IV.

La correspondance de Louvois avec Saint-Mars[94] fait mention, il faut

l'avouer, de la mort de Fouquet, que lui aurait annoncé une lettre de

Saint-Mars, écrite le 23 mars 1680. Les lettres de Louvois, datées des

8, 9 et 29 avril, répètent plusieurs fois: _feu M. Fouquet_, en

ordonnant de remettre le corps du défunt aux _gens_ de Mme Fouquet, et

de transférer Lauzun dans la chambre mortuaire, meublée et tapissée à

neuf; mais il est remarquable que, dans les lettres suivantes, Louvois

dise comme à l'ordinaire, _M. Fouquet_, sans faire précéder ce nom de la

qualification de _feu_ qu'il employait auparavant.

[94] Dans l'_Histoire de la détention des philosophes_, t. 1, p. 317

et suiv.

Mme de Sévigné écrit à sa fille, le 3 avril 1680: «Le pauvre M. Fouquet

est mort, j'en suis touchée... Mlle de Scudéry est très-affligée de

cette mort.» Elle écrit à la même, le 5 du même mois: «Si j'étais du

conseil de la famille de M. Fouquet, je me garderais bien de faire

voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont le faire: je le

ferais enterrer là; il serait à Pignerol; et, après dix-neuf ans, ce ne

serait point de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison.»

Elle écrit encore à peu près dans les mêmes termes à M. de Guitaud: «Si

la famille de ce pauvre homme me croyait, elle ne le ferait point sortir

de prison à demi; puisque son ame est allée de Pignerol dans le ciel,

j'y laisserais son corps après dix-neuf ans: il irait de là tout aussi

aisément dans la vallée de Josaphat, que d'une sépulture au milieu de

ses pères, et comme la Providence l'a conduit d'une manière

extraordinaire, son tombeau le serait aussi.» Ce passage de cette lettre

a été seul conservé, d'où l'on peut présumer que Mme de Sévigné y

donnait carrière hardiment à des soupçons sur les causes de la mort de

son ami.

La _Gazette de France_, dans son numéro XXVIII, contient cette nouvelle,

datée de Paris, 6 avril: «On nous mande de Pignerol que le sieur Fouquet

y est mort d'_apoplexie_.» Enfin, d'après l'autorité de la _Gazette_,

Haudicquer de Blancourt, dans ses _Recherches historiques de l'ordre du

Saint-Esprit_, imprimées en 1695, avance que Fouquet est mort le 23 mars

1680.

Mais les contradictions des contemporains au sujet de cette mort ne sont

pas moins extraordinaires que celles des dates; et l'absence, presque

complète, de pièces y relatives, laisse beaucoup à présumer.

Conçoit-on, par exemple, que Louvois n'accuse réception de la lettre

d'avis de Saint-Mars que le 8 avril, tandis que la _Gazette_ du 6

publiait cette nouvelle et que Mme de Sévigné la savait cinq jours

auparavant? Le courrier, portant les dépêches du ministre, serait donc

resté plus de quatorze jours en chemin, tandis que la poste de Pignerol

aurait fait la même route en moins de huit jours?

D'où vient que Bussy-Rabutin et Mme de Sévigné, qui étaient tous deux à

Paris alors, et qui se voyaient sans cesse, ont donné une cause

entièrement opposée à la mort de Fouquet, leur ami commun? Est-il

possible que Bussy, dans sa lettre à Mme de M..., ait écrit, le 25 mars

(le mois, sinon le jour, est à l'abri d'une controverse à élever sur la

fidélité de l'éditeur, le père Bouhours, ami de Bussy et de Fouquet):

Vous _savez, je crois_, la mort d'apoplexie de M. Fouquet, dans le temps

qu'on lui avait permis d'aller aux eaux de Bourbon? Cette permission est

venue trop tard: la mauvaise fortune a avancé ses jours.» Une phrase

d'une autre lettre du même, datée du 6 avril, et adressée au marquis de

Trichâteau, semble faire entendre aussi que Fouquet avait obtenu sa

grâce: «La fortune a ri trop tard à notre pauvre ami; cela n'a fait

qu'augmenter son regret de quitter la vie.»

Mais si Fouquet mourut d'_apoplexie_, comment interpréter alors le sens

de ces paroles de Mme de Sévigné: «Voilà cette vie qui a tant donné de

peine à conserver! _Il y aurait beaucoup à dire là-dessus!_ Sa maladie a

été des convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir.»

Comment, enfin, expliquer le silence du _Mercure galant_ sur la mort

d'un personnage aussi célèbre, quand on trouve dans ce journal le fidèle

relevé des décès principaux de chaque mois, quand le volume d'avril

annonce les morts de Mrs Feydeau et Gailloire, chanoines de Notre-Dame,

de M. Bourdon, docteur en Sorbonne, et d'autres individus aussi obscurs?

Était-ce une omission volontaire du journaliste de Visé qui n'osait pas

mécontenter Colbert ou les amis de Fouquet, en portant un jugement sur

la personne du défunt, en rappelant ses malheurs ou ses fautes? Était-ce

la censure occulte de Versailles qui condamnait à l'oubli la mémoire du

surintendant?

Étrange mort que celle-ci, qui eut lieu à Pignerol le 23 mars, et qui

était sue le 25 à Paris!

Pas un acte authentique pour constater la fin d'un homme qui avait fait

autant de bruit par sa disgrâce que par sa fortune, pour imposer silence

aux soupçons toujours prêts à chercher un crime dans une mort entourée

du mystère de la prison d'état, pour forcer l'histoire à enregistrer le

terme de cette grande et illustre captivité! Rien qu'une dépêche,

presque énigmatique, du ministre de la guerre; rien que la restitution

d'un cadavre dans un cercueil; rien que l'extrait, peut-être supposé,

d'un obituaire de couvent constatant l'inhumation un an après la mort!

Le 9 avril, Louvois écrit de Saint-Germain à Saint-Mars: «Le roi me

commande de vous faire savoir que Sa Majesté trouve bon que vous fassiez

remettre aux gens de Mme Fouquet le corps de feu son mari, pour le faire

transporter où bon lui semblera.» Or, à cette époque, Mme Fouquet

demeurait à Pignerol dans la maison du sieur Fenouil[95], et sa fille

devait bientôt habiter le donjon au-dessus de la chambre du prisonnier,

avec laquelle un escalier intérieur, construit exprès, aurait permis de

communiquer[96].

[95] On apprend cette particularité de la procuration retrouvée par M.

Modeste Paroletti, et citée plus bas.

[96] Lettre de Louvois, du 18 décembre 1679, dans le t. 1 de

l'_Histoire de la détention des philosophes_.

Cependant ce n'est qu'un an plus tard que le corps, transporté à Paris,

fut inhumé, dit-on, le 28 mars 1681, en l'église du couvent des

Filles de la Visitation-Sainte-Marie, dans la chapelle de

Saint-François-de-Sales où François Fouquet, père du surintendant,

reposait sous les marches de l'autel depuis quarante et un ans. François

Fouquet avait une fastueuse épitaphe[97], qui énumérait ses titres, et

ses vertus, à demi effacée par les pieds du prêtre officiant; mais

Nicolas Fouquet n'eut pas même son nom gravé sur une lame de cuivre,

dans un temps où l'Académie des inscriptions et des médailles secondait

la sculpture pour immortaliser les tombeaux! Nicolas Fouquet, _qui fut

élevé à tous les degrés d'honneur de la magistrature, conseiller du

parlement, maître des requêtes, procureur-général, surintendant des

finances et ministre d'état_, dut se contenter de cette oraison funèbre

écrite dans les registres mortuaires des Visitandines, si toutefois on

peut s'en rapporter à l'extrait de ces registres mentionné dans les

_notes_ du major Chevalier, bien que la supérieure du couvent de la

Visitation ait déclaré en 1790 qu'il n'existait _aucun registre de

sépulture antérieur à l'année 1737_[98].

[97] Voici cette épitaphe rapportée par Piganiol de la Force,

_Descript. de Paris_, éd. de 1765, t. 5, p. 42:

«A L'HEUREUSE MÉMOIRE

De messire François Foucquet, chevalier, conseiller du roi ordinaire

dans tous ses conseils, fils de messire FRANÇOIS FOUCQUET,

conseiller au parlement de Paris, lequel, après avoir passé par les

charges de conseiller audit parlement et de maître des requêtes

ordinaire de son hôtel, fut nommé pour ambassadeur de Sa Majesté

vers les Suisses, et puis retenu pour être employé aux plus secrètes

et plus importantes affaires de l'état, dans le maniement desquelles

il a vécu avec tant d'intégrité et de modération, qu'il peut être

proposé pour exemple à tous ceux qui sont admis aux conseils des

princes. Sa naissance, sa vertu, sa capacité, son zèle au service du

roi, lui ont acquis un nom honorable en cette vie, d'où il passa en

une meilleure, trop tôt pour les siens et pour le public, laissant

douze enfans de dame MARIE DE MAUPEOU, sa femme, fille de messire

GILLES DE MAUPEOU, seigneur d'Ableiges, conseiller d'état, intendant

et contrôleur général des finances. Il mourut le 22 avril 1640, âgé

de 53 ans.»

Le cercueil qui se trouve encore dans le caveau porte cette autre

épitaphe plus modeste que je transcris.

CY GIST LE CORPS DE Mr

FRANÇOIS FOUQUET

VIVANT CHer CONSr

ORDINre DU ROY EN

SON CONSEIL D'ESTAT

LEQUEL DÉCÉDA LE XXIIe

JOUR D'AVRIL 1640

AAGÉ DE 53 ANS.

[98] Cette supérieure adressa la lettre suivante aux auteurs de la

_Bastille dévoilée_, qui lui avaient demandé de collationner sur

l'original l'extrait mortuaire de Fouquet.

«Monsieur,

La déclaration du roi du 9 avril 1736 qui oblige d'avoir deux

registres de sépulture, et d'en déposer un au greffe, tous les ans,

est l'époque précise des _Actes mortuaires_ dont nous sommes en

possession; _d'après les plus exactes recherches_, nous n'en avons

trouvé _aucun_ antérieur à l'année 1737. Il se pourrait bien que

celui de M. Foucquet fût à la paroisse Saint-Paul, parce que c'est

le curé de ladite paroisse qui fait tous nos enterremens; nous

voyons _par différentes notes_ que ledit sieur est mort à Pignerol,

au mois de mars 1680; qu'il a été inhumé dans notre église

extérieure le 28 mars 1681, dans la cave où M. son père avait été

enterré quarante ans auparavant; _son_ épitaphe est dans la chapelle

de Saint-François de Sales, au-dessus de ladite cave. La messe dont

il a été parlé a été fondée par M. son père, en 1640.

L'homme au masque de fer · 第 35 / 40 题