«C'est aux juges qui commandent, reprend Goulart, d'après Vigenère, et à

ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellées, de

penser à leurs consciences. Dieu seul guérit, Satan frappe par les

sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne

guérissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le

baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit à l'âme,

comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi

Bodin adjouste proprement que les sorciers à l'aide de Satan (auquel ils

servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procédant d'une

affection dépravée) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement

ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour

chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus

sa bénédiction les ayant trouvez (c'est-à-dire rendus par sa grâce tout

puissante) fermes et constans. Néantmoins (dit-il) pour monstrer que les

sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont

ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonté à Satan,

je reciteray une histoire estrange. Au duché de Clèves, près du bourg

d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent

frappez et battus, et les charettes versées: et ne se voyoit autre chose

qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorcière nommée

Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-là. Et depuis

qu'elle fut bruslée on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535.»

«Près le village de Baron en Valois fut jetté un bouquet au passage d'un

escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonné mais

de sortilège, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut

soudain. Le maistre passa après; et encore que la première furie et vigueur

de l'enchantement, pour avoir operé sur cest animal fust aucunement

rebouchée, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont

il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant

esté pris par soupçon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres executé

dans Paris et confessa à la mort que si l'autre eust levé le bouquet il fut

expiré sur le champ.»

«Je raconteray encore ce que j'ay ouï n'y a pas longtemps raconter à

monseigneur le duc de Nivernois et à plus de vingt gentils hommes dignes de

foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint à Neufvy-sur-Loire, où

le sieur et la dame du lieu ayant déposé leur procureur fiscal, tost après

une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze à seize ans, se trouva

tout à un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si

qu'elle sechoit à veue d'oeil, sans que les médecins y peussent non

seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme

concevoir aucune occasion apparente d'où pouvoit prevenir ce mal. Estans

doncques venus le père et la mère comme au dernier desespoir, il leur va

tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance

de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance

avec un berger d'auprès de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le

Berry: et sur ce soupçon le firent fort bien mettre en cul de fosse; là où

menacé d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit

esté ensorcellée par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et à

mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestée de mesme. Enfin ils

dirent à la mère: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut

nécessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus

chere chose que vous ayez en ce monde, excepté les créatures raisonnables.

En bonne foy, répondit-elle, je vous en diray la pure vérité: il n'y a rien

que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille

de la langueur où je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que

peu de jours après on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer

percluse de mesme. Consequemment peu à peu dans la revolution de la lune

ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon

mourut en douleurs extremes.»

Suivant Bodin[1], «Hippocrates, au livre _de l'Épilepsie_, qu'il appelle

maladie sacrée, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent

de guérir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des démons: en

fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart

n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les

pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et à ce propos Jacques

Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque

d'Alemagne, lequel estant ensorcellé fut averti par une vieille sorcière

que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la

guerir que par sort, en faisant mourir la sorcière qui l'avoit ensorcelé.

De quoy estant estonné, il envoye en poste à Rome prier le pape Nicolas V

qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui

accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause,

pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorcière dit,

puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la

minuict l'evesque recouvra santé; et au mesme instant la sorcière qui avoit

ensorcellé l'evesque fut frappée de maladie dont elle mourut. Aussi void-on

que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorcière furent homicides: et

laissa à tous trois une impression de servir et obéir à ses commandemens:

et cependant la sorcière qui mourut ne voulut oncques se repentir, au

contraire elle se recommandoit à Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi

le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis.

Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir

les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut à Satan par quel moyen, pourveu

qu'il vienne à bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les

deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy

Charles IX ayant disné commanda qu'on lui amenast le sorcier

Trois-Eschelles, auquel il avoit donné sa grace pour accuser ses complices.

Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la

façon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits à Satan,

des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que

chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et

comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors

amiral de France, qui estoit présent, dit qu'on avoit prins en Poictou peu

de temps auparavant un jeune garçon accusé d'avoir fait mourir deux

gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant

veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots,

Malediction, etc., ayant trouvé de ces pouldres il en print, et en jetta

sur le lict où couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts

en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges.

Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables.»

[Note 1: _Démonomanie_, liv. III, ch. V.]

Le vendredi, 1er mai 1705, à cinq heures du soir, Denis Milanges de la

Richardière, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaqué, à

dix-huit ans, de léthargies et de démences si singulières, que les médecins

ne surent qu'en dire. On lui donna de l'émétique, et ses parents

l'emmenèrent à leur maison de Noisy-le-Grand, où son mal devint plus fort;

si bien qu'on déclara qu'il était ensorcelé.

On lui demanda s'il n'avait pas eu de démêlés avec quelque berger; il conta

que le 18 avril précédent, comme il traversait à cheval le village de

Noisy, son cheval s'était arrêté court dans la rue de Feret, vis-à-vis

la chapelle, sans qu'il pût le faire avancer; qu'il avait vu sur ces

entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit:

Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point.

Cet homme, qui lui avait paru âgé d'une cinquantaine d'années, était de

haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs,

la houlette à la main, et deux chiens noirs à courtes oreilles auprès de

lui.

Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire

avancer son cheval et il fut obligé de le ramener par la bride à la maison,

où il tomba malade. Était-ce l'effet de l'impatience et de la colère? ou le

sorcier lui avait-il jeté un sort?

M. de la Richardière le père fit mille choses en vain pour la guérison de

son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y

trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses

deux chiens noirs. Cette vision l'épouvanta; il appela du monde; mais

personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait

très bien; il ajouta même que ce berger s'appelait _Danis_, quoiqu'il

ignorât qui pouvait avoir révélé son nom. Il continua de le voir tout seul.

Sur les six heures du soir, il tomba à terre en disant que le berger était

sur lui et l'écrasait; et, en présence de tous les assistants, qui ne

voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq

ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli.

Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla à Saint-Maur, avec

confiance qu'il guérirait ce jour-là. Il se trouva mal trois fois; mais

après la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de

bénédictin, et le berger à sa gauche, le visage ensanglanté de cinq coups

de couteau, sa houlette à la main et ses deux chiens à ses côtés. Il

s'écria qu'il était guéri, et il le fut en effet dès ce moment.

Quelques jours après, chassant dans les environs de Noisy, il vit

effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il

donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tête: Ah! monsieur, vous

me tuez! s'écria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M.

de la Richardière, se jeta à ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis,

qu'il était sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donné le

sort dont il avait été affligé, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en

avait été guéri au bout de huit semaines qu'à la faveur des neuvaines qu'on

avait faites; que le maléfice était retombé sur lui Danis, et qu'il se

recommandait à sa miséricorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le

berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se réfugia à

Torcy, fit pénitence et mourut au bout de quelques jours...

Le père Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut

bien y avoir là sortilège. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il

n'y eût qu'hallucination.

[Note 1: _Histoire des pratiques superstitieuses_, t. I, p. 281.]

III.--HOMMES CHANGÉS EN BÊTES. LYCANTHROPES. LOUPS-GAROUS.

Suivant Donat de Hautemer[1], cité par Goulart[2]. «il y a des lycanthropes

esquels l'humeur melancholique domine tellement qu'ils pensent

véritablement estre transmuez en loups. Ceste maladie, comme tesmoigne

Aetius au sixiesme livre, chapitre XI et Paulus au troisième livre,

chapitre XVI, et autres modernes, est une espece de melancholie, mais

estrangement noire et vehemente. Car ceux qui en sont atteints sortent de

leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute

chose, et toute nuict ne font que courir par les coemetieres et autour des

sepulchres, tellement qu'on descouvre incontinent en eux une merveilleuse

alteration de cerveau, surtout en l'imagination et pensée misérablement

corrompue: en telle sorte que leur memoire a quelque vigueur, comme je l'ay

remarqué en un de ces melancholiques lycanthropes que nous appelons

loups-garoux. Car lui qui me conoissoit bien, estant un jour saisi de son

mal, et me rencontrant, je me tiray à quartier craignant qu'il m'offensast.

Lui m'ayant un peu regardé passa outre suivi d'une troupe de gens. Il

portait lors sur ses espaules la cuisse entière et la jambe d'un mort.

Ayant esté soigneusement medicamenté, il fut gueri de cette maladie. Et me

rencontrant une autre fois me demanda si j'avais point eu peur, lorsqu'il

me vint à la rencontre en tel endroit: ce qui me fait penser que sa memoire

n'estoit point blessée en l'accès et vehemence de son mal, combien que son

imagination le fust grandement.

[Note 1: Au IXe chapitre de son _Traicté de la guérison des

maladies_.]

[Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]

«Guillaume de Brabant, au récit de Wier[1] répété par Goulart[2], a escrit

en son _Histoire_ qu'un homme de sens et entendement rassis, fut toutes

fois tellement travaillé du malin esprit, qu'en certaine saison de l'année

il pensoit estre un loup ravissant, couroit çà et là dedans les bois,

cavernes et deserts, surtout après les petits enfants: mesmes il dit que

cest homme fut souvent trouvé courant par les déserts comme un homme hors

du sens, et qu'enfin par la grâce de Dieu il revint à soy et fut guéri. Il

y eust aussi, comme récite Job Fincel au IIe livre _des Miracles_, un

villageois près de Paule l'an mil cinq cens quarante et un, lequel pensoit

estre loup, et assaillit plusieurs hommes par les champs: en tua

quelques-uns. Enfin, prins et non sans grande difficulté, il asseura

fermement qu'il estoit loup, et qu'il n'y avoit autre différence, sinon que

les loups ordinairement estoyent velus dehors et lui l'estoit entre cuir et

chair. Quelques-uns trop inhumains et loups par effect, voulans

expérimenter la vérité du faict, lui firent plusieurs taillades sur les

bras et sur les jambes, puis conoissans leur faute, et l'innocence de ce

melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains

desquels il mourut quelques jours après. Les affligez de telle maladie sont

pasles, ont les yeux enfoncez et haves, ne voyent que malaisément, ont la

langue fort seiche, sont alterez et sans salive en bouche. Pline et autres

escrivent que la cervelle d'ours esmeut des imaginations bestiales. Mesme

il se dit que l'on en fit manger de nostre temps à un gentil-homme

espagnol, lequel en eut la fantaisie tellement troublée, que pensant estre

transformé en ours, il s'enfuit dans les montagnes et deserts.»

[Note 1: En son IVe livre _Des prestiges_, ch. XXIII.]

[Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]

«Quant aux lycanthropes, qui ont tellement l'imagination blessée, dit

Goulart[1], qu'outre plus que par quelque particularité efficace de Satan,

ils apparoissent loups et non hommes à ceux qui les voyent courir et faire

divers dommages, Bodin soustient que le diable peut changer la figure d'un

corps en autre, veu la puissance grande que Dieu lui donne en ce monde

élémentaire. Il veut donc qu'il y ait des lycanthropes transformez

réellement et de fait d'hommes en loups, alléguant divers exemples et

histoires à ce propos. Enfin après plusieurs disputes, il maintient l'une

et l'autre sorte de lycanthropie. Et quant à celle-ci, represente tout à la

fin de ce chapitre le sommaire de son propos, à sçavoir, que les hommes

sont quelquefois transmuez en beste, demeurant la forme et la raison

humaine: soit que cela se fasse par la puissance de Dieu immédiatement,

soit qu'il donne ceste puissance à Satan, exécuteur de sa volonté, ou

plustost de ses redoutables jugements. Et si nous confessons (dit-il) la

vérité de l'histoire sacrée en Daniel, touchant la transformation de

Nabuchodonosor, et de l'histoire de la femme de Lot changée en pierre

immobile, il est certain que le changement d'homme en boeuf ou en pierre

est possible: et par conséquent possible en tous autres animaux.»

[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 338.]

G. Peucer[1] dit en parlant de la lycanthropie: «Quant est de moy j'ay

autresfois estimé fabuleux et ridicule ce que l'on m'a souvent conté de

cette transformation d'hommes en loups: mais j'ay aprins par certains et

éprouvez indices et par tesmoins dignes de foy que ce ne sont choses du

tout controverses et incroyables, attendu ce qu'ils disent de telles

transformations qui arrivent tous les ans douze jours après Noel en Livonie

et les pays limitrophes: comme ils l'ont sceu au vray par les confessions

de ceux qui ont été emprisonnez et tourmentez pour tels forfaits. Voicy

comme ils disent que cela se fait. Incontinent apres que le jour de Noel

est passé, un garçon boiteux va par pays appeler ces esclaves du diable,

qui sont en grand nombre, et leur enjoint de s'acheminer après luy. S'ils

different ou retardent, incontinent vient un grand homme avec un fouet fait

de chaînettes de fer, dont il se hate bien d'aller, et quelquefois estrille

si rudement ces misérables, que long-temps après les marques du fouet

demeurent et font grande douleur à ceux qui ont esté frappez. Incontinent

qu'ils sont en chemin les voilà tous changez et transformez en loups... Ils

se trouvent par milliers, ayans pour conducteur ce porte-fouet après lequel

ils marchent, s'estimans estre devenus loups. Estans en campagne, ils se

ruent sur les troupeaux de bestail qui se trouvent, deschirent et emportent

ce qu'ils peuvent, font plusieurs autres dommages; mais il ne leur est

point permis de toucher ni blesser les personnes. Quand ils approchent des

rivières, leur guide fend les eaux avec son fouet tellement qu'elles

semblent s'entr'ouvrir et laisser un entre deux pour passer à sec. Au bout

de douze jours toute la troupe s'escarte, et chascun retourne en sa maison

ayant despoullé la forme de loup et reprins celle d'homme. Cette

transformation se fait, disent-ils, en ceste sorte. Les transformez tombent

soudain par terre comme gens sujets au mal caduc, et demeurent estendus

comme morts et privez de tout sentiment, et ils ne bougent de là ni ne vont

en lieu quelconque, ni ne sont aucunement transformez en loups, ains

ressemblent à des charongnes, car quoy qu'on les roule et secoue ils ne

montrent aucune apparence quelconque de vie.»

[Note 1: _Les Devins_, p. 198.]

Bodin[1] rapporte en effet plusieurs cas de lycanthropie et d'hommes

changés en bêtes.

[Note 1: _Démonomanie_.]

«Pierre Mamot, en un petit traicté qu'il a fait des sorciers, dit avoir veu

ce changement d'hommes en loups, luy estant en Savoye. Et Henry de Cologne

au traicté qu'il a fait _de Lamiis_ tient cela pour indubitable. Et Ulrich

le meusnier en un petit livre qu'il a dédié à l'empereur Sigismond, escrit

la dispute qui fut faite devant l'empereur et dit qu'il fut conclu par vive

raison et par l'expérience d'infinis exemples que telle transformation

estoit véritable, et dit luy-mesme avoir veu un lycanthrope à Constance,

qui fut accusé, convaincu, condamné et puis exécuté à mort après sa

confession. Et se trouvent plusieurs livres publiez en Allemagne que l'un

des plus grands rois de la chrétienté, qui est mort n'a pas longtemps, et

qui estoit en réputation d'être l'un des plus grands sorciers du monde

souvent estoit mué en loup.»

«Il me souvient que le procureur général du roy Bourdin m'en a récité un

autre qu'on luy avoit envoyé du bas pays, avec tout le procès signé du juge

et des greffiers, d'un loup qui fut frappé d'un traict dans la cuisse, et

depuis se trouve dans son lict avec le traict, qui luy fut arraché estant

rechangé en forme d'homme et le traict cogneu par celuy qui l'avoit tiré,

le temps et le lieu justifié par la confession du personnage.»

«Garnier jugé et condamné par le parlement de Dole estant en forme de

loup-garou print une jeune fille de l'aage de dix à douze ans près le bois

de la Serre, en une vigne, au vignoble de Chastenoy près Dole un quart de

lieue, et illec l'avoit tuée, et occise tant avec ses mains semblans

pattes, qu'avec ses dents, et mangé la chair des cuisses et bras d'icelle,

et en avoit porté à sa femme. Et pour avoir en mesme forme un mois après

pris une autre fille et icelle tuée pour la manger s'il n'eust esté empéché

par trois personnes comme il l'a confessé; et quinze jours après avoir

estranglé un jeune enfant de dix ans au vignoble de Gredisans et mangé la

chair des cuisses, jambes et ventre d'iceluy, et pour avoir en forme

d'homme et non de loup tué un autre garçon de l'aage de douze à treze ans

au bois du village de Porouse en intention de le manger, si on ne l'eust

empesché, il fut condamné à estre brûlé vif et l'arrêt exécuté.»

«Au Parlement de Bezançon, les accusés estoient Pierre Burgot et Michel

Verdun qui confessèrent avoir renoncé à Dieu et juré de servir le diable.

Et Michel Verdun mena Burgot au bord du Chastel Charlon, où chacun avoit

une chandelle de cire verde qui faisoit la flamme bleue et obscure et

faisoient les danses et sacrifices au diable. Puis après s'estans oincts

furent retournez en loups courant d'une legereté incroyable, puis ils

s'estoyent changez en hommes et soudain rechangez en loups et couplez avec

louves avec tel plaisir qu'ils avoient accoutumé avec les femmes; ils

confessèrent aussi à sçavoir: Burgot avoir tué un jeune garçon de sept ans

avec ses pattes et dents de loup et qu'il le vouloit manger, n'eust esté

les paysans luy donnèrent la chasse... Et que tous deux avoient mangé

quatre jeunes filles; et qu'en touchant d'une poudre ils faisoient mourir

les personnes.»

«Job Fincel, au livre XI des _Merveilles_ écrit qu'il y avoit à Padoue un

lycanthrope qui fut attrappé et ses pattes de loup luy furent coupées, et

au mesme instant il se trouva les bras et les piez coupez. Cela est pour

confirmer le procès fait aux sorciers de Vernon (an 1556), qui

fréquentaient et s'assembloient ordinairement en un chastel vieil et ancien

en guise de nombre infini de chats. Il se trouva quatre ou cinq hommes qui

résolurent d'y demeurer la nuict, où ils se trouvèrent assaillis de la

multitude de chats; et l'un des hommes y fut tué, les autres bien marquez,

et néanmoins blessèrent plusieurs chats qui se trouvèrent après mués,

enfermés et bien blessés. Et d'autant que cela semblait incroyable, la

procédure fut délaissée.»

«Mais les cinq inquisiteurs qui estoient expérimentez en telles causes ont

laissé par écrit qu'il y eut trois sorciers près Strasbourg qui

assaillirent un laboureur en guise de trois grands chats, et en se

défendant il blessa et chassa les chats, qui se trouvèrent au lit malade en

forme de femmes fort blessées à l'instant même: et sur ce enquises elles

accusèrent celuy qui les avoit frappées, qui dit aux juges l'heure et le

lieu qu'il avoit été assailly de chats, et qu'il les avoit blessés.»

Guyon[1] rapporte l'histoire d'un enchanteur qui se changeait en

différentes bêtes:

[Note 1: _Les diverses leçons_.]

«Aucuns persuadèrent, dit-il, à Ferdinand, empereur premier de ce nom, de

faire venir devant lui un enchanteur et magicien polonais en la ville de

Numbourg, pour s'informer quelle yssue auroit le different qu'il avoit avec

le Turc, touchant le royaume de Hongrie, et que non seulement il usoit de

divination, mais aussi faisoit beaucoup de choses merveilleuses, et combien

que ledit sieur Roy ne le vouloit voir, si est-ce que ses courtizans

l'introduirent dans sa chambre, où il fit beaucoup de choses admirables,

entre autres, il se transformoit en cheval, s'estanz oing de quelque

graisse, puis en forme de boeuf, et tiercement en lyon, tout en moins d'une

heure, dont ledit empereur eut si grande frayeur, qu'il commanda qu'on le

chassât, et ne voulut onc s'enquerir de ce maraud des choses futures.»

Curiosités Infernales · 第 11 / 22 段