était descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se
jeter ensuite à la rivière et qui lui déclara «qu'en ces accidens un homme
vestu de blanc, et de face merveilleusement agréable lui aparoissoit,
lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant,
d'espérer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne sçai quoi de
fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et
taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme
personnage vint à elle, la souleva par les aisselles, et lui aida à
remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la
consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis
disparut. Le mesme lui vint à la rencontre, comme elle approchoit du pont
et la suivoit de loin jusques à ce qu'elle fust de retour.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 138.]
LE ROYAUME DES FÉES
I.--FÉES
«Toutes les fées, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent à deux familles
bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'île de Sein,
principalement connues en France et en Angleterre, composent la première et
aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies
antiques mêlé aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent après les
divinités Scandinaves, qui complètent en les multipliant les traditions
admises à ce sujet.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, par M. Leroux de
Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8°.]
Pomponius Mela[1] nous apprend que «l'île de Sein est sur la côte des
Osismiens; ce qui la distingue particulièrement, c'est l'oracle d'une
divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle
virginité; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cènes: ils
croient qu'animées d'un génie particulier, elles peuvent par leurs vers,
exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de
toute espèce d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, prédire
l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent
en mer dans le seul but de les consulter.»
[Note 1: _De situ orbis_, liv. III, ch. VI.]
«Telles sont, suivant M. Leroux de Lincy[1], les premières de toutes les
fées que nous trouvons en France et dont le souvenir, conservé dans nos
plus anciennes traditions populaires, s'est perpétué dans les chants de nos
trouvères et dans nos romans de chevalerie; il se mêle aux croyances que le
paganisme avait laissées parmi nous, et ces deux éléments confondus,
multiplièrent à l'infini ces fantastiques créatures. L'île de Sein ne fut
bientôt plus assez vaste pour les contenir; elles se répandirent au milieu
de nos forêts, habitèrent nos rochers et nos châteaux, puis bien loin, vers
le Nord, au delà de la Grande-Bretagne, fut placé le royaume de féerie. Il
se nommait Avalon.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 174.]
Voici la description qu'en fait le _Roman de Guillaume au court nez_[1]:
[Note 1: Cité par M. Leroux de Lincy, _le Livre des légendes_,
appendices, p. 249.]
«Avalon fu mult riche et assazée
Onques si riche cité ne fu fondée;
Li mur en sont d'une grant pierre lée,
Il n'est, nus hons, tant ait la char navrée,
S'à cele pierre pooist fere adesée
Qu'ele ne fust tout maintenant sanée;
Adès reluit com fournaise embrasée.
Chescune porte est d'yvoire planée
La mestre tour estoit si compassée,
N'i avoit pierre ne fust à or fondée.
.V. c. fenestes y cloent la vesprée
C'onques de fust n'i ot une denrée.
Il n'i ot ays saillie, ne dorée
Qui de verniz ne soit fete et ouvrée.
Et eu chescune une pierre fondée
Une esmeraude, .j. grant topace lée,
Beric, jagonce, ou sadoine esmerée.
La couverture fu à or tregetée,
Sus.j. pomnel fu l'aygle d'or fermée,
En son bec tint une pierre esprouvée;
Hom s'il la voit ou soir ou matinée,
Quanqu'il demande ne li soit aprestée.»
On trouvait à Avalon ces simples précieux qui guérissaient les larges
blessures des chevaliers. C'est là que fut porté Artur après le terrible
combat de Cubelin: «Nous l'y avons déposé sur un lit d'or, dit le barde
Taliessin dans la _Vie de Merlin_ par Geoffroi de Monmouth; Morgane après
avoir longtemps considéré ses blessures, nous a promis de les guérir.
Heureux de ce présage, nous lui avons laissé notre roi.»
C'est dans cette île aussi que Morgane mena son bien-aimé Ogier le Danois
pour prendre soin de son éducation. C'est encore là que fut porté Renoart,
l'un des héros de la chanson de gestes de Guillaume au court nez:
Avec Artur, avecques Roland,
Avec Gauvain, avecques Yvant.
Là étaient Auberon et Mallabron «ung luyton de mer» dit le roman d'Ogier;
et M. Maury pense que c'est dans cette île mystérieuse que fut conduit
Lanval par la fée sa maîtresse.
Giraud de Cambrie place à Glastonbury, dans le Somersetshire, la situation
de cette île enchantée, de cette espèce de paradis des fées. «Cette île
délicieuse d'Avalon, dit le roman d'Ogier le Danois, dont les habitants
menoient vie très joyeuse, sans penser à nulle quelconque meschante chose,
fors prendre leurs mondains plaisirs.»
Le nom d'Avalon vient d'_Inis Afalon_, île des pommes, en langue bretonne,
et l'on a expliqué cette qualification par l'abondance des pommiers qui se
rencontraient à Glastonbury. Suivant M. de Fréminville[1], Avalon serait la
petite île d'Agalon, située non loin du célèbre château de Kerduel, et dont
les chroniqueurs font le séjour favori du roi Artur.
[Note 1: _Antiquités de la Bretagne, Côtes-du-Nord_, p. 19.]
D'après l'_Edda_, «les fées qui sont d'une bonne origine sont bonnes et
dispensent de bonnes destinées; mais les hommes à qui il arrive du malheur
doivent l'attribuer aux méchantes fées.»
On lit dans le roman de Lancelot du Lac: «Toutes les femmes sont appelées
fées qui savent des enchantements et des charmes et qui connaissent le
pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes; ce sont
les fées qui donnent la richesse, la beauté et la jeunesse.»
«Mon enfant, dit un auteur anonyme du XIVe siècle, rapporté par M. Leroux
de Lincy[1], les fées ce estoient diables qui disoient que les gens
estoient destinez et faes les uns à bien, les autres à mal, selon le cours
du ciel ou de la nature. Comme se un enfant naissoit à tele heure ou en tel
cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noié, ou
qu'il espouseroit tel dame ou teles destinées, pour ce les appeloit l'en
fes, quar fée selon le latin, vaut autant comme destinée, _fatatrices
vocabantur_.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 240.]
«Laissons les acteurs ester, dit Jean d'Arras[1], et racontons ce que nous
avons ouy dire et raconter à nos anciens, et que cestui jour nous oyons
dire qu'on a vu au païs de Poitou et ailleurs, pour coulourer nostre
histoire, à estre vraie, comme nous le tenons et qui nous est publié par
les vraies chroniques, nous avons ouy raconter à nos anciens que en
plusieurs parties sont aparues à plusieurs tres familierement, choses
lesquelles aucuns appeloient _luitons_, aucuns autres les _faës_, aucuns
autres les _bonnes dames_, qui vont de nuit et entrent dedans les maisons,
sans les huis rompre, ne ouvrir, et ostent les enffanz des berceulx et
bestournent les membres, ou les ardent, et quant au partir les laissent
aussi sains comme devant, et à aucuns donnent grant eur en cest monde.
Encores, dit Gervaise, que autres faës s'apairent de nuit en guise de
femmes à face ridée, basses et en petite estature et font les besoignes des
hostelz libéralement, et nul mal ne faisoient; et dit que, pour certain, il
avoit veu ung ancien homme qui racontoit pour vérité qu'il avoit veu en son
temps grant foison de telles choses. Et dit encore que les dictes faës se
mettoient en fourme de très belles femmes; et en ont plusieurs hommes
prinses pour moittiers; parmi aucunes convenances qu'elles leur faisoient
jurer, les uns qu'ils ne les verroient jamais nues, les autres que le
samedi ne querroient qu'elles seroient devenues; aucunes, se elles avoient
enfans, que leurs mariz ne les verroient jamais en leur gésine, et tant
qu'ils leur tenoient leurs convenances, ils estoient regnant en grant
audicion et prospérité, et sitost qu'ils deffailloient ils les perdoient et
décheoient de tous leur boneur petit à petit; et aucunes se convertissoient
en serpens, ung ou plusieurs jours la sepmaine, etc.»
[Note 1: _Roman de Mélusine_, cité par M. Leroux de Lincy, _le
Livre des légendes_, introduction, p. 172.]
Le fond des forêts et le bord des fontaines étaient le séjour favori des
fées.
«Les fées, dit M.A. Maury[1] se rendaient visibles près de l'ancienne
fontaine druidique de Baranton, dans la forêt de Brochéliande:
[Note 1: _Les fées du moyen âge, recherches sur leur origine, leur
histoire et leurs attributs, pour servir à la connaissance de la
mythologie gauloise_, par L. F. Alfred Maury. Paris, Ladrange,
1843, in-12]
«Là soule l'en les fées veoir», écrivait en 1096 Robert Wace. Ce fut
également dans une forêt, celle de Colombiers en Poitou, près d'une
fontaine appelée aujourd'hui par corruption la _font de scié_, que Mélusine
apparut à Raimondin[1]. C'est aussi près d'une fontaine que Graelent vit la
fée dont il tomba amoureux et avec laquelle il disparut pour ne plus jamais
reparaître[2]. C'est près d'une rivière que Lanval rencontra les deux fées
dont l'une, celle qui devint sa maîtresse, l'emmena dans l'île d'Avalon,
après l'avoir soustrait au danger que lui faisait courir l'odieux
ressentiment de Genevre[3]. Viviane, fée célèbre dont le nom est une
corruption de _Vivlian_, génie des bois, célébrée par les chants celtiques,
habitait au fond des forêts, sous un buisson d'aubépine, où elle tint
Merlin ensorcelé[4].»
[Note 1: _Histoire de Mélusine_, par Jean d'Arras. Paris, 1698,
in-12, p. 125.]
[Note 2: _Poésies de Marie de France_, édit. Roquefort, t. I, p.
537; _lai de Graelent_.]
[Note 3: Même ouvrage, t. II, p. 207; _lai de Lanval_.]
[Note 4: Th. de la Villemarqué, _Contes populaires des anciens
Bretons_.]
«Les eaux minérales, dont l'action bienfaisante était attribuée à des
divinités cachées, à Sirona, à Vénus anadyomène, auxquelles on consacrait
des ex-voto et des autels, furent regardées au moyen âge comme devant leur
vertu médicale à la présence des fées. Près de Domremy, la source thermale
qui coulait au pied de l'arbre des fées et où s'était souvent arrêtée
Jeanne d'Arc, en proie à ses étonnantes visions, avait jailli, suivant le
dire populaire, sous la baguette des bonnes fées. C'est encore sous le même
patronage que les montagnards de l'Auvergne placent les eaux minérales de
Murat-le-Quaire. Les habitants de Gloucester, l'ancienne Kerloiou,
prétendent que neuf fées, neuf magiciennes veillent à la garde des eaux
thermales de cette ville; et ils ajoutent qu'il faut les vaincre quand on
veut en faire usage.»
Une des principales occupations des fées, c'est de douer les enfants de
vertus plus ou moins extraordinaires, plus ou moins surnaturelles.
Le _Roman d'Ogier le Danois_ raconte que: «La nuit où l'enfant naquit, les
demoiselles du château le portèrent dans une chambre séparée, et quand il
fut là, six belles demoiselles qui étaient fées se présentèrent: s'étant
approchées de l'enfant, l'une d'elles, nommée Gloriande, le prit dans ses
bras, et le voyant si beau, si bien fait, elle l'embrassa et dit: Mon
enfant, je te donne un don par la grâce de Dieu, c'est que toute ta vie tu
seras le plus hardi chevalier de ton temps. Dame, dit une autre fée, nommée
Palestrine, certes voilà un beau don, et moi j'y ajoute que jamais tournois
et batailles ne manqueront à Oger. Dame, ajouta la troisième, nommée
Pharamonde, ces dons ne sont pas sans péril, aussi je veux qu'il soit
toujours vainqueur. Je veux, dit alors Melior, qu'il soit le plus beau, le
plus gracieux des chevaliers. Et moi, dit Pressine, je lui promets un amour
heureux et constant de la part de toutes les dames. Enfin, Mourgues, la
sixième, ajouta: J'ai bien écouté tous les dons que vous avez faits à cet
enfant, eh bien! il en jouira seulement après avoir été mon ami par amour,
et avoir habité mon château d'Avalon. Ayant dit, Mourgues embrassa
l'enfant, et toutes les fées disparurent.»
Le _Roman de Guillaume au court nez_, cité par Leroux de Lincy[1], raconte
les dons des fées à la naissance du fils de Maillefer:
[Note 1: _Le livre des légendes_, appendices, p. 257.]
A ce termine que li enfès fu nez
Fils Maillefer, dont vous oy avez,
Coustume avoient les gens, par véritez,
Et en Provence et en autres regnez,
Tables métoient et sièges ordenez
Et sur la table .iij. blancs pains buletez
.Iij. poz de vin et .iij. hénas de lès.
Et par encoste iert li enfès posez,
En.i. mailluel y estoit aportez.
Devant les dames estoit desvelopez
Et de chascune véuz et esgardez
S'iert filz ou fille, ne a droit figurez.
Et en après baptisiez et levez.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Biaus fut li temps, la lune luisoit cler
Li eur est bone et mult fist à loer:
Or nous devons de l'enfant raconter,
Quelle aventure Dieu i volt demonstrer;
.Iij. fées vinrent port l'enfant revider.
L'une le prist tantost, sans demorer,
Et l'autre fée vait le feu alumer,
L'enfent y font .i. petitet chaufer,
La tierce fée là l'a renmailloter
Et puis le vont couchier pour reposer;
Puis sont assises à la table, au souper,
Assez trovèrent pain et char et vin cler.
Quant ont maingié, se prisrent à parler;
Dist l'une à l'autre: il nous convient doner
A cest enfant et bel don présenter.
Dist la mestresse: premiers vueil deviser
Quel ségnorie ge li vueil destiner
S'il vient en aige, qu'il puist armes porter,
Biaus iert et fors et hardis por jouster;
Constantinoble qui mult fait à douter,
Tenra cis enfès, ains que doie finer,
Rois iert et sires de Gresce sur la mer,
Ceux de Vénisce fera crestiener.
Jà pour assaut ne le convient armer!
Car jà n'iert homs qui le puist affoler
Ne beste nule qui le puist mal mener,
Ours, ne lyons, ne serpens, ne sengler,
N'auront pooir de lui envenimer.
Encore veil de moi soit enmieudrez
S'il avient chose qu'il soit en mer entrez,
Jà ses vaissiaux ne sera afondrez,
Ne par tourmente empiriez ne grevez;
Dist sa compaigne: or avez dit assez,
Or me lessiez dire mes volontez.
Je veil qu'il soit de dames bien amez
Et de pucèles joïs et honorez;
Et je voldrai qu'il soit bons clers letrez
D'art d'yngremance apris et doctrinez
Par quoi s'avient qu'il soit emprisonez
En fort chastel, ne en tour enfermez,
Que il s'en isse ancois .iij. jours passez,
Et dist la tierce: Dame, bien dit avez,
Or li donrai, se vous le comandez.
Dient les autres: faites vos volontez,
Mais gardez bien qu'il ne soit empirez.
La tierce fée fut mult de grand valour
A l'enfant done et prouece et baudour,
Cortois et sages, si est bel parliour
Chiens et oisiaux ne trace à nul jour,
Et soit archiers c'on ne sache mellour.
De .x. royaumes tendra encor l'ounour.
A tant se lièvent toutes .iij. sanz demour;
Li jours apert, si voient la luour
Alors s'en vont plus n'i ont fait séjour.
L'enfant commandent à Dieu le créatour.
«Souvent, dit M. Leroux de Lincy[1] et principalement en Bretagne, au lieu
d'attendre les fées, on allait au devant d'elles, et l'on portait l'enfant
dans les endroits connus pour servir de demeure à ces divinités. Ces lieux
étaient célèbres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont
consacré le souvenir de cette croyance dans la désignation de _grottes aux
fées_ que portent quelques sites écartés ou souterrains de leur
territoire.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 180.]
Le fragment du roman de _Brun de la Montagne_ qui nous est parvenu se
rapporte à cet usage: Butor, baron de la Montagne, ayant épousé une jeune
femme, quoique vieux, en eut un fils, qu'il résolut de faire porter à la
fontaine là où les fées viennent se reposer. Il dit à la mère:
Il a des lieux faës ès marches de Champaigne,
Et aussi en a il en la Roche Grifaigne;
Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne,
Et en bois Bersillant, par dosous la montaigne;
Et non pourquant ausi en a il en Espaigne,
Et tout cil lieu faë sont Artu de Bretaigne.
Le seigneur de la Montagne confia son fils à Bruyant, chevalier qu'il
aimait. Et celui-ci partit avec une troupe de vassaux. Ils déposèrent
l'enfant auprès de la forêt de Brochéliande, et les dames fées ne tardèrent
pas à s'y rendre; elles étaient bien gracieuses et leur corps, plus blanc
que neige, était revêtu d'une robe de même couleur; sur leur tête brillait
une couronne d'or. Elles s'approchèrent, et quand elles virent l'enfant:
Voici un nouveau-né, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle,
qui paraissait commander aux deux autres; je suis sûre qu'il n'a pas une
semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui
donne, reprit la seconde, la beauté, la grâce; je veux qu'on dise que ses
marraines ont été généreuses. Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les
tournois, dans les batailles. Maîtresse, si vous trouvez mieux que cela,
donnez-lui. Dame, reprit la maîtresse, vous avez peu de sens, quand vous
osez devant moi donner tant à ce petit. Et moi je veux que dans sa jeunesse
il ait une amie insensible à ses voeux. Et bien que par votre puissance, il
soit noble, généreux, beau, courtois, il aura peine en amour; ainsi je
l'ordonne. Dame, ajouta la troisième, ne vous fâchez pas si je fais
courtoisie à cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas
de plus noble. Aussi je veux m'appliquer à le servir et à l'aider dans
toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai
jusqu'à l'âge où il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne. Je
vois, dit la maîtresse, que vous aimez beaucoup cet enfant; mais pour cela
je ne changerai pas mon don. Je vous en conjure, dame, reprit la troisième,
laissez-moi cet enfant; je puis le rendre bien heureux... Non, répliqua la
maîtresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura, en dépit de
vous deux, le plus vilain amour que l'on ait jamais éprouvé. Après avoir
ainsi parlé, les trois fées disparurent, les chevaliers reprirent l'enfant
et le reportèrent au château de la Montagne, où bientôt une fée se présenta
comme nourrice.
Les fées assistèrent de même, dit M. Maury[1], à la venue au monde d'Isaïe
le Triste. Aux environs de la Roche aux Fées, dans le canton de Rhétiers,
les paysans croient encore aux fées qui prennent, disent-ils, soin des
petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur; elles descendent
dans les maisons par les cheminées et ressortent de même pour s'en
aller[2]. Les volas ou valas Scandinaves allaient de même prédire la
destinée des enfants qui naissaient dans les grandes familles[3]; elles
assistaient aux accouchements laborieux et aidaient par leurs incantations
(_galdrar_) les femmes en travail. Les fées voulaient même souvent être
invitées. Longtemps, à l'époque des couches de leurs femmes, les Bretons
servaient un repas dans une chambre contiguë à celle de l'accouchée, repas
qui était destiné aux fées, dont ils redoutaient le ressentiment[4]. Les
fées furent invitées à la naissance d'Obéron, elles le dotèrent à l'envi
des dons les plus rares; une seule fut oubliée, et pour se venger de
l'outrage qui lui était fait, elle condamna Obéron à ne jamais dépasser la
taille d'un nain.
[Note 1: _Les Fées au moyen âge_.]
[Note 2: Mémoires de M. de la Pillaye, dans le t. II de la nouvelle
série des _Mémoires des antiquaires de France_, p. 95.]
[Note 3: Bergmann, _Poèmes islandais_, p. 159. Grenville Pigott, _a
Manual of Scandinavian mythology_, p. 353. Londres, 1839.]
[Note 4: Dans l'antiquité, à la naissance des enfants des familles
riches, par suite de croyances analogues à celles-ci, on
établissait dans l'atrium un lit pour Junon Lucine.]
«Dans la légende de saint Armentaire, composée vers l'an 1300, par un
gentilhomme de Provence nommé Raymond, on parle des sacrifices qu'on
faisait à la fée Esterelle, qui rendait les femmes fécondes. Ces sacrifices
étaient offerts sur une pierre nommée la Lauza de la fada[1].»
[Note 1: Cambry, _Monuments celtiques_, p. 342.]
Les fées aimaient à suborner les jeunes seigneurs, témoin ce chant de la
Bretagne que rapporte M. de la Villemarqué[1]: «La Korrigan était assise au
bord d'une fontaine et peignait ses cheveux blonds; elle les peignait avec
un peigne d'or, car ces dames ne sont pas pauvres: Vous êtes bien
téméraire, de venir troubler mon eau, dit la Korrigan; vous m'épouserez à
l'instant ou pendant sept années vous sécherez sur pied, ou vous mourrez
dans trois jours.»
[Note 1: _Chants populaires de la Bretagne_, t. I, p. 4.]
Mélusine suborna ainsi Raimondin pour échapper au destin cruel que lui
avait prédit sa mère Pressine.
«La beauté, dit M. Maury[1], est, il est vrai, un des avantages qu'elles
ont conservés; cette beauté est presque proverbiale dans la poésie du moyen
âge; mais à ces charmes elles unissent quelques secrète difformité, quelque
affreux défaut; elles ont, en un mot, je ne sais quoi d'étrange dans leur
conduite et leur personne. La charmante Mélusine devenait, tous les
samedis, serpent de la tête au bas du corps. La fée qui, d'après la
légende, est la souche de la maison de Haro, avait un pied de biche d'où
elle tira son nom, et n'était elle-même qu'un démon succube.»
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 53.]
«Le nom de dame du lac, dit le même auteur, donné à plusieurs fées, à la
Sibille du roman de Perceforest, à Viviane, qui éleva le fameux Lancelot,
surnommé aussi du Lac, a son origine dans les traditions septentrionales.
Ces dames du lac sont filles des meerweib-nixes qui, sur les bords du
Danube, prédisent dans les Niebelungen, l'avenir au guerrier Hagène; elles
descendent de cette sirène du Rhin qui, à l'entrée du gouffre où avait été
précipité le fatal trésor des Niebelungen, attirait par l'harmonie de ses
chants que quinze échos répétaient, les vaisseaux dans l'abîme.»
«Les ondins, les nixes de l'Allemagne, attirent au fond des eaux les
mortels qu'elles ont séduits ou ceux qui, à l'exemple d'Hylas, se hasardent
imprudemment sur les bords qu'elles habitent. En France, une légende
provençale raconte de même comment une fée attira Brincan sous la plaine
liquide et le transporta dans son palais de cristal[1]. Cette fée avait une
chevelure vert glauque, qui rappelle celle que donnent les habitants de la
Thuringe à la nixe du lac de Sal-Zung[2], ou celle qu'attribuent les Slaves
à leurs roussalkis[3]. Ces roussalkis, comme les ondins de Magdebourg[4],
comme les Korrigans de la Bretagne, viennent souvent à la surface des eaux
peigner leur brillante chevelure. Mélusine nous est représentée de même
peignant ses longs cheveux, tandis que sa queue s'agite dans un bassin.»
[Note 1: Kirghtley, _The fairy Mythology_, t. II, p. 287].
[Note 2: Bechstein, _der Sagenschatz und die Sagenkreise des
Thuringeslandes_, P. IV, p. 117, Meiningen 1838, in-12. (Les nixes
de ce lac enlevaient aussi les enfants, comme les Korrigans de la
Bretagne).]
[Note 3: Makaroff, _Traditions russes_ (en russe), t. I, p. 9.]
[Note 4: Grimm, _Traditions allemandes_, t. I, p. 83.]
«Plusieurs fées, dit M. A. Maury[1], sont représentées comme de véritables
divinités domestiques. Dame Abonde, cette fée dont parle Guillaume de
Paris, apporte l'abondance dans les maisons qu'elle fréquente[2]. La
célèbre fée Mélusine pousse des gémissements douloureux chaque fois que la
mort vient enlever un Lusignan[3]. Dans l'Irlande, la Banshee vient de même
aux fenêtres du malade appartenant à la famille qu'elle protège, frapper
des mains et faire entendre des cris de désespoir[4]. En Allemagne, dame
Berthe, appelée aussi la _Dame blanche_ se montre comme les fées à la
naissance des enfants de plusieurs maisons princières sur lesquelles elle
étend sa protection... Dans les bruyères de Lunebourg, la Klage Weib
annonce aux habitants leur fin prochaine. Quand la tempête éclate, que le
ciel s'ouvre, quand la nature est en proie à quelques-unes de ces
tourmentes où elle semble lutter contre la destruction, la Klage Weib se
dresse tout à coup comme un autre Adamastor, et, appuyant son bras
gigantesque sur la frêle cabane du paysan, elle lui annonce par
l'ébranlement soudain de sa demeure que la mort l'a désigné[5].
[Note 1: _Les Fées du moyen âge_.]