Schiltach que «le feu tomboit çà et là sur les maisons, en forme de boulets
enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider à esteindre
l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour
secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde à
empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la
ville ne fust consommé de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez
de cette terrible visitation de la bouche propre du curé du lieu et
d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent été spectateurs de tout. Le
curé me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les
chants, ramages et mélodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent
compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce curé avoit comme une
couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit à l'antique, toute de
diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit esté fait par cest esprit,
lequel lui jetta un cercle de tonneau à la teste. Il adjoustoit que le
mesme esprit lui demanda un jour et à quelques autres s'ils avoyent jamais
ouy crailler un corbeau? Que là dessus cest ennemi avoit crouassé si
horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurèrent si esperdus que si
ce ramage infernal eust duré tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous
transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que
souventes fois cest ennemi de salut deschifroit à lui et aux autres hommes
qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement
que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs
maisons: tant ils estoyent confus.»
[Note 1: Dans ses _Méditations historiques_, ch. LXXIV, cité par
Goulart dans son _Thrésor d'histoires admirables_.]
«Un jour, dit Flodoard (historien, né à Épernay en 894, et qui a écrit
l'histoire de l'église de Reims), un jour, saint Remi, archevêque de Reims,
était absorbé en prières dans une église de sa ville chérie. Il remerciait
Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du démon les plus belles âmes de son
diocèse, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville était en feu. Alors
la brebis devint lion, la colère monta au visage du saint, qui frappa du
pied les dalles de l'église avec une énergie terrible et s'écria: Satan je
te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta méchanceté!
«On montre encore aujourd'hui, encastrée dans les pierres du portail
occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre où sont très visiblement
empreintes les traces du pied irrité de saint Remi.
«Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son épée
et de sa cuirasse, et vola à la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait
quelques pas qu'il aperçut des gerbes de flammes qui dévoraient, avec une
furie que rien n'arrêtait, les maisons de bois dont la ville était bâtie et
les toits de chaume dont ces maisons étaient couvertes. A la vue du saint,
l'incendie sembla pâlir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel
il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula.
«A mesure que le saint avançait en faisant des signes de croix, l'incendie
lâchait prise et fuyait, comme fasciné devant la puissance de l'évêque; on
aurait dit un être intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois
il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait à cerner le saint dans
une enveloppe de feu, à l'aveugler, à le réduire en cendres. Mais toujours
un redoutable signe de croix parait les attaques et arrêtait les ruses.
«Forcé de reculer ainsi, de lâcher succcessivement toutes les maisons qu'il
avait entamées, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'évêque, comme un
animal dompté; il se laissa prendre et conduire à la volonté du saint, hors
de la ville, dans les fossés qui fortifient encore Reims. Là, Remi ouvrit
une porte, qui donnait dans un souterrain; il y précipita les flammes,
comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte.
«Sous peine d'anathème, sous peine de la ruine du corps et de la mort de
l'âme, il défendit d'ouvrir à jamais cette porte. Un imprudent, un curieux,
un sceptique peut-être, voulut braver la défense et entr'ouvrir le gouffre.
Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le dévorèrent et
rentrèrent ensuite d'elles-mêmes dans le trou où la volonté toujours
vivante du saint les tenait enchaînées...»
«Voilà bien le démon de l'incendie; voilà bien, comme le fait remarquer M.
Guizot, dans la préface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille épique,
aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un
demi-dieu, l'incendie est un démon. C'est aussi beau que dans Homère[1].»
[Note 1: M. Didron, _Histoire du diable_.]
Goulart[1] rapporte, d'après Godelman[2], une histoire qui montre le
dangereux fruit des imprécations: «Un gentil-homme ayant convié quelques
amis, et l'heure du somptueux festin venuë, se voyant frustré par l'excuse
des conviez, entre en cholere, et commence à dire: Puisque nul homme ne
daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de
sa maison, et entre au temple, où le pasteur de l'église preschoit, lequel
il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit là, voici
entrer en la cour du logis des hommes à cheval, de haute petarure tout
noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire à son
maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effrayé court au
temple, avertit son maistre, lequel bien estonné demande avis au pasteur.
Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille
hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost executé: mais de haste que ces
gens eurent de desloger, ils laissèrent dedans la maison un petit enfant
dormant au berceau. Ces hostes, c'est-à-dire les diables, commencent à
remuer les tables, à hurler, à regarder par les fenestres, en forme d'ours,
de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins
de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le
gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel
spectacle, le pauvre pere commence à crier: Hélas, où est mon enfant! Il
avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs
apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre à tous ceux qui
estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend à dire à celui de
ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur,
répond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie à Dieu, puis au
nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'où moyennant sa faveur et son
secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre,
Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant reçeu la
bénédiction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre
au logis, et aprochant du poisle où estoyent ces hostes tenebreux, se
prosterne à genoux, se recommande à Dieu, puis ouvre la porte, et void les
diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se
pourmenans, autres rampans contre le planché, qui tous accourent à lui
crians ensemble: _Hui, hui_, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant
de destresse, et neantmoins fortifié de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit
l'enfant, et lui dit: Ça, baille moy cest enfant. Non feray, répond
l'autre: il est mien. Va dire à ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le
serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et sçai
que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant à l'esgard
de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jésus-Christ, je
t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte à son pere. Ce disant, il
empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes
noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: _Hui_ meschant, _hui_
garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais
lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de
mesmes es mains du gentil-homme son père. Quelques jours après tous ces
hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien,
retourna en sa maison.
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 290.]
[Note 2: En son traité _De magis, veneficis, etc._, liv. I, ch. I.]
Le diable aime à punir les méchants: Job Fincel[1] rapporte que «l'an 1532,
un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda à certain paysan
de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui
amener en sa maison, à peine d'estre rudement chastié. Le paysan tenant
cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entré dedans la
forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause
de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commandé de
s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost
un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de
la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des
plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et
rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il
fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se
vid contraint à sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en
autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles.»
[Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I,
p. 540.]
On trouve sur le chapitre des malices du diable des légendes bien naïves.
Il y avait à Bonn, dit Césaire d'Heisterbach, un prêtre remarquable par sa
pureté, sa bonté et sa dévotion. Le diable se plaisait à lui jouer de
petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son bréviaire, l'esprit malin
s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la leçon du bon
curé et l'empêchait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou
tournait le feuillet à contretemps. Si c'était la nuit, il soufflait la
chandelle. Le diable espérait se donner la joie de mettre sa victime en
colère; mais le bon prêtre recevait tout cela si bien et résistait si
constamment à l'impatience, que l'importun esprit fut obligé de chercher
une autre dupe[1].
[Note 1: Caesarii Heisterb. _Miracul._ lib. V, cap. LIII.]
Un historien suisse rapporte qu'un baron de Regensberg s'était retiré dans
une tour de son château de Bâle pour s'y adonner avec plus de soin à
l'étude de l'Écriture sainte et aux belles-lettres. Le peuple était
d'autant plus surpris du choix de cette retraite, que la tour était habitée
par un démon. Jusqu'alors le démon n'en avait permis l'entrée à personne;
mais le baron était au-dessus d'une telle crainte. Au milieu de ses
travaux, le démon lui apparaissait, dit-on, en habit séculier, s'asseyait à
ses côtés, lui faisait des questions sur ses recherches, et s'entretenait
avec lui de divers objets, sans jamais lui faire aucun mal. L'historien
crédule ajoute que, si le baron eût voulu exploiter méthodiquement ce
démon, il en eût tiré beaucoup d'éclaircissements utiles[1].
[Note 1: _Dictionnaire d'anecdotes suisses_, p. 82.]
Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe qui se
plaisaient à tromper les passants, à les détourner de leur chemin et à leur
indiquer de fausses routes, le tout par malicieux divertissement[1].
[Note 1: Cassiani collat. VII, cap. XXXII.]
Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui et se plaisait à
lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en tirant les
couvertures, quel que froid qu'il fît; et quand le baladin dormait trop
profondément, son démon l'emportait hors du lit et le déposait au milieu de
la chambre[1].
[Note 1: Guillelmi Parisiensis, partie II, princip., cap. VIII.]
Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le diable.
Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de
blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur
coupaient les cheveux proprement, et s'en allaient après les avoir répandus
sur le plancher[1].
[Note 1: Pline, lib. XVI, epist. arg. 7.]
LES BONS ANGES
Les Juifs, à l'exception des saducéens, admettaient et honoraient les
anges, en qui ils voyaient, comme nous, des substances spirituelles,
intelligentes, et les premières en dignité entre les créatures.
Les rabbins, qui placent la création des anges au second jour, ajoutent
qu'ayant été appelés au conseil de Dieu, lorsqu'il voulut former l'homme,
leurs avis furent partagés, et que Dieu fit Adam à leur insu, pour éviter
leurs murmures. Ils reprochèrent néanmoins à Dieu d'avoir donné trop
d'empire à Adam. Dieu soutint l'excellence de son ouvrage, parce que
l'homme devait le louer sur la terre, comme les anges le louaient dans le
ciel. Il leur demanda ensuite s'ils savaient le nom de toutes les
créatures? Ils répondirent que non; et Adam, qui parut aussitôt, les récita
tous sans hésiter, ce qui les confondit.
L'Écriture Sainte a conservé quelquefois aux démons le nom d'anges, mais
anges de ténèbres, anges déchus ou mauvais anges. Leur chef est appelé le
grand dragon et l'ancien serpent, à cause de la forme qu'il prit pour
tenter la femme.
Zoroastre enseignait l'existence d'un nombre infini d'anges ou d'esprits
médiateurs, auxquels il attribuait non seulement un pouvoir d'intercession
subordonné à la providence continuelle de Dieu, mais un pouvoir aussi
absolu que celui que les païens prêtaient à leur dieux[1]. C'est le culte
rendu à des dieux secondaires, que saint Paul a condamné[2].
[Note 1: Bergier, _Dictionnaire théologique_.]
[Note 2: Coloss., cap. II, vers. 18.]
Les musulmans croient que les hommes ont chacun deux anges gardiens, dont
l'un écrit le bien qu'ils font, et l'autre, le mal. Ces anges sont si bons,
ajoutent-ils, que, quand celui qui est sous leur garde fait une mauvaise
action, ils le laissent dormir avant de l'enregistrer, espérant qu'il
pourra se repentir à son réveil.
Les Persans donnent à chaque homme cinq anges gardiens, qui sont placés: le
premier à sa droite pour écrire ses bonnes actions, le second à sa gauche
pour écrire les mauvaises, le troisième devant lui pour le conduire, le
quatrième derrière pour le garantir des démons, et le cinquième devant son
front pour tenir son esprit élevé vers le prophète. D'autres en ce pays
portent le nombre des anges gardiens jusqu'à cent soixante.
Les Siamois divisent les anges en sept ordres, et les chargent de la garde
des planètes, des villes, des personnes. Ils disent que c'est pendant qu'on
éternue que les mauvais anges écrivent les fautes des hommes.
Les théologiens admettent neuf choeurs d'anges, en trois hiérarchies: les
séraphins, les chérubins, les trônes;--les dominations, les principautés,
les vertus des cieux;--les puissances, les archanges et les anges.
Parce que des anges, en certaines occasions où Dieu l'a voulu, ont secouru
les Juifs contre leurs ennemis, les peuples modernes ont quelquefois
attendu le même prodige. Le jour de la prise de Constantinople par Mahomet
II, les Grecs schismatiques, comptant sur la prophétie d'un de leurs
moines, se persuadaient que les Turcs n'entreraient pas dans la ville, mais
qu'ils seraient arrêtés aux murailles par un ange armé d'un glaive, qui les
chasserait et les repousserait jusqu'aux frontières de la Perse. Quand
l'ennemi parut sur la brèche, le peuple et l'armée se réfugièrent dans le
temple de Sainte-Sophie, sans avoir perdu tout espoir; mais l'ange n'arriva
pas, et la ville fut saccagée.
Cardan raconte qu'un jour qu'il était à Milan, le bruit se répandit tout à
coup qu'il y avait un ange dans les airs au-dessus de la ville. Il accourut
et vit, ainsi que deux mille personnes rassemblées, un ange qui planait
dans les nuages, armé d'une longue épée et les ailes étendues. Les
habitants s'écriaient que c'était l'ange exterminateur; et la consternation
devenait générale, lorsqu'un jurisconsulte fit remarquer que ce qu'on
voyait n'était que la représentation, qui se faisait dans les nuées, d'un
ange de marbre blanc placé au haut du clocher de Saint-Gothard.
«Plusieurs ont douté, dit Loys Guyon[1], si les anges qu'on appelle
autrement intelligences, qui sont composez de substances incorporées,
ministres, ambassadeurs et légats de Dieu, avoyent des corps humains ainsi
qu'il se trouve escrit au dixiesme chapitre des Actes, de la vision d'un
ange qui fut envoyé à Corneille, et qui parla à luy. Par les discours qu'il
fait à ses amis, une fois il l'appelle homme, autrefois ange. Moyse
pareillement appelle indifféremment maintenant anges, maintenant hommes,
ceux qui apparurent à Abraham, estans vestus de corps humains. Et comme
aussi en plusieurs autres passages de l'Escriture Saincte, il se trouve de
telles choses.
[Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 9.]
«Tous théologiens catholiques tiennent que ces anges avoyent des corps
humains, lesquels Dieu par son seul commandement leur avoit crée
impassibles, sans aucune matière prejacente, et si tost qu'ils avoyent
exploité ce qui leur avoit esté enjoint, les corps revenoyent à rien, comme
ils avoyent esté crées de rien. Et quant à leurs vestemens, la Saincte
Escriture les dit estre ordinairement blancs et reluisans. Les évangelistes
rendent tesmoignage, qu'il y avoit une esmerveillable splendeur aux
vestemens de Jésus-Christ, quand il fut transfiguré en la montagne saincte,
et là manifesta sa gloire à trois de ses disciples. Ils en disent autant
des anges qui ont esté envoyez pour tesmoigner la resurrection de
Jésus-Christ.
«Tout ainsi que Nostre-Seigneur s'accommode jusques à nostre infirmité, il
commande à ses anges de descendre sous la forme de nostre chair, aussi
sème-il sur eux quelque rayon de gloire, à fin que ce qu'il leur a commis
de nous commander, soit reçeu en plus grande certitude et reverence et ne
faut douter que les corps semblables à ceux des humains sont donnez aux
anges, aussi tost les habillemens se reduisent à néant, et eux remis en
leur première nature, et que toutesfois ils n'ont esté sujets à aucunes
infirmitez humaines, pendant qu'ils ont estez veus en forme d'homme. Et
voila comme le doute de plusieurs sera osté touchant les corps des anges,
et leurs vestemens. Aussi que si ces anges n'avoyent des organes, comme les
autres hommes, ils ne pourroyent parler ni faire autres fonctions humaines,
comme firent ceux qui osterent la grosse tombe et pierre qui estoit sur le
sepulchre de Jésus-Christ.
«Il faut aussi noter la difference qu'il y a entre l'ame raisonnable et
intelligence ou angelique nature. Parce que l'ame raisonnable est unie au
corps et ensemble font une chose qui est l'homme, combien qu'elle puisse
subsister à part ou separément. Mais la nature angelique n'est point unie
au corps, mais sa création porte de subsister par soy. Toutesfois
extraordinairement pour un peu de temps, et encore fort rarement Dieu crée
quant il lui plaît un corps humain de rien à ses anges, qui retourne à
rien.»
«Simon Grynee, très docte personnage, estant allé, dit Goulart[1], l'an
1529, de Heidelberg à Spire, où se tenoit une journée impériale, voulut
ouyr certain prescheur, fort estimé à cause de son eloquence. Mais ayant
entendu divers propositions contre la majesté et vérité du fils de Dieu, au
sortir du sermon, il suit le prescheur, le salue honorablement, et le prie
d'estre supporté en ce qu'il avoit à dire. Ils entrent doucement en propos.
Grynee lui remonstre vivement et gravement les erreurs par lui avancez, lui
ramentoit ce qu'avoit accoustumé faire sainct Polycarpe, disciple des
apostres, s'il lui avenoit d'ouyr des faussetez et blasphesmes en l'eglise.
L'exhortant au nom de Dieu de penser à sa conscience et se departir de ses
opinions erronées. Le prescheur demeure court, et feignant un désir de
conferer plus particulièrement, comme ayant haste de se retirer chez soy,
demande à Grynee son nom, surnom, logis, et le convie à l'aller voir le
lendemain pour deviser amplement, et demonstre affectionner l'amitié de
Grynee, adjoustant que le public recueilleroit un grand profit de ceste
leur conference. Outre plus il monstre sa maison à Grynee, lequel delibere
se trouver à l'heure assignée, se retire en son hostellerie. Mais le
prescheur irrité de la censure qui lui avoit esté faite, bastit en sa
pensée une prison, un eschaffaut et la mort à Grynee: lequel disnant avec
plusieurs notables personnages leur raconta les propos qu'il avoit tenus à
ce prescheur. La dessus on appelle le docteur Philippe, assis à table
aupres de Grynee, lequel sort du poisle, et trouve un honorable vieillard,
beau de visage, honorablement habillé, inconnu, qui de parole grave et
amiable, commence à dire que dedans l'heure d'alors arriveroyent en
l'hostellerie des officiers envoyez de la part du roy des Romains, pour
mener Grynee en prison. Le vieillard adjouste en commandement à Grynee de
desloger promptement hors de Spire, exhortant Philippe a ne differer
davantage. Et sur ce le vieillard disparoit. Le docteur Philippe, lequel
raconte l'histoire en son _Commentaire sur le prophète Daniel_, chapitre
dixiesme, adjouste ces mots: Je revin vers la compagnie, je leur commande
de sortir de table, racontant ce que le vieillard m'avoit dit. Soudain nous
traversons la grande place ayant Grynee au milieu de nous, et allons droict
au Rhin, que Grynee passe promptement avec son serviteur dedans un esquif.
Le voyans à sauveté, nous retournons à l'hostellerie, où l'on nous dit
qu'incontinent après nostre départ, les sergens estoyent venus cercher
Grynee.»
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 129.]
André Honsdorf[1] raconte l'histoire suivante de l'apparition d'un ange à
une pauvre femme:
[Note 1: En son _Théâtre d'exemples_, cité par Goulart dans son
_Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 130.]
«L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargée de
deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve
famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant
son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir
pitié d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme
honorable, qui la salue doucement, et après quelques propos, lui demande si
elle pensoit trouver à manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien
n'est impossible à Dieu. S'il ne lui a point esté difficile de nourrir du
ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui
seroit-il malaisé de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces
paroles, de grand courage et d'un visage asseuré, ce personnage (lequel
j'estime avoir esté un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy
si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges
de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce.»
«L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint à Méchelrode en Allemagne, un cas
merveilleux, confirmé par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de
foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe
blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter à la porte d'une pauvre
honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son
mari, lequel avoit esté fort long-temps en voyage lointain courut vite à la
porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait
toute la fiance de son salut? En Jésus-Christ, respond-elle. Lors il lui
commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage,
de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le
lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui
montra des choses qu'elle ne sçeut jamais dire ni descouvrir à personne. Il
luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun à se détourner
de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain
et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, à la fin
desquels il reviendroit à elle. Le jour suivant au matin, la femme fut
trouvée à l'entrée du village et emmenée en son logis, où elle resta huit
jours entiers sans boire ni manger... disant qu'estant extremement lasse,
rien ne lui estoit plus agréable que le repos; que dans huit jours l'homme
qui l'avoit emmenée reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il:
mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le
plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes
les joies de cette vie-là! ô que la vie présente est misérable!
Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de
blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque
malin esprit, lequel se fust transformé en esprit de lumière? elle
respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu,
qui m'a commandé de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits à
amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa créance: Je confesse
(disoit-elle) que je suis une pauvre pécheresse; mais je croy que
Jésus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa
mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere pieté
et humble devotion à ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite
et pouvoit rendre raison de sa religion.»
[Note 1: Au troisième livre _des Miracles_, cité par Goulart,
_Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 135.]