nuict d'une feste de Pentecote une femme du pays et de la paroisse de
Kenghesla du diocèse de Wintchester et doyenné d'Aulton, nommée Jeanne, fut
en songe, non tant admonestée, que pressée et sollicitée d'aller trouver un
jeune homme qui l'entretenait par amourettes. Elle se mit en chemin dès le
lendemain, et estant en la forêt de Wolmer, se présente à elle un démon en
la forme de l'amoureux nommé Guillaume, qui l'accoste et jouyt d'elle.
Ceste maladie elle pense luy avoir été causée par l'amoureux, qui se
justifie et montre qu'il était impossible qu'il fust en la forest en la
même heure dont elle se plaignoit et par là fut la vérité du démon incube
descouverte. Cela rengrégea encore la maladie de la femme et advint cette
merveille. La maison où gisait la femme fut tellement remplie de puanteur
que personne n'y pouvoit durer, et trois jours après mourut ayant les
lèvres fort livides, le ventre noir et enflé par tout le corps. A toute
peine huict hommes la portèrent en terre tant elle pesoit.»
[Note 1: Même ouvrage, p. 340.]
Goulart rapporte cette singulière histoire d'après un personnage, dit-il,
très digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme françois se trouvant près d'un
bois, en voit sortir une fille éplorée et échevelée qui lui demande appui
et protection contre des voleurs qui avaient tué sa compagnie et avaient
voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son épée, prit cette demoiselle en
croupe et traversa la forêt sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une
hôtellerie où elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du
gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser
coucher dans la même chambre que lui. Il y consentit après quelques
difficultés, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le
sien. «Mais la damoiselle, environ une heure après, se despouilla près de
l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence
à se descouvrir, à se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picqué
d'infame passion attisée par l'indigne regard d'un masque qui lui
paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust présenté à ses yeux,
se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alléché par les
redoutables attraits d'un très cauteleux ennemi, mettant le reverence de
Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans
celui de la damoiselle qui le receut et passèrent la nuict ensemble. Le
matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant
s'endort. La damoiselle se lève et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste
ni hostesse. Le gentilhomme esveillé la demande, elle ne se trouve point:
il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il
monte à cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il à demie-lieue de
la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier armé de
pied en cap, lequel venoit à lui, bride abatue, les armes au poin. Le
gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse
vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu à
quartier, haussa la visière. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de
la damoiselle avec laquelle il avoit passé la nuict precedente, lui
déclairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que
sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire.» Le gentilhomme
invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride
rebroussa vers sa maison où, désolé, se mit au lit, confessa ce qui lui
était arrivé devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours
après, espérant à la miséricorde de Dieu.
Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu
commerce avec le diable:
[Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 56.]
«Ruoffe en son livre de la _Conception et génération humaine_, tesmoigne
que de son temps, une paillarde eut affaire à un esprit malin par une
nuict, ayant forme d'homme, et que soudain après le ventre luy enfla, et
que pensant estre grosse, elle tomba en une si étrange maladie que toutes
ses entrailles tombèrent, sans que par aucun artifice des médecins, elle
peust estre guérie.»
«En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de
la chasse du lièvre, à soleil couchant, trouva en son chemin un esprit
transformé en une belle femme, cuydant à la vérité qu'elle fust telle:
estant alleché par elle à volupté, eut affaire à elle, se sentit saisi
soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours
après il mourut, et persista de dire jusques à la mort, que ceste chaleur
provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain après
l'acte venerien ceste femme s'evanoüit.»
«Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret à sçavoir la mère et la
fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles
par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement,
et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour
insensées de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent
caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses
et qu'elles furent deschargées par beaucoup de fumées et ventositez qui
sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie.»
Selon Crespet[1], «Hector Boëtius, hystoriographe escossois, sur la fin du
livre VIII de son _Hystoire escossoise_, récite que l'an 1486 quelques
marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient à l'improviste assaillis
d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient
aller au fond de l'Océan. L'air estoit troublé, les nues obscures et
espaisses, le soleil avoit perdu sa clarté, dont ils soupçonnèrent qu'il y
avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire
tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y
avoit une femme, laquelle voyant si grand désordre et effroy commença à
confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un
dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de
sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se
sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame.
Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un
prestre qui la confessa et remit en meilleure espérance devant lequel se
prosternant en un lieu escarté pour confesser ses péchés avec une amertume
de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la miséricorde de Dieu, et
aussistost qu'il luy eust donné l'absolution sacramentale, les assistans
veirent lever en l'air du navire une espaisse nuée avec une fadeur et fumée
accompagnée de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la sérénité
fut rendue.»
[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 296.]
«Le même auteur (Boëtius), au mesme livre, cité par Crespet, poursuit
encore un autre exemple de la région, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau
et élégant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit
souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict
chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant à luy, afin qu'il fust
eschauffé pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut sçavoir qui
elle estoit, ou d'où elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre
avoient toujours esté fermées, mais par le conseil des gens doctes il
changea de demeure, et à force de prières, confessions, jeunes et autres
dévots exercices il fut délivré.»
«J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux
sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslées vives que maistre
Adrian de Fer, lieutenant général de Laon m'a baillé. J'en mettrai quelques
confessions sur ce point.»
[Note 1: _Démonomanie_.]
«Marguerite Bremont, femme de Noel de Lavatet, a dit que lundy dernier
après avoir failli elle fut avec Marion sa mère à une assemblée près le
moulin Franquis de Longwy en un pré et avoit sa dite mère un ramon entre
ses jambes disant: Je ne mettray point les mots, et soudain elles furent
transportées toutes deux au lieu où elles trouvèrent Jean Robert, Jeanne
Guillemin, Marie femme de Simon d'Agneau et Guillemette femme d'un nommé
Legras qui avoient chacun un ramon. Se trouvèrent aussi en ce lieu six
diables, qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir. Que après
la danse finie les diables se couchèrent avecque elles, et eurent leur
compagnie et l'un d'eux, qui l'avoit menée danser la print et la baisa par
deux fois et habita avec elle l'espace de plus d'une demie heure mais
délaissa aller sa semence bien froide.»
P. de Lancre[1] répète diverses histoires d'incubes et de succubes:
[Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 214.]
«Henry, institeur, et Jaques Spranger, qui furent esleus du pape Innocent
VIII pour faire le procès aux sorciers d'Allemagne, racontent que bien
souvent ils ont veu des sorcières couchées par terre le ventre en sus,
remuant le corps avec la même agitation que celles qui sont en cette sale
action, prenant leur plaisir avec ces esprits et démons incubes qui leur
sont visibles mais invisibles à tous autres, sauf qu'ils voient après cet
abominable accouplement une puante et sale vapeur s'eslever du corps de la
sorcière de la grandeur d'un homme: si bien que plusieurs maris jaloux
voyant les malins esprits acointer ainsi et cognoistre leurs femmes pensant
que ce fussent vrayment des hommes mettoient la main à l'espée, et qu'alors
les démons disparoissans ils demeuroient moquez et rudement baffouez par
leurs femmes.»
«François Pic de la Mirandole dict avoir cognu un homme de soixante-quinze
ans qui s'appeloit Benedeto Berna, lequel par l'espace de quarante ans eut
accointance avec un esprit succube qu'il appeloit Harmeline et la
conduisoit et menoit quant et luy en forme humaine, en la place et partout
et parloit avec elle: de manière que plusieurs l'oyant parler, et ne voyant
personne le tenoient pour fol. Et un autre nommé Pinet en tint un l'espace
de trente ans sous le nom de Fiorina.»
«Sur quoy est remarquable ce que dict Bodin que les diables ne font paction
expresse avec les enfants qui leur sont vouez, s'ils n'ont atteint l'aage
de puberté et dict que Jeanne Herviller disposa que sa mère qui l'avait
dédiée à Satan si tost qu'elle fut née, ne fut jamais désirée par Satan ny
ne s'accoupla avec luy, qu'elle n'eust atteint l'aage de douze ans. Et
Magdeleine de la Croix, abbesse de Cordoue, en Espagne, dict de même, que
Satan n'eut cognoissance d'elle qu'en ce mesme aage.»
«Or cette opération de luxure n'est commise ou pratiquée par eux pour
plaisir qu'ils y prennent, parce que comme simples esprits, ils ne peuvent
prendre aucune joye ny plaisir des choses sensibles. Mais ils le font
seulement pour faire choir l'homme dans le précipice dans lequel ils sont,
qui est la disgrâce de Dieu très haut et très puissant.»
«Johannès d'Aguerre dict que le diable en forme de bouc avoit son membre au
derrière et cognoissoit les femmes en agitant et poussant avec iceluy
contre leur devant.»
«Marie de Marigrane, aagée de quinze ans, habitante de Biarrix dict,
qu'elle a veu souvent le diable s'accoupler avec une infinité de femmes
qu'elle nomme par nom et surnom: et que sa coutume est de cognoistre les
belles par devant, et les laides au rebours.»
«Toutes les sorcières s'accordent en cela, dit Delrio[1], que la semence
qu'elles reçoivent du diable, est froide comme glace, et qu'elle n'apporte
aucun plaisir, mais horreur plutost, et par conséquent ne peut être cause
d'aucune génération. Je répons que le démon, voulant décevoir la femme souz
l'espèce et figure de quelque homme sans qu'elle s'apperçoive qu'il est un
démon, imite lors le plus convenablement qu'il peut tout ce qui est requis
en l'accouplement de l'homme et de la femme, et par ainsi met-il en peine
s'il veut que la génération s'en ensuive (ce qui avient rarement) d'y
employer tout ce qui est nécessaire à la génération, cherchant une semence
prolifique, qu'il conserve et jette d'une si grande vitesse que les esprits
vitaux ne s'évaporent. Mais quand il n'a point d'intention d'engendrer,
alors il se sert de je ne sçay quoy de semblable à la semence, chaud
toutefois de peur que son imposture ne soit descouverte et tempere aussi le
corps qu'il a pris de peur que par son attouchement, il n'apporte de la
crainte, de l'horreur ou de l'épouvantement. Au contraire quand ils se
couplent avec celles qui n'ignorent pas que ce soit un démon, il jette le
plus souvent une semence imaginaire et froide, de laquelle je confesse
ingénûment qu'il ne peut rien provenir. Et qui plus est, toutes les
sorcières s'accordent en cela, qu'il les interroge si elles conçoivent de
ses oeuvres; et si d'aucunes se trouvent qui en aient envie, lors il se
sert, comme je l'ay dit, de la vraye semence de l'homme.»
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques_, p. 187.]
Les démons, selon Delrio[1], peuvent aussi produire de certains monstres
inaccoutumés, tels que celuy qu'on a veu au Brésil, de dix-sept palmes de
hauteur, couvert d'un cuir de lésard, ayant des tétins fort gros, les bras
de lyon, les yeux étincelans et flamboïans et la langue de même: tels aussi
que ceux qui furent pris aux forets de Saxe, en l'an 1240 avec un visage
demy humain: si ce n'est par aventure qu'ils fussent nez de l'accouplement
de quelques hommes avec des bêtes brutes: qui est la plus certaine origine
de la plus part des monstres. Car ainsi jadis Alcippe enfanta-t'elle un
éléphant, pendant la guerre Marsique. Ainsi trois femmes ont-elles accouché
depuis l'une en Suisse d'un lyon, en l'an 1278, l'autre à Pavie d'un chat
en l'an 1271 et l'autre d'un chien en la ville de Bresse. Ainsi encore l'an
1531 une autre femme a-elle enfanté d'une meme ventrée, premièrement un
chef d'homme enveloppé d'une taye, par après un serpent à deux pieds et
troisièmement un pourceau tout entier... Certainement en ces exemples
ci-dessus allégués, je pense qu'il faut dire que c'est le démon, qui souz
la figure de telles bestes a engrossé ces femmes.»
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques_.]
VIII.--PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS.
Un auteur anonyme[1] nous a conservé l'engagement pris par Loys Gaufridy
envers le diable:
[Note 1: _De la vocation des magiciens et magiciennes, etc._ Paris,
Ollivier de Varennes, 1623, in-12.]
«Je, Loys prestre, renonce à tous et à chascun des biens spirituels et
corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu,
de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la
part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apôtres Pierre et Paul et
de sainct François. Et à toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant
moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai,
excepté la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux à qui je
les administreray, et en cette manière j'ay signé ces choses et les
atteste.»
Lucifer prit de son côté à l'égard de Loys Gaufridy l'engagement suivant:
«Je Lucifer, promets sous mon seing, à toy seigneur Loys Gaufridy prestre,
de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche
toutes et chacunes les femmes et les filles que tu désireras: en foy de
quoy j'ay signé Lucifer.»
Suivant Bodin[1], «Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne,
abbesse d'un monastère, se voyant en suspicion des religieuses, et
craignant le feu, si elle estoit accusée, voulut prévenir pour obtenir
pardon du pape, et confesse que dès l'âge de douze ans, un malin esprit en
forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et
continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen
duquel estant dedans l'église elle estoit élevée en haut et quand les
religieuses communioient après la consécration l'hostie venoit en l'air
jusqu'à elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte,
et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie.»
[Note 1: _Démonomanie_.]
«On voit à Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en
l'église des PP. Jésuites une inscription célèbre qui contient l'histoire
d'un jeune gentilhomme allemand, nommé _Michel Louis_, de la famille de
_Boubenhoren_, qui ayant été envoyé assez jeune par ses parents à la cour
du duc de Lorraine pour apprendre la langue françoise perdit au jeu de
cartes tout son argent. Réduit au désespoir il résolut de se livrer au
démon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent:
car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais.
Comme il étoit occupé de cette pensée, tout d'un coup il vit paraître
devant lui comme un jeune homme de son âge, bien fait, bien couvert, qui
lui ayant demandé le sujet de son inquiétude lui présenta sa main pleine
d'argent, et lui dit d'éprouver s'il étoit bon. Il lui dit de le venir
retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui
jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout
celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son démon, qui lui demanda
pour récompense trois gouttes de son sang, qu'il reçut dans une coquille de
gland: puis offrant une plume à Michel il lui dit d'écrire ce qu'il lui
dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit écrire sur deux
billets différens[2] dont l'un demeura au pouvoir du démon et l'autre fut
mis dans le bras de Michel au même endroit d'où le démon avoit tiré du
sang. Et le démon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans,
après lesquels vous m'appartiendrez sans réserve. Le jeune homme y
consentit, quoique avec horreur, et le démon ne manquoit pas de lui
apparaître jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses
choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme
fatal des sept années approchoit, et le jeune homme avoit alors environ
vingt ans. Il revint chez son père: le démon auquel il s'étoit donné lui
inspira d'empoisonner son père et sa mère, de mettre le feu à leur château
et de se tuer soi-même. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne
permit pas qu'il y réussît, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait
faute jusqu'à deux fois, et le venin n'ayant pas opéré sur ses père et
mère. Inquiet de plus en plus, il découvrit à quelques domestiques de son
père le malheureux état où il se trouvoit, et les pria de lui procurer
quelques secours. En ce même temps le démon le saisit, et lui tourna tout
le corps en arrière, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mère
qui étoit de l'hérésie de Suenfeld, et qui y avoit engagé son fils, ne
trouvant dans sa secte aucun secours contre le démon qui le possedoit ou
l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques
religieux. Mais s'en retira bientôt et s'enfuit à l'Islade d'où il fut
ramené à Molsheim par son frère, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre
les mains des PP. de la Société. Ce fut alors que le démon fit les plus
violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux
féroces. Un jour entre autres le démon sous la forme d'un homme sauvage et
tout velu jetta par terre une cédule ou pacte différent du vrai qu'il avoit
extorqué du jeune homme, pour tâcher sous cette fausse apparence de le
tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empêcher de faire sa
confession générale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver
en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la véritable cédule
contenant le pacte fait avec le démon. Le jeune homme y fit profession de
la foi catholique et orthodoxe, renonça au démon, et reçut la sainte
Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme
deux boucs d'une grandeur démesurée, qui, ayant les pieds de devant en
haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur côté l'une des cédules ou
pactes. Mais dès qu'on eût commencé les exorcismes et invoqué le nom de
sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la
main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de
cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus
que le second pacte qui étoit resté au pouvoir du démon. On recommença les
exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en
l'honneur du sainct: en même temps parut une grande cigogne difforme, mal
faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cédule, et on la trouva
sur l'autel.»
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les
vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc._, par le
R.P. dom Augustin Calmet, abbé de Senones. Nouvelle édition, Paris,
Debust aîné, 1751, 2 vol. in-12.]
[Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais
qui ne formeront aucun sens. On les voyoit à Molsheim dans le
tableau qui représente ce miracle.]
On parlait beaucoup chez les anciens de certains démons qui se montraient
particulièrement vers midi à ceux avec lesquels ils avaient contracté
familiarité. Ces démons visitent ceux à qui ils s'attachent, en forme
d'hommes ou de bêtes, ou en se laissant enclore en un caractère, chiffre,
fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. «Ils sont connus,
ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, à mon grand regret, je
suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1].»
[Note 1: _Histoire des spectres_, liv. III, ch. IV, p. 198.]
Honsdorf en son _Théâtre es exemples du 8e commandement_, cité par
Goulart[1], dit que: «Un docteur en médecine s'oublia si misérablement que
de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjuré et
enclos dans un verre d'où ce séducteur et familier esprit lui respondoit.
Le médecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en
ses pratiques: tellement qu'il laissa à ses enfans la somme de vingt-six
mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commençoit à
penser à sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit
d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le
Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 624.]
Goulart[1] rapporte d'après Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un
prisonnier qui, ayant appelé le diable à son secours, avait visité les
enfers:
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 535-538.]
[Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses _Jours géniaux_.]