Quiconque approfondit le procès de Fouquet, et pénètre ce mystère
d'iniquité, ne peut être étonné du dénouement sombre et tragique d'une
captivité, qui était insuffisante pour satisfaire la haine de Colbert,
la vengeance du roi et la malignité des envieux.
Voici comme Louis XIV, dans ses _Mémoires et instructions pour le
dauphin son fils_, s'applaudit d'avoir renversé son surintendant des
finances: «La vue des vastes établissemens que cet homme avait projetés,
et les insolentes acquisitions qu'il avait faites, ne pouvaient manquer
qu'elles ne convainquissent mon esprit, du déréglement de son ambition;
et la calamité générale de tous mes peuples sollicitait sans cesse ma
justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi,
était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée
en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle
espérance de me tromper; et bien loin d'en devenir plus sage, tâchait
seulement d'en devenir plus adroit. Mais quelque artifice qu'il pût
pratiquer, je ne fus pas long-temps sans reconnaître sa mauvaise foi;
car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de
fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales, et de
mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur
achetait à mes dépens, dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre
souverain de l'État.» (_OEuvres de Louis XIV_, t. 1, p. 101 et suiv.) La
suite de cette violente récrimination contre un ennemi humilié et vaincu
prouve assez la haine implacable que lui portait le roi, et l'on frémit
d'indignation en pensant que Pellisson a prêté au ressentiment de Louis
XIV une plume immortalisée par la défense de Fouquet.
Louis XIV, _ne voulant plus de surintendant, afin de travailler lui-même
aux finances_[107], et craignant l'ascendant de Fouquet qui aspirait à
remplacer Mazarin, le fit arrêter à Nantes, le 5 septembre 1661, après
trois ou quatre mois de sourdes manoeuvres et de perfides caresses. La
reine-mère avait été la seule confidente, et peut-être, à la
sollicitation de sa favorite Mme de Chevreuse, l'instigatrice de ce
projet, mûri dans une noire et profonde dissimulation. On prétend
qu'Anne d'Autriche avait reçu en cachette de Fouquet beaucoup d'argent
dont celui-ci demandait quittance, et que Mazarin, au lit de mort, avait
invité le jeune roi à commencer son règne par ce coup d'état; aussi,
pendant le procès de Fouquet, fit-on circuler une pièce intitulée _la
Passion de M. Fouquet_, dans laquelle Mazarin _mourant_ disait comme
Judas: «Celui que je baiserai, c'est celui même: prenez-le![108]»
[107] Lettre du roi à sa mère pour lui annoncer l'arrestation de
Fouquet, _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 50. Cette lettre montre à
quel point Louis XIV craignait le surintendant. L'arrestation de
Fouquet est fort bien racontée dans les _Mémoires de Choisy_,
collection Petitot, seconde série, t. 63, p. 258 et suiv.
[108] _Le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Richelieu
et Mazarin et de M. Colbert, représenté en diverses satires et
poésies ingénieuses, avec un recueil d'épigrammes sur la vie et la
mort de M. Fouquet_, Cologne, Pierre Marteau, 1694, in-12. Toutes
les pièces relatives à Fouquet datent de son procès et aucune ne
fait mention de sa _mort_. Un quatrain sans titre, imprimé parmi ces
pièces, pourrait bien faire allusion à quelque mystère dont la
nouvelle d'_Adelaïs_ contient le mot:
Il n'est rien qui dure si peu
Qu'une ardeur légitime et sage:
On ne dit point qu'en mariage
Amour ait jamais fait grand feu.
Si cette épigramme se rapporte au mariage du roi, on peut croire que
la galanterie de Fouquet s'était élevée jusqu'à la reine. Quant au
conseil donné au roi par Mazarin _mourant_, il est attesté par les
historiens; les _Mémoires du comte de Rochefort_, p. 211 et 212,
rapportent ce fait avec beaucoup de particularités.
Les griefs et l'antipathie du roi contre l'ambitieux ministre étaient
encore accrus et envenimés par l'audace que Fouquet avait eue de porter
ses vues galantes sur Mlle de La Vallière, que Louis XIV aimait en
secret. Ce fut sans doute ce qui détermina la perte de cet insolent
rival de puissance et d'amour.
La magnifique fête de Vaux (17 août 1661, voyez la _Muse historique_ de
Loret et les _Lettres_ de La Fontaine) n'avait été donnée que pour les
doux yeux de Mlle de La Vallière, à qui Mme Duplessis-Bellière, l'amie
et l'entremetteuse du surintendant, osa faire des propositions au nom de
Fouquet, qui se vantait d'avoir dans son coffre-fort le tarif de toutes
les vertus. En effet, «peu de personnes de la cour, dit Mme de
Motteville (_Mémoires_, coll. Petitot, 2e série, t. 40, p. 144), furent
exemptes d'avoir été sacrifier à ce veau d'or;» et dans sa maison de
plaisance à Saint-Mandé, «des nymphes que je nommerais bien si je
voulais, dit l'abbé de Choisy (_Mémoires_, p. 211), et des mieux
chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or.»
Les poursuites de Fouquet vis-à-vis Mlle de La Vallière eurent tant
d'éclat, que cette chanson passa de bouche en bouche aux oreilles du roi
offensé:
Nicolas va voir Jeanne:
--«Oh! Jeanne, dormez-vous?
--Je ne dors ni ne veille.
Je ne pense point en vous:
Vous perdez vos pas,
Nicolas!»
Nicolas la cajole
Et lui fait les yeux doux,
Lui offre la pistole,
Et lui veut tâter le poulx:
--«Vous perdez vos pas,
Nicolas![109]»
[109] Cette chanson, qui a deux autres couplets, se trouve, avec une
autre sur le même sujet, dans le fameux recueil manuscrit de
chansons historiques, recueillies par ordre du comte de Maurepas, en
plus de quarante volumes in-4º. Ce recueil est à la Bibliothèque du
roi.
Louis XIV entendit aussi les plaintes de sa maîtresse, qui lui demandait
une sauvegarde contre les outrages du surintendant. Louis XIV, qui peu
d'années après exila et embastilla Bussy-Rabutin pour la chanson de
_Deodatus_, ne souffrit pas que Mlle de La Vallière fût exposée plus
long-temps aux séductions de Fouquet, et s'érigea en vengeur des maris
qui ne pardonnaient pas à l'amant de leurs femmes, quoiqu'ils fussent
ses pensionnaires.
A la tête de ces nombreux ennemis qui s'acharnaient à la perte de
Fouquet, Colbert n'était pas le moins acharné, sans que l'on sache le
motif de cette haine furieuse qui semblait altérée du sang de ce
malheureux: «Il a affaire à une rude partie, écrivait Guy-Patin le 21
mars 1662; et je sais de bonne part que M. Colbert fera ce qu'il pourra
pour le perdre.» Guy-Patin écrivait encore le 30 mai 1664: «Les parens
de M. Fouquet sont ici en grande alarme et ont peur de l'issue du
procès: la haine que lui porte M. Colbert poussera les choses bien
loin.» Colbert avait tissu de ses mains les filets où le surintendant
était venu tomber en aveugle; Colbert dirigeait les ressorts secrets de
cette vaste procédure, soufflait sa haine dans l'esprit des juges,
assistait aux inventaires des papiers trouvés sous les scellés: Fouquet
l'accusa même d'avoir fait subir à ces papiers une foule
d'altérations[110].
[110] Voyez l'_Inventaire des pièces baillées à la Chambre de justice
par maître Nicolas Fouquet contre M. le procureur-général,
concernant les défauts des inventaires_, dans le _Recueil des
défenses de M. Fouquet_, imprimées en Hollande par les Elzeviers,
1665 et 1667, 15 vol. in-12. Les _Défenses de Fouquet_ ont été
écrites par lui-même ou corrigées tout entières de sa main, comme on
le voit aux annotations marginales de plusieurs exemplaires de
l'édition in-4º conservés à la Bibliothèque du roi et chez M.
Villenave. Pellisson et Levayer de Boutigny coopérèrent à ces
admirables défenses.
Pendant ce procès mémorable, qui dura plus de trois ans avec un menaçant
appareil de rigueurs judiciaires, les amis de Fouquet luttèrent de
dévouement et de courage contre les manoeuvres de ses ennemis: toute la
haute littérature, Molière, Corneille, La Fontaine, Saint-Evremond, Mmes
de Sévigné et de Scudéry, étaient en deuil; des écrivains d'un ordre
moins élevé, Loret, Hesnaut, avaient pris la plume pour la défense de
leur Mécène; les épigrammes les plus injurieuses pleuvaient sur Colbert;
des émissaires parcouraient les provinces, afin d'échauffer la pitié en
faveur de l'accusé; les financiers répandaient de l'argent pour sauver
leur patron: Gourville distribua plus de cent mille écus à cet objet; la
magistrature tournait toutes ses sympathies vers son ancien
procureur-général, qui réclama toujours ses _juges naturels_ et refusa
de reconnaître les pouvoirs extraordinaires de la Chambre de justice.
Colbert feignit de mépriser le sonnet satirique d'Hesnaut, mais il
poursuivit avec fureur tout ce qui osait se déclarer pour Fouquet et
tout ce qu'il pouvait frapper impunément. Les courtisans, quoique
chargés des bienfaits du surintendant, n'eurent garde de prendre parti
pour un ministre en disgrâce; mais une foule de subalternes, moins
prudens et plus généreux, furent victimes de leur zèle pour le malheur:
pendant que la famille de Fouquet était tenue à distance de la prison
sans pouvoir communiquer même par lettres avec le prisonnier d'état;
pendant que la mère, la femme, les gendres, les frères de cet infortuné
attendaient l'issue de son long procès, la Bastille était encombrée de
gazetiers, d'imprimeurs, de colporteurs, de marchands qui avaient voulu
servir la cause de l'opprimé et qui passaient des cachots aux
galères[111].
[111] _Bastille dévoilée_, première livraison, p. 34 et suiv. Les
notes relatives aux années 1661, 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas
trouvées complètes. Voici la traduction d'une inscription latine qui
était gravée sur les murs d'un cachot de la Bastille: «Siméon
Martin, prédicant très-impie et se disant le fils de Dieu, après
dix-huit ans de captivité, fut brûlé vif. Ses disciples, Remelly fut
envoyé aux galères, et Jaubert Hubart au gibet de la Bastille, pour
avoir falsifié... Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de
Nicolas Fouquet, ministre d'état, tous les agens du trésor ayant été
très-étroitement enfermés ici.» _Révolutions de Paris_, dédiées à la
nation, in-8º, p. 119. Voyez les pièces satiriques contre Colbert et
les juges de Fouquet dans le _Nouveau siècle de Louis XIV_, in-8º,
t. 2 p. 40 et suiv.
On vit alors se réaliser l'allégorie que la peinture avait multipliée
dans l'ornement du château de Vaux: l'écureuil, qui figurait aux
armoiries de Fouquet, avec cette devise: _Quo non ascendam?_ (où ne
monterai-je pas?) avait à combattre le serpent héraldique de Colbert et
les trois lézards de Letellier[112]. «Colbert est tellement enragé,
écrivait Mme de Sévigné le 19 décembre 1664, qu'on attend quelque chose
d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» Les lettres de
Mme de Sévigné à Arnauld de Pomponne sont la plus touchante histoire de
ce procès, où se montre partout la _rage_ de Colbert.
[112]
Le petit écureuil est pour long-temps en cage;
Le lézard plus adroit fait mieux son personnage;
Mais le plus fin des trois est un vilain serpent
Qui s'abaissant s'élève, et s'avance en rampant.
Ce ne furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de
Fouquet; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allégorique.
_Lettre de Guy-Patin_, du 6 mars 1663.
L'avocat-général Talon avait requis que l'accusé fût condamné à être
_pendu et étranglé tant que mort s'ensuive, en une potence qui, pour cet
effet, sera dressée en la place de la cour du Palais_; enfin le
tribunal, éclairé par la noble conduite de MM. d'Ormesson et de
Roquesante, repoussa les conclusions furibondes de Pussort et de
Berryer, en prononçant le bannissement à la majorité de treize voix
contre neuf, qui opinèrent pour la mort.
Le roi, Colbert, Letellier, et les grands ennemis de Fouquet,
s'indignèrent de n'avoir pas été mieux servis dans leurs espérances. «On
s'attendait à la cour que par le crédit de M. Colbert, sa partie, M.
Fouquet serait condamné à mort, ce qui aurait été infailliblement
exécuté sans espérance d'aucune grâce.» (Lettre de Guy-Patin, du 23
décembre 1664.)
Anne d'Autriche, qui devait une demi-guérison à un des remèdes secrets
de Mme Fouquet, mère du surintendant, avait répondu à cette dame, quatre
jours avant le jugement: «Priez Dieu et vos juges tant que vous pourrez
en faveur de M. Fouquet, car, du côté du roi, il n'y a rien à
espérer[113].» Après le jugement, Louis XIV dit chez Mlle de La
Vallière: «S'il avait été condamné à mort, je l'aurais laissé
mourir[114]!» Le bruit courait même que le roi était _fâché contre ceux
qui n'avaient point condamné à mort M. Fouquet_[115].
[113] _Lettre de Guy-Patin_, du 23 décembre 1664. Mme de Sévigné
raconte aussi ce qui se passa entre Mme Fouquet et la reine-mère.
[114] Ce mot cruel, rapporté par Racine dans ses _Fragmens
historiques_, est révoqué en doute par Voltaire; cependant Racine
n'était pas capable de rien écrire qui pût déplaire au roi, et Louis
XIV, dans ses _Mémoires_, ne parle pas de Fouquet en des termes qui
ressemblent à de la clémence.
[115] _Lettre de Guy-Patin_, citée ci-dessus. Le recueil épistolaire
de Guy-Patin est rempli de détails curieux relatifs à l'affaire de
Fouquet.
La _commutation_ de l'exil en prison perpétuelle, le choix de cette
prison dans un château éloigné sur les frontières du Piémont, le brusque
départ du condamné, donnaient matière à bien des craintes pour les jours
du surintendant. Une prophétie de Nostradamus et l'apparition d'une
comète alimentèrent la rumeur sinistre qui accompagna le prisonnier à
Pignerol[116].
[116] _Lettres de Guy-Patin_, du 24 et du 25 décembre. Dans la
première: «On dit que les mousquetaires sont commandés pour mener
demain M. Fouquet à Pignerol: _Musa, locum agnoscis, et quamdiù vero
sit hæsurus illic, apud nos arcanum est; soli Deo et regi cognitum
est tantum negotium._»
«Quand on est entre quatre murailles, dit Guy-Patin dans une lettre du
25 décembre 1664, on ne mange pas ce qu'on veut et on mange quelquefois
plus qu'on ne veut; et de plus, Pignerol produit des truffes et des
champignons: on y mêle quelquefois de dangereuses sauces pour nos
Français, quand elles sont apprêtées par des Italiens. Ce qui est bon
est que le roi n'a jamais fait empoisonner personne; mais en
pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorité?» Mme
de Sévigné, qui n'avait pas le caractère frondeur du médecin antagoniste
de l'antimoine, écrivit aussi, dans les premiers jours de janvier 1665:
«Notre cher ami est par les chemins. Le bruit a couru qu'il était bien
malade; tout le monde disait: Quoi! déjà!...»
Cependant la catastrophe qu'on redoutait n'eut pas lieu, et même la vie
du prisonnier fut protégée _miraculeusement_, lorsque (juin 1665) la
foudre tomba en plein midi sur le donjon de Pignerol, mit le feu aux
poudrières, et fit sauter une partie de la prison avec bien des victimes
écrasées sous les ruines: Fouquet, _presque lui seul sain et sauf,
conservé dans la niche d'une fenêtre_, fournit à ses amis une occasion
de répéter que «souvent ceux qui paraissent criminels devant les hommes,
ne le sont pas devant Dieu[117].»
[117] T. 13 du _Procès de Fouquet_, p. 326.
Il est clair que Fouquet, détenu à Pignerol, inspirait encore de la
haine à Colbert, et des appréhensions continuelles à Louis XIV: on eût
dit qu'il possédait quelque grand secret dont la divulgation pouvait
être funeste à l'État, ou du moins blesser mortellement l'orgueil du
roi; aussi, Saint-Mars était-il d'autant plus actif à l'empêcher
d'écrire, que Fouquet s'ingérait sans cesse à le faire.
Fouquet fabriquait des plumes avec des _os de chapon_, et de l'encre
avec de la suie délayée dans du vin; il inventait par des combinaisons
chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier qu'_en les
chauffant_; quand on lui eut retiré toute espèce de papier, il écrivit
sur ses rubans, sur la doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, sur
ses serviettes, sur ses livres, et tous les jours Saint-Mars, qui le
_fouillait_ lui-même par ordre du roi, découvrait des écritures dans le
dossier de sa chaise et dans son lit[118]. Le roi _approuvait les
diligences_ de ce geôlier pour ôter à Fouquet _toutes sortes de moyens
d'écrire_.
[118] Voici une lettre de Louvois à Saint-Mars, dans laquelle on voit,
et les tentatives de Fouquet pour tromper ses geôliers, et les
précautions de ceux-ci: «J'ai reçu vos lettres avec des billets
écrits par M. Fouquet et avec un livre (écrit sans doute sur les
marges); le roi a vu le tout, et n'a pas été surpris de voir qu'il
fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts
pour empêcher qu'il n'en reçoive. Comme il se sert, pour écrire, de
choses qu'on ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire une
plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre, il est bien
difficile d'apporter un remède efficace pour l'en empêcher.
Néanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez
mis auprès de lui, de ce qu'il a écrit, non seulement les papiers
que vous m'avez envoyés, mais encore ceux qui étaient dans le
dossier de sa chaise, sans qu'il vous en ait averti. Vous devez
l'exhorter à être plus fidèle désormais, et comme quelque chose que
fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela
lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon
que vous le fouilliez, que vous lui ôtiez tout ce que vous lui en
trouverez, et lui fassiez entendre que, s'il s'avise de faire de
nouveaux efforts pour corrompre vos gens, vous serez obligé de le
garder avec bien plus de sûreté et de le fouiller tous les jours. Il
faut que vous essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a
écrit les quatre lignes qui ont paru dans le livre en le chauffant,
et de quoi il a composé cette écriture.» 26 juillet 1665. Voyez
aussi, dans le premier volume de l'_Histoire de la détention des
Philosophes_, les lettres du 21 août, 12 et 18 décembre 1665, et
surtout celle du 21 novembre 1667.
Enfin, au bout de deux ans, le prisonnier, renonçant à lutter de ruse
avec Saint-Mars, se contenta d'_exercer ses beaux talens à la
contemplation des choses spirituelles_, et composa, de mémoire,
plusieurs traités de morale, _dignes de l'approbation de tout le monde_,
pour imiter le ver à soie dans sa coque, dont il avait fait son emblème
avec cette devise: _Inclusum labor illustrat_. Le noble usage que
Fouquet fit alors de son temps donna lieu de dire qu'on n'avait _bien
connu sa capacité, que depuis sa prison_[119].
[119] T. 13 du _Procès de Fouquet_, p. 365.
Néanmoins, l'inquiétude du roi était toujours en éveil sur ce que
pouvait dire et écrire le prisonnier: on espionnait les personnes qui se
rendaient de Paris à Pignerol, et on enjoignait à tous les individus
suspects, de quitter cette ville, avant que Fouquet pût entrer en
relation avec eux; plusieurs de ses valets, qu'il avait mis dans sa
confidence, furent retenus au secret pendant sept ou huit mois, et _bien
maltraités_ ayant d'être expulsés de la citadelle; plusieurs soldats de
la compagnie-franche passèrent devant un conseil de guerre, pour lui
avoir _parlé_: deux ou trois furent pendus, d'autres envoyés aux
galères. Ces malheureux avaient été arrêtés sur le territoire du duc de
Savoie, et livrés à Saint-Mars par le major de Turin, qui reçut une
récompense de la part du roi. Fouquet, même après les adoucissemens
apportés à son sort, dans les dernières années de cette détention, ne
pouvait s'entretenir avec personne, sinon en présence de Saint-Mars ou
de ses officiers; on ne lui permettait pas de _communication
particulière_ avec Lauzun: ces deux compagnons d'infortune
communiquaient par un _trou_, à l'insu du gouverneur[120].
[120] _Histoire de la détention de Fouquet_, par M. Delort, et
correspondances relatives, t. 1 de l'_Histoire de la détention des
Philosophes_. Voyez dans les _Mémoires de Saint-Simon_, t. 20, p.
439, comment s'établirent les rapports secrets de Fouquet avec
Lauzun, et la haine qui s'ensuivit entre eux.
Un trait inouï de Saint-Mars témoigne assez jusqu'où s'étendaient les
pouvoirs que le roi lui avait conférés, et avec quelle dureté il en
usait quelquefois pour obliger Fouquet à renoncer aux projets de fuite
que celui-ci nourrissait sans cesse. Au mois de novembre 1669, Fouquet
avait jeté des tablettes par sa fenêtre; un soldat, nommé Laforêt, les
avait ramassées et se préparait à les remettre à _quelqu'un_ qui lui
était indiqué par Champagne, valet du prisonnier: six pistoles avaient
été les arrhes du marché; mais Saint-Mars découvrit cette intrigue,
saisit les tablettes, les envoya au roi, demanda et obtint l'extradition
de Laforêt, réfugié en Savoie, et le fit _exécuter_ sur-le-champ: les
complices de cet homme furent pareillement jugés et condamnés; le valet
Champagne n'eut pas une meilleure fin que Laforêt[121]. Saint-Mars
voulut ajouter aux disgrâces de son prisonnier _celle d'attacher le
cadavre de ce valet aux créneaux du cachot, afin qu'il eût
continuellement devant les yeux cet horrible spectacle_[122].
[121] Voyez la preuve de cette justice expéditive dans les lettres de
Louvois de décembre 1669 et janvier 1670, _Histoire de la détention
des Philosophes_, t. 1.
[122] _Histoire de la Bastille_, par Renneville, t. 1, p. 74.
Renneville avait appris cette affreuse anecdote du neveu même de
Saint-Mars, lequel la racontait _comme un acte fameux de l'héroïsme
de son oncle_, mais désignait Lauzun au lieu de Fouquet pour la
victime de cette atrocité. Nous accueillons la tradition de la
Bastille avec confiance, parce qu'elle s'accorde avec l'autorité
absolue que le roi avait donnée à Saint-Mars, en lui recommandant
toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et
réservée vis-à-vis de Fouquet. Si Lauzun avait eu à se plaindre d'un
pareil raffinement de cruauté à son égard, il n'aurait pas manqué de
le publier après sa sortie de prison, et ce trait eût semblé assez
neuf pour qu'on prît la peine de le conserver dans les anecdotes du
temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part à personne des
mystères de douleur qu'il offrait à Dieu. On demeure convaincu en
lisant l'histoire de l'araignée, attribuée aussi à Lauzun, que
Fouquet est bien réellement le seul contre qui Saint-Mars employait
ces ressources de barbarie.
Après la mort vraie ou fausse de Fouquet en 1680, on eut la certitude de
ses intelligences avec Lauzun, qui devait savoir _la plupart des choses
importantes dont M. Fouquet avait connaissance_: défense fut donc faite
à Saint-Mars d'_entrer en aucun discours ni confidence avec M. de
Lauzun, sur ce qu'il peut avoir appris de M. Fouquet_. Les papiers et
les vers de ce dernier avaient été _emportés_ par son fils, ce qui
déplut fort au roi; mais d'autres papiers, trouvés _dans les poches des
habits_ de Fouquet, furent envoyés _en un paquet_ à Louvois, qui les
remit à Louis XIV, intéressé sans doute à les connaître et à les
anéantir. Enfin, les deux valets de Fouquet, nommés Larivière et
Eustache d'Angers, qui n'ignoraient pas sans doute les secrets de leur
maître, furent enfermés dans une chambre où ils n'avaient communication
avec qui que ce fût, _de vive voix ni par écrit_, et Saint-Mars eut
ordre de dire qu'ils avaient été _mis en liberté_, si quelqu'un venait à
_demander de leurs nouvelles_[123]. Ces précautions extraordinaires ne
ressemblent-elles pas à celles qui furent prises en 1703, à la Bastille,
pour faire disparaître les vestiges de _Marchialy_?
[123] Lettres de Louvois, des mois d'avril, mai et juin 1680, t. 1 de
l'_Histoire de la détention des Philosophes_.
L'accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur des chimères. Ses
négociations secrètes avec l'Angleterre; ses projets pour se rendre
indépendant et se retirer, en cas de disgrâce, dans sa principauté de
Belle-Ile, qu'il faisait fortifier; son empressement à gagner des
créatures, qu'il achetait à tout prix, en mettant des charges
importantes sous leur nom, et en leur donnant des pensions secrètes; le
nombre de ses amis et de ses _habitudes_; les prodigieuses ressources de
son génie actif et audacieux[124] devaient nécessairement laisser, après
sa condamnation, des germes de trouble dans l'État et d'inquiétude dans
l'esprit de Louis XIV.
[124] Tous ces faits résultent de la lecture des pièces du procès,
malgré l'adresse de la défense.
Fouquet, durant sa détention, n'était pas aussi oublié que l'a dit
Voltaire: bien des personnes, qui avaient détourné l'issue funeste d'une
accusation de lèze-majesté, s'occupaient encore de sa délivrance, au
risque de partager sa prison. Guy-Patin dit, dans une lettre du 16 mars
1666: «Le surintendant de jadis a eu le soin de se faire plusieurs amis
particuliers qui voudraient bien encore le servir, et, en attendant
l'occasion, ils travaillent à faire un grand recueil de diverses pièces
pour sa justification, en quatre volumes in-folio.»
C'étaient ces amis courageux qui, ne pouvant réussir à trouver des
presses libres en France, allèrent chercher celles d'Elzevier, en
Hollande, pour publier l'innocence du surintendant[125], et qui, malgré
les négociations menaçantes de Colbert avec les États-Généraux, firent
paraître successivement les quinze volumes in-12 contenant tout le
procès de Fouquet, précédé de son éloge non équivoque: «On ne saurait
assez admirer qu'un homme comme M. Fouquet, déchu d'une haute et
puissante fortune, jeté dans une prison, dépouillé de ses biens, éloigné
de ses amis, privé de ce qu'il avait de plus cher, et enfin accablé
d'une infinité d'adversaires, (qui sont des disgrâces capables d'abattre
et d'étourdir les esprits les plus forts), a pu vaincre tant de
difficultés, surmonter tant d'obstacles, souffrir si constamment, se
défendre avec tant d'esprit, et résister si vigoureusement, que jamais
homme n'a parlé plus pertinemment que lui, qu'il n'a jamais mieux
défendu sa cause, ni tant embarrassé ses accusateurs, et que les raisons
qu'il emploie pour faire éclater son innocence, invalider les argumens
de son antagoniste, et pour rétorquer sur ses parties les crimes qui lui
sont imposés, semblent très-concluantes, et comme autant de
démonstrations, à la force desquelles il est impossible de ne pas se
rendre.» (Tome 1, _Au lecteur_.)
[125] Le ministre plénipotentiaire de Hollande à la cour de France
écrit au grand-pensionnaire Jean de Witt: «On a _ici_ avis de bonne
part qu'on imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M.
Fouquet, où, comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et
quelques autres seigneurs pourraient être attaqués. Il est certain
que cela ne peut être agréable au roi.» (27 février 1665.) «Je suis
fâché que les actes du procès de M. Fouquet aient été publiés avant
qu'on en ait pu arrêter l'impression. On m'a rapporté que M. Colbert
s'en est plaint avec aigreur.» (13 mars 1665). _Lettres et
négociations de Jean de Witt_, t. 3.
Guy-Patin dit, au mois de septembre 1670: «Il est certain que le roi
d'Angleterre a écrit au roi en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas
d'apparence que M. Colbert consente à cette liberté, contre laquelle il
a fait tant de machines: _Intereà patitur justus_.» Guy-Patin dit
ailleurs que les jésuites, à qui Fouquet, _leur grand patron_ du temps
de ses richesses, avait donné tant de marques de munificence (_plus de
six cent mille livres_), s'employaient aussi, par reconnaissance, à
secourir leur bienfaiteur, dont les chiffres brillaient toujours en
caractères d'or sur les reliures des livres du collége de Clermont, à
Paris[126].
[126] Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna
au collége de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres
qui manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force, _Description
de Paris_, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeitz, dans son _Séjour de
Paris_, Leyde, 1727, 2 vol. in-12, dit que cette pension annuelle
s'élevait à mille écus. «Les livres qu'on achète pour cet argent
sont marqués au dos de deux Phi grecs, qui doivent signifier
_François_ Fouquet.» t. 1, p. 261. Ce n'est pas _François_, mais
_Fouquet_ tout court, que signifie cette lettre grecque, puisque la
fondation était l'oeuvre de Nicolas Fouquet et non de son père. Au
reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison,
car le père Des Escures, supérieur des jésuites à Pignerol, parut
_suspect_ et n'eut plus la permission d'entrer au donjon; Fouquet ne
put même obtenir que ce supérieur le vînt entendre en _confession
générale_. V. le 1er volume de l'_Histoire de la détention des
Philosophes_.
Certes, les jésuites, tout-puissans par le canal du père La Chaise,
auraient obtenu la grâce de leur patron, si la prison perpétuelle
n'avait puni que les fautes politiques de Fouquet. C'était son
amour-propre d'homme et d'amant que Louis XIV vengeait par cette cruelle
captivité; car, sans parler de la supposition entièrement dénuée de
preuves, qui s'est présentée à nous dans l'examen de la nouvelle
d'_Adelaïs_, il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les
prémices de trois amours du roi.
Mlle de Beauvais, Mlle de La Vallière et Mme de Maintenon, autrefois Mme
Scarron, furent en butte aux galanteries du surintendant, ainsi que le
prouvèrent non seulement des brouillons de lettres écrites en son nom
par son secrétaire Pellisson, et trouvés dans ses poches au moment de
son arrestation, mais encore des lettres de presque toutes les femmes de
la cour, découvertes dans une cassette à Saint-Mandé. Le roi, qui
dépouilla lui-même les papiers de Fouquet[127], ne voulut pas que ces
tendres correspondances, parmi lesquelles fut compris le nom de la prude
Mme de Sévigné[128], figurassent dans l'_inventaire_ des papiers du
surintendant.
[127] Mlle de Scudéry blâme indirectement la conduite de Louis XIV,
dans les _Considérations nouvelles sur divers sujets_, 1684, 2 vol.
in-12, qu'elle dédia pourtant au roi. «Après la bataille de
Pharsale, dit-elle au chapitre _de la Magnificence_, on remit entre
les mains de César des cassettes qui contenaient tous les papiers de
Pompée. La politique et la prudence eussent peut-être voulu qu'il
les eût examinées soigneusement. Comme il avait résolu, après cette
grande victoire, de gagner les coeurs par la douceur et la clémence,
il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort, il
ne voulut point savoir les noms des amis particuliers de son ennemi
et fit brûler tous ses papiers sans les lire.»
[128] Bussy-Rabutin raconte dans ses _Mémoires_ que le chancelier lui
dit que les lettres de Mlle de Sévigné «étaient des lettres d'une
amie qui avait eu de l'esprit, et qu'elles avaient bien plus
_réjoui_ le roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que
le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié.» Mme
de Sévigné néanmoins fut très-contrariée de cette découverte: «Que
dites-vous de _tout_ ce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle
dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire
que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais
eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être
sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être
fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne comprendront
jamais cette vérité. Je pense que vous comprendrez bien aisément la
douleur que cela fait à un coeur comme le mien.»
Celui-ci nia pourtant, avec une énergique et noble indignation, avoir
rien reçu ni rien écrit de semblable à _certaines_ lettres qu'on lui
attribuait:
«Ce que je ne puis dissimuler, dit-il (t. 12, p. 94 du _Procès de M.
Fouquet_), c'est l'horreur des outrages que mes ennemis ont vomi contre
mon honneur, au moment où j'ai été arrêté, ayant méchamment, et par un
complot qui ne peut avoir été concerté qu'avec les démons les plus
enragés, supposé des lettres scandaleuses que les plus perdues de toutes
les femmes publiques ne voudraient pas avoir écrites ni pensées, et
d'avoir eu l'effronterie de les publier sous des noms de personnes de
qualité qu'on a voulu diffamer par-là, et me rendre odieux au roi et au
public, encore que tout fût calomnieusement forgé dans la boutique de
ces abominables forgerons qui n'éviteront jamais le châtiment de leurs
méchancetés, puisqu'elles sont si détestables, qu'elles ne sauraient
être vengées que par l'enfer même qui les a produites, ou par une
pénitence publique qui répare la réputation de toutes les personnes qui
peuvent y avoir intérêt.
»On a eu l'impudence de dire que ces lettres dissolues avaient été
trouvées sous mes scellés, et ceux qui les avaient mises dans leur
poche, en sortant de leur propre maison, ont feint de les avoir trouvées
dans la mienne. _Ils y ont mêlé le nom des personnes qui pouvaient
animer le roi contre moi_, et pendant que j'étais rigoureusement détenu
et sans commerce, on distribuait par tout le royaume les copies de ces
infâmes compositions d'un infâme auteur!
»_Peut-on bien seulement entendre le récit de _CRIMES SI ÉNORMES_, sans
que les cheveux en dressent sur la tête?_ peut-on s'étonner assez de
l'excès d'une telle rage? et peut-il rester quelque action à laquelle
des gens capables d'avoir commis cette exécration aient fait scrupule de
se porter pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition, puisqu'ils
ont bien pu se résoudre à celle-là, qui est le comble de toute la
malignité la plus diabolique?
»L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a
supposés malicieusement entre les miens; les coupables ont eu recours à
l'autorité du roi pour les mettre à couvert d'une recherche qu'ils ont
eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire
connaître la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, sévère vengeur des
parjures, en la présence duquel j'ai dicté et signé ceci, de me perdre
sans miséricorde, si ces infâmes lettres qu'on a fait courir par le
monde ne sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par
mes ennemis, lesquelles n'ont jamais été du nombre de mes papiers, et je
conjure en même temps la justice divine de rendre cette vérité si connue
et si manifeste, que le roi puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a
faite, non seulement à moi, mais à sa majesté, et les honteux artifices
dont on s'est servi pour surprendre sa bonté et pour l'animer à ma
perte!»
A cette éloquente déclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signée
de sa main: _En écrivant ceci, j'en ai juré sur les saints Évangiles de
Dieu, en présence de mon conseil et de M. d'Artagnan_ (qui le gardait à
vue).
Quelles étaient donc ces lettres _infâmes_ qui pouvaient _animer_ le roi
à la perte de Fouquet? Ce n'étaient point assurément ces billets remplis
de _douceurs fades_, qui avaient _réjoui_ le roi, selon Bussy-Rabutin.
Quels étaient ces _crimes si énormes_ dont on ne pouvait entendre le
récit, _sans que les cheveux en dressent sur la tête_? Fouquet n'eût
point qualifié de la sorte des propositions galantes adressées à Mlle de
La Vallière. Que contenait cette cassette, si secrètement ouverte, que
Letellier avait vu _seul avec le roi_ les lettres qui étaient
dedans[129]? Pourquoi ce serment fait sur l'Évangile avec tant de
solennité, pour nier toute participation à des lettres _scandaleuses_?
Fouquet paraissait moins ému lorsqu'il avait à répondre aux accusations
de lèze-majesté, de _voleries_ et de complots contre l'État.
[129] Cette particularité se trouve dans un fragment des _Mémoires_
manuscrits de Bussy-Rabutin, cité par M. de Monmerqué dans son
édition des _Lettres de Sévigné_, t. 1: ce fragment a été supprimé
dans toutes les éditions de ces _Mémoires_. Quant aux lettres de la
cassette, Mme de Motteville dit que «le roi et la reine sa mère les
ayant toutes lues, y virent des choses qui firent tort à beaucoup de
personnes.»
Ici l'imagination se perd en conjectures, pour deviner les _crimes
énormes_ qu'on imputait au surintendant et qui ne furent pas articulés
contre lui dans son procès. On est entraîné malgré soi à réfléchir sur
la nouvelle d'_Adelaïs_, cette justification posthume de Fouquet.
Le roi, qui était sans doute juge et partie dans cette cause, plus
scandaleuse que criminelle, se garda bien d'ordonner les informations
que réclamait Fouquet. Mais les copies de ces lettres[130] se
multiplièrent toutefois, de même que les originaux qu'on fabriquait
exprès tous les jours pour affliger les personnes les plus respectables
par leurs moeurs. «Par ces lettres, dit Mme de Motteville (_Mémoires_,
Collect. Petitot, 2e série, t. 40, p. 143), on vit qu'il y avait des
femmes et des filles qui passaient pour sages et honnêtes, qui ne
l'étaient pas. Il y en eut même de celles-là qui souffrirent pour lui,
qui firent voir que ce ne sont pas toujours les plus aimables, les plus
jeunes ni les plus galans, qui ont les meilleures fortunes, et que c'est
avec raison que les poètes ont feint la fable de Danaé et de la pluie
d'or.»
[130] Quelques-unes de ces curieuses lettres nous ont été conservées:
elles étaient dans les archives de la Bastille, avec cette note
écrite sur la liasse: «Toutes ces copies ont été données à Limoges à
M. de La Fresnaye, le 17 novembre 1661.» Les éditeurs des _Mémoires
historiques sur la Bastille_ ont recueilli ces copies, dont
l'authenticité est incontestable; t. 1, p. 55 et suivantes.
La pourvoyeuse ordinaire de Fouquet, Mme Duplessis-Bellière, qui s'était
chargée de marchander les faveurs de Mlle de La Vallière, fut exilée à
Montbrison, et les demoiselles de Menneville et de Montalais, qui
avaient trempé dans la conspiration contre la fidélité de la belle
maîtresse du roi, furent envoyées dans un couvent, malgré leur condition
de filles d'honneur de la reine.
Cependant les soupçons restèrent dans les jeunes têtes de la cour, au
sujet des relations de Fouquet avec Mlle de La Vallière; car, si d'une
part on montrait une lettre de Mme Duplessis au surintendant: «Je ne
sais plus ce que je dis ni ce que je fais, lorsqu'on résiste à vos
intentions. Je ne puis sortir de colère, lorsque je songe que cette
demoiselle a fait la capable avec moi; pour captiver sa bienveillance,
je l'ai encensée par sa beauté qui n'est pourtant pas grande, et puis
lui ayant fait connaître que vous empêcheriez qu'elle ne manquât de rien
et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma
contre moi, disant que vingt-cinq mille n'étaient pas capables de lui
faire faire un faux pas; et elle me répéta cela avec tant de fierté,
que, quoique je n'aie rien oublié pour la radoucir avant que de me
séparer d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au roi; de sorte qu'il
faudra prendre le devant; pour cela, ne trouvez-vous pas à propos de
dire, pour la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous
lui en avez refusé[131]?» d'une autre part, on donnait une
interprétation contraire à cette lettre de Fouquet, qu'on supposait
adressée à mademoiselle de La Vallière: «Puisque je fais mon unique
plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne fasse ma joie
de vous satisfaire; j'aurais pourtant souhaité que l'affaire que vous
avez désirée fût venue purement de moi: mais je vois bien qu'il faut
qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble ma _félicité_, et
j'avoue, ma chère demoiselle, qu'elle serait trop grande, si la fortune
ne l'accompagnait quelquefois de quelques traverses. Vous m'avez causé
aujourd'hui mille distractions, en parlant au roi; mais je me soucie
fort peu de ses affaires, pourvu que les nôtres aillent bien[132].» Le
voile des carmélites fut depuis jeté sur ces souvenirs, qui n'avaient
pas de quoi plaire à l'orgueilleux prince.
[131] Toute la lettre est imprimée à la p. 58, du t. 1 des _Mémoires
historiques sur la Bastille_. M. de Monmerqué, qui ne hasarde jamais
une citation sans remonter à la source originale, a pourtant
reproduit cette lettre dans une note des _Mémoires de Conrard_, ce
qui fait présumer qu'il l'avait trouvée dans les manuscrits de ce
laborieux compilateur.
[132] C'est l'abbé de Choisy qui rapporte cette lettre (_Mémoires_,
Coll. Petitot, 2e série, t. 63, p. 264); il la croit adressée à Mlle
de Montalais, l'une des maîtresses du surintendant; mais cette fille
d'honneur ne parlait pas au roi, de manière à causer _mille
distractions_ à Fouquet. Les éditeurs ont lu dans le manuscrit les
_vôtres_ au lieu des _nôtres_, ce qui ne répond pas au sens général
de la lettre.
Mais lorsque, vers l'année 1680, la veuve Scarron, devenue marquise de
Maintenon, parvint, à force de finesse, d'intrigue et de fausseté, à
supplanter Mme de Montespan, et à se guinder jusqu'au lit royal, Louis
XIV eut tout-à-coup les oreilles rebattues de ces anciennes lettres
découvertes dans la cassette de Fouquet, pièces de conviction des
mystères voluptueux de Saint-Mandé.
Alors on reproduisit ce billet de Mme Scarron: «Je ne vous connais point
assez pour vous aimer, et quand je vous connaîtrais, peut-être vous
aimerais-je moins. J'ai toujours fui le vice, et naturellement je hais
le péché; mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvreté.
J'ai reçu vos dix mille écus: si vous voulez en apporter encore dix
mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire.»
On commenta cet autre billet, plus concluant que le premier: «Jusqu'ici
j'étais si bien persuadée de mes forces, que j'aurais défié toute la
terre; mais j'avoue que la dernière conversation que j'ai eue avec vous
m'a charmée. J'ai trouvé dans votre entretien mille douceurs, à quoi je
ne m'étais pas attendue: enfin, si je vous vois seul jamais, je ne sais
ce qui arrivera[133].»
[133] Ces deux billets sont dans les _Mém. hist. sur la Bastille_, t.
1, p. 57. La Beaumelle, dans les _Mémoires de Mme de Maintenon_, t.
1, ch. 15, raconte, avec ses réticences ordinaires, l'anecdote à
laquelle ces lettres ont rapport. «Après la mort de Scarron, sa
veuve alla demander au surintendant la survivance de la pension
qu'il faisait au pauvre poète, et Fouquet voulut avoir les bénéfices
de sa libéralité: il envoya un écrin magnifique à la belle veuve,
qui, éclairée sur les intentions de ce protecteur intéressé, refusa
les diamans et garda sa vertu.» La Beaumelle n'a pas réussi
cependant à innocenter la démarche de Mme Scarron auprès du sultan
de Saint-Mandé.
Ces billets-doux et d'autres prirent des voix offensantes propres à
chagriner le roi, qui avait disgracié son favori Lauzun pour le punir de
s'être caché sous le lit de Mme de Montespan, et qui sentait les
vieilles piqûres d'amour-propre aussi cuisantes que de nouvelles.
Ce fut bien pis quand on tira des lettres de Scarron une preuve assez
malhonnête des rendez-vous de Françoise d'Aubigné et de Fouquet: «Mme
Scarron, écrivait le cul-de-jatte au maréchal d'Albret, a été à
Saint-Mandé. Elle est fort satisfaite de la civilité de Mme la
surintendante, et je la trouve si férue de tous ses attraits, que j'ai
peur qu'il ne s'y mêle quelque chose d'impur?»
On se rappela une foule de passages des lettres de Scarron, qu'on avait
recueillies autrefois comme des chefs-d'oeuvre de goût dans les ruelles
de l'hôtel Rambouillet. Ici, Mme Scarron avait gagné des flacons
d'argent aux loteries du surintendant; là, le mari réclamait l'exécution
des promesses faites à sa femme par Fouquet; Scarron recommandait l'un
après l'autre tous les parens de sa femme, et mettait toujours sa femme
en avant pour obtenir des _dons_ et des grâces de son _héros, le plus
généreux de tous les hommes, aussi bien que le plus habile homme du
siècle_[134].
[134] Voyez les lettres de Scarron dans ses _Dernières oeuvres_,
Paris, 1752, in-12, t. 2. «La requête que je vous envoie, écrit-il à
Fouquet, est pour un parent de ma femme, qui a toujours été bon
serviteur du roi, et qui est persuadé que vous me faites l'honneur
de m'aimer.» Il écrit une autre fois: «Cette affaire est la dernière
espérance de ma femme et de moi.» Il ne se lasse point de demander:
«Je vous prie de vous souvenir de la promesse que vous avez faite à
ma femme touchant le marquisat de son cousin de Circe.» Il ne rougit
pas même de son rôle d'importun: «Je crois qu'il ne se passe point
de jour que quelque chevalier ou quelque dame affligée ne vous aille
demander un don.»
Mais ce qui fournit surtout des armes à la malignité contre Mme de
Maintenon, ce fut le souvenir de la querelle de Scarron contre Gilles
Boileau, qui avait peu _ménagé_ la femme du cul-de-jatte dans cette
épigramme:
Vois sur quoi ton erreur se fonde,
Scarron, de croire que le monde
Te va voir pour ton entretien:
Quoi! ne vois-tu pas, grosse bête,
Si tu grattais un peu ta tête
Que tu le devinerais bien[135]?
[135] Malgré les apologies de La Beaumelle, qui représente la jeunesse
de Françoise d'Aubigné comme très-édifiante, il paraît certain que
cette amie de Ninon menait une vie peu régulière, et fréquentait une
compagnie où les exemples de libertinage ne lui manquaient pas,
témoin ce passage d'une lettre de son mari: «L'honneur de votre
souvenir, écrivait-il au duc d'Elbeuf, me consolera de l'absence de
Mme Scarron, que Mme de Montchevreuil m'a enlevée. J'ai grand'peur
que cette dame débauchée ne la fasse devenir sujette au vin et aux
femmes, et ne la mette sur les dents devant que me la rendre.» Au
reste, Scarron savait à quoi s'en tenir sur la conduite de sa femme,
qu'il révéla lui-même dans une chanson, avec laquelle on tympanisait
à la cour Mme de Maintenon: cette chanson finit ainsi:
Pour porter à l'aise
Votre chien de cu,
Tous les jours une chaise
Coûte un bel écu
A moi, pauvre cocu.
Scarron, piqué au vif d'avoir _deviné_, ne s'était pas contenté de
répondre par un débordement d'épigrammes grossières; il avait appelé à
son aide la protection de son bienfaiteur, qui fit cesser ce combat
poétique où Mme Scarron était exposée à de rudes vérités; car Gilles
Boileau menaçait de ne plus _garder de mesures pour le sexe_; mais on
lui ferma la bouche en lui remontrant que _les coups d'épigramme
pourraient dégénérer en coups de bâton_. Mme Scarron avait eu l'esprit
de ne pas _daigner s'offenser_ de l'épigramme _fort insolente_ décochée
contre elle; Fouquet s'en offensa et força Boileau de récuser ses vers,
avant que des _personnes de qualité_ se chargeassent _d'office_ de
venger l'honneur des dames. Scarron avoua qu'il n'y avait _rien de
commun_ entre lui et sa femme, comme le lui reprochait son adversaire,
et il adressa le récit du débat satirique au surintendant qui en était
la cause indirecte[136].
[136] _Dernières oeuvres_ de Scarron, éd. de 1752, t. 2, p. 198 et
suiv.
Les ennemis de Mme de Maintenon eurent beau jeu pour la décrier, en
exhumant ses anciennes galanteries et en faisant sonner haut la somme
dont Fouquet avait payé, vingt ans auparavant, ce que le roi payait
alors plus chèrement de sa gloire et de sa couronne. «Mme de Montespan
n'a rien oublié pour me nuire, écrivait en 1679 Mme de Maintenon: elle a
fait de moi le portrait le plus affreux.» Elle écrivait à son frère vers
la même époque: «Il n'y a _rien de nouveau_ dans les déchaînemens que
l'on a contre moi[137];» et dans une autre lettre: «Ne prenez point feu
sur le mal que vous entendez dire de moi. On est enragé, et on ne
cherche qu'à me nuire. Si on n'y réussit pas, nous en rirons; si l'on y
réussit, nous souffrirons avec courage. Veillez à vos discours par
rapport à moi. On vous en fait tenir de bien insensés, qu'on me répète
avec complaisance; du reste on s'accoutume à tout[137].»
[137] _Lettres de Mme de Maintenon_, 1756, t. 1, p. 178 et suiv.
En 1676, la Brinvilliers avait accusé Fouquet de tentatives
d'empoisonnement, sans doute sur la personne du roi: «Admirez le
malheur, s'écrie Mme de Sévigné à cette occasion (lettre du 22 juillet),
cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait et a dit ce qu'on
ne demandait pas; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé
Glazel, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir une herbe
qui fait du poison: elle a entendu dire cette belle chose à
Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour
_achever_ ce pauvre infortuné! Tout cela est bien suspect; on ajoute
encore bien des choses.» Cette dénonciation, que les ennemis de Fouquet
avaient soufflée sans doute à l'empoisonneuse sur la sellette, rappela
qu'on avait trouvé des poisons sous les scellés mis en 1661 dans la
maison de Saint-Mandé, et qu'on avait autrefois soupçonné le
surintendant de s'être défait du cardinal Mazarin[138].
[138] «On a dit qu'on avait trouvé des poisons chez lui, et on eut
quelque soupçon qu'il avait empoisonné le feu cardinal.» _Mémoires
de Mme de Motteville_, Coll. Petitot, 2e série, t. 40, p. 145. On
lit dans les _Lettres_ de Guy-Patin, 7 mars 1661: «Il court un bruit
que je tiens faux, que l'on a découvert que le cardinal Mazarin est
mort empoisonné; ôtés les petits grains d'opium et un peu de vin
émétique que l'on peut lui avoir donnés, ses veilles perpétuelles,
sa tumeur oedémateuse, ses faiblesses inopinées, ses suffocations
nocturnes, son dégoût universel et la perte d'appétit, en voilà plus
qu'il n'en faut pour mourir sans poison, mais c'est que l'on ne peut
empêcher les sots de parler.»
Au commencement de 1680, la Voisin, dont le procès fut la continuation
de celui de la Brinvilliers, ne manqua pas sans doute d'accuser aussi
Fouquet, elle qui imputait des homicides à Racine et à La Fontaine!
Un vieux prêtre, Étienne Guibourg, complice et co-accusé de la Voisin,
déclara devant la _Chambre ardente_ de l'Arsenal, qu'_on avait formé le
complot d'empoisonner M. Colbert_, et qu'un nommé Damy avait été chargé
d'exécuter ce crime qui ne réussit pas, la dose du poison n'étant point
assez forte pour causer la mort; il déclara en outre «que M.
Pinon-Dumartray, conseiller au parlement, avait des liaisons avec lui,
et qu'il lui avait dit qu'il avait dessein d'empoisonner le roi, contre
lequel il avait, disait-il, beaucoup de ressentiment de ce qu'il avait
fait emprisonner M. Fouquet, dont M. Pinon était parent[139].»
[139] _Mémoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 138. J'ai
cherché à découvrir les interrogatoires et les procédures de la
Chambre des poisons; j'espérais y puiser de plus amples détails sur
l'accusation portée contre Fouquet; mais j'ai su de M. Villenave que
les pièces les plus importantes avaient été détruites avant la
révolution. Cependant beaucoup de papiers relatifs à cette affaire
restaient encore, tirés des archives de la Bastille; M. de Monmerqué
les avait triés et analysés en partie à la Bibliothèque de
l'Arsenal, lorsqu'il s'occupait de sa précieuse édition des _Lettres
de Mme de Sévigné_; depuis quinze ans, ces papiers sont rentrés dans
les greniers, et nous n'avons pas réussi à les découvrir de nouveau,
malgré de nombreuses démarches pour en retrouver la trace.
Le nom de Fouquet figura donc dans ce lugubre et mystérieux procès dont
les pièces furent anéanties avec soin, comme pour effacer les vestiges
des iniquités de la justice. Quelle devait être la fureur du roi contre
Fouquet, quand on voit Louis XIV, fanatisé par Mme de Maintenon, envoyer
à la Bastille son brave maréchal de Luxembourg, exiler son ancienne
maîtresse, la comtesse de Soissons, et laisser traîner sur la sellette
les plus illustres personnages de sa cour, confrontés avec de vils
scélérats qui, dans l'espoir de se soustraire au bûcher, se rattachaient
à tout ce qui était puissant et honorable en France! Qu'on juge le
fanatisme de Louis XIV par ces paroles: «J'ai bien voulu que Mme la
comtesse de Soissons se soit sauvée; peut-être un jour en rendrai-je
compte à Dieu et à mes peuples[140]!»
[140] _Lettres de Mme de Sévigné_, 24 janvier 1680. On peut apprécier
quelles intrigues avaient lieu dans le sein de la Chambre ardente,
par ce passage d'une autre lettre du 14 février 1680 (quinze jours
avant la prétendue mort de Fouquet): «La Chambre de l'Arsenal a
recommencé... Il y eut un homme qui n'est point nommé, qui dit à M.
de la Reynie: «Mais, monsieur, à ce que je vois, nous ne travaillons
ici que sur des sorcelleries et des diableries dont le parlement de
Paris ne reçoit point les accusations. Notre commission est pour les
poisons; d'où vient que nous écoutons autre chose?» La Reynie fut
surpris et lui dit: «Monsieur, nous avons des ordres
secrets.--Monsieur, dit l'autre, faites-nous une loi et nous
obéirons comme vous; mais, n'ayant pas vos lumières, je crois parler
selon la raison de dire ce que je dis.» Je pense que vous ne blâmez
pas la droiture de cet homme, qui pourtant ne veut pas être connu.»
Ce fut le dernier coup contre le pauvre prisonnier. Mais Louis XIV avait
reçu de belles leçons de piété dans ses conférences mystiques avec Mme
de Maintenon: il n'ordonna pas la mort réelle de Fouquet.