Cependant les restes de cette petite armée, privée de la plupart de
ses généraux, ne songeaient point à se rendre. Ils se fortifièrent,
demandèrent des secours en Europe, les attendirent, n'en reçurent
que de très-insuffisants, et ce ne fut que deux ans après qu'ils
entrèrent en négociation avec les Turcs; encore ne le firent-ils
que lorsqu'ils en eurent reçu la permission du pape. Le pape ne
consentait point à une paix avec les infidèles, mais il approuva
qu'on signât une trêve. Les Vénitiens eurent l'habileté de saisir
cette occasion, pour conclure avec l'émir un traité de commerce
plus avantageux pour eux que tout ce qu'ils auraient pu espérer des
victoires les plus signalées.
[Note en marge: Trêve et traité de commerce avec les infidèles.]
Par ce traité, les Turcs s'obligèrent à respecter désormais le
pavillon de la république, à ne point attaquer ses colonies; tous les
ports de l'Asie mineure, de la Syrie et de l'Égypte furent ouverts
à ses vaisseaux. On y établit des comptoirs; un consul vénitien
fut reçu à Alexandrie; et tandis que les Génois achetaient les
marchandises de l'Inde et de l'Asie, au fond de la mer Noire, les
Vénitiens allèrent les chercher à l'isthme de Suez. Le commerce est
comme les fleuves, il s'ouvre des canaux par-tout où il peut se faire
jour. Mais, à cette époque, on se faisait un scrupule d'entretenir
même des relations commerciales avec les infidèles. Il fallut
solliciter, pour l'exécution de cette convention, une permission du
pape, qui en limita la durée à cinq ans, et n'autorisa que l'envoi de
dix vaisseaux par an[392].
[Note 392: Furono firmati i capitoli con certe condizioni, le quali,
per non esser molto lecite, massime di aver commercio christiani con
infedeli i nostri facendosi conscienza, mandarono due ambasciadori
a papa, i quali impetrarono che per anni cinque prossimi si potesse
in Alessandria e nelle altre terre de' Mori mandare sei galere al
viaggio e quattro navi, e così in Soria per mercatantare colle
condizioni conchiuse col soldano.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, A. Dandolo.)]
[Note en marge: XII. Révolte de Zara. 1346.]
Cette même année, c'est-à-dire en 1346, les Zaretins, excités par
le roi de Hongrie, secouèrent encore le joug de la république; ces
révoltes fréquentes ne prouvent pas tant l'inconstance des sujets
que l'injustice des maîtres[393]. Marc Justiniani, qui fut envoyé
avec vingt-sept mille hommes[394] pour les soumettre, les assiégea
d'abord sans succès. Les Zaretins coulèrent leurs propres vaisseaux
dans le port, pour le rendre inaccessible aux galères ennemies.
Les Vénitiens battirent la place avec des efforts qui paraîtraient
aujourd'hui incroyables. Il y avait dans leur armée un mécanicien
nommé maître François delle Barche, qui était parvenu à construire
des machines capables, dit-on[395], de lancer des blocs du poids de
trois mille livres; il peut y avoir de l'exagération dans ce récit,
quoiqu'on en conte à-peu-près autant des machines que les Génois
employèrent, quelques années après, au siége de Chypre[396]. La
difficulté de concevoir l'extraction, le transport, le jet de ces
masses énormes, nous porte à refuser toute croyance à des faits
qui semblent appartenir à la guerre des géants; mais ces détails
n'en donnent pas moins une idée de l'état de la balistique et de
la puissance à laquelle l'industrie humaine était déjà parvenue.
On ajoute que l'auteur de cette invention en fut une des premières
victimes, et qu'au moment où il disposait une de ces catapultes,
elle partit et le lança lui-même au milieu de la ville qu'il voulait
écraser.
[Note 393: Il existe une histoire de ce siége par un auteur
contemporain, dont le nom est demeuré inconnu: elle a été publiée
pour la première fois en 1796, par le savant bibliothécaire de
Saint-Marc, M. MORELLI, dans un volume intitulé: _Monumenti veneziani
di varia litteratura_. Voici comment l'auteur parle de la révolte
des Zaretins: «La città di Zara si trovava sotto la dizione e
benignità ducale: improvvisamente diventò arrogante e molto ingrata
dei beneficii ricevuti; e non conoscendo se stessa, ebbe tanta
presunzione di partirsi dal vero suo prencipe e da così amabile
signore, a cui servire è piuttosto regnare.»]
[Note 394: _Annali veneti_ di Julio FAROLDO. Il ajoute que sur ce
nombre il y avait quatre mille arbalétriers.
On va savoir tout-à-l'heure pourquoi il en fallait tant.]
[Note 395: _Storia dell' assedio e della ricupera di Zara fatta da'
Veneziani nell' anno 1346, scritta da autore contemporaneo._ C'est le
titre de l'ouvrage que je viens de citer.]
[Note 396: Voici la note de M. Morelli sur ce passage:
«Li meccanici di que' tempi, mancanti della polvere da fuoco, che
venne poi ben tosto a far nascere strumenti di distruzione molto
più efficaci, s'industriavano di trovar macchine da gettar sassi
di quanto maggior peso potevano. Una chiamata Troia ne avevano i
Genovesi l'anno 1373 all' assedio di Cipro, di cui s' è fatta questa
memoria da Giorgio Stella, negli annali di Genova: _Fuerunt latæ
machinæ plures magni ponderis lapides jacientes, et præ aliis machina
una quæ Troia vocata, jaciens lapidem ponderis, quod cantariorum
duodecim usque in decem octo vocatur._ Il peso di un cantaro
genovese era di libbre cencinquanta, secondo Alessandro de' Passi
nella tariffa de' pesi e misure stampata in Venezia l'anno 1503; e
il Ducange nel glossario lo conferma: ciò si osserva affinchè allo
scrittore nostro più facilmente venga creduto.»
La livre vénitienne équivalant à 477 millièmes de kilogramme, il en
résulte que les machines employées au siége de Chypre, lançaient des
poids de 1287 kilogrammes, et celles du siége de Zara de 1421; mais
je ne sais pas si en 1346 le poids de la livre de Venise était le
même que dans ces derniers temps.]
[Note en marge: Les Vénitiens battent l'armée du roi de Hongrie.]
Ces moyens d'attaque devaient être lents, dispendieux et d'un
effet très-incertain; l'opiniâtreté des assiégés était soutenue par
les secours qui leur avaient été promis. On annonçait que le roi
de Hongrie marchait, pour les délivrer, à la tête d'une armée de
quatre-vingt mille hommes; son approche obligea les Vénitiens à se
renfermer dans leurs lignes, et à s'y fortifier. Ils y manquaient
d'eau, il fallut en faire venir de Venise. Marin Falier, qui
depuis fut doge, et qui avait pris le commandement du siége, fit
faire des retranchements en bois en avant de son camp. Bientôt les
Hongrois se déployèrent autour de l'armée vénitienne, l'attaquèrent
avec impétuosité; mais repoussés dans plusieurs assauts donnés
coup-sur-coup, et ayant perdu sept à huit mille hommes, ils se
retirèrent dans leur pays.
L'armée victorieuse reprit les opérations du siége avec autant
de vigueur que de constance, força les rebelles de se rendre à
discrétion, après une résistance de plus de six mois, et le général
usa des droits de la victoire avec une noble modération[397].
[Note 397: Tel est le témoignage que lui rendent la plupart des
historiens; cependant l'auteur anonyme de la Chronique d'Este, lui
attribue un trait de cruauté. Selon cette chronique, Justiniani
défendit aux Zaretins, non seulement de se montrer avec des armes,
mais même d'en avoir chez eux. Quelques nobles ayant enfreint cette
défense, il leur demanda de quel droit ils osaient se montrer armés:
parce que nous sommes gentilshommes, répondirent-ils; et sur cette
réponse, le gouverneur vénitien leur fit trancher la tête.
(_Rerum italicarum scriptores_, tom. XV, p. 433.)]
Cette guerre, ou plutôt ce siége, coûta à la république plus de trois
millions[398] de ducats, c'est-à-dire dix-huit millions de notre
monnaie. Le gouvernement se vit obligé de recourir à des emprunts
forcés, répartis suivant la fortune présumée des citoyens.
[Note 398: Si ha nel pubblico archivio che per questa travagliosa
guerra tre millioni di ducati fossero spesi.
(_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. II.)
Per questa guerra di Zara ch' era da ducati quaranta in sessanta mila
al mese, que' di terra valevano ducati sedici mila al mese, e poi la
spesa di trenta galere, furono spesi più di trè millioni di ducati,
onde fù caricata di molto la camera degli imprestiti.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, And. Dandolo.)]
Puisque la république s'obstinait à vouloir garder Zara et Candie,
elle aurait épargné beaucoup de sang et de trésors, en faisant
construire dans ses colonies de bonnes forteresses, et en y
entretenant constamment une garnison suffisante pour contenir la
population.
Jacques Carrare, alors seigneur de Padoue, avait fourni quelques
secours aux Vénitiens pour cette guerre; il vint à Venise, où il fut
reçu avec de grands honneurs. Toute la noblesse alla à sa rencontre,
et le doge lui dit: «Nous vous admettons parmi nos concitoyens, vous
et votre postérité.» Carrare, en cette qualité, prêta serment de
fidélité à la république. On lui donna un festin où des vases d'or
et d'argent furent étalés; et, pour manifester sa joie, il donna la
liberté à un grand nombre de ses serfs ou de ses esclaves[399].
[Note 399: _Historia Gulielmi et Albrigeti Cortusiorum de novitatibus
Paduæ,_ lib. 9, cap. 5.]
[Note en marge: XIII. Calamités de Venise. 1348.]
[Note en marge: Tremblement de terre.]
Le 25 janvier de l'an 1348, Venise éprouva un violent tremblement
de terre dont les secousses, réitérées pendant quinze jours,
renversèrent plusieurs édifices, notamment trois clochers, et
répandirent la terreur parmi les habitants. On dit qu'un tremblement
de terre se fit ressentir, vers la même époque, dans le royaume
de Casan. À cette calamité en succéda une autre plus grande. Des
Génois apportèrent en Sicile, des bords de la mer Noire, une maladie
contagieuse, premier fruit peut-être du commerce avec les Turcs. La
peste, car c'était ce terrible fléau, gagna la Toscane, puis le nord
de l'Italie, et s'étendit jusqu'à Venise, où elle fit d'effroyables
ravages; enfin elle passa les Alpes, couvrit toute l'Europe, et alla
dépeupler l'Islande.
On commença à la remarquer à Venise dans les premiers jours du
printemps; l'intensité du mal fit des progrès jusqu'à la fin d'avril;
il se soutint à son plus haut période pendant les mois de mai et
de juin. Ensuite sa fureur parut se ralentir et s'éteignit enfin
peu-à-peu.
C'est cette même peste dont Bocace a fait la description; il assure
qu'elle n'emporta pas moins de cent mille personnes dans Florence.
Naples perdit soixante mille de ses habitants; Sienne, quatre-vingt;
Gênes, quarante: on a prétendu que ce fléau avait enlevé les trois
cinquièmes de la population de l'Europe.
Il est fort difficile d'évaluer avec quelque précision la perte que
cette calamité de six mois fit éprouver à la population de Venise.
Les historiens vénitiens se bornent à nous dire que le nombre des
membres du grand conseil se trouva réduit de 1250 à 380. Cela paraît
une exagération, parce qu'à cette époque le grand Conseil n'était pas
si nombreux; mais il en résulte toujours que la noblesse perdit au
moins la moitié de ses membres, et par conséquent que la population
non-noble dut perdre proportionnellement encore davantage.
[Note en marge: XIV. Puissance des Génois en Orient.]
Le trône de Constantinople avait été occupé successivement par
plusieurs empereurs du nom de Paléologue. Un seigneur, qui était
parvenu à la plus haute faveur du prince, s'éleva de la charge de
grand domestique à celle de général, de ministre, puis de tuteur d'un
empereur en âge de minorité, puis enfin il devint son collègue et son
compétiteur: le nom de cet ambitieux était Jean Cantacuzène.
Les Génois prêtèrent leur secours au fils des Paléologues. Ce secours
avait tous les caractères de la protection, et ils se le firent payer
par de nouvelles concessions, qui consolidaient leurs établissements
sur toutes les côtes de l'empire d'Orient. Théodosie avait bravé
pendant deux ans toutes les attaques du kan des Tartares. Péra était
devenue une véritable forteresse. Maîtres de l'étroit passage par
lequel on pénètre dans la mer Noire, ils voulurent s'arroger, sur
cette mer, la souveraineté que les Vénitiens avaient usurpée sur
l'Adriatique, y percevoir des droits sur tous les vaisseaux qu'ils
voudraient bien y laisser pénétrer, et en interdire l'entrée à tous
les bâtiments de guerre, même à ceux de l'empereur grec, leur
allié[400]. Leur droit fut reconnu par le soudan d'Égypte, à qui
ils accordèrent la permission d'envoyer tous les ans un vaisseau
sur la côte de Circassie pour l'achat des esclaves. On a dit qu'ils
retiraient annuellement de leurs douanes quatre millions de notre
monnaie[401], et qu'ils en abandonnaient à peine un dixième à
l'empereur. Ce produit de l'impôt peut donner une idée de ce qu'était
ce commerce.
[Note 400: Ces audacieux républicains coulèrent bas un vaisseau de
Constantinople, qui avait osé pêcher à l'entrée du port, ils en
massacrèrent l'équipage et poussèrent l'insolence jusqu'à demander
satisfaction, quand ils auraient dû solliciter le pardon de cet
odieux, brigandage.
(_Histoire de la décadence de l'empire romain_, par GIBBON, chap,
63.)]
[Note 401: Nicéphore GREGORAS liv. 17, de l'_Histoire Byzant._, ch.
1, dit trois cent mille pièces d'or. Gibbon a expliqué, dans le
chapitre 17 de son _Histoire de la décadence de l'empire romain_, que
la livre d'or de cinq mille deux cent cinquante-six grains poids de
Troys, se divisait en soixante-douze pièces ou bisants: l'or valait
quatorze fois et demie un poids égal d'argent.]
Les historiens rapportent un fait qui paraît se lier avec les
évènements qui vont suivre. Ils disent qu'un des marchands génois ou
vénitiens, établis à Tana, eut querelle avec un Tartare et en reçut
un soufflet qu'il vengea sur-le-champ en perçant l'agresseur de
son épée. Les Tartares s'en prirent à toute la colonie européenne,
pillèrent les comptoirs et massacrèrent plusieurs chrétiens. Les
Vénitiens et les Génois convinrent de cesser toute communication
avec cette côte barbare, pour faire repentir leurs ennemis de cette
rupture, par l'interruption de tout commerce; mais les Vénitiens, à
qui les Tartares étaient moins odieux que les Génois, ayant renoué
secrètement leurs relations avec les premiers, les autres voulurent
tirer vengeance de cette infidélité.
[Note en marge: Ils saisissent tous les vaisseaux vénitiens. 1348.]
On apprit à Venise, sur la fin de 1348, que tous les vaisseaux
sortis de ce port, ou des diverses colonies, pour trafiquer dans
la mer Noire, venaient d'être saisis par les Génois. Malgré l'état
déplorable auquel la peste venait de réduire la république, on ne
voulut pas laisser cette insulte impunie.
[Note en marge: XV. La flotte génoise surprise à Caristo. 1349.]
Une flotte de trente-cinq galères, sous le commandement de Marc
Ruccinio et de Marc Morosini, mit à la voile pour devancer, dans
l'Archipel, une escadre génoise dont on avait appris le départ.
À la hauteur de Négrepont, une tempête, qui assaillit la flotte
vénitienne, l'obligea de relâcher à Caristo. Elle cherchait un asyle
dans cette baie, et, en s'y présentant, elle vit à l'ancre quatorze
navires génois chargés de troupes, qui allaient renforcer la garnison
de Péra.
Ruccinio, se hâtant de profiter de l'occasion que la fortune lui
offrait, disposa son armée en ligne dans toute l'ouverture de la
rade, depuis l'un des caps qui la formaient jusqu'à des ressifs qui
environnaient le promontoire opposé. Il mit rapidement des troupes à
terre, pour aller prendre poste derrière l'escadre ennemie, couper
toute retraite aux équipages et attaquer du rivage les vaisseaux qui
seraient à la portée des armes de trait.
Les Génois, surpris dans cette situation désavantageuse par des
forces si supérieures, se préparèrent vaillamment au combat; Philippe
Doria, leur général, remarqua que les Vénitiens n'avaient pas osé
occuper l'intervalle rempli de ressifs; il ne pouvait se flatter
de leur résister, il conçut l'espoir de leur échapper. La marée
montait en ce moment, car elle n'est pas insensible dans cette mer.
Les quatorze navires génois soutinrent long-temps le choc de toute
la flotte vénitienne, et les décharges des troupes débarquées;
tout-à-coup ils déployèrent leurs voiles, et, se jetant au milieu des
rochers dont un côté de la rade était hérissé, ils s'avancèrent pour
passer un à un entre la côte et la flotte ennemie.
Cette manoeuvre frappa les Vénitiens d'un tel étonnement, que quatre
des bâtiments génois étaient déjà hors de la baie avant qu'on se fût
opposé à leur passage. Morosini, pour couper la retraite aux autres,
hasarda sa propre galère, et vint se mettre lui-même en travers des
ressifs parmi lesquels ils voulaient passer.
Alors il ne resta plus aux Génois aucun espoir de retraite; entourés,
assaillis, ils virent successivement les dix vaisseaux qui restaient
pris à l'abordage.
L'amiral vénitien, impatient de courir après les quatre galères qui
s'étaient échappées, voulut en vain rétablir l'ordre dans sa flotte
et rappeler ses gens à leurs postes; ils étaient occupés à piller
les bâtiments capturés; furieux de leur désobéissance, il fit mettre
le feu aux vaisseaux génois, pour forcer ses matelots à revenir sur
les leurs. Cinq de ces vaisseaux furent consumés, cinq restèrent au
pouvoir des vainqueurs; on ne put atteindre les quatre qui avaient
déjà gagné la haute mer.
Cet heureux évènement excita dans Venise les transports de joie que
fait éclater l'apparence d'un retour de la fortune. Quoique cette
victoire ne fût pas aussi glorieuse que beaucoup d'autres qui avaient
illustré les armes vénitiennes, on voulut en perpétuer le souvenir
par une cérémonie annuelle, qui avait lieu le 29 août. La flotte
cependant rentra dans le port sans avoir obtenu d'autre succès,
et après s'être présentée inutilement devant Péra que les généraux
jugèrent à l'abri de leurs attaques.
[Note en marge: XVI. Triple alliance contre les Génois. 1350.]
Il était aisé de prévoir que la campagne prochaine serait plus
difficile. On chercha à former des alliances pour susciter aux Génois
de nouveaux ennemis. Dans la guerre civile de l'empire d'Orient, ils
tenaient pour Paléologue. Gantacuzène devait par conséquent entrer
avec joie dans la ligue des Vénitiens; cependant il hésitait, n'osant
se commettre avec ses dangereux voisins; ceux-ci se chargèrent
eux-mêmes de faire cesser son irrésolution. L'art de la balistique
était porté à cette époque à un degré de perfection tel, que les
Génois s'avisèrent de lancer, de Péra sur Constantinople, avec leurs
machines, de gros blocs de pierre. Cette insulte excita des plaintes,
ils y répondirent en réitérant. Cantacuzène irrité sortit de sa
circonspection, et signa le traité que les Vénitiens lui proposaient.
Le roi d'Arragon avait eu souvent des démêlés avec la république de
Gênes pour la possession de la Sardaigne et de la Corse; Venise lui
envoya des ambassadeurs, et on le détermina facilement à joindre une
escadre de vingt-quatre galères à la flotte de la république.
Pendant que cette triple alliance se formait, un amiral génois, avec
dix galères, se présentait devant Négrepont, prenait de vive force
la capitale de cette île, délivrait un millier de prisonniers que
Morosini y avait laissés, et mettait le feu à la ville.
Ce n'était là que le prélude de plus grands évènements.
[Note en marge: 1351.]
Le désir de prévenir l'ennemi fit sortir la flotte vénitienne de
ses ports un peu avant l'équinoxe d'automne de 1351. Elle était
composée de trente galères et d'un grand nombre de vaisseaux de
toute grandeur. Nicolas Pisani, qui passait pour un des plus habiles
marins de ce temps-là, en était l'amiral, et avait pour lieutenant
Pancrace Justiniani. Cette flotte opéra sa jonction avec celle
d'Arragon. Elles faisaient route ensemble vers Constantinople,
lorsque, en entrant dans l'Archipel, elles furent accueillies d'une
furieuse tempête. Une des galères vénitiennes s'entr'ouvrit et fut
submergée; quelques-unes furent brisées contre des rochers, d'autres
jetées jusque sur la côte de Sicile; celles qui purent gagner le
port de Modone dans la Morée, s'y réfugièrent, mais dans un état si
déplorable qu'elles ne pouvaient reprendre la mer sans de grandes
réparations. L'armée combinée avait perdu dans cette tempête deux
vaisseaux catalans et sept vénitiens.
Gênes avait préparé non sans d'étonnants efforts, une armée capable
de résister à de si puissants armements. Soixante galères,
commandées par Pagan Doria, vinrent tenter d'enlever pour toujours la
colonie de Négrepont à la république de Venise. Heureusement Pisani,
qui avait pénétré le dessein de l'ennemi, se jeta dans cette île avec
toutes ses troupes pendant qu'on radoubait sa flotte à Modone, et
força les Génois à se rembarquer avec perte de quinze cents hommes,
et le regret d'avoir manqué l'occasion que leur offrait, pendant
cette campagne, l'inaction forcée de la flotte combinée.
[Note en marge: XVII. Bataille des Dardanelles. 1352.]
Au commencement de 1352, les alliés traversèrent l'Archipel,
le détroit des Dardanelles, la Propontide, et découvrirent les
soixante-quatre Galères de Pagan Doria, rangées en bataille dans le
canal du Bosphore, pour leur disputer l'entrée de Constantinople.
Les courants forcèrent le général génois, qui avait pris cette
position pour ôter aux ennemis l'avantage du nombre, à serrer la
côte d'Asie, ce qui laissa l'entrée du port de Constantinople libre
aux alliés. Les Vénitiens avaient porté le nombre de leurs galères
à trente-sept; les Catalans en avaient armé trente, et l'empereur
Cantacuzène avait fourni un faible contingent de huit.
L'attaque commença vers le soir; on ne voulait pas donner aux Génois
le temps de choisir une meilleure position, Doria faisait des signaux
à son armée, pour la réunir dans une baie où la mer était moins
agitée. Cette manoeuvre commençait à s'exécuter lorsque le combat
s'engagea sur toute la ligne. Les Catalans pressaient des vaisseaux
embossés au milieu des écueils, et trois galères vénitiennes
entouraient la capitane que montait l'amiral génois. Le choc fut
violent et soutenu avec intrépidité. Les flottes de quatre nations
combattaient à la vue de l'Europe et de l'Asie.
À l'approche de la nuit six galères grecques prirent la fuite, sans y
avoir été forcées par aucune circonstance qui fît pencher la victoire
en faveur de l'ennemi.
Les Vénitiens et les Catalans ne furent que médiocrement étonnés, et
nullement découragés par cette défection. La nuit était commencée,
et la bataille continuait entre soixante-neuf galères d'un côté, et
soixante quatre de l'autre. C'étaient des forces à-peu-près égales;
car on dit que les vaisseaux génois surpassaient alors en grandeur
ceux des autres nations. Les courants avaient déjà mis le désordre
dans les deux armées.