J'ai l'honneur d'être, etc. Soeur Anne-Madeleine Chalmette.»

Cette lettre, imprimée dans la 9e livraison de la _Bastille

dévoilée_ pour prouver que Fouquet ne fut pas l'homme au masque,

prouve surtout que les registres cités par Chevalier n'ont jamais

existé, ou bien ont été enlevés à l'époque (vers 1770) où l'on fit à

Pignerol et à la Bastille des perquisitions secrètes, afin

d'anéantir les traces de la captivité du surintendant.

Quant à _son_ épitaphe qui, selon cette lettre, _était_ dans la

chapelle de Saint-François de Sales, on est autorisé à croire que la

supérieure a été trompée par une des épitaphes de la famille

Fouquet, dans lesquelles le nom du surintendant se trouvait

plusieurs fois répété avec l'énumération de tous ses titres et

dignités.

Un historien moderne (Dufey, de l'Yonne) a bien fait la même

confusion en disant dans le _Mémorial parisien_: «Sous les marches

de la chapelle à gauche, a été inhumé Nicolas Fouquet,» M. Dufey

avait mal lu Piganiol qui dit: «Dans une chapelle qui est à gauche

en entrant et sous les marches, a été inhumé François Fouquet.»

L'épitaphe de Nicolas Fouquet n'a jamais existé: elle n'est relatée

nulle part dans les _Épitaphiers_ manuscrits de la ville de Paris,

pas même dans le grand recueil en 9 vol. in-fol, avec les armoiries

coloriées, lequel fait partie du Cabinet des Chartes et Titres formé

par M. Champollion-Figeac, à la Bibliothèque du roi.

Au reste, cette lettre est fort amphibologique, et les _différentes

notes_ sur lesquelles la supérieure appuie ses indications méritent

peu de confiance à cause de leur analogie avec les _notes_ du major

Chevalier.

Quoi! dans cette chapelle dotée par François Fouquet, ornée par Nicolas

Fouquet, remplie des épitaphes de la famille Fouquet, le prisonnier de

Pignerol fut enterré obscurément, sans une pierre tumulaire, sans une

inscription, sans un obit! quoi! ses deux frères qui lui survécurent,

Louis, évêque d'Agde, et Gilles, premier écuyer de la grande écurie; ses

enfans, Louis-Nicolas comte de Vaux, Charles Armand, prêtre de

l'oratoire, Louis, marquis de Belle-Isle, chevalier de Saint-Jean de

Jérusalem; ses filles et ses gendres, Armand de Béthune, duc de Charost,

et Emmanuel de Crussol, marquis de Montgalez; sa femme; sa mère qui

vivait encore et qui passait pour une sainte toute chargée d'oeuvres

pies et charitables; ses amis, encore nombreux et puissans, qui le

pleuraient comme une victime innocente immolée à l'ambition de Colbert

et à la jalousie de Louis XIV, ne vengèrent pas du moins sa mémoire en

publiant sur sa tombe l'histoire de ses infortunes et le triomphe de sa

fin chrétienne!

Est-ce que dans ce temps-là les inscriptions funéraires avaient besoin,

comme un livre, d'une _approbation du roi_? Les filles de la Visitation

craignirent-elles de se mettre mal en cour, si elles souffraient dans

leur église l'éloge public de leur bienfaiteur défunt, proscrit même

après sa mort? Les Visitandines étaient pourtant quelquefois

très-expansives dans leur gratitude, lorsqu'elles ajoutaient, par

exemple, à l'épitaphe de frère Noël Brulart de Sillery, que ce fondateur

de leur église avait voulu, _pour comble de tout_, y être enterré.

L'épitaphe de Fouquet disparut-elle sous le marteau, par un ordre émané

de Versailles? Défense fut-elle faite d'offrir aux yeux des personnes

dévotes le moindre signe extérieur qui rappelât le terrible martyre de

ce pauvre homme, et sollicitât pour lui des indulgences dans l'autre

vie? ou plutôt, la famille de Fouquet, suspectant l'identité du corps

qu'on lui remettait, et n'osant approfondir le mystère d'une

substitution de cadavre, préféra-t-elle garder le silence et ne pas se

faire complice de cette odieuse fraude inventée par la haine ou par la

politique?

La plupart des historiens des monumens de Paris[99] ont répété que

Fouquet avait été enterré dans le même caveau que son père, mais pas un

n'y est descendu pour découvrir la place occupée autrefois par un

cercueil, vide peut-être, ou du moins ne contenant que des ossemens qui

n'avaient jamais appartenu au prisonnier de Pignerol.

[99] Voyez Dulaure, Germain Brice, Piganiol de la Force, Hurtaut,

Thiéry, Auguste Poullain de Saint-Foix, etc.; mais les histoires de

Paris, publiées à la fin du dix-septième siècle, telles que la

première édition de G. Brice, (1684), _Paris ancien et nouveau_, par

Lemaire (1685) ne parlent pas de cette sépulture.

Quant à nous, qui avions soulevé tant de preuves morales contre la

prétendue inhumation de Fouquet dans l'église des filles de

Sainte-Marie, nous pensions que la vérité ne serait plus reconnaissable

aujourd'hui sur un squelette, sur une tête de mort; nous ne songions pas

à desceller ce cercueil de plomb pour y remuer une poussière muette. Eh

bien! un fait est venu par hasard justifier, surpasser nos inductions:

Fouquet n'a pas été inhumé à la Visitation, comme on l'a cru; son

cercueil n'a même jamais été transféré de Pignerol à Paris; les

registres du couvent ou les gens qui invoquaient leur témoignage ont

menti!

La _cave_ de la chapelle de Saint-François-de-Sales n'avait pas été

ouverte depuis l'année 1786 où l'on y enterra la dernière des Sillery,

Adélaïde-Félicité Brulart; le couvent supprimé en 1790, les bâtimens

vendus depuis et l'église concédée au culte protestant en 1802, on

respecta cependant les tombes et on n'alla pas chercher du plomb pour

fondre des balles, dans le caveau des bienfaiteurs du monastère. Il y a

cinq mois environ que la cathédrale de Bourges réclama le corps d'un de

ses archevêques, le _bienheureux_ André Fremiot, qui avait été inhumé

chez les filles de Sainte-Marie, fondées par sa soeur, la célèbre Mme de

Chantal, au commencement du 17e siècle: on fit de longues recherches

avant de découvrir les restes du prélat catholique oubliés sous la

sauve-garde de la _Confession de Genève_; ce fut dans la sépulture de

Fouquet qu'on trouva le cercueil de l'_illustrissime et révérendissime

père en Dieu, patriarche, archevêque de Bourges, primat des Aquitaines_;

tous les cercueils que contenait le caveau furent examinés par une

commission de la ville, toutes les épitaphes furent relevées avec soin:

celle de Nicolas Fouquet manque!

Son père François, ses frères Yves, seigneur de Mézières, conseiller du

parlement, et Basile, commandeur des ordres du roi, abbé de Barbeaux et

de Rigni, sa première femme Louise Fouché dame de Quehillac, deux de ses

enfans décédés en bas âge, son fils aîné Louis-Nicolas comte de Vaux,

sont les seuls habitans de ce caveau où retentit, comme un écho

plaintif, le nom de _très-haut et très-puissant seigneur messire Nicolas

Fouquet, chevalier, vicomte de Vaux et de Melun, ministre d'état et

surintendant-général du roi_; nom fameux par les malheurs plutôt que par

la fortune qu'il rappelle, nom imposant surtout dans l'épitaphe de deux

héritiers de cette haute prospérité frappés au berceau, avant que le

_très-haut et très-puissant seigneur_ fût devenu un grand criminel

d'état devant la chambre de justice de 1661!

Cette censure royale, qui refusait une épitaphe à la victime de

Pignerol, mit un bâillon sur la bouche de l'histoire pour l'empêcher de

faire entendre le jugement de la postérité. Voyez: Fouquet mort, ou

passant pour tel, comme on a peur qu'une voix indiscrète ne s'élève de

sa tombe ou de sa prison! comme on a soin d'imposer silence aux regrets

de ses amis! comme on s'efforce d'effacer jusqu'au souvenir de

l'illustre captif! Pellisson, qui achevait en ce temps-là son _Histoire

de Louis XIV_, s'excusa de ne pas s'arrêter sur la disgrâce du

surintendant, qu'il avait partagée, et ne donna aucun détail concernant

une affaire qu'il devait connaître à fond; M. de Riencourt, dans son

_Histoire de la monarchie française sous le règne de Louis-le-Grand_,

imprimée en 1688, ne mentionna pas même la condamnation de Fouquet, sans

doute pour éviter de le plaindre, car il ne manifestait que des doutes

au sujet de la culpabilité de ce ministre.

La généreuse Mme Fouquet (Marie-Madelaine de Castille-Villemareuil,

morte en 1716, âgée de quatre-vingt-trois ans) qui, depuis dix-huit ans,

assiégeait le roi de placets[100] et de sollicitations, invoqua en 1680

une promesse que Louis XIV lui avait faite pour se dérober sans doute à

ses importunités, et voulut rendre cette promesse plus solennelle par la

publicité; mais la _Harangue de Mme Fouquet au roi_ ne put être imprimée

qu'à l'étranger, à Utrecht, chez Jean Ribius, et les exemplaires de ce

petit livre in-16, intitulé _Formulaire des inscriptions et

soubscriptions des lettres dont le roi de France est traité par tous les

potentats de l'Europe, et dont il les traite réciproquement_, eurent

beaucoup de peine à s'introduire en France, quoique le sujet adulateur

de l'ouvrage eût été imaginé sans doute pour servir de recommandation à

la harangue.

[100] On en trouve un, présenté au roi _le jour de sa fête_, dans le

premier volume des _Mémoires historiques et authentiques sur la

Bastille_, p. 62.

«Votre Majesté, disait Mme Fouquet dans cette requête, a bien voulu me

faire l'honneur de me dire _qu'elle était fâchée d'être obligée de faire

ce qu'elle a fait_.» Mme Fouquet, tout en implorant la clémence royale,

avait la hardiesse de rappeler les iniquités du procès de son mari,

particulièrement les papiers de l'accusé _pris contre toutes les formes

ordinaires, et beaucoup même soustraits_; elle ne demandait point une

_absolution glorieuse_, mais une _abolition_, l'exil au lieu de

l'emprisonnement perpétuel... Le roi répondit sans doute en ordonnant de

lui annoncer la mort du prisonnier!

Les ouvrages de dévotion que Fouquet avait rédigés à Pignerol, et que

son fils enleva contre l'intention de Louis XIV[101], n'eurent pas le

droit de paraître avec le nom de l'auteur. Le père Boutauld,

jésuite[102], qui publia le premier volume des _Conseils de la Sagesse,

ou Recueil des maximes de Salomon_, après avoir obtenu un privilége daté

du 13 février 1677, pour Sébastien Mabre-Cramoisi, imprimeur du roi, et

directeur de l'imprimerie royale du Louvre, ne put obtenir qu'en juin

1683 une _permission d'imprimer la Suite des Conseils de la Sagesse_,

trouvée dans la prison de Fouquet.

[101] Louvois écrit à Saint-Mars, 8 avril 1680: «Vous avez eu tort de

souffrir que M. de Vaux ait emporté les papiers et les vers de M.

son père, et vous deviez faire enfermer cela dans son appartement.»

T. 1 de l'_Histoire de la détention des philosophes_.

[102] Le catalogue de la Bibliothèque du Roi le nomme _Bétaut_, mais

c'est une erreur. Le père d'Avrigny, dans les _Mémoires pour servir

à l'histoire universelle de l'Europe_, 1725, t. 3, p. 113, nie que

Fouquet eût composé cet ouvrage. «Je ne sache que les _Conseils de

la sagesse_ qu'on lui ait attribués. Ce livre eut beaucoup de vogue,

mais le P. Boutauld, jésuite, en était l'auteur. L'idée qu'on eut

qu'il était d'un surintendant prisonnier et pénitent ne gâta rien à

l'ouvrage et contribua au débit.» Mais il suffira de comparer entre

eux les différens livres publiés par le père Boutauld, depuis 1680

(il avait alors quatre-vingts ans), pour s'assurer qu'ils partent

tous de la même main et qu'ils ont été écrits sous la même

inspiration: on y retrouve à chaque page Fouquet et le prisonnier de

Pignerol. Voyez BOUTAULD dans la dernière édition de Moréri. Les

_Conseils de la sagesse_, contrefaits en Hollande avec les

caractères d'Elzevier, chez Abraham Trojel et Abraham de Hondt à la

Haye, ont eu depuis quatre ou cinq éditions. Il y a aussi des

traductions en espagnol et en italien.

Le premier volume avait été publié à Paris en 1677: on ne tarda pas à

reconnaître Fouquet sous le masque de Salomon, quoique le _Journal des

Savans_, nº XVII, de l'année 1677, n'osât pas soulever un coin du voile

de l'anonyme, en rendant compte de cet ouvrage qui était alors dans

toutes les mains. «Il y a long-temps, lit-on dans la préface, Théotime,

que vous me faites la grâce de me plaindre et de sentir pour moi les

peines de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silence affreux du

désert où la fortune me retient encore n'empêchent pas que les heures

n'y passent bien vite... Vous savez que je me consolais autrefois en

livres, vous allez voir dans l'écrit que je vous envoie, que je m'occupe

maintenant à les expliquer... Salomon aimait à se trouver seul, autant

que les princes de sa cour à se trouver auprès de lui et à l'entendre

parler. L'heure où aspiraient ses désirs était lorsqu'après les travaux

du soir, las des affaires, des honneurs et des bruits du monde, il se

retirait de la vue des compagnies, et allait s'entretenir avec Dieu dans

une maison de campagne nommée _Hetta_, assez proche de la ville.

(N'est-ce pas une allusion à la maison de Saint-Mandé?) Ce fut dans ce

désert magnifique, et à la vue des beautés de Dieu, que ses

contemplations lui découvraient, qu'il conçut de si grands mépris des

beautés mortelles, et qu'après les autres plaintes qu'il fit contre la

trahison de leurs promesses et de leurs flatteries, il chanta ce fameux

cantique que les grottes et les eaux de son palais entendirent les

premières, mais que les échos ont fait depuis entendre partout, et

qu'ils feront retentir jusqu'à la fin des siècles: _Vanitas vanitatum,

cuncta vanitas!_»

Dans le courant de cette paraphrase toujours noble et touchante, souvent

éloquente et sublime, Fouquet se rappelle sans cesse ce qu'il a été en

comparaison de ce qu'il est: le prisonnier de Pignerol s'adresse

toujours au surintendant des finances. «Peut-être que ceux qui nous

verront ce soir heureusement établis dans une puissante et haute fortune

nous trouveront le matin ensevelis sous ses ruines... Accoutumez-vous à

regarder sans étonnement et sans frayeur tout ce qui arrive; lorsque

l'affliction survient, ne vous fâchez pas contre Dieu... Salomon croyait

que la fidélité et l'amour des serviteurs ne peuvent être justement

récompensés que par l'amour de leur maître... Il se regardait comme leur

père; et un des plus beaux exploits de sa sagesse fut d'avoir fait en

sorte que personne n'entrât et ne demeurât chez lui pour le servir, qui

ne fût fidèle, et que personne n'en sortît, qui ne fût riche. Leur

fortune entrait dans le nombre de ses propres affaires... Votre grandeur

et votre gloire ne sont pas d'abaisser les autres devant vous, mais

d'être grand en vous-même et d'avoir au-dessus d'eux une élévation

indépendante de leur chute et de leur malheur... L'amitié nous plaît,

mais l'intérêt est notre maître... Ils devraient savoir que de se

déclarer l'ami de quelqu'un, c'est s'obliger de n'avoir ni argent dans

le temps de ses nécessités, ni loisir dans le temps de ses affaires, ni

sang et vie dans le temps de ses dangers... Dans les affaires de

l'amitié, aussi bien que dans celles de l'état, les moindres

indiscrétions et légèretés de langue sont des crimes irrémissibles... Si

le malheur veut que nous ayons des ennemis, croyons qu'il nous est moins

glorieux de renverser leur maison et leur fortune, que d'adoucir leur

colère, et tous ces soins que nous employons à gagner sur eux un procès,

employons-les à gagner leur coeur.»

Dans ces deux volumes, inspirés par la lecture méditée de la Bible[103],

Fouquet se montre, suivant l'expression d'un contemporain, _revêtu de sa

seule vertu, et épuré de la plus pure lumière de la foi_[104]. Ses

ennemis durent grincer des dents en voyant ce calme évangélique et cette

patience chrétienne, ce dédain pour le _néant des grandeurs humaines_ et

ce pardon des injures: Colbert sentit peut-être un remords en quittant

avec la vie ce pouvoir qu'il avait acheté au prix de la perte de

Fouquet.

[103] On voit par la correspondance de Louvois (_Histoire de la

détention des philosophes_) que l'on donna deux exemplaires de la

Bible à Fouquet, avec les oeuvres de Clavius et de saint

Bonaventure, mais on lui refusa les oeuvres de saint Jérôme et

celles de saint Augustin.

[104] Manuscrits envoyés par le major Chevalier à Malesherbes. Cabinet

de M. Villenave.

Le second ouvrage posthume de Fouquet, intitulé _Méthode pour converser

avec Dieu_, 1684, in-16, qui n'était pourtant qu'un extrait des

_Conseils de la Sagesse_, fut _supprimé_, malgré l'approbation de la

société de Jésus, comme on le voit par une note manuscrite de

l'exemplaire de la Bibliothèque du roi.

Le père Boutauld, il est vrai, n'avait pas mis ce petit livre à couvert

par une dédicace au roi, comme il fit pour un autre ouvrage recueilli

aussi dans les papiers de Fouquet et publié sous le titre: _Le

Théologien, dans les conversations avec les sages et les grands du

monde_, Paris, 1683, in-4º. Ce _théologien_, qu'on a pris pour le père

Cotton parce que l'éditeur le fait vivre sous _Henri-le-Grand_, n'est

autre que Fouquet, _sage et maître de sa colère, sincère, magnanime,

incorruptible, fidèle à sa promesse et impénétrable en ses secrets_: «Il

fut appelé à la cour et y eut un emploi des plus honorables; le roi fit

état de sa personne et de ses conseils et se plut à ses entretiens: il

lui fit même la grâce de l'honorer de sa confiance intime et de lui

témoigner des bontés très-singulières et qui furent enfin trop

glorieuses pour n'être pas insupportables à la jalousie.» L'éditeur

annonce presque l'origine de l'ouvrage: «Quelques uns de ses amis, qui

héritèrent de ses papiers et qui furent témoins de ses pensées les plus

secrètes, conçurent le projet de mettre ses écrits en ordre; s'il se

trouve ici quelques fautes, on ne doit les attribuer qu'à ma seule

plume. Les lumières que j'ai reçues des personnes qui le connurent

familièrement lorsqu'il fut éloigné de la cour m'ont beaucoup aidé. Je

n'eus le bonheur de lui parler et de l'approcher, qu'environ deux ans

avant qu'il mourût. (Ce ne peut être le père Cotton mort en 1626.)» Il

faudrait savoir si le jésuite Boutauld n'a pas été confesseur de

Fouquet, à Pignerol.

Mais la partie la plus curieuse du volume est une éloquente

justification de ce prisonnier d'état, sous la forme d'une nouvelle

historique _Adelaïs_, dans laquelle on découvre peut-être toute

l'histoire secrète du procès de Fouquet.

Marie, fille du roi d'Aragon, femme de l'empereur Othon, devint

amoureuse d'un gentilhomme, et crut qu'il suffisait d'_avertir par ses

regards qu'elle permettait qu'on l'aimât_; ce gentilhomme feignit de ne

pas l'entendre, mais un jour, celle-ci parla si clairement, qu'il

s'échappa des bras de cette femme éhontée. Marie, pour se venger, accusa

ce nouveau Joseph d'avoir attenté à l'honneur du lit impérial et obtint

de son mari que le coupable périrait. Il fut arrêté et conduit en

prison: «La nouvelle de cet emprisonnement se répandit aussitôt à la

cour, mais on n'en sut pas le sujet; la chose demeura secrète entre

l'empereur et l'impératrice, les autres devinèrent et soupçonnèrent

comme ils purent, et ils en furent d'autant plus empêchés qu'il ne

paraissait nullement que ce sage gentilhomme se fût oublié de son

devoir.» Adelaïs, mère d'Othon, conseillait à son fils de se borner à

exiler l'accusé, faute de pouvoir prouver le crime dont la preuve serait

d'ailleurs un déshonneur pour l'empire; mais Othon n'écouta que les

prières de sa femme: «il publia l'affaire et voulut que les juges s'en

mêlassent.» Le gentilhomme périt sur un échafaud; car «la voix de la

calomnie eut plus de force que celle de l'innocence; mais son sang

répandu parla mieux que lui et fit retentir jusqu'au ciel des cris que

la justice de Dieu écouta.» La femme de ce malheureux gentilhomme était

alors absente; elle ne put que demander le corps du condamné pour le

faire inhumer, et ayant obtenu qu'on le lui rendît, elle cacha sous sa

robe la tête sanglante et alla elle-même la jeter aux pieds de

l'empereur, en criant justice et en accusant l'impératrice. Cette veuve

éplorée jura que son mari n'était pas coupable du crime pour lequel on

l'avait fait mourir, et le ciel confirma ce serment par un miracle, à la

suite duquel l'impératrice fut brûlée, pour expier la mort inique dont

elle était l'auteur.

On ne peut manquer de reconnaître tous les personnages de ce roman:

_Othon_, c'est Louis XIV; l'_impératrice Marie, fille du roi d'Aragon_,

c'est Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, reine de France, ou

bien Mlle de La Vallière, maîtresse du roi; le _gentilhomme_, c'est

Fouquet; _Adelaïs_, mère d'Othon, c'est la reine-mère Anne d'Autriche.

La vraisemblance ne contredit pas ces suppositions qui d'ailleurs sont

indiquées à peu près par l'histoire, et qui n'échappèrent pas sans doute

aux contemporains. A coup sûr, cette nouvelle, dont les allusions sont

fort claires, ne se trouve pas, sans dessein, dans un livre de dévotion,

dédié au roi. Reste à savoir si le père Boutauld, en ajoutant à sa

publication ce plaidoyer indirect en faveur de Fouquet, prétendait

justifier un mort ou un vivant. Pour moi, je pense que _le Théologien

dans les conversations_ n'a été imprimé que pour servir de passeport à

la leçon renfermée dans _Adelaïs_. Cette leçon fut-elle tout-à-fait

perdue?

Un savant Piémontais, M. Paroletti, lut à l'Académie de Turin un mémoire

(_Sur la mort du surintendant Fouquet, Notices recueillies à Pignerol_)

imprimé en 1812, dans le recueil in-4º de cette Académie, pour éclaircir

la date de la mort de Fouquet; mais l'enquête qu'il poussa dans cet

objet à Pignerol n'eut d'autre résultat que de mieux attester

l'obscurité de cette question: il fouilla dans les archives de la ville,

du château, des églises et des notaires; il trouva seulement chez un de

ces derniers une procuration passée au _donjon de la citadelle_, le 27

janvier 1680, devant Lantéri, notaire royal, par laquelle Mme Fouquet

autorisait l'avocat Despineu à toucher pour elle une rente à Paris; M.

Paroletti ne rencontra pas ailleurs le nom de Fouquet, pas même parmi

les actes des décès qui avaient eu lieu dans la citadelle et qui

relevaient de la paroisse de Saint-Maurice. Il eut beau pénétrer dans

les caveaux du monastère de Sainte-Claire, où les morts de la citadelle

étaient tous apportés en vertu d'une vieille coutume, il ne tira aucune

lumière de ses recherches parmi les anciennes pierres tumulaires.

La mémoire des hommes avait gardé, mieux que la pierre et le papier, les

traces du séjour de Fouquet à Pignerol, dont le château, rasé en vertu

des capitulations qui rendirent cette place à la Savoie, était alors

caché sous l'herbe: beaucoup d'habitans de la ville se rappelaient avoir

ouï dire dans leur jeunesse qu'_un prisonnier de grande importance_

avait terminé sa vie dans ce château, et plusieurs d'entre eux

_confondaient ce personnage avec l'homme au masque de fer_; une vieille

religieuse de Sainte-Claire se souvenait de l'arrivée de quelques

officiers français venus exprès, cinquante ans auparavant (1760 à 1770),

pour déchiffrer une inscription sépulcrale et recueillir des notes sur

un prisonnier d'état mort à la citadelle; le secrétaire de la mairie se

souvenait aussi de ces officiers qui avaient demandé au couvent des

Feuillans certains mémoires sur la vie de Fouquet, parce que les moines

de ce couvent prenaient soin, autrefois, des prisonniers et les

assistaient dans leurs maladies. Qui avait envoyé ces officiers, et quel

était le but de leur mission?

La mort de Fouquet n'était donc pas avérée de son temps, surtout pour

ses amis:

Puisque La Fontaine, qui avait eu de si touchantes inspirations pour

plaindre le malheur d'_Oronte_ et implorer la grâce du surintendant par

la voix des _Nymphes de Vaux_, ne donna pas un vers de regret à son

bienfaiteur;

Puisque Gourville, qui fut en correspondance avec son ami Fouquet

jusqu'au dernier moment, a dit dans ses _Mémoires_, plus estimables par

leur franchise que par leur ordre chronologique: «M. Fouquet, _quelque

temps après_ (la mort de Langlade qui survécut au duc de La

Rochefoucault, décédé au mois de mars 1680), _ayant été mis en liberté_,

sut la manière dont j'en avais usé avec sa femme, et m'écrivit pour m'en

remercier[105];»

[105] Page 461 de ces _Mémoires_ dans la collection Petitot, seconde

série, t. 52. Le commentaire que fait sur ce passage l'auteur de la

_Bastille dévoilée_, 2e liv., p. 71, est spécieux, mais erroné:

«Serait-ce résoudre la difficulté de dire qu'il faut entendre par là

que Fouquet fut moins étroitement resserré, puisqu'il eut la liberté

d'écrire et que Gourville en reçut une lettre de remerciement des

secours qu'il avait donnés à sa famille? Ne serait-il pas plus

naturel de dire que Fouquet a été véritablement libre, mais si peu

de temps, que Mme de Sévigné a pu ou l'ignorer, ou dire, par une

façon de parler, qu'il est mort prisonnier. En effet, Gourville ne

parle de la liberté du surintendant qu'après la mort de M. de la

Rochefoucault, arrivée le 17 mars 1680, et il fait mourir Fouquet le

26 du même mois de la même année.» Cette date de la mort de Fouquet

ne se trouve dans aucune édition des _Mémoires_ de Gourville:

l'aurait-on tirée d'un manuscrit?

Puisque le comte de Vaux, fils de Fouquet, publia en 1682 une nouvelle

édition de l'ouvrage de son père: _Les Conseils de sagesse, ou recueil

des Maximes de Salomon, nouvelle édition_, REVUE ET AUGMENTÉE PAR

L'AUTEUR;

Puisque Mme Fouquet, cette fidèle épouse qui n'avait pas cessé un seul

jour de travailler à la délivrance du prisonnier de Pignerol, adressait

encore des placets au roi en 1680;

Puisque un ami de cette famille malheureuse, le père Boutauld, jésuite,

dédiait à Louis XIV, en 1683, une espèce de justification allégorique en

faveur de Fouquet;

Puisque enfin la famille Fouquet elle-même était incertaine du sort de

cet infortuné!

«CE QUI EST TRÈS-REMARQUABLE, dit Voltaire dont les paroles doivent être

bien pesées dans une question qu'il était plus que personne en état de

résoudre, _C'EST QU'ON NE SAIT PAS OÙ MOURUT CE CÉLÈBRE

SURINTENDANT_[106].» Le premier historien du _Masque de Fer_ dit

ailleurs (au ch. 25 du _Siècle de Louis XIV_): «Tous les historiens

disent qu'il mourut à Pignerol en 1680; mais Gourville assure qu'il

sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa

belle-fille, m'avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le

contraire dans sa famille: ainsi _ON NE SAIT PAS OÙ EST MORT CET

INFORTUNÉ_!»

[106] _Dictionnaire philosophique_, à l'article ANA, ANECDOTES.

Le sentiment de Voltaire, appuyé sur la tradition et confirmé par les

descendans de Fouquet, fut généralement adopté, quoique la plupart des

dictionnaires historiques, entre autres celui de Moréri, eussent assigné

une date à la mort de Fouquet; quoique le président Hénault eût déjà

adopté cette date dans son excellent et judicieux _Abrégé chronologique

de l'histoire de France_, où il dit: «Ce fut dans la citadelle de

Pignerol que Fouquet fut enfermé, et il y mourut en 1680.» On avança dès

lors plusieurs systèmes plus ou moins plausibles à l'appui de l'opinion

qui faisait mourir Fouquet hors de Pignerol: selon les uns, il aurait eu

sa grâce, et serait mort des suites du saisissement que cette nouvelle

lui avait causé; selon les autres, il aurait obtenu la permission

d'aller aux eaux de Bourbon, après une attaque de paralysie, et aurait

succombé pendant le voyage.

Le _Mercure de France_ du mois d'août 1754 publia une lettre

très-singulière, signée C. Lap... M. «On serait porté à croire, dit-on

dans cette lettre qui n'a pas l'air d'une supposition faite à plaisir,

que cet illustre infortuné est mort dans la capitale des Cévennes

(Alais). Si on n'a point de preuves évidentes de cela, du moins les

doutes qu'on en a paraissent assez bien fondés. Il parut ici, en 1682,

un homme singulier, d'une très-belle figure, qui, pour mieux cacher son

état, prit l'habit d'ermite. Le bruit était commun alors que c'était un

illustre personnage retiré de la cour. Il s'adonnait à la chimie, et

distribuait des remèdes gratis aux pauvres; il avait toujours de

l'argent. Il avoua qu'il avait eu l'honneur de manger avec le roi. Deux

ou trois jours avant sa mort, qui arriva par une rétention d'urine, en

1718, il déclara à son confesseur qu'il était de la maison de Fouquet,

et qu'il avait eu des raisons pour porter la robe d'ermite.» Sans doute,

ce personnage mystérieux n'était pas M. Fouquet, ni le comte de Moret,

qu'on voulut aussi reconnaître sous ce déguisement d'ermite; mais cette

ardeur à chercher ce que Fouquet pouvait être devenu depuis sa sortie de

prison indique assez que le doute émis par Voltaire avait plus de poids

dans la balance que les dates officielles fournies par l'écho du

ministère de Louvois.

Les archivistes de la Bastille n'étaient pas mieux instruits par

l'organe du gouvernement, puisqu'ils avaient écrit sur des feuilles

volantes cette note: «Fouquet est mort au château de Pignerol sur la fin

de 1680, ou au commencement de 1681;» (_la Bastille dévoilée_, 1re

livraison, p. 36); et cette autre note plus décisive: «Il paraît que M.

Fouquet est mort à Pignerol vers la fin de février ou au commencement de

mars 1681.» (_Mémoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 53.)

Pourquoi aurait-on d'ailleurs tardé une année entière à transférer la

dépouille mortelle de ce martyr politique dans la sépulture de son

choix, sans funérailles, sans épitaphe, sans bruit, comme si ce corps

inanimé ne fît que changer de prison?

L'homme au masque de fer · 第 36 / 40 题