à s'entre-détruire au milieu des ténèbres, et pendant le violent
orage qui multipliait les dangers. Dans cette obscurité profonde leur
fureur n'avait plus pour guide que les feux des vaisseaux; mais
on ne pouvait se reconnaître qu'après s'être combattu, et il n'y
avait pas moyen d'éviter les écueils dans une mer si fougueuse et
si resserrée. Enfin, après une longue nuit d'hiver, car on était au
13 février, le jour vint éclairer cette scène de carnage. On voyait
la mer couverte de débris, presque toutes les galères désemparées,
treize vaisseaux génois échoués sur les côtes voisines, six avaient
été entraînés vers la mer Noire; d'autres, abandonnés de leurs
équipages, erraient sur les vagues encore mugissantes. Chacun des
deux partis apprit que plusieurs de ses galères étaient tombées au
pouvoir de l'ennemi, en les reconnaissant dans la ligne opposée. Il
y en avait que l'on cherchait vainement des yeux; elles avaient été
englouties. La flotte génoise se trouvait diminuée de treize galères.
Les alliés en avaient perdu le double: quatorze vaisseaux vénitiens,
dix arragonais et les deux grecs qui n'avaient pas pris la fuite,
avaient été pris, brûlés ou submergés. Les Arragonais avaient fait
des prodiges de valeur. Ponsio de Santa Paz, leur général était au
nombre des morts, et parmi les Vénitiens on regrettait Pancrace
Justiniani, Thomas Gradenigo, Étienne Contarini, Jean Steno et Benoît
Bembo. Les Génois avaient acheté la victoire par des torrents de sang
patricien; car on dit qu'ils perdirent sept cents nobles dans cette
terrible bataille. Pisani fit voile le même jour pour sortir des
Dardanelles, laissant à-peu-près deux mille prisonniers au vainqueur,
qui, maître désormais de cette mer où il avait si fièrement combattu,
obligea bientôt Cantacuzène à se détacher de la triple alliance, et à
exclure les Vénitiens de tout commerce dans ses ports.
Séparées après un combat si sanglant, les flottes des deux nations
tournèrent leurs forces contre les vaisseaux isolés qui s'étaient
hasardés sur les mers. Tandis que l'amiral vénitien infestait
l'Archipel, des galères génoises pillaient tout ce qu'elles
rencontraient dans l'Adriatique. La multitude de blessés que Pisani
débarqua dans l'île de Candie y occasionna une maladie contagieuse.
Les Génois, qui vinrent attaquer cette colonie, contractèrent le mal,
et, dans le trajet de la Canée en Italie, ils eurent à jeter quinze
cents cadavres à la mer.
[Note en marge: XVIII. Bataille de Cagliari.]
Doria avait ramené sa flotte à Gênes; Pisani et Caprario, nouvel
amiral des Arragonais, résolurent d'aller la combattre de nouveau à
la vue de son propre port. Les Génois, qui ne les croyaient pas si
près d'eux, sortirent sous la conduite de Grimaldi, qui avait à ses
ordres cinquante-deux galères. Ils aperçurent vers le cap de Cagliari
vingt-deux voiles; c'était l'escadre d'Arragon, dans laquelle il
y avait trois grands vaisseaux portant chacun quatre cents hommes:
la flotte de Venise s'était tenue hors de la vue des Génois pour
les attirer au combat. Grimaldi s'élança sur les Espagnols qu'ils
croyaient avoir surpris. Ceux-ci reçurent la bataille sans hésiter,
et à peine était-elle engagée, qu'une quarantaine de bâtiments
vénitiens tournèrent le cap, se montrèrent, et fondirent sur l'armée
génoise aux prises avec les Catalans. Les ennemis firent de vains
efforts pour se dégager. Les Vénitiens sautèrent à l'abordage,
trente-une galères tombèrent en leur pouvoir, avec quatre mille
cinq cents prisonniers; plusieurs autres furent détruites. C'était
célébrer glorieusement l'anniversaire de la bataille de Caristo, et
réparer la défaite des Dardanelles; mais l'animosité des vainqueurs
déshonora la victoire. Il n'est que trop attesté qu'ils eurent
l'infamie de jeter leurs prisonniers à la mer. Quelques-uns des
historiens qui rapportent ce combat disent que des deux côtés on
avait enchaîné les galères les unes aux autres, en en laissant
seulement quelques-unes libres pour voltiger sur les ailes.
La fortune de Gênes venait d'être changée en un instant. Ses
prospérités s'étaient évanouies, et avaient fait place à un deuil
universel. La consternation des Génois fut si grande, quand ils
virent de toute cette belle flotte une seule galère, celle de
l'amiral, rentrer dans le port, qu'ils désespérèrent de leur liberté;
mais ils ne voulurent pas du moins renoncer à la vengeance.
[Note en marge: XIX. Gênes se donne à Jean Visconti.]
À cette époque la couleuvre des Visconti, comme disent les historiens
italiens, engloutissait tous les peuples du nord de l'Italie[402].
Les Génois, par une de ces résolutions précipitées, que conseille le
désespoir et qu'amène la discorde intérieure, cherchèrent leur salut
dans la servitude. Ce peuple si impatient de tout espèce de joug, se
donna à Jean Visconti archevêque de Milan, qui régnait alors sur la
Lombardie, et sur une partie du Piémont.
[Note 402: Les Visconti portent pour armes une couleuvre qui dévore
un enfant.]
Celui-ci, empressé de satisfaire la passion d'un peuple qui s'était
donné à lui, tira du trésor de Milan toutes les sommes nécessaires
pour l'armement d'une nouvelle flotte. Cependant, trop prudent pour
partager l'animosité des Génois contre les Vénitiens, qui déjà
s'étaient rendus redoutables sur terre comme sur mer, il envoya
offrir la paix à la république, en demandant que, dans tous les cas,
ses anciens états fussent considérés comme neutres.
Le négociateur de Visconti était l'homme le plus célèbre de
l'Italie. C'était le poëte Pétrarque, à qui nous devons encore plus
pour la part qu'il a eue à la renaissance des lettres, que pour les
beaux vers qu'il nous a laissés.
Pétrarque avait déjà des relations littéraires avec Dandolo; mais
il traita cette négociation en rhéteur, et le doge, en admirant son
éloquence, rejeta ses propositions[403].
[Note 403: L'excellente _Histoire littéraire de l'Italie_ de M.
GINGUENÉ m'appris que l'on conserve à Vienne, parmi les _manuscrits
de la bibliothèque impériale_, la harangue que Pétrarque prononça à
cette occasion.]
[Note en marge: XX. Les Vénitiens lui déclarent la guerre. 1354.]
La république déclara la guerre à Visconti. Tout-à-coup quelques
galères génoises se montrèrent dans le golfe, pillèrent les îles de
Faro et de Curzola, ravagèrent les côtes de la Dalmatie, de l'Istrie,
et échappèrent par un prompt départ, à l'escadre qu'on envoyait à
leur poursuite.
Pisani eut ordre de mettre à la voile. Il rassembla trente vaisseaux,
et alla croiser dans la mer de Gênes. Pagan Doria avait trente-trois
galères. Il ne voulut pas que le sort de sa patrie fût commis une
seconde fois au hasard d'une bataille; il manoeuvra de manière à
éviter l'ennemi, et arriva dans la mer de Venise, pendant que
son rival était encore sur les côtes de Sardaigne. L'apparition
inattendue d'une armée considérable répandit la terreur dans les
parages de l'Adriatique. Venise ignorait où était l'armée qui aurait
pu la défendre, et se trouvait exposée aux attaques d'un ennemi
audacieux. On apprenait tantôt que les Génois étaient sur la côte
d'Istrie, tantôt qu'ils avaient intercepté des bâtiments de commerce
richement chargés, le lendemain qu'ils se dirigeaient sur Venise,
qu'ils ravageaient les côtes opposées, enfin qu'ils avaient pris
et mis en cendres la ville de Parenzo, au fond du golfe. Toute la
population de Venise était sous les armes. La milice veillait sur
les bancs de sable les plus avancés dans la mer. L'effroi qu'inspira
l'approche des Génois fut tel que la capitale n'osa plus s'en fier à
ses vaisseaux du soin de sa défense contre une agression étrangère,
et qu'une forte chaîne de fer fut tendue entre les deux châteaux qui
gardent la passe du Lido[404].
[Note 404: Ne deve recar maraviglia se sul porto della dominante
veniva posta la catena essendochè nella insigne profondità che
allora aveva la fuosa, e nell'esser diretta quasi al levante, poteva
dirsi un porto aperto all'ingresso di qualunque naviglio anche
armato e carrico. È vero che le armate della repubblica abbastanza
assicuravano il golfo e coprivano la reale metropoli dagli insulti
de' nemici aperti, ma essendo l'anno 1331, il mare ripieno di corsari
contro i quelli aveva infelicemente combattutto a mezzo l'Adriatico
Tommaso Viaro, ciò fù motivo anche di riccorrere alle più intorne
e riservate di fese per l'indemnità di Venezia. Furono i Genovesi
quelli che rubando scorrevano il mare. Raconta la cronica inedita,
parlando del doge Andrea Dandolo, «In suo tempo per causa de'
Zenovesi al tempo delle guerre, e Massime quando l'armada venne in
Istria, fù tirada una cadena grossa di ferro alli do castelli al
lido. Ciò fù nel 1353.»
(_Memorie storiche dello stato antico e moderno delle lagune di_
Bernardino ZENDRINI, lib. I, p. 37.)]
Une multitude de petites embarcations étaient envoyées de tous côtés
pour observer les mouvements de l'ennemi, pour en porter l'avis sur
les points menacés, et l'on expédiait, coup-sur-coup, des bâtiments à
l'amiral vénitien pour l'appeler au secours de la capitale.
Pisani arrivait à toutes voiles; mais Doria, qui n'avait pas à
beaucoup près des forces suffisantes pour tenter une entreprise
sérieuse contre une ville comme Venise, venait de sortir de
l'Adriatique sans le rencontrer.
Ce fut au milieu de ces circonstances que, le 7 septembre 1354,
mourut le doge André Dandolo, laissant un honorable souvenir de
ses vertus, de sa sagesse, de ses lumières, et un recueil de lois
qui porte son nom[405]. Il fut le dernier prince de Venise enterré
dans l'église de St.-Marc. Le sénat ordonna qu'à l'avenir les doges
choisiraient ailleurs leur sépulture. Peut-être est-ce à la mort
tragique du successeur de Dandolo qu'il faut attribuer ce réglement.
[Note 405: Je l'ai connu ce doge, disait Pétrarque (_Variorum Epist._
19), je l'ai connu pour un juste incorruptible, rempli de zèle et
d'amour pour son pays, et de plus, savant homme, doué d'une rare
éloquence, sage, affable et humain.]
Ces deux grands hommes de mer, qui depuis quelques années balançaient
la fortune de Venise et de Gênes, Pisani et Doria, parcoururent les
eaux de la Sicile sans avoir occasion d'engager un combat général.
Pendant ce temps-là les négociations avaient été reprises. Le
gouvernement vénitien voulait traiter avec avantage; il attendait les
évènements, et cependant il avait recommandé à son amiral de ne pas
se compromettre.
Pisani, pour faire reposer ses équipages, et radouber ses vaisseaux,
relâcha dans le port de Sapienza, petite île à la pointe de la
Morée. Ce port, très-profond, présentait une ouverture assez large
que l'amiral voulut garder lui-même avec vingt galères et six gros
vaisseaux, tandis que le reste de ses galères, au nombre de quinze,
et tous les bâtiments de charge étaient au fond du port, sous le
commandement de Morosini, son lieutenant[406].
[Note 406: Matteo VILLANI, liv. 4, chap. 32.]
[Note en marge: XXI. La flotte vénitienne détruite à Sapienza. 1354.]
Doria sortait dans ce temps-là de l'Archipel pour retourner à
Gênes, où les ordres du sénat le rappelaient. Ses vaisseaux légers
l'avertirent que la flotte ennemie était dans le port de Sapienza.
Il se présenta, le 3 novembre, à l'entrée de la rade, tâchant
d'attirer les Vénitiens par des provocations; mais Pisani n'avait
garde d'accepter un combat dans lequel il n'aurait pu déployer toutes
ses forces. L'audace des Génois ne lui permit pas de l'éviter.
Tout-à-coup Jean Doria, neveu et lieutenant de l'amiral, faisant
force de voiles et de rames, s'avança rapidement avec sa galère,
et passa entre la côte et le dernier vaisseau des Vénitiens. En un
instant il fut suivi de douze autres, et les treize galères[407],
entrées dans la baie, se portèrent rapidement au fond du port, tandis
que le reste de l'escadre génoise attaquait de front la ligne des
vaisseaux de Pisani.
[Note 407: _Annali veneti di_ Julio FAROLDO.]
Ceux de Morosini n'étaient pas en ordre de bataille, quelques-uns
étaient en radoub; une partie des équipages se trouvaient à terre.
Cette attaque imprévue jeta dans cette division de l'armée, l'effroi
et la confusion. La manoeuvre de Jean Doria avait été téméraire;
sa victoire fut facile. Les matelots, pour lui échapper, se
précipitaient dans la mer[408]. Il s'empara de tous les vaisseaux de
Morosini, et vint, après y avoir mis le feu, attaquer par derrière
la ligne de Pisani, qui était aux prises avec toute l'armée génoise.
Quatre mille hommes avaient déjà été tués soit au fond du port, soit
à l'entrée de la rade. Le reste se rendit, et Doria amena à Gênes une
trentaine de galères capturées, et cinq mille huit cent soixante-dix
prisonniers, parmi lesquels était le redoutable Pisani.
[Note 408: Marin SANUTO dit: E così rotte e prese le galere i
Genovesi gridarono alla morte, porcaglìa, e molti de' nostri si
gittarono in aqua, credendo di scampare et s'annegavano.]
Cet évènement convainquit les Vénitiens de la faute qu'ils avaient
faite de ne pas terminer les négociations de la paix dans un moment
où la fortune leur était favorable. Ils tremblèrent que la flotte
victorieuse n'entrât une seconde fois dans l'Adriatique; heureusement
ils surent bientôt qu'elle avait pris une autre direction. Les
ressources de la république étaient tellement épuisées que l'on
fut obligé de recourir à de nouveaux emprunts[409]; mais il ne
restait pas une galère dans le port; quatre citadins patriotes en
armèrent chacun une à leurs frais. Ils méritent d'autant plus que
leurs noms soient conservés par l'histoire, qu'on ne voit pas que
cet exemple ait été suivi par les plus riches patriciens. Les noms
de ces citoyens étaient Marin Fradello, Beat Vido, Pierre Nani, et
Constantin Zucholo.
[Note 409: È da sapere che fino al giorno che fù rotta l'armata a
Porto-Lungo, per la guerra de' Genovesi fu fatta imposizione alla
camera degli imprestiti a ragione di 37 per 100, e dopo fù fatto 6
per 100 d'imprestiti.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, M. Faliero.)]
[Note en marge: Paix.]
Un tel armement pouvait tout au plus repousser quelques vaisseaux
armés en course, et était trop insuffisant pour inspirer de la
sécurité. On se hâta de reprendre les négociations à la cour de
Visconti, et ce fut avec une telle impatience de voir cesser les
hostilités, que l'on signa, le 5 janvier 1355, une trêve de quatre
mois. Elle fut convertie, au mois de mai suivant, en une paix sur les
conditions de laquelle les Vénitiens ne se montrèrent pas difficiles.
Ils consentirent à payer à Gênes deux cent mille florins pour les
frais de la guerre, et à interdire à leurs négociants tous les ports
de la mer Noire, excepté celui de Théodosie où les Génois leur
permirent d'établir un comptoir.
À peine les Génois avaient-ils terminé cette guerre si glorieuse pour
eux, qu'ils se montrèrent aussi incapables de supporter le joug d'un
maître que le triomphe d'un vainqueur; ils se révoltèrent, nommèrent
un doge, et chassèrent le gouverneur milanais que Visconti leur avait
donné.
[Note en marge: XXII. Nouvelle organisation du conseil du doge. 1354.]
Dans l'intervalle qui s'écoula entre la mort du doge André Dandolo
et l'installation de son successeur, les correcteurs institués pour
la réformation des lois firent adopter quelques changements dans
l'organisation du conseil du prince.
[Note en marge: Attributions des conseillers.]
On a vu que dans l'origine c'était le doge qui choisissait ses
conseillers, ensuite ce fut le sénat qui les lui donna, et enfin ils
durent être proposés par ce corps et confirmés par le grand conseil.
Leurs fonctions étaient de faire l'ouverture de toutes les dépêches
(car il était interdit au doge de les ouvrir hors de leur présence,
et au contraire, ils pouvaient y procéder sans lui), d'en faire
le renvoi aux chefs des diverses branches de l'administration, de
décider les réponses à adresser aux ministres étrangers, et les
instructions à donner aux ambassadeurs ou généraux de la république;
de présider, sous le doge, ou en son absence, le sénat et le grand
conseil, d'y porter les propositions à mettre en délibération. On
voit que ce conseil intime était le directeur suprême des affaires
politiques, le modérateur des délibérations des assemblées générales,
et le premier agent de l'administration.
Ses membres ne restaient que huit mois en charge; on en élisait trois
nouveaux tous les quatre mois; il ne pouvait y en avoir à-la-fois
deux du même nom ni du même quartier de la ville.
L'importance de leurs fonctions les avait fait appeler conseillers
_de sora_, membres du conseil d'en haut. C'était la réunion de ces
six conseillers, avec le doge, qui formait le gouvernement; ce qu'on
appelait la sérénissime seigneurie. L'usage de cette dénomination
paraît avoir commencé en 1360[410].
[Note 410: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]
[Note en marge: Les présidents de la quarantie criminelle entrent au
conseil.]
Un tel conseil limitait suffisamment l'autorité du prince, puisque
le prince n'y avait qu'une voix comme les autres conseillers, et
ne pouvait rien faire valablement sans eux. Mais on jugea utile
d'y introduire une sorte de rivalité de corps, qui eut pour
objet l'exercice d'une surveillance sur ce conseil lui-même. En
conséquence, on décida que les trois présidents du tribunal criminel
des quarante prendraient séance avec les six conseillers du doge et
participeraient à leurs fonctions, sauf quelques modifications peu
importantes.
Le conseil du prince se trouva composé des six conseillers d'en
haut et des trois présidents de la quarantie. Ces magistrats n'y
siégeaient que deux mois, de sorte que peu-à-peu tous les membres
considérables du premier tribunal de la république avaient eu
successivement entrée au conseil, y avait pris une connaissance
générale des grandes affaires de l'état, et y avaient apporté cette
connaissance des lois, ce respect pour les formes, qui doivent
caractériser le magistrat. C'était une manière habile de donner
à la magistrature la surveillance de l'administration, en l'y
introduisant, en l'y faisant participer; mais en même temps elle ne
pouvait y dominer, parce qu'elle s'y trouvait en minorité, et que ses
membres n'y siégeaient chacun que deux mois de suite.
Telle fut la composition du conseil intime à partir de cette époque.
[Note en marge: Des sages.]
La nature des choses établit nécessairement des rapports entre
ceux qui ont à délibérer sur les affaires et ceux qui sont chargés
d'exécuter. La délibération est ordinairement subordonnée aux faits,
et ceux qui exécutent sont censés en avoir une connaissance plus
spéciale.
Les premiers agents d'exécution, les ministres, étaient six nobles
qu'on décorait du nom de sages du conseil, ou plus communément
_sages-grands_. On exigeait qu'ils eussent atteint l'âge de
trente-huit ans. Leurs fonctions ne duraient que six mois; ils ne
pouvaient être réélus qu'après l'intervalle d'un semestre, mais comme
l'expérience et la capacité donnent nécessairement des droits aux
places qui exigent des connaissances positives, on en a vu qui ont
été réélus jusqu'à vingt-quatre fois[411].
[Note 411: François Denato et Jean Pesaro.]
Ces six ministres, chargés spécialement de la politique extérieure,
devaient être appelés très-fréquemment dans le conseil de la
seigneurie; ils finirent par y prendre habituellement séance.
L'importance de certaines branches de l'administration procura,
dans la suite, le même privilége à ceux qui en furent chargés.
Ainsi, pendant que la guerre de mer était la principale affaire du
gouvernement vénitien, les fonctionnaires chargés spécialement de
tout ce qui avait rapport à la marine, et qu'on appelait les sages de
la mer, prirent séance dans le conseil.
Quand leur importance diminua, ils y furent supplantés, en 1420, par
des sages préposés à l'administration des provinces qu'on appela
depuis sages de terre-ferme; et enfin on admit dans le conseil, pour
y acquérir la connaissance des affaires, de jeunes nobles à qui
on donna le titre de sages des ordres, nom dont on ne connaît pas
l'origine.
Ainsi l'action du gouvernement était concentrée dans la seigneurie,
c'est-à-dire dans le doge, assisté de ses six conseillers et des
trois chefs de la quarantie criminelle. C'était là ce qui formait
le conseil, et ce conseil prenait le nom de collége, lorsqu'il se
renforçait des six sages-grands, des cinq sages de terre-ferme et des
sages des ordres, pareillement au nombre de cinq. Cette assemblée
se réunissait tous les jours. Peu-à-peu les affaires politiques
devinrent l'apanage exclusif des sages-grands, et les détails
d'exécution, c'est-à-dire les ministères, furent laissés aux sages de
terre-ferme.
[Note en marge: XXIII. Marin Falier, doge. 1354.]
On donna pour successeur à Dandolo Marin Falier de l'une des plus
anciennes maisons de Venise, qui avait déjà donné deux doges à la
république, Vital Falier en 1082, et Ordelafe mort en combattant
contre les Hongrois, en 1117. Après avoir occupé les principales
dignités de la république, Marin Falier, déjà presque octogénaire,
se trouvait en ambassade à Rome lorsqu'il apprit son élection. Le
changement qui venait de s'opérer dans l'organisation du conseil ne
portait aucune nouvelle atteinte à l'autorité personnelle du doge,
déjà fort restreinte par les réglements antérieurs.
L'élévation de Falier sur le trône ducal paraissait terminer
glorieusement une longue carrière. Venise ne devait pas s'attendre à
voir son prince à la tête d'une conjuration.
Nées ordinairement d'une ambition trompée, les conjurations sont
dirigées contre les dépositaires du pouvoir, par ceux qui s'en voient
exclus. Elles sont préparées par de longues haines, concertées entre
des hommes qui ont des intérêts communs. On n'y trouve guères ni
vieillards, parce qu'ils sont circonspects et timides, ni jeunes
gens, parce qu'ils sont peu capables de dissimulation.
Celle que j'ai à raconter s'écarte de tous ces caractères. Elle fut
entreprise par un homme, qui, parvenu à la première dignité de sa
patrie et à l'âge de quatre-vingts ans, n'avait rien à regretter dans
le passé, rien à attendre de l'avenir; et ce vieillard était un doge
ému par un sujet frivole, s'alliant, pour exterminer la noblesse, à
des inconnus, au premier mécontent que le hasard lui avait présenté.
Un autre doge, trente ans auparavant, s'était fait un point d'honneur
d'arracher au peuple le peu de pouvoir qui lui restait. Celui-ci
conspira avec des hommes de la dernière classe contre les citoyens
éminents; mais sans intérêt, sans plan, sans moyens; tant la passion
est aveugle, imprévoyante dans ses entreprises.
Les négociations qui suivirent le désastre de la flotte de Pisani
avaient rempli les premiers moments de l'administration du nouveau
doge et il avait eu du moins la consolation de signer la trêve qui
rendait le repos à sa patrie.
[Note en marge: XXIV. Il reçoit une offense d'un jeune patricien.
1355.]
Il donnait un bal le jeudi gras à l'occasion d'une solennité[412]:
un jeune patricien, nommé Michel Steno, membre de la quarantie
criminelle, s'y permit, auprès d'une des dames qui accompagnaient
la dogaresse, quelques légèretés que la gaieté du bal et le mystère
du masque rendaient peut-être excusables. Le doge, soit qu'il fût
jaloux plus qu'il n'est permis de l'être à un vieillard, soit qu'il
fût offensé de cet oubli du respect dû à sa cour, ordonna qu'on fît
sortir l'insolent qui lui avait manqué. Falier était d'un caractère
naturellement violent[413].
[Note 412: Je suis ici la version la plus généralement reçue, qui est
aussi celle de Marin Sanuto.]
[Note 413: «Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una
cronica, cioè che Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a
Treviso, e dovendosi fare una processione, il vescovo stette troppo
a far venire il corpo di Christo; il detto Faliero era di tanta
superbia e arroganza che diede un buffetto al prefato vescovo, per
modo ch'egli quasi cadde in terra.» C'est à l'occasion de cet acte de
violence que l'historien (Marin Sanuto) ajoute que Dieu permit que
Falier perdît ensuite l'esprit jusqu'à entrer dans une conspiration
qui lui mérita la mort. Mais il ne dit pas qu'on le punit d'avoir
frappé l'évêque.]
Le jeune homme, en se retirant, le coeur ulcéré de cet affront, passa
par la salle du conseil et écrivit sur le siége du doge, ces mots
injurieux pour la dogaresse et pour son époux: _Marin Falier a une
belle femme, mais elle n'est pas pour lui_[414].
[Note 414: Marin Falieri dalla bella moglie, altri la gode ed egli la
mantiene.]
Le lendemain cette affiche fut un grand sujet de scandale. On informa
contre l'auteur, et on eut peu de peine à le découvrir. Steno arrêté
avoua sa faute avec une ingénuité, qui ne désarma point le prince,
ni sur-tout l'époux offensé. Falier s'oublia jusqu'à manifester un
ressentiment qui ne convenait ni à sa gravité, ni à la supériorité de
son rang, ni à son âge.