1674, in-fol. (Cette dame Abonde paraît être la même que la Mab
dont Shakespeare parle dans sa tragédie de _Roméo et Juliette_.
Elle se rattache à la Holda des Allemands). Voyez G. Zimmermann,
_De Mutata saxonum veterum religione_, p. 21. Darmstadt, 1839.]
[Note 3: J. d'Arras, _Histoire de Mélusine_, p. 310.]
[Note 4: Crofton Croker, _Fairy Legends and Traditions of the South
of Ireland_. Londres, 1834, in-12, part. I, p. 228; part. II, p.
10.]
[Note 5: _Spiels Archiv._ II, 297.]
Les historiens citent encore d'autres dames blanches, comme la dame blanche
d'Avenel, la _dona bianca_ des Colalto, la femme blanche des seigneurs de
Neuhaus et de Rosenberg, etc.
On donne encore le nom de _dames blanches_ aux fées bretonnes ou
_Korrigans_. Elles connaissent l'avenir, commandent aux agents de la
nature, peuvent se transformer en la forme qui leur plaît. En un clin
d'oeil les Korrigans peuvent se transporter d'un bout du monde à l'autre.
Tous les ans, au retour du printemps, elles célèbrent une grande fête de
nuit; au clair de lune elles assistent à un repas mystérieux, puis
disparaissent aux premiers rayons de l'aurore. Elles sont ordinairement
vêtues de blanc, ce qui leur a valu leur surnom. Les paysans bas-bretons
assurent que ce sont de grandes princesses gauloises qui n'ont pas voulu
embrasser le christianisme lors de l'arrivée des apôtres[1].
[Note 1: Voyez l'introduction des _Contes populaires des anciens
Bretons_, par M. de la Villemarqué, p. XL, et _les Fées du moyen
âge_, par M. Alfred Maury, p. 39.]
«On a aussi appelé _dames blanches_, dit Reiffenberg[1], d'autres êtres,
d'une nature malfaisante, qui n'étaient pas spécialement dévoués à une race
particulière; telles étaient les _witte wijven_ de la Frise, dont parlent
Corneil Van Kempen, Schott, T. Van Brussel et des Roches. Du temps de
l'empereur Lothaire, en 830, dit le premier de ces écrivains, beaucoup de
spectres infestaient la Frise, particulièrement les _dames blanches_ ou
nymphes des anciens. Elles habitaient des cavernes souterraines, et
surprenaient les voyageurs égarés la nuit, les bergers gardant leurs
troupeaux, ou encore les femmes nouvellement accouchées et leurs enfants,
qu'elles emportaient dans leurs repaires, d'où l'on entendait sortir
quantité de bruits étranges, des vagissements, quelques mots imparfaits et
toute espèce de sons musicaux.»
[Note 1: _Dictionnaire de la conversation_, article DAMES
BLANCHES.]
L'Aïa, Ambriane ou Caieta est une fée de la classe des _dames blanches_,
qui habite le territoire de Gaëte, dans le royaume de Naples, et qui y
préoccupe autant l'esprit des personnes faites que celui de l'enfance.
Comme chez la plupart des dames blanches, les intentions de l'Aïa sont
toujours bienveillantes: elle s'intéresse à la naissance, aux événements
heureux et malheureux, et à la mort de tous les membres de la famille
qu'elle protège. Elle balance le berceau des nouveau-nés. C'est
principalement durant les heures du sommeil qu'elle se met à parcourir les
chambres de la maison; mais elle y revient encore quelquefois pendant le
jour. Ainsi, lorsqu'on entend le craquement d'une porte, d'un volet, d'un
meuble, et que l'air agité siffle légèrement, on est convaincu que c'est
l'annonce de la visite de l'Aïa. Alors chacun garde le silence, écoute; le
coeur bat à tous; on éprouve à la fois de la crainte et un respect
religieux; le travail est suspendu; et l'on attend que la belle Ambriane
ait eu le temps d'achever l'inspection qu'on suppose qu'elle est venue
faire. Quelques personnes, plus favorisées ou menteuses, affirment avoir vu
la fée, et décrivent sa grande taille, son visage grave, sa robe blanche,
son voile qui ondule; mais la plupart des croyants déclarent n'avoir pas
été assez heureux pour l'apercevoir. Cette superstition remonte à des temps
reculés, puisque Virgile la trouva existant déjà au même lieu.
II.--ELFES
Les Alfs ou Elfes sont dans les pays du Nord les génies des airs et de la
terre. Ils ont quelque ressemblance avec les fées. Leur roi Oberon,
immortalisé par Wieland, est le roi des aulnes, _Ellen König_, chanté par
Goethe.
Torfeus, historien danois qui vivait au XVIIe siècle, cité par M. Leroux de
Lincy[1], rapporte dans la préface de son édition de la _Saga de Hrolf_,
l'opinion d'un prêtre islandais nommé Einard Gusmond, relativement aux
Elfes: «Je suis persuadé, disait-il, qu'ils existent réellement, et qu'ils
sont la créature de Dieu; qu'ils se marient comme nous, et reproduisent des
enfants de l'un et l'autre sexe: nous en avons une preuve dans ce que l'on
sait des amours de quelques-unes de leurs femmes avec de simples mortels.
Ils forment un peuple semblable aux autres peuples, habitent des châteaux,
des maisons, des chaumières; ils sont pauvres ou riches, gais ou tristes,
dorment et veillent, et ont toutes les autres affections qui appartiennent
à l'humanité.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 159. Paris,
1836, in-8°.]
Chez les peuples septentrionaux, dit M. A. Maury[1], d'après M. Crofton
Croker[2], «les Elfes ont été divisés en diverses classes suivant les lieux
qu'ils habitent et auxquels ils président. On distingue les _Dunalfenne_,
qui répondent aux nymphes _monticolae, castalides_ des anciens, les
_Feldalfenne_, qui sont les naïades, les hamadryades; les _Muntalfenne_ ou
orcades; les _Scalfenne_ ou naïades; les _Undalfenne_ ou dryades.»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 73.]
[Note 2: _Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland_.
Londres, 1834, in-12.]
«On dépeint les Elfes, dit M. Leroux de Lincy[1], comme ayant une grosse
tête, de petites jambes et de longs bras; quand ils sont debout, ils ne
s'élèvent pas au-dessus de l'herbe des champs. Adroits, subtils, audacieux,
toujours malins, ils ont des qualités précieuses et surhumaines. C'est
ainsi que ceux qui vivent sous la terre et qui veillent à la garde des
métaux sont réputés comme très habiles à forger des armes. Ceux qui
habitent l'onde aiment beaucoup la musique et sont doués de talents
merveilleux en ce genre. La danse est le partage de ceux qui vivent entre
le ciel et la terre, ou dans les rochers. Ceux qui séjournent en de petites
pierres appelées _Elf-mills, Elf-guarnor_ ont une voix douce et
mélodieuse.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 160.]
«Chez les peuples Scandinaves, les Elfes passaient pour aimer passionnément
la danse. Ce sont eux, disait-on, qui forment des cercles d'un vert
brillant, nommés _Elf-dans_, que l'on aperçoit sur le gazon. Aujourd'hui
encore, quand un paysan danois rencontre un cercle semblable, aux premiers
rayons du jour, il dit que les Elfes sont venus danser pendant la nuit.
Tout le monde ne voit pas les _Elfs-dans_. Ce don est surtout le partage
des enfants nés le dimanche; mais les Elfes ont le pouvoir de douer de
cette science leurs protégés en leur donnant un livre dans lequel ceux-ci
apprennent à lire l'avenir.»
«Les Elfes demeurent dans les marais, au bord des fleuves, disent encore
les paysans danois; ils prennent la forme d'un homme vieux, petit, avec un
large chapeau sur la tête. Leurs femmes sont jeunes, belles, et d'un aspect
attrayant, mais par derrière elles sont creuses et vides. Les jeunes gens
doivent surtout les éviter. Elles savent jouer d'un instrument délicieux
qui trouble l'esprit. On rencontre souvent les Elfes se baignant dans les
eaux qu'ils habitent. Si un mortel ose approcher d'eux, ils ouvrent leur
bouche, et, atteint du souffle qui s'en échappe, l'imprudent meurt
empoisonné.»
«Souvent, par un beau clair de lune, on voit les femmes des Elfes danser en
rond sur les vertes prairies; un charme irrésistible entraîne ceux qui les
rencontrent à danser avec elles: malheur à qui succombe à ce désir! car
elles emportent l'imprudent dans une ronde si vive, si animée, si rapide
qu'il tombe bientôt sans vie sur le gazon. Plusieurs ballades ont perpétué
le souvenir de ces terribles morts.»
«Ces Elfes habitants des eaux s'appellent _Nokkes_, chez les Danois.
Beaucoup de souvenirs se rattachent à eux. Tantôt on croit les voir au
milieu d'une nuit d'été, rasant la surface des ondes, sous la forme de
petits enfants aux longs cheveux d'or, un chaperon rouge sur la tête.
Tantôt ils courent sur le rivage, semblables aux centaures, ou bien sous
l'apparence d'un vieillard, avec une longue barbe dont l'eau s'échappe, ils
sont assis au milieu des rochers.»
«Les Nokkes punissent sévèrement les jeunes filles infidèles, et quand ils
aiment une mortelle, ils sont doux et faciles à tromper. Grands musiciens,
on les voit assis au milieu de l'eau, touchant une harpe d'or qui a le
pouvoir d'animer toute la nature. Quand on veut apprendre la musique avec
de pareils maîtres, il faut se présenter à l'un d'eux avec un agneau noir,
et lui promettre qu'il sera sauvé comme les autres hommes et ressuscitera
au jour solennel.»
A ce propos, M. Leroux de Lincy[1] fait le récit suivant d'après
Keightley[2]: «Deux enfants jouaient au bord d'une rivière qui coulait au
pied de la maison de leur père. Un Nokke parut, et, s'étant assis sur les
eaux, il commença un air sur sa harpe d'or. Mais l'un des enfants lui dit:
«A quoi ton chant peut-il te servir, bon Nokke; tu ne seras jamais sauvé.»
A ces paroles, l'esprit fondit en larmes et de longs soupirs s'échappèrent
de son sein. Les enfants revinrent chez eux et dirent cette aventure à leur
père, qui était prêtre de la paroisse. Ce dernier blâma une telle conduite,
et leur dit de retourner de suite au bord de l'eau et de consoler le Nokke
en lui promettant miséricorde. Les enfants obéirent. Ils trouvèrent
l'habitant des ondes assis à la même place et pleurant toujours: «Bon
Nokke, lui ont-ils dit, ne pleure pas; notre père assure que tu seras sauvé
comme tous les autres.» Aussitôt le Nokke reprit sa harpe d'or et en joua
délicieusement jusqu'à la fin du jour.
[Note 1: _Le Livre des Légendes_, p. 162.]
[Note 2: _The fairy Mythology_, t. I, p. 236.]
On lit dans la _Saga d'Hervarar_, citée par M. Leroux de Lincy[1]:
«Suafurlami, monarque scandinave, revenant de la chasse, s'égara dans les
montagnes. Au coucher du soleil, il aperçut une caverne dans une masse
énorme de rochers, et deux nains assis à l'entrée. Le roi tira son épée,
et, s'élançant dans la caverne, il se préparait à les frapper, quand
ceux-ci demandèrent grâce pour leur vie. Les ayant interrogés, Suafurlami
apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyrinus et Dualin. Il se rappela aussitôt
qu'ils étaient les plus habiles d'entre tous les Elfes à forger des armes.
Il leur permit de s'éloigner, mais à une condition, c'est qu'ils lui
feraient une épée avec un fourreau et un baudrier d'or pur. Cette épée ne
devait jamais manquer à son maître, ne jamais se souiller, couper le fer et
les pierres aussi aisément que le tissu le plus léger, et rendre toujours
vainqueur celui qui la posséderait. Les deux nains consentirent à toutes
ces conditions et le roi les laissa s'éloigner. Au jour fixé, Suafurlami se
présenta à l'entrée de la caverne, et les deux nains lui apportèrent la
plus brillante épée qu'on eût jamais vue. Dualin, montant sur une pierre,
lui dit: «Ton épée, ô roi, tuera un homme chaque fois qu'elle sera levée;
elle servira à trois grands crimes, elle causera ta mort.» A ces mots,
Suafurlami s'élança contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au
milieu des rochers, et les coups de la terrible épée fendirent la pierre
sur laquelle ils étaient tombés.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, p. 163.]
«En Suède, dit M. Alf. Maury[1], les paysans vénèrent les tilleuls, comme
ayant jadis été la demeure des Elfes. C'était sous un arbre gigantesque, le
frêne Yggdrasill, auprès de la fontaine Urda, que les gnomes liés à ces
esprits des airs avaient fixé leur demeure.»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 76.]
«L'herbe des champs est sous la protection des Elfes; tant qu'elle n'a pas
encore levé, qu'elle ne fait que germer sous terre, ce sont les Elfes noirs
(_Schwarsen Elfen_) qui la protègent, qui veillent sur elle; puis a-t-elle
élevé au-dessus du sol sa tige délicate, elle passe sous la garde des Elfes
lumineux (_Licht Elfen_), des Elfes de lumière.»
On retrouve les Elfes dans les autres pays de l'Europe sous différents
noms. En Allemagne ils jouent un rôle dans les _Niebelungen_ et dans le
_Heldenbuch_.
«Les femmes des Elfes, dit M. Alf. Maury[1], sont regardées en Allemagne
comme aussi habiles que nos fées à tourner le fuseau. Une foule de
traditions rappellent ces mystérieuses ouvrières. Telle est la légende de
la jeune fille de Scherven près de Cologne, qu'on voit la nuit filer un fil
magique; telle est celle de dame Hollé, que la croyance populaire place
dans la Hesse, sur le mont Meisner. Hollé distribue des fleurs, des fruits,
des gâteaux de farine et répand la fertilité dans les champs qu'elle
parcourt; elle excelle à filer; elle encourage les fileuses laborieuses et
punit les paresseuses; elle préside à la naissance des enfants, se montre
alors sous l'apparence d'une vieille femme aux vêtements blancs; parfois
aussi elle est vindicative et cruelle. Elle se venge en enlevant les
enfants et en les entraînant au fond des eaux. Pschipolonza, cette petite
femme vieille, hideuse et ridée, qui effraie souvent les paysans des
environs de Zittau, se montre au bord des chemins dans les bois, vêtue de
blanc et occupée à filer. Dans la Livonie, on croit aux _Swehtas
jumprawas_, jeunes filles qu'on aperçoit la nuit filant mystérieusement.
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 71-72.]
En Angleterre, les Elfes se partagent en deux classes: ceux qui habitent
les montagnes, les forêts, les cavernes, et qu'on appelle _rural Elves_, et
les Gobelins (_Hobgobelins_) qui ont coutume de vivre parmi les Elfes. Mais
c'est en Irlande surtout qu'on se rappelle les Elfes. Ils s'y divisent en
plusieurs familles distinctes par le nom, le pouvoir ou les actions qu'on
leur attribue: ainsi on connaît les _Shepo_, les _Cluricaune_, les
_Banshee_, les _Phooca_, ou _Pouke_, les _Sullahan_ ou _Dullahan_, etc.
«_Shepo_, qui signifie littéralement une fée de maison, dit M. Leroux de
Lincy, en citant l'ouvrage de M. Crofton Croker[1], est le nom qu'on donne
aux esprits qui vivent en commun, et que le peuple suppose avoir des
châteaux et des habitations; au contraire on nomme _Cluricaune_ ceux qui
vivent seuls et se cachent dans les lieux retirés. Les _Banshee_ sont des
fées qui, suivant la tradition, s'attachent à certaines familles et que
l'on entend pousser des gémissements quand un malheur doit frapper celles
qu'elles ont adoptées. Quant au _Phooca_, au _Dullahan_, c'est le nom qu'on
donne au diable, aussi appelé _Fir Darriz_.»
[Note 1: _Fairy legends and Traditions of the South of Ireland_.
Londres, Murray, 1834, in-12.]
«Suivant la croyance populaire de l'Irlande, dit M. Alf. Maury[1], les
Elfes célèbrent deux grandes fêtes dans l'année; l'une est au commencement
du printemps, quand le soleil approche du solstice d'été; alors le héros
O'Donoghue, qui jadis régna sur la terre, monte dans les cieux sur un
cheval blanc comme le lait, entouré du cortège brillant des Elfes. Heureux
celui qui l'aperçoit lorsqu'il s'élève des profondeurs du lac de Killarney!
Cette rencontre lui porte bonheur. A Noël, les esprits souterrains
célèbrent une fête nocturne avec une joie sauvage et qui inspire la
frayeur. Les esprits des forêts courent dans les clairières, revêtus
d'habillements verts; l'oreille distingue alors le trépignement des
chevaux, le mugissement des boeufs sauvages. Lorsque le peuple entend ce
vacarme, il dit que c'est le guerrier, les chasseurs furieux, _das wuthende
Heer, die wuthenden Jäger_. Dans l'île de Moen, on appelle ce bruit le
_Gronjette_; en Suède on le nomme la chasse d'Odin.»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 58.]
«Les feux folets changés en lutins par nos paysans, ajoute M. Leroux de
Lincy[1], ont gardé quelques rapports avec les Elfes norvégiens. En
Bretagne, sous le nom de _Gourils, Gories_ ou _Crions_, les Elfes se sont
réfugiés dans les monuments de Karnac, près Quiberon. Là, comme on sait,
dans une plaine vaste, aride, où pas un arbre, pas une plante ne croît,
sont debout environ douze à quinze cents pierres, dont les plus hautes
peuvent avoir dix-huit à vingt pieds. Interrogez les Bretons sur ces
pierres, ils vous diront: C'est un vieux camp de César; ces pierres furent
une armée; elles ont été apportées là par des Gourils, race de petits
hommes hauts d'un pied, mais forts comme des géants; chaque nuit ils
forment une ronde immense autour de ces pierres; prenez garde! ô vous qui
voyagez à cette heure aux environs de Karnac, prenez garde! les Gourils
vous saisiront, vous forceront à tourner, tourner longtemps jusqu'au
premier point du jour, alors ils disparaîtront; et vous... vous serez
mort!»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, p. 167.]
Enfin, suivant M. Maury[1]: «Les femmes des Elfes et des nains rappellent
par leur beauté et la blancheur de leurs vêtements les fées françaises.
Mais comme chez celles-ci, cette beauté est souvent trompeuse. Ces yeux
charmants, ces traits délicats se changent au grand jour en des yeux caves,
des joues décharnées; cette blonde et soyeuse chevelure fait place à un
front nu que garnissent à peine quelques cheveux blancs.»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 93.]
NATURE TROUBLÉE
I.--POSSÉDÉS.--DÉMONIAQUES
Goulart[1] rapporte d'après Wier[2] plusieurs histoires de démoniaques:
«Antoine Benivenius au VIIIe chapitre _du Livre des causes cachées des
maladies_, escrit avoir veu une jeune femme aagée de seize ans dont les
mains se retiroyent estrangement si tost que certaine douleur la prenoit au
bas du ventre. A son cri effroyable, tout le ventre lui enfloit si fort
qu'on l'eust estimée enceinte de huict mois: enfin elle perdoit le soufle
et ne pouvant demeurer en place se tourmentait ça et là dedans son lict,
mettant quelquefois ses pieds dessus son col, comme si elle eust voulu
faire la culebute. Ce qu'elle recommençoit tant et jusque à ce que son mal
s'accoisast peu à peu et qu'elle fust aucunemens soulagée. Lors enquise sur
ce qui lui estoit avenu, elle confessoit ne s'en ressouvenir aucunement.
Mais, dit-il, en cerchant les causes de ceste maladie, nous eusmes opinion
qu'elle procédait d'une suffocation de matrice et de vapeurs malignes
s'élevant en haut au détriment du coeur et du cerveau. Toutes fois après
nous estre efforcez de la soulager par médicamens et cela ne servant de
rien, icelle devint plus furieuse et, regardant de travers, se mit
finalement à vomir de longs cloux de fer tout courbez, des aiguilles
d'airin picquées dedans de la cire et entrelassées de cheveux, avec une
portion de son desjuné, si grand qu'homme quelconque n'eust peu l'avaller
entier. Ayant en ma présence recommencé plusieurs fois tels vomissements,
je me doutais qu'elle estoit possédée d'un esprit malin, lequel charmoit
les yeux des assistants pendant qu'il remuoit ces choses. Depuis nous
l'entendîmes faisant des prédictions et autres choses qui dépassent toute
intelligence humaine.»
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.]
[Note 2: _Illusions et impostures des diables_.]
«Meiner Clath, gentilhomme demeurant au château de Boutenbrouch situé au
duché de Juliers, avoit un valet nommé Guillaume, lequel depuis quatorze
ans estoit tourmenté et possédé du diable, dont ainsi qu'il commençoit
quelquefois à se porter mal, à la suscitation de ce malin esprit, il
demanda pour confesseur le curé de Saint-Gerard, Barthelemy Paven... lequel
étant venu pour jouer son petit rollet... ne put faire du tout le
personnage muet. Or ainsi que ce démoniacle avoit la gorge enflée, la face
ternie, et que l'on craignoit qu'il n'estouffast, Judith femme de Clath,
honneste matrone, ensemble tous ceux de la maison commencent à prier Dieu.
Et incontinent il sortit de la bouche de ce Guillaume entre autre
barbouilleries, toute la partie du devant des brayes d'un berger, des
cailloux dont les uns estoyent entiers et les autres rompus, des petites
plotes de fil, une perruque semblable à celle dont les filles ont
accoustumé d'user, des esguilles, un morceau de la doublure de la saye d'un
petit garçon, et une plume de paon, laquelle ce mesme Guillaume avoit tiré
de la queue de un paon des huict jours auparavant qu'il devint malade.
Estant interrogué de la cause de son mal, il respondit qu'il avoit
rencontré une femme près de Camphuse, laquelle luy avoit soufflé au visage:
et que toute sa calamité ne procédoit d'ailleurs. Toutes fois après qu'il
fust guéry il nia que ce qu'il avoit dict fut vray: mais au contraire, il
confessa qu'il avoit esté induit par le diable à dire ce qu'il avoit dict.
D'avantage il ajouta que toutes ces matières prodigieuses n'avoient pas été
dedans son ventre, ains qu'elles avoyent été poussées dedans son gosier par
le diable, cependant que l'on le regardoit vomir. Satan le déceut par
illusions. On pensa plusieurs fois qu'il voulust se tuer on s'en voulust
fuir. Un jour, s'estant jetté dedans un tect à pourceaux, et gardé plus
soigneusement que de coustume, il demeura les yeux tellement fermez
qu'impossible fut les desclorre. Enfin Gertrude, fille aisnée de Clath,
aagée d'onze ans, s'approchant de lui, l'admonesta de prier Dieu que son
bon plaisir fust lui rendre la veue. Sur cela Guillaume la requit de prier,
ce qu'elle fit, et incontinent elle lui ouvrit les yeux, au grand
esbahissement de chacun. Le diable l'exhortoit souvent de ne prester
l'oreille ni à sa maîtresse, ni aux autres qui lui rompoyent la teste, en
lui parlant de Dieu, duquel il ne pouvoit estre aidé, puisqu'il estoit mort
une fois, ainsi qu'il l'avoit entendu prescher publiquement.»
«Or comme une fois il s'efforçoit de taster impudiquement une chambrière de
cuisine, et qu'elle le tançast par son nom, il respondit d'une voix
enrouée, qu'il ne se nommoit pas Guillaume mais Beelzebub: à quoi la
maistresse respondit: Pense tu donc que nous te craignons? Celui auquel
nous nous fions, est infiniment plus fort et plus puissant que tu n'es.
Alors Clath lut l'onziesme chapitre de St-Luc où il est fait mention du
diable muet jeté dehors par la puissance de nostre Sauveur, et aussi de
Beelzebub, prince des diables. A la parfin Guillaume commence à reposer, et
dort jusques au matin, comme un homme esvanoui: puis ayant pris un bouillon
et se sentant du tout allégé, il fut ramené chez ses parents après avoir
remercié ses maistres et sa maistresse, et prié Dieu qu'il voulust les
récompenser pour les ennuis qu'ils avoyent receus de ceste affliction.
Depuis il se maria, eut des enfants, et ne se sentit plus de tourment du
diable.»
«L'an 1566, le dix-huictiesme jour de mars, avint en la ville d'Amsterdam
en Hollande un cas mémorable, duquel M. Adrian Nicolas, chancelier de
Gueldres, fit un discours public contenant ce qui s'ensuit: Il y a deux
mois ou environ (dit-il), qu'en ceste ville trente enfans commencèrent à
estre tourmentés d'une façon estrange, comme s'ils eussent esté maniaques
ou furieux. Par intervalles, ils se jettoyent contre terre et ce tourment
duroit demi-heure ou une heure au plus. S'estant relevez debout, ils ne se
souvenoyent d'aucun mal ni de chose quelconque facte lors, ains pensoyent
avoir dormi. Les médecins, ausquels on recourut, n'y firent rien... Les
sorciers ne firent pas davantage, les exorcistes perdirent aussi leur
temps. Durant les exorcismes les enfants vomirent force aiguilles, des
epingles, des doigtiers à couldre, des lopins de drap, des pièces de pots
cassez, du verre, des cheveux et telles autres choses: pour cela toutesfois
les enfans ne furent gueris, ains retomberent en ce mal de fois à autre, au
grand estonnement de chacun pour la nouveauté d'un si estrange spectacle.»