L'histoire du geôlier peut servir encore à éclaircir celle du
prisonnier.
M. Saint-Mars, qui eut tour à tour la garde de Fouquet et du _Masque de
Fer_, s'appelait Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars. C'était un
petit gentilhomme champenois, des environs de Montfort-l'Amaury, qui
n'avait aucune ressource de patrimoine lorsqu'il fut admis dans la
première compagnie des mousquetaires du roi. Son exactitude dans le
service lui fit obtenir le grade de maréchal-de-logis à l'âge de
trente-quatre ans, et, en cette qualité, il contribua avec son capitaine
d'Artagnan à l'arrestation de Fouquet.
Durant tout le procès, il remplit rigoureusement l'emploi de surveillant
auprès de l'accusé, et l'ardeur avec laquelle il s'acquittait de son
devoir attira sur lui l'attention du roi, qui s'applaudit d'avoir trouvé
l'homme qu'il cherchait pour l'attacher irrévocablement à la garde de
Fouquet, condamné à une détention perpétuelle. On le nomma, en décembre
1664, capitaine d'une compagnie-franche, avec le titre de commandant de
la prison de Pignerol et les appointemens de gouverneur de place forte
(6000 livres), pour garder Fouquet. Son autorité, à peu près absolue
dans le _donjon_, se trouvait indépendante de celle du lieutenant du
roi, M. Lamothe de Rissan, comme de celle du gouverneur de la ville, M.
d'Herleville.
A peine installé dans son commandement, Saint-Mars, qui ne voulait pas
s'arrêter au début de sa fortune, se mit en mesure de poursuivre ce
chemin, en épousant une demoiselle de Moresant, fille d'un simple
bourgeois de Paris, mais soeur du commissaire des guerres de Pignerol,
et de la belle Mme Dufresnoy, maîtresse du marquis de Louvois, qui avait
fait créer pour elle une charge de _dame du lit de la reine_. Il gagna
donc les bonnes grâces de Louvois par l'entremise de M. Dufresnoy,
premier commis au département de la guerre; et l'appui de Mme Dufresnoy
_ne lui a pas nui dans l'occasion_.
Tant que dura ostensiblement la prison de Fouquet, Saint-Mars jouit d'un
crédit considérable à la cour: il procurait des places, des grades et
des pensions aux gens qu'il recommandait à Louvois; il balançait sans
cesse l'autorité du lieutenant du roi et du gouverneur de Pignerol
réunis; il recevait tous les ans d'énormes _gratifications_ sur la
cassette du roi. Enfin la manière dont il avait gardé Fouquet, malgré
toutes les tentatives faites pour sa délivrance, invita le roi à
remettre dans les mains de ce geôlier infatigable un nouveau prisonnier
plus difficile à conserver. Les ruses du comte de Lauzun échouèrent
encore contre la vigilance de Saint-Mars, à qui la mort enleva, dit-on,
le malheureux Fouquet en 1680; un an après, Lauzun lui fut enlevé aussi
par des lettres de grâce[141].
[141] _Mémoires de M. d'Artagnan_ (par Sandras de Courtilz), Cologne,
1701, 3 vol. in-12, t. 3, p. 222 et 385. _Annales de la cour et de
Paris pour les années 1697 et 1698_ (par le même), Cologne, 1701, 2
vol. in-18, t. 2, p. 380. Ces deux ouvrages nomment _la Moresanne_,
la famille à laquelle appartenait la femme de Saint-Mars. Ce nom est
écrit _Damorezan_ dans les correspondances de Louvois; _Histoire de
la détention des Philosophes_, t. 1. C'est d'après une lecture
attentive de ces correspondances, qu'on peut se fixer sur la nature
des pouvoirs confiés à Saint-Mars.
Cependant Saint-Mars, exclusivement occupé de la prison qu'il gouvernait
depuis plus de seize ans avec autant d'ordre que d'adresse, refusa, en
1681, le commandement militaire de la citadelle de Pignerol, que le roi
lui offrait en récompense de ses services, et n'accepta qu'à regret le
gouvernement du fort d'Exilles, vacant par la mort de M. de
Lesdiguières: il s'y rendit la même année avec _deux_ prisonniers
seulement, amenés de Pignerol chacun dans une litière fermée. Ces
prisonniers, qui _n'avaient aucun commerce_, furent certainement le
secrétaire du duc de Mantoue et l'homme au masque. «Comme il y a
toujours quelqu'un de mes deux prisonniers malades, écrivait-il le 4
décembre 1681, ils me donnent autant d'occupation que jamais j'en ai eue
autour de ceux que j'ai gardés[142].» Ils restèrent _dans les remèdes_
pendant plusieurs années, et Matthioli mourut à Exilles:
certainement Saint-Mars ne transféra qu'un seul prisonnier aux îles
Sainte-Marguerite, dont il fut institué gouverneur en 1687.
[142] Voyez les lettres de Louvois et de Saint-Mars recueillies aux
archives des Affaires étrangères par MM. Roux-Fazillac et Delort.
Ces changemens de résidence n'étaient peut-être pas sans dangers et sans
inconvéniens, puisque Saint-Mars les souhaitait peu; et il ne se fût pas
pressé de se rendre à son nouveau poste, sans un ordre de Louvois, qui
le força de partir immédiatement avec son prisonnier malade. La mort du
ministre qui avait toujours favorisé en lui le beau-frère de Mme
Dufresnoy n'influa pas sur son crédit à la cour; car il avait marié son
fils unique, qu'il perdit bientôt après, à la fille de M. Desgranges,
premier commis du comte de Pontchartrain, secrétaire-d'état de la
marine, puis chancelier de France; mais Saint-Mars, qui était _déjà fort
vieux et gras_[143], désirait du repos: il essaya de refuser, en 1698,
le gouvernement de la Bastille, vacant par la mort de M. de Bessemaux,
et répondit que «s'il plaisait à Sa Majesté de le laisser où il était,
il y demeurerait volontiers.» Barbezieux le força d'accepter sa
nomination, et le roi cassa, quelques jours après, une compagnie qui
avait été créée tout exprès pour la garde de Fouquet, et que Saint-Mars
avait menée avec lui aux îles Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat,
quoique la prétendue mort de Fouquet semblât devoir motiver le
licenciement de cette compagnie. Saint-Mars alla donc à Paris avec _son
prisonnier_ et toutes les personnes qui possédaient ce secret.
[143] Cette épithète doit s'entendre de la richesse de Saint-Mars, car
il est impossible de l'appliquer au portrait physique de cet
officier, que Renneville a peint de couleurs tout-à-fait
différentes: «C'était un petit vieillard, dit-il dans le récit de la
réception que lui fit ce gouverneur de la Bastille en 1703, de
_très-maigre_ apparence, branlant de la tête, des mains et de tout
son corps.» _Hist. de la Bastille_, t. 1, p. 32.
Ces personnes étaient aussi les mêmes qui avaient eu part à la garde de
Fouquet, et par conséquent leur fidélité se trouvait garantie par
l'épreuve du temps, non moins que par des raisons d'intérêt ou de
famille.
Saint-Mars, dès l'origine de son commandement à Pignerol, s'était
entouré de plusieurs de ses parens[144] qui le secondèrent avec zèle,
dans l'espoir de faire leur fortune: son cousin-germain, M. de
Blainvilliers, mousquetaire du roi, et _lieutenant à la garde de M.
Fouquet_, était souvent l'entremetteur des rapports confidentiels du
gouverneur au ministre, et des ordres du ministre au gouverneur: il
allait fréquemment de Pignerol à Versailles et à Saint-Germain[145],
pour y porter des dépêches secrètes concernant les _affaires_ de la
prison; il suivit Saint-Mars au fort d'Exilles; mais tout fait supposer
qu'il mourut avant le passage de son parent au gouvernement de la
Bastille.
[144] Voici l'indication de quelques titres trouvés parmi d'anciens
papiers relatifs à la terre de Blainvilliers; M. Barbier d'Aucourt,
qui les a découverts, a bien voulu nous les communiquer pour ajouter
aux renseignemens que nous avions puisés dans l'ouvrage de
Renneville sur la famille de Saint-Mars, laquelle ne figure pas dans
les généalogies de Champagne, publiées en 1673 d'après les
_Recherches faites sous la direction de M. de Caumartin_, 2 vol. gr.
in-fº.
«Le 20 juillet 1670, le sieur Zachée de Byot, écuyer, seigneur de
Blainvilliers, mousquetaire du roi et lieutenant à la garde de M.
Fouquet dans la citadelle de Pignerol, prête foi et hommage pour le
fief de Blainvilliers.»
«Le 22 juillet 1670. Quittance de 500 liv. au nom de M. de
Blainvilliers, lieutenant à la garde de M. Fouquet dans la citadelle
de Pignerol, pour droits de lots et ventes, à cause de l'acquisition
qu'il a faite de Bénigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars, son cousin
germain, des héritages qui lui appartenaient de la succession du
sieur de Blainvilliers, leur oncle, duquel ledit seigneur de
Saint-Mars était héritier pour une sixième portion, suivant le
partage qui en a été fait avec le sieur de Formanoir.»
«Le 12 mars 1671. Eloy de Formanoir, seigneur de Corbest, tant en
son nom à cause de damoiselle Marguerite d'Auvergne, son épouse, que
comme ayant les droits cédés par écrit sous seing-privé, en date du
22 novembre 1664, de Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars,
maréchal-des-logis des mousquetaires du roi et son lieutenant dans
la citadelle de Pignerol, fait une déclaration d'aveu pour le même
fief.»
«Le 23 décembre 1714. Transaction pour une pièce de terre entre le
sieur Jean Presle, laboureur, et messire Guillaume de Formanoir,
chevalier, seigneur de Palteau, demeurant ordinairement en ladite
terre de Palteau, en Bourgogne, messire Louis Joseph de Formanoir,
seigneur de Saint-Mars et chevalier de l'ordre militaire de
Saint-Louis, demeurant ordinairement à Montfort, et le sieur Salmon,
prêtre, fondé de procuration de messire Louis de Formanoir,
chevalier, seigneur d'Erimont, commandant une compagnie pour le
service de Sa Majesté aux îles Sainte-Marguerite.»
[145] Voyez la correspondance de Louvois, notamment les lettres du 29
juillet 1678, 18 août 1679, 1er octobre 1679, etc., t. 1 de
l'_Histoire de la détention des Philosophes_: «J'ai entretenu le
sieur de Blainvilliers, écrit Louvois le 1er décembre 1678, et je
continuerai à lui parler de temps en temps dans les heures de loisir
que je pourrai avoir.»
Un neveu de Saint-Mars, nommé Guillaume de Formanoir, dit _Corbé_, parce
qu'il avait d'abord porté le titre de la seigneurie de Corbest, fut,
pendant plus de trente ans, le confident et l'auxiliaire de son oncle,
qu'il accompagna de Pignerol à la Bastille, en qualité de
sous-lieutenant, puis de lieutenant, dans la compagnie-franche chargée
de la surveillance des prisonniers: il était encore _plus laid et plus
méchant_ que Saint-Mars, dont il espérait être le successeur; mais,
trompé dans son attente, il quitta le service du roi, et sortit alors de
la Bastille, où il était abhorré, pour se retirer en Champagne, dans la
terre de Palteau que son oncle en mourant lui avait laissée avec
d'autres biens. Ses friponneries, ses crimes, sont marqués au fer rouge
par Constantin de Renneville, qui en avait tant souffert; mais l'infâme
_Corbé_ était devenu M. de Palteau, pour _jouir en paix du sang et des
larmes de mille malheureux dont ses richesses étaient le prix_[146].
[146] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
76; t. 5, p. 406.
D'autres neveux de Saint-Mars remplirent long-temps des grades presque
héréditaires dans les compagnies-franches des prisons d'état, en
récompense du dévouement éprouvé de ce vieux gardien de Fouquet et du
_Masque de Fer_.
Le major Rosarges, dont le nom figure dans le Journal de Dujonca et dans
l'extrait mortuaire de _Marchialy_, était encore une créature de
Saint-Mars, qui l'amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, et le
fit major du château. Ce provençal, _le plus brutal des hommes_, avait
passé toute sa vie auprès du gouverneur, et il mourut le 19 mai 1705,
_les intestins brûlés par la quantité excessive d'eau-de-vie qu'il avait
bue_[147]. Rosarges remplaçait Saint-Mars dans les rares et courtes
absences que celui-ci fut forcé de faire avec la permission du ministre,
et c'est lui sans doute que Saint-Mars désigne sous ce titre: _mon
officier_, en faisant mention de la personne de confiance qui avait soin
du prisonnier masqué, et qui ne devait _jamais lui parler_[148].
[147] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
43, p. 79; t. 3, p. 393.
[148] Lettres de Louvois, du 4 décembre 1681, et de Saint-Mars à
Louvois, du 11 mars 1682 et du 20 janvier 1687; dans l'ouvrage de
Roux-Fazillac.
Saint-Mars, arrivant à la Bastille, était encore accompagné du nommé
Lécuyer, qui le servait depuis trente ans, et qu'il fit capitaine des
portes. Ce vieillard, _bien moins méchant que le major, avait encore
quelque espèce de crainte de Dieu_. Le porte-clef Ru, provençal, venait
aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite du _Masque de Fer_[149].
L'abbé Giraut, qui confessa cet inconnu à l'article de la mort, _ce bouc
exécrable_, comme l'appelle Renneville, avait été confesseur des
prisonniers aux îles Sainte-Marguerite, et probablement à Pignerol,
avant de passer comme aumônier à la Bastille, où ses débauches et ses
dilapidations eurent grand besoin de la faveur spéciale de Saint-Mars
pour n'être pas démasquées et punies[150]. Il savait sans doute le nom
et la condition du prisonnier qu'il confessait.
[149] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
54 et 79.
[150] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p.
82.
Quant à Reilh, qui signa l'acte de décès sur les registres de
Saint-Paul, ce chirurgien était entré à la Bastille par la
recommandation de l'abbé Giraut; et comme il avait été _frater_ dans une
compagnie d'infanterie, on peut présumer que l'apprentissage de ce
_frater_ eut lieu aux îles Sainte-Marguerite sous les yeux de
Saint-Mars, qui donnait ses _vieilles perruques_ et _ses vieux
justaucorps_ à ce sinistre opérateur, aussi mal famé que sa médecine
parmi les pensionnaires de la prison[151]. Abraham Reilh, complaisant du
gouverneur, qui ajouta pour lui le titre et les appointemens
d'apothicaire à ceux de chirurgien du château, devait peut-être cette
faveur à sa discrétion, en cas qu'il fût le même _frater_ qui trouva au
bord de la mer une chemise couverte d'écriture, et l'apporta
sur-le-champ à Saint-Mars, sans avoir rien lu de ce qu'elle contenait.
Mais alors il ne faudrait pas admettre le reste de la tradition qui
raconte que ce _frater_ fut trouvé mort dans son lit.
[151] _Idem_, t. 1, p. 79.
Saint-Mars, en se rendant à la Bastille, avait obéi à contre-coeur,
comme s'il craignait de perdre bientôt _son_ prisonnier, qui ne survécut
que quatre années et demie à sa translation, et Saint-Mars, qui avait
plus de quatre-vingts ans à cette époque, resta gouverneur jusqu'à sa
mort. Quand elle arriva, le 26 septembre 1708, il était entièrement
oublié du monde, auquel il avait dit adieu depuis 1661, pour partager
pendant près d'un demi-siècle la captivité d'une grande victime[152].
[152] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381.
_Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 73 et
suiv.
Le caractère de Saint-Mars a été jugé diversement, selon les temps et
les personnes. «On dit que celui qui gardera M. Fouquet à Pignerol est
un fort honnête homme,» écrivait Mme de Sévigné, le 25 janvier 1665.
«C'était un homme sage et exact dans le service,» disent les _Mémoires
de d'Artagnan_. «On jeta les yeux sur lui, dit Constantin de Renneville
qui ne pouvait qu'être partial au sortir de la Bastille, parce qu'on
crut ne pouvoir pas trouver d'homme, dans tout le royaume, plus dur et
plus inexorable. La férocité brutale avec laquelle ce tyran traita cet
illustre malheureux a quelque chose de si terrible, qu'elle serait
capable de faire rougir les Denis et les Néron.» Il faut avouer que ce
portrait est bien loin de ressembler à celui qu'on peut extraire des
correspondances de Louvois. Saint-Mars était, ce me semble, d'une humeur
sombre, froide, silencieuse, d'une défiance continuelle et d'une fermeté
inflexible: un secret d'état ne courait aucun risque avec un pareil
homme.
Il fit une _fortune prodigieuse_ dans ses différens commandemens, où il
avait, _sans compter le tour du bâton_, des appointemens considérables.
«Certains prisonniers, qui avaient été enfermés aux îles
Sainte-Marguerite, l'accusaient d'avoir poussé la fureur jusqu'à laisser
mourir de faim et même faire étouffer plusieurs de ses prisonniers, dont
il ne laissait pas de toucher la pension, comme s'ils eussent été
vivans, long-temps après leur mort.» Quelles que fussent les sources de
ses richesses _immenses_, elles lui permirent d'acheter en Champagne
plusieurs terres seigneuriales, entre autres celles de Dimon et de
Palteau. Il fut nommé chevalier des ordres du roi, bailli et gouverneur
de Sens. Ces honneurs, ces dignités, ces richesses, récompensaient le
geôlier de Fouquet et du _Masque de Fer_[153].
[153] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381.
_Inquisition française_, t. 1, p. 75 et 76. Voyez dans le tome 1er
de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, plusieurs
ordonnances du roi pour paiement de gratifications à Saint-Mars, _en
considération de ses services et pour lui donner moyen de les
continuer_. L'un de ces _bons_, du 30 janvier 1670, est de _quinze
mille livres_.
Les lettres de Saint-Mars prouvent qu'il désignait Fouquet par cette
qualification: _mon prisonnier_, quoique bien d'autres prisonniers
fussent sous sa garde, et qu'il continua toujours à employer le même
terme à l'égard du _Masque de Fer_, depuis la prétendue mort de Fouquet:
«Il y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses, écrivait-il de
Pignerol à Louvois (le 12 avril 1670), de me demander des nouvelles de
_mon prisonnier_, ou le sujet pourquoi je fais faire tant de
retranchemens pour ma sûreté, que je suis obligé de leur faire des
_contes jaunes_ pour me moquer d'eux[154].» Il lui écrivait d'Exilles,
le 20 janvier 1687: «Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de
_mon prisonnier_, que je puis bien vous en répondre[155].» Il lui
écrivait des îles Sainte-Marguerite, le 3 mai 1687: «Je n'ai resté que
douze jours en chemin, à cause que _mon prisonnier_ était malade, à ce
qu'il disait n'avoir pas autant d'air qu'il l'aurait souhaité. Je puis
vous assurer, monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la
manière dont je l'ai gardé et conduit pendant toute ma route fait que
chacun cherche à deviner qui peut être _mon prisonnier_.» Or, quel était
en effet le véritable _prisonnier_ de Saint-Mars, qui avait été nommé à
la _garde_ de Fouquet en 1664, et qui ne fut chargé que par accessoire
de garder d'autres prisonniers? N'est-ce pas toujours le même personnage
à différentes époques?
[154] T. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, p. 169.
[155] Voyez cette lettre et les suivantes dans les ouvrages de MM.
Roux-Fazillac et Delort.
Les ministres, dans leur correspondance, se servaient aussi d'une
dénomination semblable pour Fouquet et le _Masque de Fer_; Louvois, en
parlant du surintendant à Saint-Mars, dit fréquemment: _votre
prisonnier_, ou _le prisonnier_, comme faisait en 1691 Barbezieux,
parlant de l'homme au masque.
Quant à cette lettre de Barbezieux, datée de 1691, par laquelle on fixe
le temps de la captivité du _Masque de Fer_, ce temps ne se rapporte pas
absolument à celui que Fouquet aurait passé en prison, dans le cas où il
eût vécu jusqu'à cette année-là; mais Barbezieux, en disant à
Saint-Mars: _Le prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans_,
n'a pas prétendu donner une date précise; et, léger d'esprit comme il
l'était, il a fort bien pu mettre _vingt ans_ au lieu de _vingt-sept
ans_; d'ailleurs, ce jeune ministre, né en 1668, n'avait pas vu
commencer la détention de Fouquet, s'en était peu informé comme d'un
événement tout-à-fait indifférent, et savait seulement par ouï-dire que
ce malheureux était à Pignerol depuis plus de vingt ans.
Le transport de Fouquet au fort de la Pérouse, en 1665, après le
désastre de l'explosion des poudrières à Pignerol, et son retour dans
cette prison en 1666, ressemblent de tout point aux passages du
prisonnier masqué au fort d'Exilles, à l'île de Sainte-Marguerite et à
la Bastille.
L'Instruction du roi, du 29 juin 1665, porte: «Capitaine Saint-Mars,
vous transférerez ledit Fouquet au fort de la Pérouse, vous faisant
escorter par les officiers et soldats de votre compagnie, et vous
servant, pour cet effet, de la voiture que vous jugerez la plus
convenable.»
Lorsqu'il s'agit de ramener Fouquet à Pignerol, Louvois écrit à
Saint-Mars, le 17 juillet 1666: «Il est inutile que je vous explique
toutes les précautions que Sa Majesté prend pour la sûreté du prisonnier
durant sa marche, mais je dois seulement vous assurer que Sa Majesté se
remet à votre prudence du temps et de la forme de votre départ; elle se
promet que vous prendrez si bien vos précautions, que M. Fouquet ne
pourra s'échapper de vos mains, et qu'à l'exception de ceux qui ont
travaillé à l'exécution desdits _ordres_, et qui sont gens discrets et
fidèles, personne n'a connaissance qu'ils soient faits et envoyés[156].»
[156] Voyez le premier volume de l'_Histoire de la détention des
Philosophes_, p. 94 et 131.
Saint-Mars écrit au ministre, le 20 janvier 1687: «Si je mène mon
prisonnier aux îles, je crois que la plus sûre voiture serait une chaise
couverte de toile cirée, de manière qu'il aurait assez d'air, sans que
personne le pût voir ni lui parler pendant la route, pas même mes
soldats, que je choisirai pour être proche de la chaise, qui serait
moins embarrassante qu'une litière qui pourrait se rompre[157].» Durant
ce voyage, le _Masque de Fer_ était dans cette chaise fermée, et
Saint-Mars le suivait en litière, comme lors de la translation du
prisonnier à la Bastille. N'est-ce pas en effet un pareil voyage que M.
de Palteau a décrit dans sa lettre?
[157] Cette lettre a été extraite des archives des Affaires étrangères
par Roux-Fazillac.
Enfin les précautions qu'on prenait pour rendre sûre la prison du
_Masque de Fer_ avaient été aussi employées pour Fouquet.
Voici ce que Saint-Mars écrivait du fort d'Exilles, à Louvois, le 11
mars 1682: «Mes prisonniers (l'un des deux était l'homme au masque)
peuvent entendre parler le monde qui passe au chemin qui est au bas de
la tour où ils sont; mais eux, quand ils voudraient, ne sauraient se
faire entendre; ils peuvent voir les personnes qui seraient sur la
montagne qui est devant leurs fenêtres; mais on ne saurait les voir, à
cause des grilles qui sont au-devant de leurs chambres. J'ai deux
sentinelles de ma compagnie, nuit et jour, des deux côtés de la tour, à
une distance raisonnable, qui voient obliquement la fenêtre des
prisonniers: il leur est consigné d'entendre si personne ne leur parle
et si ils ne crient pas par leur fenêtre, et de faire marcher les
passans qui s'arrêteraient dans le chemin ou sur le penchant de la
montagne. Ma chambre étant jointe à la tour, qui n'a d'autre vue que du
côté de ce chemin, fait que j'entends et vois tout, et même mes deux
sentinelles qui sont toujours alertes par ce moyen-là. Pour le dedans de
la tour, je l'ai fait séparer d'une manière où le prêtre qui leur dit la
messe ne les peut voir, à cause d'un tambour que j'ai fait faire, qui
couvre leurs doubles portes. Les domestiques, qui leur portent à manger,
mettent ce qui fait de besoin aux prisonniers sur une table qui est là,
et mon lieutenant (Rosarges, sans doute) leur porte (en présence de
Saint-Mars)[158].»
[158] Extraite des mêmes archives par le même.
Louvois écrivait à Saint-Mars, le 30 juillet 1666: «Il ne se peut rien
ajouter aux précautions que vous prenez pour la garde de M. Fouquet, et
je ne saurais vous donner d'autre conseil que de vous convier à
continuer comme vous avez commencé.» Le 14 février 1667: «Comme par les
écritures du prisonnier, il paraît qu'il souhaite qu'il ait vue du côté
des chapelles qui sont sur la montagne, il sera de votre soin d'empêcher
qu'il ne puisse rien voir de ce côté-là.» Le 7 décembre 1669: «Vous
ferez fort bien de mettre les fenêtres de M. Fouquet en état que
pareille chose ne puisse plus arriver (Fouquet avait parlé aux
sentinelles), et veiller exactement qu'il ne puisse rien voir sans que
vous le découvriez.» Le 1er janvier 1670: «Les jalousies de fil d'archal
que vous ferez mettre à ses fenêtres ne feront point l'effet que celles
de bois, à moins que vous ne les fassiez faire de même forme,
c'est-à-dire qu'il y ait autant de plein que de vide.» Le 26 mars 1670:
«Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où
il est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir
ni être vu de personne, et ne puisse parler à qui que ce soit, ni
entendre ceux qui voudraient lui dire quelque chose[159].» La _garde_ de
Fouquet semblait donc aussi difficile et non moins importante que celle
du _Masque de Fer_.
[159] Ces lettres se trouvent dans le t. 1 de l'_Histoire de la
détention des Philosophes_.
M. Dujonca, que Mme de Sévigné traite d'_ami_, avait, ce semble, des
qualités humaines et sociales qu'on n'appréciait guère chez un
lieutenant du roi à la Bastille: «Ses bonnes qualités l'emportaient
beaucoup sur les autres. Il était officieux, affable, doux, honnête;
mais ceux qui se plaignaient de lui l'accusaient d'être inquiet, vif,
remuant, d'une sévérité outrée, et de ne dire jamais la vérité.» M.
Dujonca avait consigné sur son journal l'entrée du _Masque de Fer_ à la
Bastille: peut-être chercha-t-il à pénétrer ce secret d'état qui avait
été mortel à plusieurs personnes indiscrètes.
Le 29 septembre 1706, il fut, nous apprend Renneville, attaqué
brusquement _des douleurs de la mort, que l'on feignit être causée par
une colique_. «Corbé (Blainvilliers ou Formanoir) ne permit jamais que
personne parlât à ce malade, qui mourut sans administration de sacremens
et sans aucune consolation.»
Renneville revient ailleurs sur cette mort, qu'il attribue à Corbé,
lequel aurait voulu s'emparer d'une somme considérable reçue par M.
Dujonca, peu de jours avant sa soudaine maladie. «Ru disait hautement à
tous les prisonniers que c'était Corbé qui avait fait empoisonner M.
Dujonca. M. d'Argenson, soit qu'il se doutât du sujet d'une mort si
inopinée, ordonna qu'on fît l'ouverture du corps; mais pas un des parens
n'y fut appelé, et l'opération fut faite par le même chirurgien (Reilh,
sans doute) que Ru protestait avoir préparé la médecine fatale[160].»
[160] L'_Inquisition française_, t. 1, p. 77 et 78; t. 2, p. 351, et
t. 4, p. 212.
On pourrait penser que M. Dujonca avait reconnu Fouquet sous le masque
de velours noir, et confié ce terrible mystère à Mme de Sévigné, qui
alla elle-même voir le lieutenant du roi à la Bastille, le 6 août 1703,
trois mois avant la mort de _Marchialy_!
Ne saurait-on invoquer, à l'appui de cette présomption, l'amitié qui
existait, entre Mme de Grignan, fille de Mme de Sévigné, et cette dame
Lebret, femme de l'intendant de Provence, chargée des acquisitions de
linge fin et de dentelles à Paris, pour l'usage du prisonnier des îles
Ste-Marguerite[161]? N'était-ce pas un dernier service que Fouquet
retranché de la vie par anticipation, recevait encore de ses anciens
amis, qui n'osaient néanmoins mettre en doute sa mort, de peur de la
rendre nécessaire et irrécusable?
[161] _OEuvres_ de Saint-Foix, t. 5, p. 271, note.
Il serait facile d'étendre ainsi les inductions qui ajouteraient sans
doute quelque crédit, à une opinion fondée plus solidement sur des faits
et des dates.