maçon. Elle se fit apporter par sa fille un petit paquet de

sa maison, et, après avoir adoré le diable, la face en terre, en marmottant

quelques charmes, elle donna le paquet au maçon, lui commanda de se baigner

et de le mettre dans son bain, en disant: _Va de par le diable_! Le maçon

le fit, et guérit. Avant de mettre le paquet dans le bain, on voulut savoir

ce qu'il contenait: on y trouva trois petits lézards vifs; et quand le

maçon fut dans le bain, il sentit sous lui comme trois grosses carpes,

qu'on chercha un moment après sans rien trouver[1].

[Note 1: Bodin, _Démonomanie_.]

Les sorciers mettent parfois le diable dans des noix, et les donnent aux

petits enfants, qui deviennent maléficiés. Un de nos démonographes (c'est,

je pense, Boguet) rapporte que, dans je ne sais quelle ville, un sorcier

avait mis sur le parapet d'un pont une pomme maléficiée, pour un de ses

ennemis, qui était gourmand de tout ce qu'il pouvait trouver sans desserrer

la bourse. Heureusement le sorcier fut aperçu par des gens expérimentés,

qui défendirent prudemment à qui que ce fût d'oser porter la main à la

pomme, sous peine d'avaler le diable. Il fallait pourtant l'ôter, à moins

qu'on ne voulût lui donner des gardes. On fut longtemps à délibérer, sans

trouver aucun moyen de s'en défaire; enfin il se présenta un champion qui,

muni d'une perche, s'avança à une distance de la pomme et la poussa dans la

rivière, où étant tombée, on en vit sortir plusieurs petits diables en

forme de poissons. Les spectateurs prirent des pierres et les jetèrent à la

tête de ces petits démons, qui ne se montrèrent plus...

Boguet conte encore qu'une jeune fille ensorcelée rendit de petits lézards,

lesquels s'envolèrent par un trou qui se fit au plancher.

«Il faut bien prendre garde, dit Bodin[1], à la distinction des sortilèges,

pour juger l'énormité d'entre les sorciers qui ont convention expresse avec

le diable et ceux qui usent de ligatures et autres arts de sortilèges. Car

il y en a qui ne se peuvent oster ni punir par les magistrats, comme la

superstition de plusieurs personnes de ne filer par les champs, la crainte

de saigner de la narine senestre, ou de rencontrer une femme enceinte

devant disné. Mais la superstition est bien plus grande de porter des

rouleaux de papier pendus au col ou l'hostie consacrée en sa pochette;

comme faisoit le président Gentil, lequel fut trouvé saisi d'une hostie par

le bourreau qui le pendit à Montfaucon; et autres superstitions semblables

que l'Ecriture Saincte appelle abominations et train d'Amorrhéens. Cela ne

se peut corriger que par la parole de Dieu: mais bien le magistrat doit

chastier les charlatans et porteurs de billets qui vendent ces fumées là et

les bannir du pays. Car s'il est ainsi que les empereurs payens ayant banni

ceux qui faisoyent choses qui donnent l'espouvante aux ames

superstitieuses, que doyvent faire les chrestiens envers ceux là, ou qui

contrefont les esprits comme on fit à Orléans et à Berne? Il n'y a doute

que ceux là ne méritassent la mort comme aussi ceux de Berne furent

exécutez à mort: et en cas pareil de faire pleurer les crucifix ainsi qu'on

fit à Muret, près Thoulouse, et en Picardie, et en la ville d'Orleans à

Saint-Pierre des Puilliers. Mais quelque poursuite qu'on ait fait, cela est

demeuré impuni. Or c'est double impiété en la personne des prestres. Et

ceste impiété est beaucoup plus grande quand le prestre a paction avec

Satan et qu'il fait d'un sacrifice une sorcellerie detestable. Car tous les

théologiens demeurent d'accord que le prestre ne consacre point s'il n'a

intention de consacrer, encore qu'il prononce les mots sacramentaux.

[Note 1: _Démonomanie_, livr. IV, ch. IV.]

De fait, il y eut un curé de Sainct-Jean-le-Petit à Lyon, lequel fut bruslé

vif l'an 1558 pour avoir dit, ce que depuis il confessa en jugement qu'il

ne consacroit point l'hostie quand il chantoit messe, pour faire damner les

paroissiens, comme il disoit, à cause d'un procès qu'il avoit contre eux...

Il s'est trouvé en infinis procès que les sorciers bien souvent sont

prestres, ou qu'ils ont intelligence avec les prestres: et par argent ou

par faveurs, ils sont induits à dire des messes pour les sorciers, et les

accommodent d'hosties, ou bien ils consacrent du parchemin vierge, ou bien

ils mettent des aneaux, lames characterisées, ou autres choses semblables

sur l'autel, ou dessous les linges: comme il s'est trouvé souvent. Et n'a

pas longtemps qu'on y a surprint un curé, lequel a évadé, ayant bon garant,

qui lui avoit baillé un aneau pour mettre sous les linges de l'autel quand

il disoit messe.»

«D'après dom Calmet[1], Aeneas Sylvius Piccolomini, qui fut depuis pape

sous le nom de Pie II, écrit dans son _Histoire de Bohême_ qu'une femme

prédit à un soldat du roi Wladislas que l'armée de ce prince seroit taillée

en pièces par le duc de Bohême; que si le soldat vouloit éviter la mort, il

falloit qu'il tuât la première personne qu'il rencontreroit en chemin,

qu'il lui coupât les oreilles et les mît dans sa poche; qu'avec l'épée dont

il l'auroit percée, il traçât sur terre une croix entre les jambes de son

cheval, qu'il la baisât, et que montant sur son cheval, il prit la fuite.

Le jeune homme exécuta tout cela. Wladislas livra la bataille, la perdit et

fut tué: le jeune soldat se sauva; mais entrant dans sa maison, il trouva

que c'étoit, sa femme qu'il avoit tuée et percée de son épée, et à qui il

avoit coupé les oreilles.»

[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 100.]

Dom Calmet[1] nous apprend d'après Frédéric Hoffmann[2] que «Une bouchère

de la ville de Jenes, dans le duché de Weimar en Thuringe ayant refusé de

donner une tête de veau à une vieille femme, qui n'en offroit presque rien,

cette vieille se retira, grondant et murmurant entre ses dents. Peu de tems

après, la bouchère sentit de grandes douleurs de tête. Comme la cause de

cette maladie étoit inconnue aux plus habiles médecins, ils ne purent y

apporter aucun remède; cette femme rendoit de tems en tems par l'oreille

gauche de la cervelle, que l'on prit d'abord pour sa propre cervelle. Mais

comme elle soupçonnait cette vieille de lui avoir donné un sort à

l'occasion de la tête de veau, on examina la chose de plus près, et on

reconnut que c'étoit de la cervelle de veau; et l'on se fortifia dans cette

pensée, en voyant des osselets de la tête de veau, qui sortoient avec la

cervelle. Ce mal dura assez longtems, et enfin la femme du boucher guérit

parfaitement. Cela arriva en 1685.»

[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 101.]

[Note 2: _De Diaboli potentia in corpora_, 1736, p. 382.]

Bodin a escrit livre II, chap. III, de la _Démonomanie_, dit Guyon[1], que

le sieur Nouilles, abbé de l'Isle, et depuis evesque de Dax, ambassadeur à

Constantinople, dit qu'un gentilhomme polonois, nommé Pruiski, qui a esté

ambassadeur en France, luy dit que l'un des grands roys de la chrestienté,

voulant sçavoir l'yssue de son estat, fit venir un prestre necromantien et

enchanteur, lequel dit la messe, et après avoir consacré l'hostie, trancha

la teste à un jeune enfant de dix ans, premier né, qui estoit préparé pour

cest effet, et fit mettre sa teste sur l'hostie, puis disant certaines

paroles, et usant de caractères qu'il n'est besoin sçavoir, demanda ce

qu'il vouloit. La teste ne respondit que ces deux mots: _Vim patior_ en

latin: c'est à dire j'endure violence. Et aussitost le roy entra en furie,

criant sans fin: Ostez-moi ceste teste, et mourut ainsi enragé. Depuis que

ces choses furent escrites, j'ay demandé audit sieur de Dax si ce que Bodin

avoit escrit de luy estoit vray, lequel m'asseura qu'ouy, mais quel roy

c'estoit, il ne le me voulut jamais dire.»

[Note 1: _Les diverses leçons de Loys Guyon_, t. I, p. 735.]

P. Leloyer[1] rappelle encore l'histoire d'une autre tête qui parla après

la séparation du corps, dont Pline fait mention. «En la guerre de Sicile

entre Octave César qui depuis fut surnommé Auguste et Sextus Pompeius fils

de Pompée le Grand, y eut, dit-il, un des gens d'Octave appelé Gabinius qui

fut prins des ennemis, et eut la teste coupée par le commandement de Sextus

Pompeius, de sorte qu'elle ne tenoit plus qu'un petit à la peau. Il est oüy

sur le soir qu'il se plaignoit et désiroit parler à quelqu'un. Aussitost

une grande multitude s'assemble autour du corps; il prie ceux qui estoient

venus de faire parler à Pompée et qu'il estoit venu des enfers pour luy

dire chose qui luy importoit. Cela est rapporté à Pompée, il n'y veut aller

et y envoye quelqu'un de ses familiers, ausquels Gabinius dit que les dieux

d'en bas recevoient les justes complaintes de Pompée et qu'il auroit toute

telle issue qu'il souhaitoit. En signe de vérité, il dit qu'il devoit

aussitost retomber mort qu'il auroit accomply son message. Cela advint et

Gabinius tomba à l'heure tout mort comme devant.» Il faut, du reste, noter

que la prédiction de Gabinius ne se réalisa pas.

[Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 259.]

L. Du Vair[1] raconte que les Biarmes, peuples septentrionaux fort voisins

du pole arctique, estans un jour tout prêts de combattre contre un tres

puissant roy nommé Regner commencerent à s'adresser au ciel avec beaux

carmes enchantez et firent tant qu'ils solliciterent les nues à les

secourir, et les contraignirent jusqu'à verser une grande violence et

quantité de pluie qu'ils firent venir tout à coup sur leurs ennemis. Quant

est de commander aux orages et aux vents, Olaüs affirme que Henry, roy de

Suece, qui avait le bruit d'être le premier de son temps en l'art magique

estoit si familier avec les démons et les avoit tellement à son

commandement, que, de quelque costé qu'il tournast son chapeau, tout

aussitost le vent qu'il désiroit venait à souffler et halener de cette

part-là, et pour cet effet son chappeau fut nommé de tous ceux de la

contrée le _chappeau venteux_.»

[Note 1: _Trois livres des charmes, sorcelages, etc._, p. 304.]

D'après Jean des Caurres[1]: «Olaus le Grand escrit[2] plusieurs moyens

d'enchantemens spéciaux et observez par les septentrionaux en ces paroles:

L'on trouvoit ordinairement des sorciers et magiciens entre les Botniques,

peuples septentrionaux, comme si en ceste contrée eust esté leur propre

habitation, lesquels avoient apprins de desguiser leurs faces, et celles

d'autruy, par plusieurs representations de choses, au moyen de la grande

adresse qu'ils avoient à tromper et charmer les yeux. Ils avoient aussi

apprins d'obscurcir les véritables regards par les trompeuses figures. Et

non seulement les luicteurs, mais aussi les femmes et jeunes pucelles, ont

accoustumé selon leur souhait, d'emprunter leur subtile et ténue substance

de l'air, pour se faire comme des masques horrides, et pleins d'une ordure

plombeuse, ou bien pour faire paroistre leurs faces distinguées par une

couleur pasle et contrefaite, lesquelles après elles deschargent, à la

clarté du temps serain, de ces ténébreuses substances qui y sont attachées,

et par ce moyen elles chassent la vapeur qui les recouvroit. Il appert

aussi qu'il y avoit si grande vertu en leurs charmes, qu'il sembloit

qu'elles eussent pouvoir d'attirer du lieu le plus distant, et se rendre

visibles à elles seules et toucher une chose la plus esloignée: voire et

eust elle esté arrestée et garrottée par mille liens[3]. Or font-elles

demonstrance de ces choses par telles impostures. Lors qu'elles ont envie

de sçavoir de l'estat de leurs amis ou ennemis absents en lointaines

contrées, a deux cens ou quatre cens lieues, elles s'adressent vers Lappon,

ou Finnon, grand docteur en cest art: et apres qu'elles luy ont fait

quelques presens d'une robbe de lin, ou d'un arc, elles le prient

experimenter en quel pays peuvent estre leurs amis ou ennemis, et que c'est

qu'ils font. Parquoy il entre dedans le conclave, accompagné seulement de

sa femme et d'un sien compagnon; puis il frappe avec un marteau dessus une

grenouille d'airain, ou sur un serpent estendu sur une enclume, et luy

baille autant de coups qu'il est ordonné: puis en barbotant quelques

charmes, il les retourne çà et là, et incontinent il tombe en extase, et

est ravy, et demeure couché peu de temps, comme s'il estoit mort. Ce temps

pendant il est gardé diligemment par son compaignon de crainte qu'aucune

pulce ou mousche vivante, ou autre animal ne le touche. Car par le pouvoir

des charmes, son esprit, qui est guidé et conduit par le diable, rapporte

un anneau, ou un cousteau, ou quelque autre chose semblable, en signe et

pour tesmoignage qu'il a faist ce qui lui estoit commandé: et alors se

relevant, il déclare à son conducteur les mesmes signes, avec les

circonstances.»

[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 394.]

[Note 2: Livre III, ch. XXXIX de l'_Histoire des peuples

septentrionaux_.]

[Note 3: Saxon le grammairien, au commencement de l'_Histoire de

Danemark_.]

«Le mesme auteur, au chapitre XVIII du troisième livre _Des vents venaux_,

escrit le miracle qui ensuit. Les Finnons avoient quelque-fois accoustumé,

entre les autres erreurs de leur race, de vendre un vent à ceux qui

negocioient en leurs havres, lorsqu'ils estoient empeschez par la contraire

tempeste des vents. Après doncques qu'on leur avoit baillé le payement, ils

donnoient trois noeuds magiques aux acheteurs, et les advertissoient qu'en

desnouant le premier ils avoient les vents amiables et doux: et en

desnouant le second, ils les avoient plus forts: et là où ils desnoueroient

le troisième il leur surviendroit une telle tempeste, qu'ils ne pourroient

jouyr à leur aise de leur vaisseau, ny jeter l'oeil hors la proue, pour

éviter les rochers, ny asseurer le pied en la navire, pour abbatre les

voiles, ny mesmes l'asseurer en la poupe pour manier le gouvernail.»

«J'ai ouï raconter plusieurs fois, à un bon et docte personnage, dit

Goulart[1], qu'estant jeune escholier à Thoulouse, il fut par deux fois

voyager es monts Pyrénées. Qu'en ces deux voyages il advint et vid ce qui

s'ensuit. En une croupe fort haute et spacieuse de ces monts, se trouve une

forme d'autel fort antique, sur quelques pierres duquel sont gravez

certains charactères de forme estrange. Autour et non loin de cest autel se

trouverent lors d'iceux voyages des pastres et rustiques, lesquels

exhorterent et prierent ce personnage et plusieurs autres, tant escholiers

que de diverses conditions, de ne toucher nullement cest autel. Enquis

pourquoy ils faisoyent cette instance, respondirent qu'il n'importoit d'en

approcher pour le voir et regarder de près tant que l'on voudroit: mais de

l'attouchement s'ensuivoyent merveilleux changemens en l'air. Il faisoit

fort beau en tous les deux voyages. Mais au premier se trouva un moine en

la compagnie, qui se riant de l'advertissement de ces pastres, dit qu'il

vouloit essayer que c'estoit de cest enchantement: et tandis que les autres

amusoyent ces rustiques, approche de l'autel et le touche comme il voulut.

Soudain le ciel s'obscurcit, les tonnerres grondent: le moine et tous les

autres gaignent au pied, mais avant qu'ils eussent atteint le bas de la

montagne, après plusieurs esclats de foudre et d'orages effroyables, ils

furent moüillez jusques à la peau, poursuivis au reste par les pastres à

coups de cailloux et de frondes. Au second voyage le mesme fut attenté par

un escholier avec mesmes effects de foudres, orages et ravines d'eaux les

plus estranges qu'il est possible de penser.»

[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 776.]

Curiosités Infernales · 第 12 / 22 段