«J'ai leu autrefois, dit le même[1], en Thomas Valsingham, Anglais, que la

nuict d'une feste de Pentecote une femme du pays et de la paroisse de

Kenghesla du diocèse de Wintchester et doyenné d'Aulton, nommée Jeanne, fut

en songe, non tant admonestée, que pressée et sollicitée d'aller trouver un

jeune homme qui l'entretenait par amourettes. Elle se mit en chemin dès le

lendemain, et estant en la forêt de Wolmer, se présente à elle un démon en

la forme de l'amoureux nommé Guillaume, qui l'accoste et jouyt d'elle.

Ceste maladie elle pense luy avoir été causée par l'amoureux, qui se

justifie et montre qu'il était impossible qu'il fust en la forest en la

même heure dont elle se plaignoit et par là fut la vérité du démon incube

descouverte. Cela rengrégea encore la maladie de la femme et advint cette

merveille. La maison où gisait la femme fut tellement remplie de puanteur

que personne n'y pouvoit durer, et trois jours après mourut ayant les

lèvres fort livides, le ventre noir et enflé par tout le corps. A toute

peine huict hommes la portèrent en terre tant elle pesoit.»

[Note 1: Même ouvrage, p. 340.]

Goulart rapporte cette singulière histoire d'après un personnage, dit-il,

très digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme françois se trouvant près d'un

bois, en voit sortir une fille éplorée et échevelée qui lui demande appui

et protection contre des voleurs qui avaient tué sa compagnie et avaient

voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son épée, prit cette demoiselle en

croupe et traversa la forêt sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une

hôtellerie où elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du

gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser

coucher dans la même chambre que lui. Il y consentit après quelques

difficultés, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le

sien. «Mais la damoiselle, environ une heure après, se despouilla près de

l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence

à se descouvrir, à se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picqué

d'infame passion attisée par l'indigne regard d'un masque qui lui

paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust présenté à ses yeux,

se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alléché par les

redoutables attraits d'un très cauteleux ennemi, mettant le reverence de

Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans

celui de la damoiselle qui le receut et passèrent la nuict ensemble. Le

matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant

s'endort. La damoiselle se lève et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste

ni hostesse. Le gentilhomme esveillé la demande, elle ne se trouve point:

il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il

monte à cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il à demie-lieue de

la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier armé de

pied en cap, lequel venoit à lui, bride abatue, les armes au poin. Le

gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse

vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu à

quartier, haussa la visière. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de

la damoiselle avec laquelle il avoit passé la nuict precedente, lui

déclairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que

sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire.» Le gentilhomme

invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride

rebroussa vers sa maison où, désolé, se mit au lit, confessa ce qui lui

était arrivé devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours

après, espérant à la miséricorde de Dieu.

Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu

commerce avec le diable:

[Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 56.]

«Ruoffe en son livre de la _Conception et génération humaine_, tesmoigne

que de son temps, une paillarde eut affaire à un esprit malin par une

nuict, ayant forme d'homme, et que soudain après le ventre luy enfla, et

que pensant estre grosse, elle tomba en une si étrange maladie que toutes

ses entrailles tombèrent, sans que par aucun artifice des médecins, elle

peust estre guérie.»

«En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de

la chasse du lièvre, à soleil couchant, trouva en son chemin un esprit

transformé en une belle femme, cuydant à la vérité qu'elle fust telle:

estant alleché par elle à volupté, eut affaire à elle, se sentit saisi

soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours

après il mourut, et persista de dire jusques à la mort, que ceste chaleur

provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain après

l'acte venerien ceste femme s'evanoüit.»

«Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret à sçavoir la mère et la

fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles

par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement,

et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour

insensées de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent

caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses

et qu'elles furent deschargées par beaucoup de fumées et ventositez qui

sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie.»

Selon Crespet[1], «Hector Boëtius, hystoriographe escossois, sur la fin du

livre VIII de son _Hystoire escossoise_, récite que l'an 1486 quelques

marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient à l'improviste assaillis

d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient

aller au fond de l'Océan. L'air estoit troublé, les nues obscures et

espaisses, le soleil avoit perdu sa clarté, dont ils soupçonnèrent qu'il y

avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire

tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y

avoit une femme, laquelle voyant si grand désordre et effroy commença à

confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un

dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de

sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se

sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame.

Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un

prestre qui la confessa et remit en meilleure espérance devant lequel se

prosternant en un lieu escarté pour confesser ses péchés avec une amertume

de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la miséricorde de Dieu, et

aussistost qu'il luy eust donné l'absolution sacramentale, les assistans

veirent lever en l'air du navire une espaisse nuée avec une fadeur et fumée

accompagnée de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la sérénité

fut rendue.»

[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 296.]

«Le même auteur (Boëtius), au mesme livre, cité par Crespet, poursuit

encore un autre exemple de la région, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau

et élégant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit

souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict

chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant à luy, afin qu'il fust

eschauffé pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut sçavoir qui

elle estoit, ou d'où elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre

avoient toujours esté fermées, mais par le conseil des gens doctes il

changea de demeure, et à force de prières, confessions, jeunes et autres

dévots exercices il fut délivré.»

«J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux

sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslées vives que maistre

Adrian de Fer, lieutenant général de Laon m'a baillé. J'en mettrai quelques

confessions sur ce point.»

[Note 1: _Démonomanie_.]

«Marguerite Bremont, femme de Noel de Lavatet, a dit que lundy dernier

après avoir failli elle fut avec Marion sa mère à une assemblée près le

moulin Franquis de Longwy en un pré et avoit sa dite mère un ramon entre

ses jambes disant: Je ne mettray point les mots, et soudain elles furent

transportées toutes deux au lieu où elles trouvèrent Jean Robert, Jeanne

Guillemin, Marie femme de Simon d'Agneau et Guillemette femme d'un nommé

Legras qui avoient chacun un ramon. Se trouvèrent aussi en ce lieu six

diables, qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir. Que après

la danse finie les diables se couchèrent avecque elles, et eurent leur

compagnie et l'un d'eux, qui l'avoit menée danser la print et la baisa par

deux fois et habita avec elle l'espace de plus d'une demie heure mais

délaissa aller sa semence bien froide.»

P. de Lancre[1] répète diverses histoires d'incubes et de succubes:

[Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 214.]

«Henry, institeur, et Jaques Spranger, qui furent esleus du pape Innocent

VIII pour faire le procès aux sorciers d'Allemagne, racontent que bien

souvent ils ont veu des sorcières couchées par terre le ventre en sus,

remuant le corps avec la même agitation que celles qui sont en cette sale

action, prenant leur plaisir avec ces esprits et démons incubes qui leur

sont visibles mais invisibles à tous autres, sauf qu'ils voient après cet

abominable accouplement une puante et sale vapeur s'eslever du corps de la

sorcière de la grandeur d'un homme: si bien que plusieurs maris jaloux

voyant les malins esprits acointer ainsi et cognoistre leurs femmes pensant

que ce fussent vrayment des hommes mettoient la main à l'espée, et qu'alors

les démons disparoissans ils demeuroient moquez et rudement baffouez par

leurs femmes.»

«François Pic de la Mirandole dict avoir cognu un homme de soixante-quinze

ans qui s'appeloit Benedeto Berna, lequel par l'espace de quarante ans eut

accointance avec un esprit succube qu'il appeloit Harmeline et la

conduisoit et menoit quant et luy en forme humaine, en la place et partout

et parloit avec elle: de manière que plusieurs l'oyant parler, et ne voyant

personne le tenoient pour fol. Et un autre nommé Pinet en tint un l'espace

de trente ans sous le nom de Fiorina.»

«Sur quoy est remarquable ce que dict Bodin que les diables ne font paction

expresse avec les enfants qui leur sont vouez, s'ils n'ont atteint l'aage

de puberté et dict que Jeanne Herviller disposa que sa mère qui l'avait

dédiée à Satan si tost qu'elle fut née, ne fut jamais désirée par Satan ny

ne s'accoupla avec luy, qu'elle n'eust atteint l'aage de douze ans. Et

Magdeleine de la Croix, abbesse de Cordoue, en Espagne, dict de même, que

Satan n'eut cognoissance d'elle qu'en ce mesme aage.»

«Or cette opération de luxure n'est commise ou pratiquée par eux pour

plaisir qu'ils y prennent, parce que comme simples esprits, ils ne peuvent

prendre aucune joye ny plaisir des choses sensibles. Mais ils le font

seulement pour faire choir l'homme dans le précipice dans lequel ils sont,

qui est la disgrâce de Dieu très haut et très puissant.»

«Johannès d'Aguerre dict que le diable en forme de bouc avoit son membre au

derrière et cognoissoit les femmes en agitant et poussant avec iceluy

contre leur devant.»

«Marie de Marigrane, aagée de quinze ans, habitante de Biarrix dict,

qu'elle a veu souvent le diable s'accoupler avec une infinité de femmes

qu'elle nomme par nom et surnom: et que sa coutume est de cognoistre les

belles par devant, et les laides au rebours.»

«Toutes les sorcières s'accordent en cela, dit Delrio[1], que la semence

qu'elles reçoivent du diable, est froide comme glace, et qu'elle n'apporte

aucun plaisir, mais horreur plutost, et par conséquent ne peut être cause

d'aucune génération. Je répons que le démon, voulant décevoir la femme souz

l'espèce et figure de quelque homme sans qu'elle s'apperçoive qu'il est un

démon, imite lors le plus convenablement qu'il peut tout ce qui est requis

en l'accouplement de l'homme et de la femme, et par ainsi met-il en peine

s'il veut que la génération s'en ensuive (ce qui avient rarement) d'y

employer tout ce qui est nécessaire à la génération, cherchant une semence

prolifique, qu'il conserve et jette d'une si grande vitesse que les esprits

vitaux ne s'évaporent. Mais quand il n'a point d'intention d'engendrer,

alors il se sert de je ne sçay quoy de semblable à la semence, chaud

toutefois de peur que son imposture ne soit descouverte et tempere aussi le

corps qu'il a pris de peur que par son attouchement, il n'apporte de la

crainte, de l'horreur ou de l'épouvantement. Au contraire quand ils se

couplent avec celles qui n'ignorent pas que ce soit un démon, il jette le

plus souvent une semence imaginaire et froide, de laquelle je confesse

ingénûment qu'il ne peut rien provenir. Et qui plus est, toutes les

sorcières s'accordent en cela, qu'il les interroge si elles conçoivent de

ses oeuvres; et si d'aucunes se trouvent qui en aient envie, lors il se

sert, comme je l'ay dit, de la vraye semence de l'homme.»

[Note 1: _Les controverses et recherches magiques_, p. 187.]

Les démons, selon Delrio[1], peuvent aussi produire de certains monstres

inaccoutumés, tels que celuy qu'on a veu au Brésil, de dix-sept palmes de

hauteur, couvert d'un cuir de lésard, ayant des tétins fort gros, les bras

de lyon, les yeux étincelans et flamboïans et la langue de même: tels aussi

que ceux qui furent pris aux forets de Saxe, en l'an 1240 avec un visage

demy humain: si ce n'est par aventure qu'ils fussent nez de l'accouplement

de quelques hommes avec des bêtes brutes: qui est la plus certaine origine

de la plus part des monstres. Car ainsi jadis Alcippe enfanta-t'elle un

éléphant, pendant la guerre Marsique. Ainsi trois femmes ont-elles accouché

depuis l'une en Suisse d'un lyon, en l'an 1278, l'autre à Pavie d'un chat

en l'an 1271 et l'autre d'un chien en la ville de Bresse. Ainsi encore l'an

1531 une autre femme a-elle enfanté d'une meme ventrée, premièrement un

chef d'homme enveloppé d'une taye, par après un serpent à deux pieds et

troisièmement un pourceau tout entier... Certainement en ces exemples

ci-dessus allégués, je pense qu'il faut dire que c'est le démon, qui souz

la figure de telles bestes a engrossé ces femmes.»

[Note 1: _Les controverses et recherches magiques_.]

VIII.--PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS.

Un auteur anonyme[1] nous a conservé l'engagement pris par Loys Gaufridy

envers le diable:

[Note 1: _De la vocation des magiciens et magiciennes, etc._ Paris,

Ollivier de Varennes, 1623, in-12.]

«Je, Loys prestre, renonce à tous et à chascun des biens spirituels et

corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu,

de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la

part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apôtres Pierre et Paul et

de sainct François. Et à toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant

moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai,

excepté la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux à qui je

les administreray, et en cette manière j'ay signé ces choses et les

atteste.»

Lucifer prit de son côté à l'égard de Loys Gaufridy l'engagement suivant:

«Je Lucifer, promets sous mon seing, à toy seigneur Loys Gaufridy prestre,

de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche

toutes et chacunes les femmes et les filles que tu désireras: en foy de

quoy j'ay signé Lucifer.»

Suivant Bodin[1], «Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne,

abbesse d'un monastère, se voyant en suspicion des religieuses, et

craignant le feu, si elle estoit accusée, voulut prévenir pour obtenir

pardon du pape, et confesse que dès l'âge de douze ans, un malin esprit en

forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et

continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen

duquel estant dedans l'église elle estoit élevée en haut et quand les

religieuses communioient après la consécration l'hostie venoit en l'air

jusqu'à elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte,

et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie.»

[Note 1: _Démonomanie_.]

«On voit à Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en

l'église des PP. Jésuites une inscription célèbre qui contient l'histoire

d'un jeune gentilhomme allemand, nommé _Michel Louis_, de la famille de

_Boubenhoren_, qui ayant été envoyé assez jeune par ses parents à la cour

du duc de Lorraine pour apprendre la langue françoise perdit au jeu de

cartes tout son argent. Réduit au désespoir il résolut de se livrer au

démon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent:

car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais.

Comme il étoit occupé de cette pensée, tout d'un coup il vit paraître

devant lui comme un jeune homme de son âge, bien fait, bien couvert, qui

lui ayant demandé le sujet de son inquiétude lui présenta sa main pleine

d'argent, et lui dit d'éprouver s'il étoit bon. Il lui dit de le venir

retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui

jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout

celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son démon, qui lui demanda

pour récompense trois gouttes de son sang, qu'il reçut dans une coquille de

gland: puis offrant une plume à Michel il lui dit d'écrire ce qu'il lui

dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit écrire sur deux

billets différens[2] dont l'un demeura au pouvoir du démon et l'autre fut

mis dans le bras de Michel au même endroit d'où le démon avoit tiré du

sang. Et le démon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans,

après lesquels vous m'appartiendrez sans réserve. Le jeune homme y

consentit, quoique avec horreur, et le démon ne manquoit pas de lui

apparaître jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses

choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme

fatal des sept années approchoit, et le jeune homme avoit alors environ

vingt ans. Il revint chez son père: le démon auquel il s'étoit donné lui

inspira d'empoisonner son père et sa mère, de mettre le feu à leur château

et de se tuer soi-même. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne

permit pas qu'il y réussît, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait

faute jusqu'à deux fois, et le venin n'ayant pas opéré sur ses père et

mère. Inquiet de plus en plus, il découvrit à quelques domestiques de son

père le malheureux état où il se trouvoit, et les pria de lui procurer

quelques secours. En ce même temps le démon le saisit, et lui tourna tout

le corps en arrière, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mère

qui étoit de l'hérésie de Suenfeld, et qui y avoit engagé son fils, ne

trouvant dans sa secte aucun secours contre le démon qui le possedoit ou

l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques

religieux. Mais s'en retira bientôt et s'enfuit à l'Islade d'où il fut

ramené à Molsheim par son frère, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre

les mains des PP. de la Société. Ce fut alors que le démon fit les plus

violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux

féroces. Un jour entre autres le démon sous la forme d'un homme sauvage et

tout velu jetta par terre une cédule ou pacte différent du vrai qu'il avoit

extorqué du jeune homme, pour tâcher sous cette fausse apparence de le

tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empêcher de faire sa

confession générale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver

en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la véritable cédule

contenant le pacte fait avec le démon. Le jeune homme y fit profession de

la foi catholique et orthodoxe, renonça au démon, et reçut la sainte

Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme

deux boucs d'une grandeur démesurée, qui, ayant les pieds de devant en

haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur côté l'une des cédules ou

pactes. Mais dès qu'on eût commencé les exorcismes et invoqué le nom de

sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la

main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de

cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus

que le second pacte qui étoit resté au pouvoir du démon. On recommença les

exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en

l'honneur du sainct: en même temps parut une grande cigogne difforme, mal

faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cédule, et on la trouva

sur l'autel.»

[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les

vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc._, par le

R.P. dom Augustin Calmet, abbé de Senones. Nouvelle édition, Paris,

Debust aîné, 1751, 2 vol. in-12.]

[Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais

qui ne formeront aucun sens. On les voyoit à Molsheim dans le

tableau qui représente ce miracle.]

On parlait beaucoup chez les anciens de certains démons qui se montraient

particulièrement vers midi à ceux avec lesquels ils avaient contracté

familiarité. Ces démons visitent ceux à qui ils s'attachent, en forme

d'hommes ou de bêtes, ou en se laissant enclore en un caractère, chiffre,

fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. «Ils sont connus,

ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, à mon grand regret, je

suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1].»

[Note 1: _Histoire des spectres_, liv. III, ch. IV, p. 198.]

Honsdorf en son _Théâtre es exemples du 8e commandement_, cité par

Goulart[1], dit que: «Un docteur en médecine s'oublia si misérablement que

de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjuré et

enclos dans un verre d'où ce séducteur et familier esprit lui respondoit.

Le médecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en

ses pratiques: tellement qu'il laissa à ses enfans la somme de vingt-six

mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commençoit à

penser à sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit

d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le

Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat.»

[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 624.]

Goulart[1] rapporte d'après Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un

prisonnier qui, ayant appelé le diable à son secours, avait visité les

enfers:

[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 535-538.]

[Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses _Jours géniaux_.]

Curiosités Infernales · 第 5 / 22 段