«Le seigneur d'une villette en la principauté de Sulmona, au royaume de

Naples, se monstroit avare et superbe en son gouvernement: de telle sorte

que ses pauvres sujets ne pouvoyent subsister, ains estoyent estrangement

gourmandez de lui. Un autre homme de bien au reste, mais pauvre et

mesprisé, battit rudement pour quelque occasion certain chien de chasse

appartenant à ce seigneur, lequel griesvement irrité de la mort de son

chien, fit empoigner et emprisonner ce pauvre homme en un cachot. Au bout

de quelques jours les gardes qui tenoyent toutes les portes diligemment

closes, venans à les ouvrir selon leur coustume, pour lui donner quelque

peu de pain, ne trouvèrent point leur prisonnier en son cachot. L'ayans

cerché et recerché par tout, sans pouvoir remarquer trace ni apparence

quelconque d'evasion, finalement rapportèrent ceste merveille à leur

seigneur, qui de prime face s'en mocquoit et les menaçoit, mais entendant

puis après la vérité, ne fut pas moins estonné qu'eux. Au bout de trois

jours après ceste alarme, toutes les portes des prisons et du cachot

fermees comme devant, ce mesme prisonnier, sans le sceu d'aucun, aparut

renfermé dedans son precedent cachot, ayant face et contenance d'homme

esperdu; lequel requit que sans délai l'on le menast vers ce seigneur,

auquel il avoit à dire choses de grande importance. Y ayant esté conduit,

il raconte qu'il estoit revenu des enfers. L'occasion avoit esté que ne

pouvant plus porter la rigueur de sa prison, vaincu de desespoir, craignant

la mort, et destitué de bon conseil il avoit appellé le diable à son aide,

à ce qu'il le tirast de ceste captivité. Que tost après le malin en forme

hideuse et terrible lui estoit apparu dedans son cachot, où ils avoyent

fait accord, suyvant lequel, il avoit esté desferré et tiré non sans griefs

tourmens hors de là, puis précipité en des lieux souterrains et

merveilleusement creux, comme au fond de la terre, où il avoit veu les

cachots des meschans, leurs supplices, tenebres et miseres horribles, des

sieges puants et effrayables: des Rois, Princes, et grands Seigeurs,

plongez en des abysmes tenebreux: où ils brusloyent au feu ardent en des

tourmens indicibles: qu'il avoit veu de Papes, Cardinaux, et autres Prelats

magnifiquement vestus, et autres sortes de gens, en divers equipages,

affligez de supplices distincts, en des goufres fort profonds, où ils

estoyent tourmentez incessamment. Adjoustant qu'il y avoit reconnu

plusieurs de sa conoissance, notamment un de ses plus grands amis

d'autrefois, lequel l'avoit reconu, et enquis de son estat: le prisonnier

lui ayant raconté que leur pays estoit en main d'un rude maistre, l'autre

lui enjoignist qu'estant de retour il commandast à ce rude seigneur de

renoncer à ses tyranniques déportemens: et déclarast que s'il continuoit sa

place estoit marquée en certain siège prochain qu'il monstra au prisonnier.

Et afin (dit cest esprit au prisonnier) que le seigneur dont nous parlons

adjouste foy à ton rapport, di lui qu'il se souvienne du conseil secret et

du propos que nous eusmes ensemble, lors que nous portions les armes en

certaine guerre, et sous les chefs qu'il lui nomma. Puis il lui dit par le

menu ce secret, leur accord, les paroles et promesses réciproques:

lesquelles le prisonnier raconta distinctement les unes après les autres,

par leur ordre, à ce seigneur, lequel fut merveilleusement estonné de ce

message, s'esbahissant comme il s'estoit peu faire que les choses commises

à lui seul et qu'il n'avoit jamais descouvertes à personne, lui fussent

deschifrées si hardiment par un pauvre sien sujet, qui les representoit

comme s'il les eust leües dedans un livre. On adjouste que le prisonnier

s'estant enquis de l'autre avec lequel il devisoit es enfers s'il estoit

possible et vrai que tant de gens qu'il voyoit si magnifiquement vestus,

sentissent quelques tourmens? L'autre respondit qu'ils estoyent bruslez

d'un feu continuel, pressez de tortures et supplices indicibles, et que

tout ce parement d'or et d'escarlate n'estoit que feu ardent ainsi

coulouré. Que voulant sentir si ainsi estoit, il s'estoit aproché pour

toucher ceste escarlate; que l'autre l'avoit exhorté de s'en departir; mais

que l'ardeur de feu lui avoit grillé tout le dedans de la main laquelle il

monstroit tout rostie, et comme cuite à la braise d'un grand feu. Le pauvre

prisonnier ayant esté relasché, paroissoit à ceux qui l'aborderent s'en

retournant chez soi comme un homme tout hébété, qui n'oid ni ne void

goutte, tousjours pensif, parlant fort peu, et ne respondant presque point

aux questions qu'on lui faisoit. Son visage au reste estoit devenu si

hideux, son regard tant laid et farouche, apres ce voyage qu'a peine sa

femme et ses enfans le reconurent-ils: et le reconoissant, ne fut question

que de cris et de larmes, le contemplant ainsi changé. Il ne vescut que

fort peu de jours après ce retour, et avec beaucoup de difficulté peut-il

pourvoir à ses petites afaires, tant il estoit esperdu.»

Crespet[1] décrit la marque dont Satan frappait les siens:

[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p 244.]

«Or afin qu'on cognoisse que ce ne sont point songe il est tout évident,

que la marque de Sathan sur les sorciers est comme lépreuse, car pour toute

pointure d'alesnes et picqueures, le lieu est insensible, et c'est où on

les éprouve vraiment estre sorciers de profession à telle marque car ils ne

sentent la pointure non plus que s'ils étaient ladres et n'en sort jamais

goutte de sang, voire jamais on ne peut faire jecter l'arme pour tout

supplice qu'on leur puisse inférer.»

«Avec ce caractère ils reçoivent la puissance de nuire, de charmer, et en

font aussi participans leurs enfans si couvertement ou expressément, ils

donnent consentement au serment et alliance que leurs pères ont faictes

avec les diables, ou bien de ce que les mères ont soubs cette intention

dédié ou consacré leurs enfans aux démons dès qu'ils sont non seulement

naiz mais aussi conceuz, et advient souvent que par les ministeres de ces

démons quelques sorciers ont esté veu avoir deux prunelles en chaque oeil,

et d'autres le pourtraict d'un cheval en l'un, et double prunelle en

l'autre. Ce que s'est faict pour servir de marque et caractère de

l'alliance faicte avec eux. Car les démons peuvent en graver et effigier

sur la cher du tendrelet embrion tels ou semblables lignes et linéamens.»

«Ces marques, disait Jacques Fontaine[1], ne sont pas gravées par le démon

sur les corps des sorciers, pour les recognoistre seulement, comme font les

capitaines des compagnies de chevaux-légers qui cognoissent ceux qui sont

de leur compagnie par la couleur des casaques, mais pour contrefaire le

créateur de toutes choses, pour montrer sa superbe, et l'authorité qu'il a

acquise sur les misérables humains que se laissent attrapper à ses

cautelles et ruses pour le tenir en son service et subjection par la

recognoissance des marques de leur maître. Pour les empescher en tant qu'il

luy est possible, de se desdire de leurs promesses et serments de fidélité,

parce qu'en luy faisan banqueroute, les marques ne demeurent pas moins

tousjours sur leurs corps, pour, en cas d'accusation servir de moyen de les

perdre à la moindre descouverte qu'il s'en puisse faire.»

[Note 1: _Discours des marques des sorciers et de la réelle

possession, etc._, par Jacques Fontaine. Paris, Denis Langlois,

1611, in-12, p. 6.]

«Un accusé nommé Louis Gaufridy, qui venoit d'être condamné au feu...

estoit marqué en plus de trente endroits du corps et principalement sur les

reins où il avait une marque de luxure si énorme et profonde, esgard au

lieu, qu'on y plantoit une esguille jusques à trois doigts de travers sans

appercevoir aucun sentiment ny aucune humeur que la picqueure rendit.»

Le même auteur établit que les marques des sorciers sont des parties

mortifiées par l'attouchement du doigt du diable.

«Vers 1591, on arrêta comme sorcière une vieille femme de quatre-vingts

ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Léonarde Chastenet. Confrontée

avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle

confessa qu'elle y était allée avec son mari; que le diable, qui s'y

montrait en forme de bouc, était une bête fort puante. Elle nia qu'elle eût

fait aucun maléfice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf témoins,

d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se

vit condamnée pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait

pacte avec le diable, lui avait donné de ses cheveux, et promis de faire

tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le

diable était venu à elle, en forme de chat, «auquel, ayant dit qu'elle

voudrait être morte, icelui diable lui avait présenté deux morceaux de

cire, lui disant qu'elle en mangeât, et qu'elle mourrait; ce qu'elle

n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on

ne put juger de quelle matière ils étaient composés. Cette sorcière fut

donc condamnée, et ces morceaux de cire brûlés avec elle[1].»

[Note 1: _Discours sommaire des sortilèges et vénéfices_, tirés des

procès criminels jugés au siège royal de Montmorillon, en Poitou,

en l'année 1599, p. 19.]

IX.--FOURBERIES ET MÉCHANCETÉS DU DIABLE

L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio

conte qu'un homme, ayant reçu du démon une bourse pleine d'or, n'y trouva

le lendemain que des charbons et du fumier.

Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans,

d'une figure intéressante et d'un extérieur fort simple. Il lui demanda

s'il voulait être riche; le jeune homme ayant répondu qu'il le désirait,

l'inconnu lui donna un papier plié, et lui dit qu'il en pourrait faire

sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le déplierait pas;

et que s'il domptait sa curiosité, il connaîtrait avant peu son

bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son trésor mystérieux,

il en tomba quelques pièces d'or... Mais, n'ayant pu résister à la

tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des

pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier

au feu, où il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pièces d'or

qu'il en avait tirées disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au

diable.

Un avare, devenu riche à force d'usures, se sentant à l'article de la mort,

pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il pût la voir encore

avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on

l'enterrât avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer

déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en contemplant

son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans

peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en

ouvrant le sac on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux

crapauds!... Le diable était venu, et en emportant l'âme de l'usurier, il

avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en faisaient

qu'une[1].

[Note 1: Caesarii, _Hist. de morientibus_, cap. XXXIX _Mirac._ lib.

II.]

Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune

se mit à vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait

autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps,

il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serré cet

argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de

vin pour continuer son trafic; mais, comme il était près d'une rivière, il

tira du sac de cuir une pièce de vingt sous pour une petite emplette; il

tenait le sac dans la main gauche et la pièce dans la droite; incontinent

un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa

tomber dans la rivière. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait

ainsi perdue, dit à son compagnon: Dieu est équitable; je n'avais qu'une

pièce de vingt sous quand j'ai commencé à voler; il m'a laissé mon bien, et

m'a ôté ce que j'avais acquis injustement[1].

[Note 1: Saint Grégoire de Tours, livre des _Miracles_.]

Un étranger bien vêtu, passant au mois de septembre 1606 dans un village de

la Franche-Comté, acheta une jument d'un paysan du lieu pour la somme de

dix-huit ducatons. Comme il n'en avait que douze dans sa bourse, il laissa

une chaîne d'or en gage du reste, qu'il promit de payer à son retour. Le

vendeur serra le tout dans du papier, et le lendemain trouva la chaîne

disparue, et douze plaques de plomb au lieu des ducatons[1].

[Note 1: Boguet, _Discours des sorciers_.]

«M. Remy, dans sa _Démonolâtrie_[1], parle de plusieurs personnes qu'il a

ouïes en jugement en sa qualité de lieutenant général de Lorraine, dans le

temps où ce pays fourmilloit de sorciers et de sorcières: ceux d'entre eux

qui croyoient avoir reçu de l'argent du démon, ne trouvoient dans leurs

bourses que des morceaux de pots cassés et des charbons, ou des feuilles

d'arbres, ou d'autres choses aussi viles et aussi méprisables.»

[Note 1: Ch. IV, ann. 1705, cité par dom Calmet, dans le _Traité

sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 271.]

«Le R.P. Abram, jésuite, dans son Histoire manuscrite de l'Université de

Pont-à-Mousson, rapporte, dit dom Calmet[1], qu'un jeune garçon de bonne

famille, mais peu accommodé, se mit d'abord à servir dans l'armée parmi les

goujats et les valets: de là ses parens le mirent aux écoles, mais ne

s'accommodant pas de l'assujettissement que demandent les études, il les

quitta, résolu de retourner à son premier genre de vie. En chemin il eut à

sa rencontre un homme vêtu d'un habit de soie, mais de mauvaise mine, noir

et hideux, qui lui demanda où il alloit, et pourquoi il avoit l'air si

triste: Je suis, lui dit cet homme, en état de vous mettre à votre aise, si

vous voulez vous donner à moi. Le jeune homme croyant qu'il vouloit

l'engager à son service, lui demanda du tems pour y penser; mais commençant

à se défier des magnifiques promesses qu'il lui faisoit, il le considéra de

plus près, et ayant remarqué qu'il avoit le pied gauche fendu comme celui

d'un boeuf, il fut saisi de frayeur, fit le signe de la croix, et invoqua

le nom de Jésus; aussitôt le spectre disparut. Trois jours après la même

figure lui apparut de nouveau, et lui demanda s'il avoit pris sa

résolution: le jeune homme lui répondit qu'il n'avoit pas besoin de maître.

Le spectre lui dit: Où allez-vous? Je vais, lui répondit-il, à une telle

ville qu'il lui nomma. En même tems, le démon jetta à ses pieds une bourse

qui sonnoit, et qui se trouva pleine de trente ou quarante écus de

Flandres, entre lesquels il y en avoit environ douze qui paroissoient d'or,

nouvellement frappés, et comme sortant de dessous le coin du monnoyeur.

Dans la même bourse il y avoit une poudre que le spectre disoit être une

poudre très subtile. En même tems il lui donnoit des conseils abominables

pour contenter les plus honteuses passions, et l'exhortoit à renoncer à

l'usage de l'eau bénite et à l'adoration de l'hostie qu'il nommoit par

dérision ce petit gâteau. L'enfant eut horreur de ses propositions, fit le

signe de la croix sur son coeur; et en même temps il se sentit si rudement

jetté contre terre qu'il y demeura demi mort pendant une demi heure.

S'étant relevé, il s'en retourna chez sa mère, fit pénitence et changea de

conduite. Les pièces qui paroissoient d'or et nouvellement frappées, ayant

été mises au feu, ne se trouvèrent que de cuivre.»

[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 272.]

Le diable engage quelquefois à faire des oeuvres de piété.

«L'an 1559, dit Bodin[1], le dix-septième jour de décembre, au village de

Loen, en la comté de Juilliers, le curé osa bien interroguer le diable, qui

tenoit une fille assiégée, si la messe estoit bonne et pourquoy il poussoit

et contraignoit la fille d'aller soudain à la messe, quand on sonnoit la

cloche. Satan respondit qu'il vouloit y aviser. C'estoit révoquer en doute

le fondement de sa religion et en faire juge Satan. Or Jean de Sarisber, en

son _Policratic_, livre II, chap. XXVI, parlant de ses beaux

interrogatoires, dit: Les malins esprits sont si rusez, qu'ils feignent

avec beaucoup de sollicitude qu'ils ne font que par force ce qu'ils font de

leur plein gré. On diroit qu'ils sont contraints, et ils font qu'on les

tire des lieux où ils sont, en vertu des exorcismes: et afin que l'on n'y

prenne garde de si près, ils dressent des exorcismes comme au nom du

Seigneur, ou en la foy de la saincte Trinité ou en la vertu de

l'incarnation et de la passion, puis les suggèrent aux hommes et obéissent

aux exorcistes jusques à tant qu'ils les ayent envelopez avec eux en mesme

crime de sacrilège et peine de damnation.»

[Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. dernier.]

«Jean Wier récite, continue Bodin[1], qu'il a veu une fille demoniaque en

Alemagne, laquelle interrogée par un exorciste, Satan respondit qu'il

faloit que la fille allast en pelerinage à Marcodur, ville eslongnée de

quelques lieues, que de trois pas l'un elle s'agenouillast, et fist dire la

messe sur l'autel Saincte-Anne, et qu'elle seroit délivrée, predisant le

signal de sa delivrance à la fin de la messe. Ce qui fut fait, et sur la

fin de la messe, elle et le prestre virent un fantosme blanc, et fut ainsi

delivrée.»

[Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.]

«Nous avons vu un autre exemple, dit Bodin[1], de Philippe Woselich,

religieux de Cologne en l'abbaye de Kructen, lequel fut assiégé d'un démon,

l'an 1550. Le malin esprit interrogué dit à l'exorciste, qu'il estoit l'âme

du feu abbé, nommé Mathias de Dure, pource qu'il n'avoit payé le peintre,

lequel avoit si bien peint l'image de la Vierge Marie, et que le religieux

ne pouvoit estre delivré s'il n'alloit en voyage à Treves et Aix la

Chapelle, ce qui fut fait; et le religieux ayant obéi fut délivré.»

[Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.]

Bodin[1] cite encore cette histoire, «notoire aux Parisiens, advenue en la

ville de Paris, en la rue Sainct-Honoré, au Cheval rouge. Un passementier

avoit atiré sa niepce chez luy la voyant orpheline. Certain jour la fille

priant sur la fosse de son père à Sainct-Gervais, Satan se présente à elle

seule, en forme d'homme grand et noir, lui prenant la main et disant:

M'amie, ne crain point, ton pere et ta mere sont bien. Mais il faut dire

quelques messes et aller en voyage à Nostre Dame des Vertus, et ils iront

droit en paradis. La fille demande à cet esprit si soigneux du salut des

hommes qui il estoit: Il répondit qu'il estoit Satan, et qu'elle ne

s'estonna point. La fille fit ce qui lui estoit commandé. Quoy fait il lui

dit qu'il faloit aller en voyage à Sainct-Jacques. Elle respondit: Je ne

sçaurois aller si loin. Depuis Satan ne cessa de l'importuner, parlant

familièrement à elle seule faisant sa besogne, lui disant ces mots: Tu es

bien cruelle; elle ne voudroit pas mettre ses cizeaux au sein pour l'amour

de moy. Ce qu'elle faisoit pour le contenter et s'en despêcher. Mais cela

fait il lui demandoit en don quelque chose, jusques à de ses cheveux, dont

elle lui donna un floquet. Quelques jours après il voulut lui persuader de

se jetter dedans l'eau, tantost qu'elle s'estranglast, lui mettant au col à

ceste fin la corde d'un puits; mais elle cria tellement qu'il ne poursuivit

point. Combien que son oncle voulant un jour la revancher fut si bien

battu, qu'il demeura malade au lict plus de quatre jours. Une autre fois

Satan voulut la forcer et conoistre charnellement, et pour la résistance

qu'elle fit, elle fut battue jusques à effusion de sang. Entre plusieurs

qui virent cette fille fut un nommé Choinin, secretaire de l'evesque de

Valence, lequel lui dit qu'il n'y avoit plus beau moyen de chasser l'esprit

qu'en ne lui respondant rien de ce qu'il diroit: encore qu'il commandast de

prier Dieu, ce qu'il ne fait jamais qu'en le blasphémant et le conjoignant

tousjours avec ses créatures par irrision. De fait Satan voyant que la

fille ne lui respondoit rien, ni ne faisoit chose quelconque pour lui la

print et la jetta contre terre, et de puis elle ne vid rien. M. Amiot,

evesque d'Auxerre et le curé de la fille n'y avoyent sceu remédier.»

[Note 1: Au 3e livre de la _Démonomanie_, cité par Goulart,

_Thrésor des histoires admirables_.]

Goulart raconte, d'après Hugues Horst[1] que, «l'an 1584 au marquisat de

Brandebourg furent veus plus de huict vingts personnes démoniaques qui

proferaient choses esmerveillables, conoissoyent et nommoyent ceux qu'ils

n'avoyent jamais veus: entre ces personnes on en remarquoit qui longtemps

auparavant estoyent décesdez, lesquels cheminoyent criant qu'on se

repentist et qu'on quittast les dissolutions en habits, et dénonçoient le

jugement de Dieu, avouans qu'il leur estoit recommandé de par le souverain

de publier, maugré bongré qu'ils en eussent, qu'on s'amendast et qu'ainsy

les pecheurs fussent ramenez au droit chemin. Ces démoniaques faisoyent

rage par où ils passoient, vomissoyent une infinité d'outrages contre

l'église, ne parloient que d'apparitions de bons et de mauvais anges; le

diable se monstroit sous diverses semblances; lorsque le sermon se faisoit

au temple, il voloit en l'air avec grand sifflement, et parfois crioit:

_Hui, Hui_: semant par les places des esguillettes des pièces de monnoye

d'or et d'argent.»

[Note 1: Hugues Horst, _Histoire de la dent d'or de l'enfant

silésien_.]

«En la province de Carthagène, dit Goulart[1], quand le malin esprit veut

espouvanter ceux du pays, il les menace des huracans[2]. De fait quelques

fois il en suscite de si estranges, qu'ils emportent les maisons,

desracinent les arbres et renversent (par maniere de dire) les montagnes

sans dessus dessous. Oviedo raconte que une fois en passant sur une

montagne de la terre ferme des Indes, il vid un terrible mesnage. Cette

montagne (dit-il) estoit toute couverte d'arbres grands et petits entassez

espais, l'un sur l'autre, l'espace de plus de trois quarts de lieue, et y

en avoit beaucoup d'arrachez hors de terre avec toutes leurs racines, qui

montoyent autant que tout le reste. Chose si espouvantable que seulement à

la voir elle donnoit frayeur à tous ceux qui la regardoyent comme jugeans

que c'estoit là plustost une oeuvre diabolique que naturelle.» (_Somm. de

l'Inde occidentale_, chapitre II.)

[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 772.]

[Note 2: Ouragans.]

Érasme rapporte dans ses épîtres cette histoire recueillie par un auteur

anonyme[1]:

[Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux

auteurs_, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.]

«Mais cecy est trop plus que véritable que naguère elle (Schiltach à huit

lieues de Fribourg) a esté presque toute bruslée l'an 1533, le jeudy avant

Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a déposé véritablement

devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy réciter à Henry Glaréan: c'est

que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du

hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que

ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain

il oyt le mesme signe plus hault encore que la première fois, il y remonte,

pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure;

mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le

feste de la cheminée: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion

et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les

ecclésiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et

adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis à

quelle fin il estoit là venu ne faignit de respondre que c'estoit pour

brûler toute la susdite ville. Les gens d'église se mirent à l'adjurer, et

le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces

à cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de

temps après, il prit et porta sur la cheminée une femme avec laquelle il

avoit hanté l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast à

confesse et reçeut le sainct sacrement, à laquelle il mit en main un pot à

feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout

sur l'heure, toute la ville fut arse et réduite en cendres, par le fait du

diable, s'aidant du ministère de cette sorcière, et laquelle fut depuis

aussi bruslée.»

Curiosités Infernales · 第 6 / 22 段