ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellées, de
penser à leurs consciences. Dieu seul guérit, Satan frappe par les
sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne
guérissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le
baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit à l'âme,
comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi
Bodin adjouste proprement que les sorciers à l'aide de Satan (auquel ils
servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procédant d'une
affection dépravée) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement
ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour
chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus
sa bénédiction les ayant trouvez (c'est-à-dire rendus par sa grâce tout
puissante) fermes et constans. Néantmoins (dit-il) pour monstrer que les
sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont
ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonté à Satan,
je reciteray une histoire estrange. Au duché de Clèves, près du bourg
d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent
frappez et battus, et les charettes versées: et ne se voyoit autre chose
qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorcière nommée
Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-là. Et depuis
qu'elle fut bruslée on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535.»
«Près le village de Baron en Valois fut jetté un bouquet au passage d'un
escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonné mais
de sortilège, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut
soudain. Le maistre passa après; et encore que la première furie et vigueur
de l'enchantement, pour avoir operé sur cest animal fust aucunement
rebouchée, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont
il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant
esté pris par soupçon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres executé
dans Paris et confessa à la mort que si l'autre eust levé le bouquet il fut
expiré sur le champ.»
«Je raconteray encore ce que j'ay ouï n'y a pas longtemps raconter à
monseigneur le duc de Nivernois et à plus de vingt gentils hommes dignes de
foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint à Neufvy-sur-Loire, où
le sieur et la dame du lieu ayant déposé leur procureur fiscal, tost après
une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze à seize ans, se trouva
tout à un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si
qu'elle sechoit à veue d'oeil, sans que les médecins y peussent non
seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme
concevoir aucune occasion apparente d'où pouvoit prevenir ce mal. Estans
doncques venus le père et la mère comme au dernier desespoir, il leur va
tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance
de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance
avec un berger d'auprès de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le
Berry: et sur ce soupçon le firent fort bien mettre en cul de fosse; là où
menacé d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit
esté ensorcellée par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et à
mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestée de mesme. Enfin ils
dirent à la mère: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut
nécessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus
chere chose que vous ayez en ce monde, excepté les créatures raisonnables.
En bonne foy, répondit-elle, je vous en diray la pure vérité: il n'y a rien
que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille
de la langueur où je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que
peu de jours après on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer
percluse de mesme. Consequemment peu à peu dans la revolution de la lune
ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon
mourut en douleurs extremes.»
Suivant Bodin[1], «Hippocrates, au livre _de l'Épilepsie_, qu'il appelle
maladie sacrée, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent
de guérir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des démons: en
fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart
n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les
pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et à ce propos Jacques
Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque
d'Alemagne, lequel estant ensorcellé fut averti par une vieille sorcière
que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la
guerir que par sort, en faisant mourir la sorcière qui l'avoit ensorcelé.
De quoy estant estonné, il envoye en poste à Rome prier le pape Nicolas V
qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui
accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause,
pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorcière dit,
puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la
minuict l'evesque recouvra santé; et au mesme instant la sorcière qui avoit
ensorcellé l'evesque fut frappée de maladie dont elle mourut. Aussi void-on
que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorcière furent homicides: et
laissa à tous trois une impression de servir et obéir à ses commandemens:
et cependant la sorcière qui mourut ne voulut oncques se repentir, au
contraire elle se recommandoit à Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi
le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis.
Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir
les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut à Satan par quel moyen, pourveu
qu'il vienne à bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les
deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy
Charles IX ayant disné commanda qu'on lui amenast le sorcier
Trois-Eschelles, auquel il avoit donné sa grace pour accuser ses complices.
Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la
façon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits à Satan,
des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que
chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et
comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors
amiral de France, qui estoit présent, dit qu'on avoit prins en Poictou peu
de temps auparavant un jeune garçon accusé d'avoir fait mourir deux
gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant
veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots,
Malediction, etc., ayant trouvé de ces pouldres il en print, et en jetta
sur le lict où couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts
en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges.
Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables.»
[Note 1: _Démonomanie_, liv. III, ch. V.]
Le vendredi, 1er mai 1705, à cinq heures du soir, Denis Milanges de la
Richardière, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaqué, à
dix-huit ans, de léthargies et de démences si singulières, que les médecins
ne surent qu'en dire. On lui donna de l'émétique, et ses parents
l'emmenèrent à leur maison de Noisy-le-Grand, où son mal devint plus fort;
si bien qu'on déclara qu'il était ensorcelé.
On lui demanda s'il n'avait pas eu de démêlés avec quelque berger; il conta
que le 18 avril précédent, comme il traversait à cheval le village de
Noisy, son cheval s'était arrêté court dans la rue de Feret, vis-à-vis
la chapelle, sans qu'il pût le faire avancer; qu'il avait vu sur ces
entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit:
Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point.
Cet homme, qui lui avait paru âgé d'une cinquantaine d'années, était de
haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs,
la houlette à la main, et deux chiens noirs à courtes oreilles auprès de
lui.
Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire
avancer son cheval et il fut obligé de le ramener par la bride à la maison,
où il tomba malade. Était-ce l'effet de l'impatience et de la colère? ou le
sorcier lui avait-il jeté un sort?
M. de la Richardière le père fit mille choses en vain pour la guérison de
son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y
trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses
deux chiens noirs. Cette vision l'épouvanta; il appela du monde; mais
personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait
très bien; il ajouta même que ce berger s'appelait _Danis_, quoiqu'il
ignorât qui pouvait avoir révélé son nom. Il continua de le voir tout seul.
Sur les six heures du soir, il tomba à terre en disant que le berger était
sur lui et l'écrasait; et, en présence de tous les assistants, qui ne
voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq
ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli.
Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla à Saint-Maur, avec
confiance qu'il guérirait ce jour-là. Il se trouva mal trois fois; mais
après la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de
bénédictin, et le berger à sa gauche, le visage ensanglanté de cinq coups
de couteau, sa houlette à la main et ses deux chiens à ses côtés. Il
s'écria qu'il était guéri, et il le fut en effet dès ce moment.
Quelques jours après, chassant dans les environs de Noisy, il vit
effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il
donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tête: Ah! monsieur, vous
me tuez! s'écria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M.
de la Richardière, se jeta à ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis,
qu'il était sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donné le
sort dont il avait été affligé, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en
avait été guéri au bout de huit semaines qu'à la faveur des neuvaines qu'on
avait faites; que le maléfice était retombé sur lui Danis, et qu'il se
recommandait à sa miséricorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le
berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se réfugia à
Torcy, fit pénitence et mourut au bout de quelques jours...
Le père Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut
bien y avoir là sortilège. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il
n'y eût qu'hallucination.
[Note 1: _Histoire des pratiques superstitieuses_, t. I, p. 281.]
III.--HOMMES CHANGÉS EN BÊTES. LYCANTHROPES. LOUPS-GAROUS.
Suivant Donat de Hautemer[1], cité par Goulart[2]. «il y a des lycanthropes
esquels l'humeur melancholique domine tellement qu'ils pensent
véritablement estre transmuez en loups. Ceste maladie, comme tesmoigne
Aetius au sixiesme livre, chapitre XI et Paulus au troisième livre,
chapitre XVI, et autres modernes, est une espece de melancholie, mais
estrangement noire et vehemente. Car ceux qui en sont atteints sortent de
leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute
chose, et toute nuict ne font que courir par les coemetieres et autour des
sepulchres, tellement qu'on descouvre incontinent en eux une merveilleuse
alteration de cerveau, surtout en l'imagination et pensée misérablement
corrompue: en telle sorte que leur memoire a quelque vigueur, comme je l'ay
remarqué en un de ces melancholiques lycanthropes que nous appelons
loups-garoux. Car lui qui me conoissoit bien, estant un jour saisi de son
mal, et me rencontrant, je me tiray à quartier craignant qu'il m'offensast.
Lui m'ayant un peu regardé passa outre suivi d'une troupe de gens. Il
portait lors sur ses espaules la cuisse entière et la jambe d'un mort.
Ayant esté soigneusement medicamenté, il fut gueri de cette maladie. Et me
rencontrant une autre fois me demanda si j'avais point eu peur, lorsqu'il
me vint à la rencontre en tel endroit: ce qui me fait penser que sa memoire
n'estoit point blessée en l'accès et vehemence de son mal, combien que son
imagination le fust grandement.
[Note 1: Au IXe chapitre de son _Traicté de la guérison des
maladies_.]
[Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]
«Guillaume de Brabant, au récit de Wier[1] répété par Goulart[2], a escrit
en son _Histoire_ qu'un homme de sens et entendement rassis, fut toutes
fois tellement travaillé du malin esprit, qu'en certaine saison de l'année
il pensoit estre un loup ravissant, couroit çà et là dedans les bois,
cavernes et deserts, surtout après les petits enfants: mesmes il dit que
cest homme fut souvent trouvé courant par les déserts comme un homme hors
du sens, et qu'enfin par la grâce de Dieu il revint à soy et fut guéri. Il
y eust aussi, comme récite Job Fincel au IIe livre _des Miracles_, un
villageois près de Paule l'an mil cinq cens quarante et un, lequel pensoit
estre loup, et assaillit plusieurs hommes par les champs: en tua
quelques-uns. Enfin, prins et non sans grande difficulté, il asseura
fermement qu'il estoit loup, et qu'il n'y avoit autre différence, sinon que
les loups ordinairement estoyent velus dehors et lui l'estoit entre cuir et
chair. Quelques-uns trop inhumains et loups par effect, voulans
expérimenter la vérité du faict, lui firent plusieurs taillades sur les
bras et sur les jambes, puis conoissans leur faute, et l'innocence de ce
melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains
desquels il mourut quelques jours après. Les affligez de telle maladie sont
pasles, ont les yeux enfoncez et haves, ne voyent que malaisément, ont la
langue fort seiche, sont alterez et sans salive en bouche. Pline et autres
escrivent que la cervelle d'ours esmeut des imaginations bestiales. Mesme
il se dit que l'on en fit manger de nostre temps à un gentil-homme
espagnol, lequel en eut la fantaisie tellement troublée, que pensant estre
transformé en ours, il s'enfuit dans les montagnes et deserts.»
[Note 1: En son IVe livre _Des prestiges_, ch. XXIII.]
[Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]
«Quant aux lycanthropes, qui ont tellement l'imagination blessée, dit
Goulart[1], qu'outre plus que par quelque particularité efficace de Satan,
ils apparoissent loups et non hommes à ceux qui les voyent courir et faire
divers dommages, Bodin soustient que le diable peut changer la figure d'un
corps en autre, veu la puissance grande que Dieu lui donne en ce monde
élémentaire. Il veut donc qu'il y ait des lycanthropes transformez
réellement et de fait d'hommes en loups, alléguant divers exemples et
histoires à ce propos. Enfin après plusieurs disputes, il maintient l'une
et l'autre sorte de lycanthropie. Et quant à celle-ci, represente tout à la
fin de ce chapitre le sommaire de son propos, à sçavoir, que les hommes
sont quelquefois transmuez en beste, demeurant la forme et la raison
humaine: soit que cela se fasse par la puissance de Dieu immédiatement,
soit qu'il donne ceste puissance à Satan, exécuteur de sa volonté, ou
plustost de ses redoutables jugements. Et si nous confessons (dit-il) la
vérité de l'histoire sacrée en Daniel, touchant la transformation de
Nabuchodonosor, et de l'histoire de la femme de Lot changée en pierre
immobile, il est certain que le changement d'homme en boeuf ou en pierre
est possible: et par conséquent possible en tous autres animaux.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 338.]
G. Peucer[1] dit en parlant de la lycanthropie: «Quant est de moy j'ay
autresfois estimé fabuleux et ridicule ce que l'on m'a souvent conté de
cette transformation d'hommes en loups: mais j'ay aprins par certains et
éprouvez indices et par tesmoins dignes de foy que ce ne sont choses du
tout controverses et incroyables, attendu ce qu'ils disent de telles
transformations qui arrivent tous les ans douze jours après Noel en Livonie
et les pays limitrophes: comme ils l'ont sceu au vray par les confessions
de ceux qui ont été emprisonnez et tourmentez pour tels forfaits. Voicy
comme ils disent que cela se fait. Incontinent apres que le jour de Noel
est passé, un garçon boiteux va par pays appeler ces esclaves du diable,
qui sont en grand nombre, et leur enjoint de s'acheminer après luy. S'ils
different ou retardent, incontinent vient un grand homme avec un fouet fait
de chaînettes de fer, dont il se hate bien d'aller, et quelquefois estrille
si rudement ces misérables, que long-temps après les marques du fouet
demeurent et font grande douleur à ceux qui ont esté frappez. Incontinent
qu'ils sont en chemin les voilà tous changez et transformez en loups... Ils
se trouvent par milliers, ayans pour conducteur ce porte-fouet après lequel
ils marchent, s'estimans estre devenus loups. Estans en campagne, ils se
ruent sur les troupeaux de bestail qui se trouvent, deschirent et emportent
ce qu'ils peuvent, font plusieurs autres dommages; mais il ne leur est
point permis de toucher ni blesser les personnes. Quand ils approchent des
rivières, leur guide fend les eaux avec son fouet tellement qu'elles
semblent s'entr'ouvrir et laisser un entre deux pour passer à sec. Au bout
de douze jours toute la troupe s'escarte, et chascun retourne en sa maison
ayant despoullé la forme de loup et reprins celle d'homme. Cette
transformation se fait, disent-ils, en ceste sorte. Les transformez tombent
soudain par terre comme gens sujets au mal caduc, et demeurent estendus
comme morts et privez de tout sentiment, et ils ne bougent de là ni ne vont
en lieu quelconque, ni ne sont aucunement transformez en loups, ains
ressemblent à des charongnes, car quoy qu'on les roule et secoue ils ne
montrent aucune apparence quelconque de vie.»
[Note 1: _Les Devins_, p. 198.]
Bodin[1] rapporte en effet plusieurs cas de lycanthropie et d'hommes
changés en bêtes.
[Note 1: _Démonomanie_.]
«Pierre Mamot, en un petit traicté qu'il a fait des sorciers, dit avoir veu
ce changement d'hommes en loups, luy estant en Savoye. Et Henry de Cologne
au traicté qu'il a fait _de Lamiis_ tient cela pour indubitable. Et Ulrich
le meusnier en un petit livre qu'il a dédié à l'empereur Sigismond, escrit
la dispute qui fut faite devant l'empereur et dit qu'il fut conclu par vive
raison et par l'expérience d'infinis exemples que telle transformation
estoit véritable, et dit luy-mesme avoir veu un lycanthrope à Constance,
qui fut accusé, convaincu, condamné et puis exécuté à mort après sa
confession. Et se trouvent plusieurs livres publiez en Allemagne que l'un
des plus grands rois de la chrétienté, qui est mort n'a pas longtemps, et
qui estoit en réputation d'être l'un des plus grands sorciers du monde
souvent estoit mué en loup.»
«Il me souvient que le procureur général du roy Bourdin m'en a récité un
autre qu'on luy avoit envoyé du bas pays, avec tout le procès signé du juge
et des greffiers, d'un loup qui fut frappé d'un traict dans la cuisse, et
depuis se trouve dans son lict avec le traict, qui luy fut arraché estant
rechangé en forme d'homme et le traict cogneu par celuy qui l'avoit tiré,
le temps et le lieu justifié par la confession du personnage.»
«Garnier jugé et condamné par le parlement de Dole estant en forme de
loup-garou print une jeune fille de l'aage de dix à douze ans près le bois
de la Serre, en une vigne, au vignoble de Chastenoy près Dole un quart de
lieue, et illec l'avoit tuée, et occise tant avec ses mains semblans
pattes, qu'avec ses dents, et mangé la chair des cuisses et bras d'icelle,
et en avoit porté à sa femme. Et pour avoir en mesme forme un mois après
pris une autre fille et icelle tuée pour la manger s'il n'eust esté empéché
par trois personnes comme il l'a confessé; et quinze jours après avoir
estranglé un jeune enfant de dix ans au vignoble de Gredisans et mangé la
chair des cuisses, jambes et ventre d'iceluy, et pour avoir en forme
d'homme et non de loup tué un autre garçon de l'aage de douze à treze ans
au bois du village de Porouse en intention de le manger, si on ne l'eust
empesché, il fut condamné à estre brûlé vif et l'arrêt exécuté.»
«Au Parlement de Bezançon, les accusés estoient Pierre Burgot et Michel
Verdun qui confessèrent avoir renoncé à Dieu et juré de servir le diable.
Et Michel Verdun mena Burgot au bord du Chastel Charlon, où chacun avoit
une chandelle de cire verde qui faisoit la flamme bleue et obscure et
faisoient les danses et sacrifices au diable. Puis après s'estans oincts
furent retournez en loups courant d'une legereté incroyable, puis ils
s'estoyent changez en hommes et soudain rechangez en loups et couplez avec
louves avec tel plaisir qu'ils avoient accoutumé avec les femmes; ils
confessèrent aussi à sçavoir: Burgot avoir tué un jeune garçon de sept ans
avec ses pattes et dents de loup et qu'il le vouloit manger, n'eust esté
les paysans luy donnèrent la chasse... Et que tous deux avoient mangé
quatre jeunes filles; et qu'en touchant d'une poudre ils faisoient mourir
les personnes.»
«Job Fincel, au livre XI des _Merveilles_ écrit qu'il y avoit à Padoue un
lycanthrope qui fut attrappé et ses pattes de loup luy furent coupées, et
au mesme instant il se trouva les bras et les piez coupez. Cela est pour
confirmer le procès fait aux sorciers de Vernon (an 1556), qui
fréquentaient et s'assembloient ordinairement en un chastel vieil et ancien
en guise de nombre infini de chats. Il se trouva quatre ou cinq hommes qui
résolurent d'y demeurer la nuict, où ils se trouvèrent assaillis de la
multitude de chats; et l'un des hommes y fut tué, les autres bien marquez,
et néanmoins blessèrent plusieurs chats qui se trouvèrent après mués,
enfermés et bien blessés. Et d'autant que cela semblait incroyable, la
procédure fut délaissée.»
«Mais les cinq inquisiteurs qui estoient expérimentez en telles causes ont
laissé par écrit qu'il y eut trois sorciers près Strasbourg qui
assaillirent un laboureur en guise de trois grands chats, et en se
défendant il blessa et chassa les chats, qui se trouvèrent au lit malade en
forme de femmes fort blessées à l'instant même: et sur ce enquises elles
accusèrent celuy qui les avoit frappées, qui dit aux juges l'heure et le
lieu qu'il avoit été assailly de chats, et qu'il les avoit blessés.»
Guyon[1] rapporte l'histoire d'un enchanteur qui se changeait en
différentes bêtes:
[Note 1: _Les diverses leçons_.]
«Aucuns persuadèrent, dit-il, à Ferdinand, empereur premier de ce nom, de
faire venir devant lui un enchanteur et magicien polonais en la ville de
Numbourg, pour s'informer quelle yssue auroit le different qu'il avoit avec
le Turc, touchant le royaume de Hongrie, et que non seulement il usoit de
divination, mais aussi faisoit beaucoup de choses merveilleuses, et combien
que ledit sieur Roy ne le vouloit voir, si est-ce que ses courtizans
l'introduirent dans sa chambre, où il fit beaucoup de choses admirables,
entre autres, il se transformoit en cheval, s'estanz oing de quelque
graisse, puis en forme de boeuf, et tiercement en lyon, tout en moins d'une
heure, dont ledit empereur eut si grande frayeur, qu'il commanda qu'on le
chassât, et ne voulut onc s'enquerir de ce maraud des choses futures.»